Publiée en 1534, chez François Gryphe, in
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comme auditeur à la Diète de Ratisbonne, et comme conseiller aulique à Spire. Le premier lecteur royal en langue latine mourut en loGG, laissant des travaux considérables, consacrés pour la plus grande partie à Cicéron. Il est juste de constater que ce ne fut pas un commentateur aussi original que Sturm, et que son influence dans le domaine de la littérature latine n'a été ni aussi féconde ni aussi salutaire que celle de ce dernier.
Bien que la biographie de Guillaume Poste! ail déjà fait l'objet d'un assez grand nombre de travaux S il y reste cependant encore bien des points obscurs et controversés. Je n'ai point ici la prétention de les passer tous en revue, voulant surtout appeler l'attention sur quelques pièces inédites qui permettent de combler plusieurs des lacunes encore existantes dans la vie de cet homme extraordinaire, à qui il n'a peut-être manqué qu'un peu de bon sens pour être un homme de génie. Plusieurs de ces documents restés ignorés jusqu'à pré-
1. D. Makrier, Monasteril reqnlis Sancli Martini de Campis Paris, ord. Cluniacensis hisloria (Paris, Cramoisy, 1G37, in-i»). — Thevet, Hommes illustres, t. VIK, p. 37. — Sainte-Marthe, Éloges. — Les Bibliothèques delà Croix du Maine et duVerdier (edit. de 1773), \° Guillaume PosteL — NicÉ- RON, Mémoires, t. VIII, p. 285. — Baillet, Jugements des Savants, t. H. G44: m, 73; VI, 212. — Sallengre, Mém. littér., {. I,p. 24. — L'abbé Goljet,.Vcmoires sur te Collège rogal (édit. in-12), t. II, p. 14 et passim. — Colomies, Gallia Orientalis. — Mémoires de l'Académie des inscriptions et belleslettres, t. XV, p. 80T. — Observationes Hallenses, t. I, obs. XXI, t. IV, obs. XII. — Ittig, Dissertatio de Postello, dans Opusculn varia (in-8°, 1714^ — Desbilloxs, Nouveaux Éclaircissements sur la vie et les ouvrages de G. Postel. Liège, 1773, in-8. — Le Dictionnaire de Chaufepié contient un article étendu qui est certainement ce qu"on possède de plus exact sur la vie du célèbre orientaliste. On peut consulter encore le discours de Maurice Bressiei-, De senatus et regionim pro/èssorum et matliematicorum erga se beneficio oratio tertia (Paris, 1577), et Dupin, Bibliothèque des auteurs séparés de la communion romaine. — La vie composée par l'abbe Joly existe en manuscrit à la bibliothèque de Dijon. — A. Lefranc, la Détention de Guillaume Postel au prieuré de Saint-Marti7i-des-Champs dans V Annuaire-Bulletin de la Soc. de l'hist. de France, t. XXVIII (IS'.d , p. 211 et suiv. — G. Weill, De Outielmi Postelli vita et indole, Paris,
LES PREMIERS PROFESSEURS ROYAUX. iSo
sent donnent, en particulier, le moyen de trancher définitivement l'une des questions qui ont le plus arrêté les biographes du célèbre orientaliste. On savait, en effet, que Postel avait passé les dernières années de son existence, si aventureuse, si pleine d'agitations et d'étranges péripéties, dans le calme du cloître de Saint- Martin-des-Champs. La plupart des auteurs qui se sont occupés de lui ont supposé, avec raison, que cette retraite n'avait pas été volontaire. C'est ce qu'ont notamment soutenu De Thou, Du Yerdier, Thevet, Scévole de Sainte-Marthe et Baillet. D'autres écrivains, parmi lesquels se trouvent le Pèi-e Nicéron et Chaufepié, ont affirmé que Postel avait librement choisi cet asile pour y terminer ses jours, et qu'il n'y avait jamais été traité en prisonnier. De son côté, l'historien de Saint- Martin-des-Champs, dom Martin Marrier, dans les pages qu'il consacre à Postel comme hôte du prieuré, ne fait pas la moindre allusion à une détention quelconque subie par l'auteur des Merveilleuses victoires des femmes. En présence de ces contradictions, les érudits modernes se sont généralement abstenus de prendre parti dans la question, se contentant de faire observer que l'absence de documents formels empêchait de la résoudre d'une façon définitive. Les pièces que nous avons retrouvées donnent le mot de l'énigme, en montrant que Postel a été véritablement enfermé à Saint- Martin et en précisant avec tout le détail désirable les motifs de cette mesure, ainsi que la date à laquelle elle fut prise.
