Voir sur celte question TApiiendice C
LES LECTEURS ROYAUX SOUS FRANÇOIS l"\ |6l
et qui n'engageait nullement le gouvernement royal vis-à-vis de son successeur. Plus tard Ramus réclama encore, mais en vain, des dispositions plus libérales et plus larges à cet égard. Postel prétend que, de son temps, tous les lecteurs furent, à un certain moment, pourvus de bénéfices \ Les lettres de 1S46, dont il va être question, et où il est rapporté que le roi avait accordé « plusieurs beaux beneffices » à ses professeurs semblent confirmer cette assertion. Quoi qu'il en soit, une chose est certaine, c'est que François l"' hésita longtemps avant d'accorder la personnalité morale à l'institution.
Sur la fin, cependant, quand il sentit la mort venir, quand arrivèrent les heures du découragement et de l'incurable tristesse ; quand il ne fut plus, suivant l'admirable mot de Michelet, qu'une cérémonie, qu'une ombre qu'on promène de château en château, quand les fêtes étourdissantes ne furent plus qu'un mélancolique souvenir, le roi se repentit. Il chercha alors à réparer ses retards et ses indécisions, nous laissant de ses regrets, qu'il faut croire sincères, un éloquent monument, celui-là vraiment digne de lui. Il accorda, au mois de mars iUQ, à la corporation des professeurs royaux, des lettres de commiftimus quiles soustrayaient aux juridictions ordinaires pour fes rendre justiciables de la Chambre des requêtes. C'était quelque chose,
I. Postel prétend que lorsqu'il quitta les fonctions de lecteur pour s attacher a la fortune de Guillaume Poyet et accepter de son neveu Gabriel Bouvery, évêque d'Angers, un bénéfice ou dovenné « quasi d égale value aux gages du roi, comme chose plus sûre, et quant à I abus commun d'en user par vicaire et sans résidence, moins sujette que d être lecteur .., le roi, averti de cette décision, y vit une marque de dehance et, dit Postel, « pourvut de bénéfices avec leurs gages tous mes compagnons et autres lecteurs, pour me donner et à moi et à quelque autre aujourd'hui en plus haute vocation appelé, repentance cla^olr laisse les gages royaux ... Apologie à la suite des Raisons de ta monarchie (Paris, 1551, in-8, p. xui, cité par Weill, De Gulielmi l'ostelli vila et indole, Paris, 1892, in-8, p. 19).
d'autant plus qu'en présentant pour la première fois, dans des lettres patentes, la liste des lecteurs nommément désignés comme faisant partie de sa maison, il croyait assurer le payement régulier de leurs gages'. En même temps, il reconnaissait à leur corporation une sorte de personnalité morale et conférait à leurs fonctions un caractère pour ainsi dire indélébile qui en rehaussait le prestige dans une mesure appréciable. Voici la teneur de cet acte :
Krançoys, etc. Savoir faisons à tous préseiis et advenir que Nous, consiclérans que le savoir des langues qui est un des dons du Saincl-Esperit faict ouverture et donne le moien de plus entière congnoissanceet plus parfaicte intelligence de toulesbonnes, honnestcs, sainctes et sallutaires sciences et par lesquelles riiomme se peult mieulx comporter, conduire et gouverner en tous affaires, soient publicques et particulières, avons singulièrement désiré pour l'honneur de Dieu, et, pour le bien et salut de noz subjectz, faict faire plainement entendre à ceulx qui y vouldroienl vacqucrles trois langues principalleshébraicque, grecque et latine et les livres esquelz les bonnes sciences sont le mieulx et le plus proftîtablemeut traistées, à laquelle fin et en ensuivant le décret du concilie de Vienne, nous avons piéça ordonné et estably en notre bonne Ville de Paris ung bon nombre de persùnnaiges de savoir excellent qui lisent et enseignent publicquement et ordinairement ; lesdictes langues et sciences maintenant llorissent aultant et plus qu'elles ne firent de bien longtemps, dont nous rendons grâces à Dieu nostre créateur et mesmes de ce qui luy a pieu que de nostre temps et par nostre moien grand bien soit advenu ausquelz noz lecteurs nous avons ordonné honnestes gaiges et sallaires et iceulx faict pourveoir de plusieurs beaux beneffices pour les entretenir et leur donner occasion de mieulx et plus continuellement entendre au faict de leur charge.
