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Voy. QuicHERAT, loc. cit

LES LECTEURS ROYAUX SOUS FRANÇOIS l"'. 141

l'attention sur l'attrayante figure de cet incomparable éducateur qui, sans avoir obtenu en son temps la réputation de tant d'autres savants humanistes, peut être cependant considéré comme l'un des hommes de la Renaissance qui ont le plus efficacement contribué au progrès des lettres. Esprit fin et sagace, adversaire résolu des routines et des méthodes scolastiques, ce modeste régent entreprit et effectua sans bruit, dans une petite classe de collège, toute une série de réformes fécondes qui font de lui le véritable créateur de renseignement secondaire dans notre pays. Il tint à honneur de n'être rien d'autre que maître de grammaire, s'appliquant à créer un enseignement simple et solide de cette science, qu'il nous semble aujourd'hui impossible de ne pas mettre à la base de toutes les autres, mais qu'alors maîtres et élèves, rompus à des exercices stériles et mécaniques, dédaignaient avec une égale sottise. Les petits livres qu'il écrivit plus tard, après de longues années d'enseignement, achevèrent d'accomplir dans les études classiques la révolution salutaire que ses leçons orales y avaient déjà commencée. 11 fut à la fois le Rollin et le Lhomond de son siècle, et encore quelque chose de plus. C'est qu'à Bordeaux, comme à Paris, Cordier ne se contenta pas d'être un admirable professeur de langues, il fut par surcroît et de toute son âme un maître éloquent de morale, se souciant de l'âme des jeunes gens, et substituant à cette gymnastique du néant, qui jusque-là tenait lieu d'éducation, une pédagogie vivante s'adressant à l'homme tout entier. Tels sont les hommes qui préparèrent aux lecteurs royaux un auditoire digne d'eux.

Danès semble, de tous les professeurs, avoir été le mieux partagé. Calvin, Amyot, Barnabas Brisson, Cinqarbres, Daurat, Ramus, Jacques de Billy, Postel, Léger Duchesne et plus tard Henri Estienne, et tant

d'autres, furent ses élèves. Toussaint eut aussi pour auditeurs quelques-uns de ces personnages, il fut. de plus, le maître du grand Turnèbe. Un peu plus tard, Bèze vint à son tour commencer l'étude de l'hébreu aux cours des professeurs royaux. L'auditoire était parfois considérable, puisque des contemporains, parlant de certaines leçons, citent le chiffre de trois à quatre cents personnes. Il faut noter encore que les plus illustres personnages se faisaient une gloire d'y assister. Au commencement, ce fut même une véritable mode à la cour. Le roi lui-même, qui ne dédaignait pas d'aller entendre à Bourges un cours d'Alciat, semble y être venu, et sans doute Marguerite de Navarre avec lui. Quant aux promoteurs de l'institution, à ceux qu'on peut appeler les ouvriers de la première heure, Du Bellay, Petit, Gop, Budé, Colin et les autres, nul doute qu'ils n'aient tenu à encourager de leur présence les jeunes maîtres qu'ils avaient eux-mêmes fait choisir. Une question se pose naturellement à ce propos. En quelle langue enseignèrent les professeurs royaux : en français ou en latin? Nous n'avons à cet égard qu'un seul témoignage explicite i, mais il n'est pas douteux que, sur ce point, les professeurs ne purent se dispenser de suivre la tradition. Evidemment, cela semble en contradiction avec les principes pédagogiques nouveaux qu'ils adoptèrent, mais les habitudes étaient, sous ce rapport, trop profondément enracinées pour qu'il fût possible de les changer. On ne supposait pas au xvi' siècle qu'un cours pût être professé autrement qu'en latin. Les savants ne connaissaient pas d'autre langage. C'est ce qui explique que des étrangers purent être admis dès

1. Ce texte, tiré de V Admonitio ad Ttirnehum, de Ramus, nous appread que Toussaint donnait ses explications en un latin choisi, cicéronien. Il sera cité plus loin, au chapitre v, dans l'esquisse consacrée à ce professeur.

le début au nombre des lecteurs. Si le français avait été employé, ne fût-ce que par certains maîtres seulement, nous trouverions sûrement, dans les factums et les documents de l'époque, un écho des doléances auxquelles un tel manquement aux usages eût donné lieu. En fait de costume, les lecteurs n'eurent d'autre insigne particulier que la cornette, large bande de soie qu'on portait autour du cou et qui descendait jusqu'à terre. Du reste ils ne la portèrent que plus tard et partagèrent ce privilège avec les docteurs en droit'.