iSous croyons qu'il ne sera pas inutile d'esquisser avec quelque détail la vie du célèbre orientaliste, si féconde en péripéties extraordinaires, et dont certains événements paraîtraient à peine croyables, si des témoignages formels ne venaient en garantir l'exactitude. H ne faut pas oublier que Postel, avec toutes ses rêveries
étranges, en dépit de rincohérence de ses actes et de ses écrits, a été un grand initiateur. Le premier dans notre pays, il a deviné et entrevu l'immense domaine des langues et des littératures orientales. Il a compris de quelle importance serait un jour pour la science ce monde encore inconnu. Avec ce magnifique enthousiasme pour le savoir universel qui est le propre de tous les grands savants de la Renaissance, il tenta de défricher seul ce champ dont l'étendue est si vaste que des générations de travailleurs n'ont pas réussi, à l'heure actuelle, à en explorer toutes les parties. Ses forces le trahirent et sa raison ne sut pas résister à un pareil effort. Mais, n'importe, l'impulsion donnée par lui fut vraiment féconde. Ce don merveilleux de divination dont il était doué lui permit d'apercevoir quelques-uns des résultats les plus grandioses auxquels la science moderne est parvenue. Il pressentit plusieurs des grands problèmes qui sollicitent encore aujourd'hui les recherches du monde savant. Les innombrables travaux que lui fit entreprendre son ardeur désordonnée ne sont pas seulement curieux pour l'historien : ils ont aussi fourni des données positives qui ont servi de point de départ aux recherches postérieures. Il a compris le premier l'unité des civilisations orientales et clairement défini le lien par lequel notre civilisation occidentale s'y rattache, à tant de titres différents. Nous devons donc oublier ses inconséquences et ses folies pour ne voir en lui que le père de la glorieuse école de l'orientalisme français.
Né probablement en 1310, à la Dolerie, hameau de la Basse-Normandie, situé près de Barenton, Postel éprouva dès l'enfance les adversités les plus dures et les plus variées. Orphelin à l'âge de douze ans, chassé de son pays natal par la famine et par la peste, il commença dès ce moment la vie nomade et aventureuse
qu'il devait mener pendant quarante ans jusqu'au jour oii les portes de Saint-Marlin-des-Ghamps se refermèrent sur lui. On le trouve, à treize ans, apprenant à lire aux enfants d'un village des environs de Pontoise. Il y amasse un peu d'argent, prend alors le chemin de la capitale et se fait complètement dépouiller, en route, par des vagabonds. Il gagne, à la suite de cette première aventure, une dysenterie qui le tient, durant dix-huit mois, dans un hôpital de Paris, et le rend, pendant deux autres années, incapable de tout travail. A peu près remis et n'ayant aucun moyen de subsistance, il parcourt la Beauce au moment de la moisson et parvient, à force de glaner, à y amasser quelque argent. Il est admis, en qualité de domestique, au collège de Sainte- Barbe, entrant ainsi dans la carrière scientifique par la plus humble des portes, comme Ramus, Strébée, et tant d'autres grands savants du xvi* siècle. Avec une ardeur et une facilité qui tiennent du prodige, il apprend successivement le latin, le grec, l'italien, l'espagnol, le portugais, et aborde l'étude de l'hébreu. Son aptitude singulière pour les langues se dévoile, et dès lors sa vocation est fixée. Il séjourne quelque temps à Amiens, dans la maison du bailli Raucourt, et commence peu après à parcourir le monde, avide de compléter sa connaissance déjà peu commune des langues asiatiques. En 1535, il entreprend son premier voyage en Orient, à la suite de Jean de la Foret, gentilhomme d'Auvergne, ancien élève de Lascaris, envoyé en ambassade auprès de Soliman par François I"\ Ce n'est pas ici le lieu d'insister sur les péripéties qui marquèrent le séjour de Postel en Turquie et en Syrie, ni d'exposer le profit qu'il en tira pour une étude plus approfondie de l'arabe et
1. La Croix du Maine prétend que le roi François I'"' lui avait alloué une somme de 4000 écus pour des achats de manuscrits orientaux. Aucun indice ne vient confirmer cette assertion.