1. Malheureusement il n'en fut rien. Dans la seconde partie du xvi« siècle les lecteurs furent aussi mal payés que pendant la première. Durant les gueri*es civiles, ce fut encore pis. Au xvn'' et au xvnie siècle les professeurs royaux furent toujours aussi peu favorisés. Nous les verrons constamment occupés à plaider pour obtenir leurs gages.
Toutesfois nous sommes deuëmenl avertis que à l'occasion de leursdits beneffices, patrimoines, et biens, ils sont en voye d'estre souvent distraits de leur profession, et travaillez par-devant divers Juges et en divers ressorts, qui ne pourroit estre sans grand dommaige de la chose publicque et frustration de nostre vouloir, désir et intention. Pour ce est que nous desirans ceste tant bonne et tant saincte entreprise de congnoissance de langues et de tout bon sçavoir estre tousjours de mieulx poursuivre à 1 honneur de Dieu le créateur, utillité des hommes et mémoire de nous : avons de nostre grâce especial et propre mouvement certaine science, plaine puissance et autorité roial, voullu et ordonné voulions et ordonnons par edict perpétuel et irrévocable aué toutes et chacunes les causes personnelles, possessoires etmîstres de nosdits lecteurs, c'est assavoir M- François Vatable Paul Paradis, Adam Restault dict de Caligny, le^^teurs en hébreu- Jacques Thouzat, Jehan Stracel, Denys Arron {pour Corron) lecteurs en grec; Oronce Fine, Pascal Duhamel, lecteurs es mathe- ...aticques, \idus Vidius en médecine, François de Vicomercato en philosophie, Pierre Galland es lettres latines et humaines et Angelo Vergecio nostre escripvain en grec, et tous autres qui par cy après seront par nous ou nos successeurs appeliez seront au heu et pareille charge que nosdits lecteurs et escripvain tant durant le temps qu'ils liront seront et exerceront lesdictes charges, comme par après que par aucun aage, maladye ou autrement ils ne pourront plus bonnement y vacquer seront traictees, déciddées, jugées et terminées par noz amez et féaulx conseillers les gens tenans ou qui tiendront les requestes de nostre pallais à Paris, et autres chambres de requestes par nous créées et érigées en chascun de noz parlemens respectivement; et selon :ce que les personnes contre lesquelles nosdits lecteurs et escripvain auront à besongner y seront demourans ou les choses dont question scituées et assises; ausquelz nos conseillers de chacune desdictes chambres en son regard nous avons commis et commettons par ces présentes toutes lesdictes causes de nosdits lecteurs et escripvain prescns et advenir personnelles, possessoires et mistres, meues et à mouvoir tant en demandant comme en deffendant, entières et non contestées soit pour raison de leurs patrimoines et beneffices à eulx par nous .•ulx donnés ou autres et générallement de tous droiz noms raisons, actions et poursuictes en quelque manière et contre (luclzconques personnes que ce soit, pour y estre tralttées jugées déterminées, et d'illec par appel en nos Courtz de Parlemens où
Icstlilos chanibiTS r^oiil ou seront rcspcrlivoni.nl rlul.lu-, ~an^ .[irils soient tenus plaider ailleurs, si bon nr liin- ^rinl.lc.M (i..iii„.ii< en mandement .-t eonimeltons par ces i>resentcs à no-li'' aiué el léal Chancelier, à nos anie/. et teaux Conseillers Iniai.