LES PREMIERS PROFESSEURS ROYAUX ESQUISSES ET PORTRAITS
Nv'cessité d'esquisser la pliTsionomie des premiers maîtres qui ont fixé le caractère de l'institution et assuré son avenir. — Ils appartiennent tous à la même génération savante. — Pierre Dauès. — L'érudit et le professeur. — Carrière facile et brillante de ce personnage. — Sa culture encyclopédique. — Succès de son enseignement. — Son dilettantisme littéraire. — Député au concile de Trente, il devient évêque de Lavaur et confesseur du roi. — Jacques Toussaint, précurseur des méthodes modernes. — Influence et valeur singulière de ses cours.
— François Vatable. — Son origine. — La Bible et les Picards.
— Ses condisciples à l'Université. — Ses sympathies pour la Réforme. — Sa A'aleur comme exégète. — Ses bénéfices. — Bienveillance de la cour à son endroit. — Oronce Fine. — Causes de son emprisonnement. — Restaurateur deFenseigiirment des mathématiques en France. — Diversité de son œuvre.
— Ses besoins d'argent. — Paul Paradis. — Actes inédits qui éclairent plusieurs j)oints importants de sa vie. — La reine de Navarre le protège. — Sa faveur à la cour. — Charles et Françoise Paradis. — Agathias Guidacerius. — Sa vie accidentée. — Ses travaux bibliques. — Postel est son héritier. — Jean Strazel. — Barthélémy Latomus. — Biographie de Guillaume Postel, type par excellence d'une vie de savant du xvi« siècle. — 11 devine et entrevoit l'immense domaine des langues et des littératures orientales. — Valeur de ses tnivaux. — Leur variété. — Ses débuts. — Domestique au collège Sainte-Barbe, il se forme lui-même. — Protection de Marguerite de Navarre. — Le roi le nomme lecteur. — Sa collection de manuscrits. — 11 s'aliène la reine de Navarre. — Sa vie
170 ni?TOiRR nr collège de frange.
vaf^'altondc. — lloiiu- et les j<-siiilcs. — Ses idùcs mystii[ues.
— Son système politique et social. — Attaques contre sa personne. — Son culte pour .Jeanne d'Arc. — Ses voTajj:es.
— fletour à Paris. — Réclusion à Saint-Martin-des-Champs de [','i(j'^ à 1681. — Documents inédits au sujet de ses derni('ves années. — Sa vie au prieuré. — Sa mort.
11 ne sera pas inutile, avant de quitter cette époque si captivante à tous égards du règne de François I", d'esquisser les physionomies des vieux maîtres qui ont eu l'honneur de combattre les premiers le bon combat et qui ont contribué si puissamment, par leur activité généreuse et leur énergique attitude, à assurer l'avenir de l'institution. Leurs noms se trouvent liés d'une manière trop étroite à la question des origines du Collège de France, pour que nous n'ayons pas l'obligation de faire une exception en leur faveur et de donner place à quelques indications biographiques qu'il n'est pas possible, dans un travail général du genre de celui-ci, d'étendre à leurs successeurs \ La tache paraît d'autant plus aisée que ces figures se présentent toutes avec des traits extrêmement caractéristiques. Mais, d'autre part, ces vies de savants du xvi^ siècle sont à la fois si attrayantes et si remplies, souvent même si extraordinaires, qu'il est parfois difficile de les résumer brièvement. Nous nous bornerons donc à présenter les traits essentiels de ces originales figures, en groupant les détails nouveaux ou peu connus qu'il nous a été donné de réunir sur eux.
Un fait qu'il importe tout d'abord de constater, c'est
1. Nous ne parlerons dans ce chapitre que des professeurs nouunés avant 1540, c'est-à-dire de ceux qui ont contribué à orienter, si Ton peut dire, le nouvel enseignement. Les autres maîtres nommés dans les dernières années du règne de François 1«'', dont nous avons donné plus haut la nomenclature n'appartiennent plus à la toute première génération des lecteurs royaux. Leur influence sur les destinées de l'établissement ne saurait se comparer à celle exercée par les personnages dont il va être question dans ce chapitre.
que les premiers lecteurs choisis par François I", si l'on excepte, naturellement, les étrangers appelés parmi eux, appartenaient tous à la même génération savante. Ils n'étaient pas seulement unis entre eux par des idées et des aspirations communes, ils éprouvaient encore les uns pour les autres une sympathie manifeste qui rendit possible l'unanimité des efforts et l'entente dans la résistance. Ils avaient fréquenté l'Université au même moment, entre 1515 et 1520; ils avaient entendu les mêmes maîtres; ils s'étaient passionnés pour les mêmes causes. Eux aussi pouvaient prendre le cri de raUiement des anciens compagnons d'études de l'Université parisienne : Fiiimus inswiul in Garlandial et cette communauté de souvenirs suffisait à créer entre les membres de cette petite société des liens forts et durables.