de riiébrrii. La variété des races de TOrient attira au plus haut point son attention. Rentré en France, il se fit rapidement une réputation considérable. Il eut la faveur de la cour : François I" et Marguerite de Navarre lui donnèrent des preuves répétées de leur bienveillance. Le lecteur du roi Pierre Duchàtel, les cardinaux de Tournon et de Lorraine, l'évoque de Rodez Georges d'A-magnac, celui de Coutances Philippe de Cossé, figurent également à ce moment parmi ses protecteurs les plus dévoués. Ce fut la période la plus heureuse et la plus tranquille de son existence. Dans le monde savant qu'il fréquentait, il s'était fait une sorte de monopole scientifique des choses de l'Orient, que personne ne songeait à lui contester'. En 1538, le roi l'admit au nombre des lecteurs qu'il avait institués quelques années auparavant. 11 lui dévolut un domaine des plus considérables, en le chargeant d'enseigner à la fois le grec, l'hébreu et l'arabe, alors que chacun des autres lecteurs avait reçu des attributions plus restreintes et mieux limitées. Postel eut ainsi, dès son entrée dans la nouvelle institution, une situation particulière. Il est alors l'ami de Vatable, de Danès et de Toussaint. Peu après sa nomination, François I" lui fit octroyer la somme de 225 écus « en don et faveur de services à la lecture et translacion d'aucunes lettre et livres es dictes langues grecque, hébraïque et arabique, et pour se préparer et pourveoir de livres pour faire lectures ordinaires en l'Université de Paris » (décembre 1538). En 1540, lorsque le Calabrais Agathias Guidacerius, l'un des lecteurs en hébreu, vint à mourir, ses biens, comme
1. Il se préoccupe beaucoup, dans plusieurs de ses écrits, de préciser les caractères propres des Druses et des .Maronites, des Arméniens, des Géorgiens, voire uiniic des Coptes et des Abyssins. Les Arabes, on le sait, l'intéressaient tout particulièrement. Les questions politiques et religieuses qui partageaient TOricnt, et qui n"ont pas cessé depuis de le troubler, ont été, en divers endroits de sa correspondance, judicieusement appréciées par Postel.
on Ta vu, furent donnés par le roi à Postel, réserve faite des manuscrits orientaux réunis par le Calabrais,
Ajoutons, à ce propos, que les manuscrits recueillis par Postel au cours de ses voyages n'arrivèrent pas aussi aisément à la Bibliothèque du roi. Bon nombre d'entre eux furent perdus ou détournés. D'autres, par suite de circonstances fâcheuses, restèrent en gage à Venise et en Bavière. Aujourd'hui on en retrouve un peu partout, à Leyde, dans plusieurs bibliothèques d'Allemagne, à la Bibliothèque nationale de Paris, dans le fonds Philibert de la Mare. L'ancien fonds du collège de Clermont renfermait également plusieurs manuscrits arabes de la même provenance. Dans sa correspondance érudite avec Louis Martel, Vincent Cossard, Masius, Postel s'occupe fréquemment des recherches qu'il avait entreprises au sujet de manuscrits orientaux, et il donne plus d'un détail intéressant sur cette question, qui le préoccupa toujours beaucoup.