^ no^dites Cours de Parlemcns, lleiiuestes de nostrc Hoslel, d.' noslre Palais à Paris, et autres chambres des Requestes par nous érigées, et à tous nos autres Justiciers et officiers qu'il appartiendra, que nos présente grâce, edict, privilliège, et octroy ils fassent lire, publier, et enregistrer en leursdites juridictions, et de tout le contenu en ces présentes ils fassent, souffrent, et laissent nosdits Lecteurs et Ecripvain et leurs successeurs esdits estats à tousioursniais joïr et user plainement et paisiblement, sans en ce leur faire ne souffrir cstre faict, mis, ou donné ores ne pour l'avenir aucun destourbier ou empeschement au contraire ; ains si faict mis, ou donné avoit esté, le facent oster et remettre incontinent et sans delav au premier estât et deu. Car tel est nostre plaisir. Nonobstant quelconques établissemens de juridictions, ordonnances, restrinctions, mandemens, ou lettres à ce contraires. Et pour ce que de ces présentes l'on pourra avoir affaire en plusieurs et divers lieux, nous voulons que au vidimus d'icelles foy soit adjoustée comme à ce présent original. Et afin que ce soit chose ferme et stable à tousjours, nous avons sign<' ces présentes de nostre main, et à icelles faict mettre notre grand scel. Donné à Paris au mois de mars l'an de grâce mil cinq cens quarante-cinq et de nostre Règne le 32'=. Ainsy sign.- Francoys et sur le reply : Par le Roy, l'Evesque de Mascon présent. De l'Aubespine. Visa contcntor, Hurault, et scellé de cyre verd en laz de soye*.
Tenons compte à François 1" de cette généreuse pensée. Elle montre que ses aspirations furent au fond réelles et qu'il y eut, dans l'indécision qu'il montra trop souvent au moment décisif, plus d'inconséquence que de mauvais vouloir. L'acte de lo46 (n. s.) est bien la véritable cbarte de fondation du futur collège, celle qui préparait son autonomie.
Il existe sur l'état de l'enseignement à Paris, en cette même année 1546, un témoignage précieux à enre-
1. Enregistré le 23 mars lô'iG à la chancellerie de France. Archives nationales, JJ, 251 », n° 8î, f° 40 v".
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gistrer. C'est le jugement formulé dans sa correspondance diplomatique par Tambassadeur vénitien Marino Cavalli. Ce texte montre que les sciences, dont Tétude avait été particulièrement favorisée par Tinstitution des lecteurs royaux, figuraient au premier rang de celles que les étrangers de culture distinguée appréciaient, comme étant le mieux enseignées dans la capitale : « L'Université, rapporte Cavalli, est fréquentée par 16 à 20 000 étudiants, la plupart misérables, vivant dans des collèges fondés dans le but de leur donner un asile. Les choses que l'on y enseigne le mieux sont la théologie et les lettres grecques, latines et françaises. Les philosophes, les médecins, les juristes et canonistes, les mathématiciens ne manquent pas, mais ce sont de bien chétifs professeurs, ou bien ce sont des chaires surnuméraires payées par le roi. Le salaire est faible, les obligations des professeurs sont très grandes et cependant la concurrence y est très forte, d'abord parce que ce titre-là est si honorable qu'ongagne en réputation ce qu'on ne gagne pas en argents »
La mort de François P"", arrivée peu de mois après, le 31 mars 1547, marque la fin de ce qu'on peut appeler la première période de l'histoire du Collège de France. Les poètes et les orateurs contemporains célébrèrent avec un juste enthousiasme les progrès de toute sorte réalisés dans le domaine des lettres et des arts sous le règne de ce roi, et dus pour une grande part à son influence personnelle. C'était bien par là, en effet, que sa mémoire avait mérité de subsister dans l'histoire, glorieuse et respectée. La fondation de l'institution des lecteurs royaux fut mise par la plupart de ses panégyristes au premier rang des œuvres fécondes et durables du règne. L'énumération des témoignages si nombreux qu'il serait