Cependant, après trois années de calme et de libre enseignement, la période critique des luttes et des rudes épreuves n'allait pas tarder à commencer pour les lecteurs royaux. Battue en brèche de toutes parts, en butte à tous les assauts, la Sorbonne s'apprêtait dans le silence à engager le combat décisif. Entre le vieil esprit et le nouveau, l'accord était plus que jamais impossible. La seconde moitié de l'année 1533 devait voir s'ouvrir un nouvel épisode, et non l'un des moins terribles, de cette lutte qui durera autant que le monde. Ce fut, du côté de l'Université, comme une levée générale de boucliers. Les gages de bienveillance et de sympathie donnés par le roi depuis quelque temps aux humanistes et aux novateurs avaient surexcité au plus haut point le fanatisme rageur des théologiens. C'est le moment où « la meute sorbonique », pour employer une appellation du temps, réclame la suppression de l'imprimerie, mesure infernale s'il en fut, que le roi devait, quelques mois plus tard, sanctionner dans un instant de faiblesse : lâcheté qu'on voudrait pouvoir effacer de sa vie. C'est l'époque des attaques haineuses dirigées contre Marguerite, contre Gérard Roussel, son confesseur, et tant d'autres ; c'est

1. LoxGNON, Œuvres complètes de Fratiçois Villon, Glossaire, v» Cor-

iNETE .

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celle aussi du célèbre discours de Calvin, prononcé par le recteur Cop, son ami. On sait l'immense retentissement de cette harangue, qui jette le désarroi sur la docte montagne et donne le branle à la persécution. Les prisons s'emplissent, le roi semble incertain. C'est alors que la Sorbonne enhardie dirige l'attaque contre les lecteurs royaux, gens funestes et dangereux qui personnifient à ses yeux l'esprit novateur et hérétique. Il lui fallait un prétexte : voici celui qu'elle imagina. Depuis quelque temps, la mode était aux placards. Les partis en présence usaient volontiers de cette arme, inconnue aux siècles précédents. Chaque matin, les Parisiens, déjà badauds — nous le savons par Rabelais, — pouvaient, au sortir de leurs demeures, en contempler de nouveaux, posés pendant la nuit. Placards satiriques, placards politiques, placards religieux, catholiques ou protestants : il y en avait pour tous les goûts. Les professeurs du roi s'avisèrent de faciliter par ce moyen la publicité de leurs leçons. Ils apposèrent à leur tour, aux différents carrefours du quartier des Écoles, de petits placards portant l'indication de l'heure et du sujet de leurs cours. Par une heureuse circonstance, ces placards nous ont été conservés dans les registres du parlement*. Je crois utile d'en donner ici la substance ; c'est que ce texte, modeste manifeste du nouvel enseignement, est digne de notre respect. Il n'y a point, à coup sûr, dans l'histoire de la publicité, ni dans les fastes de la réclame, d'affiche plus vénérable.

Afj:alhias Guidacerius, professeur royal, demain à sept heures, continuera au collège de Cambrai ses leçons sur les Psaumes en étudiant le psaume vingtième ; le mardi à deux heures, un de ses jeunes élèves étudiera l'alphabet hébraïque et la grammaire de

1. Archives nationales, X'-'' l.î37, f" 80. Ce texte est cité dans Y Histoire de la Ville de Paris de Félibien, t. IV, p. (i82. L'abbé Goujet en donne un extrait dans son Mémoire. Voy. notre Pièce Justificative n° XX.

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