La fortune lui souriait donc pleinement, lorsqu'une grave maladresse commise par lui vint compromettre sa situation et le replonger dans la vie aventureuse qu'il avait, un moment, réussi à quitter. Confiant en son crédit, le lecteur du roi s'imagina d'intervenir en faveur de Guillaume Poyet lorsque la disgrâce vint frapper ce dernier en 1342. Il avait, vis-à-vis du chancelier, des obligations particulières, devant à sa générosité l'octroi d'un doyenné de trente-deux paroisses qui formait le quart du revenu de l'éveché d'Angers. Le désir d'abandonner les fonctions de lecteur royal, devenues à son gré, trop absorbantes, l'avait conduit, paraît-il, à rechercher ce bénéfice. Il alla donc jusqu'à Mont-de- Marsan solliciter le roi et la reine de Navarre dans l'intérêt de son ancien protecteur. Cette démarche imprudente, exécutée avec peu de tact et de réserve, lui aliéna complètement les sympathies des deux sou-
verains. Il dut quitter précipitamment la ville. Après avoir perdu ses chevaux et son bagage, enduré bien des fatigues et conservé à grand'peine sa liberté, il abandonne la France et gagne à pied Rome, première étape de cette étrange odyssée qui devait durer plus de vingt ans*. On le trouve dans la Ville Éternelle au commencement de l'année 1544. Ordonné prêtre, il figure au nombre des premiers disciples de saint Ignace, qui, ein-ayé de la hardiesse de ses propos et de ses idées, le chasse bientôt de la compagnie. On croit qu'il dut subir à Rome un emprisonnement de quelques mois; mais le fait est resté assez obscur. On sait toutefois, d'une façon certaine, qu'à Venise, oii il se réfugia ensuite, il fut sérieusement inquiété par l'Inquisition, qui lui fit son procès, dans toutes les formes, pour crime d'hérésie. C'est que, dans l'intervalle, ses conceptions singulières s'étaient affirmées et précisées. De multiples ouvrages, que nous ne saurions énumérer ici, publiés sur les sujets les plus divers, de géographie, de philologie, de philosophie, d'astronomie, aveiient exposé sans ambages les rêveries qui le hantaient depuis son premier voyage en Orient. Voici ce qu'il est possible de dégager de plus positif et de plus clair dans cet amas d'idées mystiques dont l'ensemble, évidemment bizarre, souvent même absurde, présente cependant plus d'unité qu'on ne pourrait le supposer au premier abord. L'idée fondamentale <le Postel, c'est que la religion chrétienne ne contient rien qui soit contraire ni à la nature ni à la raison humaine. Il se faisait fort d'expliquer tous les dogmes, comme de dévoiler tous les mystères. Il croyait à la possibilité d'amener, par les seules forces de la raison, tous les peuples à l'Evangile. Ce rêve d'une concorde
1. Plusieurs auteurs ont rapporté qu'il était d'abord allé à Vienne, et que, accusé faussement du meurtre d'un franciscain, il avait dû s'enfuir au plus vite de cette ville, n'échappant à la corde que par miracle.
et cFune paix universelle, d'une union des nations les plus diverses par la religion, fut le rêve favori de sa vie, celui qui, en somme, domina et, dans une certaine mesure, justifia tous les autres. Il reconnaissait cependant que la raison ne suffisait pas encore pour provo^ quer cette rénovation religieuse. Il fallait auparavant que le sexe féminin eût son Messie propre, comme le sexe masculin avait eu le sien. Après avoir bien cherché à travers le monde cette nouvelle incarnation divine, la Mère du monde, la seconde Eve, il crut l'avoir rencontrée à Venise. C'est alors que commença sa propagande en faveur de la mission de celle qu'il appelait la mère Jeanne, et qu'il récréa la France, l'Allemagne et l'Italie des publications, dénuées de sens et de raison, qu'elle lui inspira. Détail digne de remarque, étant donnée l'époque, il voyait dans Jeanne d'Arc un précurseur direct du Messie féminin découvert par lui.
Parmi les différents cultes qu'il s'agissait de fusionner dans le christianisme, celui qui lui inspira toujours le plus de sympathie fut le mahométisme. Il ne parle jamais du fondateur de cette religion qu'avec l'enthousiasme le plus vif. Il faut lire dans ses lettres à Masius les appréciations si justes et si raisonnables qu'il formule au sujet des nombreux cultes qu'il lui avait été donné d'étudier au cours de ses voyages. Une fois que les races auraient été ainsi groupées et fondues sous l'étendard de la croix, le monde devait être régi par une monarchie universelle, destinée au roi de France. L'avènement de ce dernier serait ainsi le terme final et le signe de l'accomplissement définitif de la concorde universelle. L'un des principaux instruments à employer pour obtenir ce séduisant résultat, c'était la langue mère de tous les idiomes de l'humanité. Il s'agissait de la retrouver, et c'est ainsi que les conceptions extravagantes de Postel se relient aux travaux d'ordre plus
scientifique quil enlrepiit sur les langues et sur la géographie. Le livre Dp orbis tcrrae coiicor(Ua,\i\\\A\é en 1544, celui des Merveilles des Indes et du Nouveau Monde, publié en 1533, celui des Merveilleuses victoires des femmes^ paru la même année, et tant d'autres qu'il serait fastidieux d'énumérer, se rattachent directement à cet étrange mouvement d'idées. Il ne faut donc pas s'étonner outre mesure de voir leur auteur inquiété et poursuivi à peu près partout où il vécut. Il n'eut pas plus l'appui des protestants que celui des catholiques. Calvin censura rudement les affirmations émises par Postel au sujet de la nature divine. Ce dernier s'en plaignit même, en termes amers, dans une de ses lettres à Masius. Au reste, ses rapports avec les protestants furent, en général, aussi peu sympathiques que possible.