C'est par Danès qu'il convient de commencer cette galerie de portraits, puisque, sans prérogative officielle, il semble s'être imposé dès le début comme le chef des nouveaux régents. Issu d'une vieille famille parisienne, riche et influente, il eut une carrière brillante et rapide. C'était presque un grand seigneur. Il fut quelque chose de plus qu'un érudit de cabinet ou qu'un simple professeur de langues. L'enseignement ne fut pour lui qu'une étape, un moyen de parvenir. Souple, élégant, doué d'une belle prestance, comme en font foi ses portraits, il ne connut point les rudes commencements ni les durs labeurs. Depuis son entréeau collège de Navarre, la vie ne cessa de lui être facile et douce. Sa vaste intelligence embrassa sans peine la culture encyclopédique, qui est le propre des esprits les plus puissants de la Renaissance. Latin, grec, hébreu, mathématiques, médecine, théologie, il a tout appris comme en se jouant. Ses amitiés avec les personnages politiques les plus puissants, la faveur de la cour, une science
reconnue universelle, lui donnaient dans le monde scienlifique une place tout à fait à part. Les succès qu'il oblint dans sa chaire, un auditoire enthousiaste, augmentèrent encore sa popularité. On connaît le distique célèbre qui circulait sur lui :
Magnus Budanis, major Danosiiis illr, Argivos norat, isto etiam rcliquos.
Soit dilettantisme, soit dédain d(ï la gloire littéraire, il négligea d'écrire, et de l'ait ce professeur tant acclamé n'a laissé que d'insignifiants essais et quelques éditions sans grande portée, comme celles de Justin et de Pline \ Un moment, dans sa jeunesse, il semble osciller vers la Réforme : on le voit, en 1334, suivre ouvertement les prêches luthériens; mais quand les bûchers s'allument, l'élégant docteur se range. Plus tard il accentuera encore son évolution, et le persécuté de 13.34 se fera persécuteur à son tour. Il sera, avec François de Vicomercato, l'un des témoins d'Antoine de Gouvea dans la mémorable querelle engagée contre Ramus. Envoyé en 1543 au concile de Trente, comme ambassadeur du roi de France, en même temps que Claude d'Urfé et Jacques de Ligneris, il fait, le 8 juillet 1346, devant rassemblée, une harangue très applaudie dont François l" ordonna Timpression. Dès lors sa faveur est plus éclatante que jamais. Henri II le nomme précepteur du dauphin, depuis François II, puis il le choisit
1. Cette dernière fut publiée sous le nom de Pieri-e Bellocirius ou Bellctièrc, sou dounstiqae, auquîl il fit un legs considérable, ce qui causa un grand émoi dans sa famille. On trouvera lé texte de ses discours et autres opuscules peu étendus dans le recueil qui fait suite à VAbréné de la vie de P. Danès, Paris, IT^Îl, in-i°, publié par P. -H. Danès, conseiller au parlement. Cette biographie donne la liste de ses œuvres. V. encore Nicruon, Mémoires, t. XIX; — L,\unoy, Reçjii Navarrx rpjmnasii parisiensis liistoria, p. 720. Bien qu'ayant cessé d'enseigner à partir de 15.34, Danès continua longtemps encore de s'intituler lecteur du roi, comme le prouve une citation en parlement, faite le .31 juillet l.>')3, au sujet de VOratio de legulione.
comme confesseur et enfin lui donne, en loo7, Févêché de Lcivaur, vacant par la mort de Georges de Selve. C'est en cette qualité qu'il joua, grâce à son esprit délié et à son talent de diplomate, un rôle assez considérable dans les dernières sessions du concile de Trente. Une repartie spirituelle, qu'il y lança au milieu d'une séance, est restée célèbre. L'évêque de Verdun ayant fait un discours très vif contre les prétentions de la cour de Rome, l'évêque d'Orvieto dit ironiquement, jouant sur la double signification du mot : u Galliis ccuitat >k — <( 0 utinam! s'écria Danès, ad Galli cantum^ Petrus resipisceret. » De retour dans son diocèse , l'évêque de Lavaur s'y signala par une charité inépuisable et un grand désintéressement. Il mourut en lo77 et fut inhumé à Saint-Germain-des-Prés. Ces quelques détails montrent que l'ancien lecteur royal, absorbé par la politique, s'occupa assez peu, dans la seconde partie de sa carrière, des études qui avaient fait l'éclat de la première. Une fois puissant et haut placé, il se soucia peu de favoriser l'hellénisme et les idées de progrès pour lesquelles il avait combattu jadis. Quoi qu'il en soit, ce qu'il importe de remarquer en terminant, c'est que l'éclat de son enseignement, malgré le peu de temps de sa durée, fut l'une des causes principales du succès de la fondation de 1330.