1. Relations des ambassadeurs vénitiens, éd. Tommaseo, t. I, p. 2G3.
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aisé «le grouper à ce propos man([uerait peut-être de variété. 11 suffira de citer, parmi les poètes, Jean Voulté, l'auteur des Epigmmmes^ Raoul Bouthrays, Tauteur de Lulctia, rAllcmand Eustate de Kiiobelsdorf, dont on connaît la Descriplion de Paris en vers latins. Les protestants eux-mêmes, oubliant tant de sanglantes exécutions, en faveur de cette création, louèrent dans leurs écrits l'esprit éclairé du prince qu'ils avaient cependant tant de raisons de ne point aimer : preuve saisissante de l'impression que l'institution de 1530 avait faite dans leur milieu'. C'est ce que Théodore de Bèze a tenu à marquer à la fois dans ses Icônes, dans ses Poésies et dans son Histoire ecclésiastique, o\x se trouve ce passage significatif : « De sorte qu'en peu de temps tout le royaume de France se sentit d'un tel bien : aïant rendu la mémoire du Roy François premier si recommandable à la postérité en cest égard, que d'un tacite consentement de tous, le surnom de Grand luy en a été attribué, plustost que pour aucun autre exploict". »
Les professeurs royaux tinrent, comme il était juste, à donner un témoignage sensible de leurs regrets et de leur reconnaissance. Un service solennel fut célébré aux frais de leur corporation le 7 mai 1547, et Pierre Galland, le titulaire de la chaire de langue latine, prononça l'éloge funèbre du roi. Mais le plus éloquent panégyrique fut celui que l'évêque de Màcon, Pierre
1. On trouvera tous les textes extraits des poètes dans Goujet, Mémoires, I, p. 126. — Citons, entre bien d'autres écrivains, le passage de Conrad Gesner : « Laudandum est sane hujus régis institutum, qui primas in Galliis magno animo bonas litteras prouiovit, professores in clarissiniis linguis latina, graeca, hebraica et arabica, publicos constituit ». {Pandectarum sive parlitionum univevsaUum libri XXI, Tiguri, 1548, iu-iolio, fol. 29, col. 2, cité par Delisle, Cab. des Manuscrits, I, 180.)
2. Histoire ecclés. des églises réformées au. royaume de France, éd. Baum et Cunitz. Paris, Fischbacher, 1883, t. I, p. S.
Duchàtel, grand aumônier de- France, prononça en l'e'glise Notre-Dame de Paris, les 23 et 24 mai 1547, La page que nous en extrayons formera la conclusion toute naturelle de ce chapitre : « Mais qui pourroit ne louer celuy qui a remis les aornemens de la Grèce en vie, et en vigueur la poésie, l'histoire, la philosophie en son royaume, a faict chercher les livres, qui encores se cherchent par tout le monde, et faict tous les jours resusciter autheurs et mémorables esperis qui estoyent il y a plus de mil ans ensepvelis? Or, si vous me permettez, o lettres, que je m'adresse ung petit à vous et que je y parle en ceste perte et desconfort où vous estes non sans cause (car s'il eust vescu plus longtemps, il vous eust davantage exaulcées), il fault que vous regardiez a recongnoistre les grands biens, les grands honneurs que vous avez receus de luy. Car si par toutes les espèces de vos escriptures, si par tous les genres de vos facultez et puissances, il n'est célébré et exaulcé perpétuellement et en éternelle mémoire, il se dira de vous qui estes les maistresses et préceptrices d'honneste vie et libérale, que vous debvez désormais estre estimées vilaines et ingrates. Encores est de ceste libéralité ung grand aornement et enrichissement de son royaume, que pour avoir faict mouUer, acheter et chercher partout tous les ouvrages excellens de statues antiques et images en quoy la mémoire de l'antiquité se conserve, toutes les exquises painctures, il a restitué en son royaume l'art statuaire, la sculpture et paincture*. »
1. Première oraison funèbre de François pi' prononcée par Duchàtel, dans la Vita Pétri Castellani, p.2'21. Nous citons à la fin du volume uu extrait de celle prononcée par Galland, Pit^ce justificative XXV.