A diverses reprises, Postel occupa beaucoup l'opinion. 11 fut l'objet d'un certain nombre de pamphlets, dont quelques-uns, suivant les habitudes du temps, renfermaient des attaques d'une extrême violence. Nous n'en citerons ici qu'un seul extrait, en raison d'une remarque intéressante que ce texte suggère. Le pamphlet dont il s'agit parut, en 1557, sous ce titre : Exhortation aux princes chrétiens sur le fait de la paix \ il était anonyme. L'auteur, après avoir cependant reconnu la science profonde et incontestée de Postel, et proclamé l'austérité de ses mœurs, formule contre son ennemi les accusations les plus vives. Il arrive à traiter des idées de Postel touchant la supériorité du sexe féminin et s'exprime en ces termes : « Quoi plus ? sentant que les grandes dames de notre temps étoient bien avant en faveur, il s'est aussi appliqué à gagner leur grâce. Et, afin que plus facilement il s'y pust insinuer, il a publié un livre intitulé : De V admirable victoire des femmes^ par lequel il leur fait accroire qu'elles domine-
ront quelques jours par sus les hommes; et, à cette fm, se dit être venu en terre pour racheter la partie masculine.... Il agit ainsi en tout avec une astuce, pour se faire estimer fol en l'endroit des gens sages, et pour éviter la punition de justice : mais, en l'endroit des hommes inadvertans, qui sont en plus grand nombre, se faire estimer de sain entendement, et par ce moyen gagner la voix de la multitude.
« Et afin que mieux vous connoissiez qu'il n'a rien voulu oublier en cas de malice et impie'té, tandis qu'il a été en France, par ne sçai quelles embages de rêverie, il s'est dk fils d'une pucelle Jeanne, laquelle, disent les Chroniques, avoit autrefois chassé les Angiois hors du pays de France.... Il s'est maintenant retiré sur vos terres, seigneurs Vénitiens, et aujourd'hui se tient en votre ville de Padoue, là oii derechef il a écrit un autre livre en italien, encore plus mensonger que les autres : car il se suppose maintenant fils d'une autre pucelle, qu'il iippelle Vénitienne, et s'appelle hls aîné de la restitution », etc.
Ce véhément réquisitoire concluait en représentant Postel comme un dhnoniaqiie, comme « le plus maudit et malheureux homme qu'onques porta la terre ». L'allusion relative à Jeanne d'Arc était, comme on l'a .vu, en partie exacte. Postel développa ses idées sur le rôle providentiel de la pucelle d'Orléans dans un ouvrage spécial, dont le manuscrit original subsiste à la Bibliothèque nationale (ms. fr. 2113, fol. 125), sous ce titre : Démonstration très claire que Dieu ha plus de Providence^ cure et sollicitude de la France quant du peuple, Roy^ Royaume et estatz qui la gouvernent^ quil nha de tout le reste des estatz temporelz... et principalement la déclaration quelle chose feust la Pucelle Barroyse ou Lorraine, Jehanne d'Arc, dicte de Vaucouleurs, qui au Roy Charles septie^me restitua la corone et chassa les
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Angloijs^ d'icelle injustes occiipateurs, hors de la France. Dans cet écrit, compose vers irjG3, Postel représentait Jeanne d'Arc comme un prélude et une image de sa Mère Jeanne et des merveilles que cette dernière devait opérer dans le monde.