Son collègue pour le grec, Jacques Toussaint \ originaire de Troyes, n'eut ni la même action ni la
1. Chose singulière, le nom de ce personnage a été étrangement défiguré. On le trouve au xvi« siècle sous un si grand nombre de formes différentes qu'il est fort difficile de discerner quelle est la véritable. Nous adoptons Toussaint comme la plus usitée. Les autres formes rencontrées dans les ouvrages ou textes contemporains sont Tousac, Tousat, Tusati, Toi/san, en latin Tusani/s, etc. Dans les registres de l'Université, que nous avons dépouillés pour tous ces professeurs, on trouve (reg. Lin, année l.SSI) : Jacobus 'Jhousat, dioc. Tvecensis, in urtibus Magislev, et ailleurs Jacobus Thiizanus, preuve manifeste de l'incertitude des noms.
mèiue vogue. Ce fut un savant de profession, travailleur acharné, dont l'œuvre comme helléniste a été plus profonde et plus étendue, mais aussi moins brillante. Eu avance sur son temps, il eut l'intuition des méthodes modernes et lutta vigoureusement, comme Turnèbe et et Cheradame, contre les vieilles routines encore si puissantes. Le portrait que donnent de lui les Icônes de Théodore de Bèze nous le montre sous les traits d'un savant austère, aux convictions énergiques. Malgré les bénéfices dont il fut de bonne heure pourvu, il paraît avoir mené toute sa vie une existence assez gênée. 11 recevait chez lui des pensionnaires, parmi lesquels figurèrent plusieurs jeunes gens distingués, Jean-Antoine de Baïf, par exemple. Ami d'Érasme, il fut en correspondance régulière avec le grand humaniste, qui joua cependant, au moment de sa nomination en 1590, un rôle singulièrement équivoque. Budé, au contraire, lui témoigna, dans cette circonstance comme dans les autres, la sympathie la plus marquée. La valeur de ses ouvrages semble avoir été sensiblement inférieure à celle de son enseignement. Son Dictionnaire grec-latin^ qui témoigne d'un labeur énorme, ne se distingue cependant pas des autres ouvrages du même genre parus à cette époque. On possède, au sujet de ses cours, des renseignements très précis donnés par Ramus, son ancien élève, dans V Aclmonitio ad Adrianum Turnebum^ publiée sous le nom d'Omer Talon. Ces détails, qui nous mettent à môme de juger, d'une façon sûre, avec quelle conscience et quel sérieux professèrent ces anciens maîtres, méritent d'être rapportés ici : « Tous les ans, dit Ramus, Toussaint expliquait la grammaire grecque; il faisait sentir la force de chaque terme, la vraie signification de chaque mot, ceux dont il convenait de se servir et ceux qu'il fallait éviter; il donnait ses explications en un latin
choisi, cicéronien *, mais toujours clair et à la portée de ceux qui l'entendaient; quand il ne pouvait rendre une expression grecque par un seul terme latin qui en fit sentir toute l'énergie, il en employait plusieurs, ne voulant rien laisser d'obscur, et s'attachant toujours à porter la lumière dans l'esprit de ses auditeurs. Chaque jour il expliquait les parties du discours et quelques endroits de la syntaxe, afin de mieux inculquer les principes et les fondements de la langue qu'il enseignait. Avait-il fini ses leçons publiques, il préparait chez lui des compositions en latin et en français, pour les faire rendre ensuite en grec ; quand il expliquait un auteur, c'était toujours en maître supérieur à sa matière, mais c'était aussi en grammairien habile, qui ne négligeait ni les termes particuliers, ni les expressions singulières, ni le tour et l'arrangement des discours, ni la syntaxe, ni même l'étymologie ^ » Toussaint continua de professer assidûment jusqu'au moment de sa mort, laquelle, coïncidence curieuse, arriva en 1546, le même jour que celle de son collègue Valable '\
C'est une bien attrayante et bien caractéristique figure que celle de ce dernier. Né à Gamaches, près d'Amiens*, il était Picard comme son maître Lelèvre d'Étaples. comme Roussel, son ami, comme Calvin et Ramus, ses élèves, comme Fernel et Olivetan. C'est du reste un fait singulier que l'activité persistante avec laquelle la race picarde s'est appliquée à l'étude de la Bible et aux travaux d'ordre exégétique. La seule énumération des noms de Guyars des Moulins, Raoul
1. Cette remarque ollre un certain intérêt. Elle montre, en eliet, que les cours des lecteurs étaient professés en latin.
2. Pétri Rami... Collectaneaeprefationes, epistolae, oraliones, etc. Paris, 1577, p. 578.
3. Yoy. l'oraison funèbre de Toussaint par Turnèbe dans les Turnebi opéra, éd, de Strasbourg, 1600, in-f», t. III, 2« partie, p. 27.