Pour en finir avec les innombrables pérégrinations du (( Gaulois cosmopolite », ainsi qu'il s'appelait luimême, nous dirons qu'il visita, vers 1549, une seconde fois l'Orient ', et qu'on le retrouve ensuite tour à tour en France, en Suisse, à Vienne, où il travaille n l'édition syriaque du ÎNouveau Testament, texte dont il avait rapporté un exemplaire d'Orient, à Venise, à Pavie^ à Rome, à Trente, à Augsbourg, etc. Il revient enfin à Paris et semble vouloir s'y fixer, fatigué qu'il est des agitations et des luttes. Il cherche vainement, encore une fois, à y reprendre ses anciennes fonctions de lecteur royal. La place était prise depuis longtemps et il ne put songer à la recouvrer. Il dut se contenter de
1. Il y a dans Jehan Chesneau, Voijage 'le Paris à Constantinople, dans les Pièces fugitives pour servir à l'histoire de France, 1759, t. I, p. 52 et 53, des détails intéressants sur le second séjour de Postel en Terre-Sainte : « Nous arrivàines audit Jérusalem, pour la seconde fois, le 9 novembre, où trouvâmes maistre Guillaume Postel, qui y estoit venu dès ce mois d'aoust, avec les pèlerins, dans le navire de Venise, homme docte et de grandes lettres, disant à l'ambassadeur qu'il estoit demouré exprès, afin que par son moyen il pust recouvrer quelques vieux livres du pays. A quoy s'opposa Petrus Gillieus, aussi fort docte, qui avoit fait le voyage avec nous, lequel le feu roy François l""»' avoit envoyé ez païs de Levant, pour y retirer des livres, principalement des langues grecque et hébi-aïque, des plus anciens qu'il y pourroit trouver. Luy et ledit Postel, qui revint à Gonstantinople avec nous, entroient souvent eu dispute; et avoit-on quelquesfois bien affaire à les mettre d'accord. » (Voy. rénumération des auteurs qui ont parlé de ce second voyage dans Zeller, la Diplomatie française vers le milieu du xvi« siècle, p. 131.)
2. 11 allait à Pavie dans le but de se procurer les caractères syriaques de Thésée Ambroise. En traversant le Crémonois, il rencontra à Sabioneta un homme qui lui fabriqua des poinçons et des matrices pour l'arabe, chose qu'il souhaitait ardemment depuis des années. H aurait voulu en effet établir une imprimerie arabe, dans le dessein de publier le Nouveau Testament en cette langue cl de le propager parmi les luahométans.
s'intituler plus tard, dans un de ses ouvrages, « doyen des lecteurs du roi en la très fameuse Académie de Paris, interprète des troys souveraines langues et des mathématiques ».
Cependant une attitude aussi singulière que la sienne ne pouvait manquer un jour ou l'autre d'attirer l'attention de la justice*. Vers la fin de l'année lo62, une saisie de livres, de lettres et de papiers fut pratiquée au domicile de Postel. Il fut, en même temps, arrêté et incarcéré à la Conciergerie, où deux conseillers du Parlement vinrent l'interroger. Le 12 décembre, la cour statua sur son sort. Conformément aux conclusions du procureur général, elle ordonna que le prévenu serait enfermé au prieuré de Saint-Martin-des-Champs, pour y être gardé et nourri, comme les autres religieux, pendant trois mois, sans pouvoir publier aucun ouvrage qui n'eût été au préalable examiné par l'évoque de Paris. Ce délai expiré, le procureur général devait se livrer à une enquête sur la manière de vivre, conversation et religion dudit Postel. Le Parlement rendrait alors à son sujet un jugement définitif. On voit, par ce premier arrêt, que le livre des Merveilleuses Victoires des femmes avait été la cause principale de ces poursuites judiciaires. Ce ne fut donc pas pour ses opinions religieuses, comme on l'a souvent répété, que Postel fut inquiété. Mystique et détraqué, épris de conceptions extravagantes et puériles, jamais, comme nous l'avons dit, il ne fit acte d'adhésion aux doctrines protestantes. Les préoccupations singulières qui le hantèrent, depuis son séjour à Venise, l'empêchèrent toujours de se mêler activement aux questions religieuses qui s'agitaient autour de lui.
Environ cinq mois plus tard, le 4 juin lo63, la cour
1. Les arrêts dont il va être question ont été publiés par nous dans ['Annuaire-Bulletin de la Société de l'histoire de France, t. XXVIII.
entendit successivement, à raudience, frère Germain Violart, prieur de Saint-Martin, et Postel lui-nirmc Elle décida que l'auteur des Merveilleuses Victoires continuerait d'être gardé dans l'enceinte du prieuré et quo la communauté lui baillerait « par aulmosne » 40 livres parisis pour son entretien, payables dans la quinzaine. Faute du payement en temps utile de cette somme, Postel était autorisé à se faire délivrer un exécutoire et à poursuivre les religieux par toutes les voies de droit. Désormais à l'abri des traverses et des déceptions que la vie lui avait ménagées en si grand nombre, Postcd va passer, dans cette retraite involontaire, les années les plus calmes et les plus heureuses de son existence. En somme, la mesure dont il venait d'être l'objet n'avait rien de bien terrible. Le Parlement avait justement reconnu qu'il n'était nullement dangereux, que ses extravagances provenaient plutôt d'une douce et inolTensive folie et qu'il n'y avait au fond de tout cela aucune machination perverse. Il est cependant probable que Postel réussità recouvrer momentanément sa liberté au bout de quelques mois : car, au commencement de l'année suivante, nous voyons que de nouvelles poursuites sont dirigées contre lui. Ces dernières n'étaient pas un fait isolé. Elles se rattachaient à une série de mesures analogues prises par le gouvernement « pour la conservation du repos de la ville de Paris ». Le 29 janvier 1363, en effet, un ordre du roi fut envoyé, de Saint- Maur-des-Fossés, au premier président du Parlement', par lequel le roi enjoignait :
« Premièrement de députer quatre bons et notables personnages qui aient charge revisiter tous les libraires et imprimeurs de ladite ville, pour garder et empescher que l'on ne vende plus ni imprime Livres, Figures,
1. Mémoires de Conck-, V, p. 41, public d'aprôs le ms. Diipuy, n» 549.
Peintures ni Pourlraicts qui soient pour amouvoir le peuple à sédition, et pour renoveler la mémoire et l'aigreur des choses passées, et faire brusler tout ce qui s'en trouvera, et surtout empescher que l'on n'imprime plus rien aux Faulxbourgs, desquels ils feront lever et ester les impressions.
« Fera mettre au Prioré de Saint-Martin Postel pour y estre nourry et gardé, sans le laisser partir dudit Prioré, jusques à ce que par le Roi autrement en ait esté ordonné, et ce suivant la lettre que Sa Majesté en escrit audit prieur. »
D'autres prescriptions, relatives à un certain personnage qui se faisait appeler « le roi des Gallois », à l'avocat Ruzé et à Artus Désiré, terminaient la pièce. Cette fois, Postel allait rentrer au prieuré pour n'en plus sortir.
Nombre de personnages en vue vinrent le visiter dans sa retraite. Postel se plaisait à les éblouir par sa prodigieuse érudition et à les étonner par ses manières dignes et imposantes. Tous ceux qui s'intéressaient aux choses de la philologie et aux langues de l'Orient venaient fréquemment converser avec lui. On peut citer parmi les personnages qui paraissaient avoir été plus particulièrement liés avec lui : Masparault, maître des comptes du roi. Gui Fabre delà Boderie, tous deux habiles philologues, Jean Filesaci, doyen de la Sorbonne, qui plus tard fournit à dom Marrier, l'historien du prieuré, des détails précis sur le genre de vie de Postel durant ses dernières années.
Le bibliographe Du Yerdier figura aussi parmi les visiteurs de Postel. Il alla le voir en compagnie de deux
I. Ce personnage devint, en 1586, recteur de l'Université. 11 avait longtemps professé au collège de la Marche. Il reçut, en sa qualité de chef de l'Université, une curieuse letti^e de Jordano Bruno, citée par Du Boulay, Hist. Univ. paris., t. VI, p. 786.
libraires parisiens, (Charles et Bartiiélemy Macé, pour lui montrer quelques manuscrits arabes, qui devinrent, par la suite, la propriété de Joseph Scaliger. L'entretien roula sur des sujets philosophiques et sur quelques points de théologie. L'impression qu'en emporta Du Yerdier fut aussi peu favorable que possible. « Je connus par ses propos, dit-il plus tard, qu'il n'avoit pas le cerveau bien composé, ains rempli de folie ou frénésie, ou bien qu'il étoit méchant et malin. Outre ce que je le connus possédé d'une extrême ambition et arrogance, car, après plusieurs siens discours chimériques, où je n'entendois rien, et lui-même, crois-je, ne les entendoit pas, entre lesquels cet impudent asseuraque tout homme qui auroit la connoissance et science qu'il avoit ne mourroit jamais, il se mit peu après à dire mille maux du feu Rev"" Charles, cardinal de Lorraine, et, par infinités d'ambages, se vouloit dire aucunement Prophète. » Cette conversation incohérente acheva de persuader Du Yerdier de la vérité des accusations rapportées dans le pamphlet anonyme que nous avons cité; mais il faut se garder de prendre à la lettre le jugement exprimé par Du Yerdier, dont les assertions sont parfois si injustes et si peu fondées.
Florimond de Rémond^ qui aurait pu cependant avoir plus d'une raison de médire de Postel, formule à ce sujet une affirmation tout opposée. « Sur ses vieux ans, dit-il, les princes et gens de savoir alloient voir ce vénérable vieillard à Sainct-Martin-des-Champs, où il logeoit, assis dans sa chaire, la barbe blanche lui tombant jusqu'à la ceinture, avec une telle majesté en son port, une telle gravité en ses sentences, que nul ne s'en retournoit jamais sans désir de le revoir et étonnement de ce qu'il avoit ouï. »
1. Hisloire de la naissance, progrcz et décadence de l'heresie de ce siècle (Paris, 1C05, in-4o).
Mais il existe, à ce sujet, un témoignage encore plus probant et plus décisif, c'est celui de dom Martin Marrier, le consciencieux auteur de VHistoire de Saint- Martm-des-Champs. Ce dernier entra au prieuré deux ans à peine après la mort de Postel, et, détail curieux, y occupa la même cellule que lui. Il connut donc un grand nombre de moines et d'autres personnes qui avaient vu de près Thote de Saint-Martin. L'éloge si explicite qu'il a formulé touchant l'attitude do Postel au milieu des religieux, l'hommage presque ému qu'il a rendu à la correction de sa conduite et à la douceur de son caractère acquièrent ainsi une valeur toute particulière. Je crois, pour cette raison, utile de traduire ici le passage de son œuvre, qui renferme le tableau de la vie menée par Postel dans la retraite qui lui avait été imposée. « Durant tout le temps que Postel séjourna au prieuré, personne, comme je l'ai appris de moines plus anciens, ne se montra plus religieux ni plus pieux que lui. Lorsqu'il célébrait la messe , son émotion était telle qu'il avait le visage baigné de larmes. Dans les rapports familiers, il faisait paraître une gravité et une prestance (comme l'exigeaient son âge, sa figure et sa barbe si longue) qui ne l'empochaient point de se montrer d'un accès aimable et facile. Le ton ample et mesuré de ses paroles, que le son grave de sa voix accentuait encore davantage, faisait l'étonnement de ses auditeurs. Tous ceux que tourmentait un doute sur une question quelconque allaient trouver Postel.... Les princes, les grands seigneurs et surtout les savants et les gens de lettres le fréquentaient assidûment. Lorsque les visites lui laissaient quelque liberté, et qu'il lui était donné de suspendre ses études et ses lectures, il se promenait seul dans les jardins et dans les vergers du prieuré en méditant ou en égrenant son chapelet.... La vie qu'il menait dans sa retraite lui
était si douce et si agidable qu'il avait pris l'habitude de dater ses lettres de Taunde de son séjour dans la pieuse enceinte. Il montra toujours une extrême sobriété et un dédain sincère des honneurs et des richesses. »
Il ne semble pas que Postel ait été soumis à une détention absolument rigoureuse. Lorsque les circonstances l'exigeaient, il était autorisé à sortir ; c'est ainsi (]u'il fréquenta la cour à diverses reprises. Charles IX aimait, paraît-il, à s'entretenir avec lui; il l'appelait son ])hilosophe. Ce souverain, ayant un jour reçu des I.'ttres du roi de Perse, les envoya par Alvaro Mendez à Postel. Ce dernier les traduisit aussitôt. « Je puis, Sire, » dit-il au roi en les lui remettant en présence de toute la cour, « aller sans truchement de votre royaume jusqu'en Chine. Toutes les langues des peuples qui sont entrodeux me sont aussi connues que la vérité. »
Postel mourut le 6 septembre ITiSl, à l'âge de soixanteseize ans, trois mois et neuf jours, suivant le témoignage de Marrier*. Il fut inhumé près de l'autel de la chapelle de la A^ierge, du côté droit. Il avait fait à plusieurs reprises son testament. Dom Marrier, au moment où il écrivait son Histoire de Saint-Martin, en vit un qui était assurément différent de celui qui existe actuellement à la Bibliothèque nationale et que nous avons récemment publiée Ce texte donne des détails précis sur les personnes avec lesquelles Postel fut en relation dans ces dernières années, sur les livres qu'il possé-
1. 11 existe dans le ms. fr. 23 9G9 de la Bibl. nat. un récit circonstancié de la mort de Postel, relatant son dernier entretien avec un compatriote, Guillaume Le Got, chanoine d'Avranches, C[Lii le visita le matin même du jour où il mourut. Ses derniers moments furent très calmes. Il s'éteignit à neuf heures du soir « campana Sorbonae obticescente » .