CHAPITRE VI
LA CORPORATION DES PROFESSEURS ROYAUX DEPUIS LE COMMEN- CEMENT DU RÈGNE DE HENRI II JUSQu'A LA FIN DE CELUI DE HENRI IV. RAMUS.
Les troubles du Pré-aux-Clorcs. — Dangers courus pur les professeurs. — Erreurs de dates au sujet de ces événements. — Ramus : sa place considérable dans l'histoire du Collège de France.
— La querelle d'Aristote. — Nomination de Ramus comme lecteur royal en 1551. — Ses luttes savantes. — Succès prodigieux de son enseignement. — Objets variés de ses cours littéraires et philosophiques. — Ses cours scientifiques. — Ramus et les mathématiques. — La réforme de l'Université de Paris :
— La querelle de Dampcstre. — Charpentier nommé lecteur à la place de ce dernier. — Opposition de Ramus. — Plaidoiries en Parlement. — Les lettres patentes de 1566. — Triomphe de Charpentier. — Mort de Ramus. — Fondation d'une chaire de mathématiques en A'ertu de son testament. — Histoire de cette chaire. — Intrigues des professeurs partisans de Charpentier flétries par Pasquier. — Les lecteurs royaux sous Henri III. — Fondations de chaires. — Le discours de Bressieu. — La Ligue : ses conséquences fâcheuses pour la corporation. — Suspension du payement des gages. — Serment de fidélité prêté à Henri IV.
— Nominations contestées. — Mandements au sujet des gages.
— Les promesses de Sully. — Les discours de Monantheuil. — Largeur de vues de ce professeur. — Ses plans grandioses. — Augmentation des traitements. — La construction de l'édifice décidée en 1609. — Enquête officielle. — Première pierre posée par Louis XIII. — Le Collège de France jusque-là basty en hommes.
Il se produisit, dès le début du règne de Henri II, des troubles universitaires qui faillirent amener pour le
204 HIbTOlHE DU COLLÈGE DE FRANCE.
maintien de la corporation des lecteurs royaux les plus fâcheuses conséquences. Ces troubles, dont l'abbé Goujet a parlé assez inexactement, eurent lieu dans les premiers mois de 1348'. Ils eurent pour motif la vieille querelle du Pré-aux-Clercs, qui prit sur ces entrefaites un caractère desplus graves, puisqu'elle amena une série de meurtres suivis d'un retentissant procès. Les étudiants revendiquaient des droits au sujet d'un terrain occupé par l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés. La lutte s'envenima, au point que les deux partis prirent les armes et se livrèrent aux excès les plus regrettables. Il paraît qu'à ce moment-là les étudiants de Paris, « à qui, dit Galland, la doctrine aimable et polie de ce temps plait peu », s'imaginèrent de protester contre les leçons des maîtres de langues anciennes, auxquels ils imputaient les troubles intérieurs, la dépravation des mœurs et la diminution de la religion. Ils demandèrent au roi soit de supprimer leurs charges, soit de les faire professer dans les collèges fermés, oi!i les enfants étaient iustruits suivant les vieilles méthodes. L'ignorante masse des étudiants formule ici le plus amer des reproches que l'Université adressaitàla fondationde 1330, celui de donner des leçons publiques en dehors des tristes établissements auxquels avait été réservé jusque-là le monopole de l'éducation de la jeunesse. Pierre Duchàtel n'eut pas de peine à démontrer qu'il était puéril de compromettre ainsi la plus utile des institu-
I. L'abbé Goljet, Mémoire, I, p. 132, les rapporte à l'année 1556, alors que Pierre Duchàtel, dont le rôle fut si actif à l'occasion de ces dissensions, était mort depuis I55'2. 11 n'y a donc aucun doute : c'est bien lors des premiers troubles, d'ailleurs de beaucoup les plus importants et les plus longs, c[ui arrivèrent en 15 i8, que les professeurs royaux eurent à subir de nouvelles vexations de la part de l'Université. Gallaxd, dans la Pétri Castdlani vita, édit. Baluze (Paris, 1G74, in-4, p. 51-53), fournit tous les renseignements désirables sur ces faits. Voy. aussi Du BouLAv, VI, p. 40G. Ce dernier auteur parle des troubles postérieurs aux pages 479 et 491.
LES PROFESSEURS ROYAUX SOUS HENRI II. 20o
lions du règne, en raison des excès de quelques-uns, « comme si Ton réclamait la suppression du soleil, père de la vie, à cause des incommodités qu'il peut apporter à ceux qui souffrent de la pituite' ». Grâce à l'intervention de l'évêque de Tulle, l'orage fut ainsi détourné et les cours purent continuer en paix, sans que les professeurs fussent astreints à suivre les règlements universitaires. Un peu plus tard, quand les manifestations tumultueuses organisées par les étudiants mirent de nouveau en péril l'institution de 1530, le cardinal Jean de Lorraine prit énergiquement à son tour la défense des lecteurs, les admettant au nombre de ses clients préférés. Un compte de lSoO-1531 nous fournit l'énumération exacte de ces derniers et nous donne l'indication des divers changements survenus depuis 1547. Fine, Strazel, Galland, Yicomercato, Coroné, Restauld de Caligny, choisis par le roi défunt, étaient toujours en fonction. A.drien Turnèbe, le grand helléniste, l'un des hôtes les plus illustres dont puisse s'honorer la maison de la place de Cambrai, avait succédé, en 1547, à Jacques Toussaint, Rodolphe Beyne à Vatable, la même année, et le célèbre Jacques Dubois, dit Sylvius, le médecin le plus couru et le plus avide de l'époque, à Yidus Vidius en 1550.
L'entrée en scène d'un des plus illustres et des plus hardis combattants du xvi" siècle n'allait pas tarder à attirer, d'une manière éclatante et durable, l'attention du monde savant tout entier sur le collège des lecteurs royaux : nous voulons parler de la nomination du cé-
1. Galland, op. cit., p. o3-.S4. Galland ajoute ici toutes les considérations émises par Duchàtel touchant la nécessité de conserver aux cours leur caractère public, de ne point porter atteinte à la dignité des professeurs et — argument assez ironique — de ne pas compromettre les vieilles traditions suivies pour l'éducation de la jeunesse, en confiant le soin de les conserver aux hommes qui les attaquaient le plus rudement.
lèbrc Ramus', en 1551, en qualité de professeur d'éloquence et de philosophie. Le rôle joué par ce maître dans riiistoire de la corporation a été trop considérable et trop décisif à tous égards pour qu'il ne soit pas à propos de le mettre en relief. C'est que désormais, en effet, les destinées de l'adversaire d'Aristote vont se trouver si intimement liées à celles de l'institution dont il va devenir, pendant près d'un quart de siècle, le chef incontesté et, en quelque sorte, la personnification vivante, qu'il n'est pas possible de traiter du Collège de France sans lui faire dans celte histoire un3 place d'honneur, qu'aucun autre personnage n'a le droit de revendiquer. Il suffit de prononcer son nom pour évoquer aussitôt, en même temps que le souvenir des luttes héroïques et des grandes réformes universitaires, l'image du vieil établissement, auquel il consacra le meilleur de sa noble vie.
Né sur le sol picard, six ans après Calvin, dans un village des environs de Noyon, la patrie môme du réformateur de Genève^, il posséda au plus haut degré le
1. Son véritable nom était, coiniiie on le sait, Pierre La Ramée.
2. Ramus est né en lôLS au village de Guts, aujourd'hui dans le canton de Noyon et distant d'environ deux lieues de cette ville, où Calvin naquit en 1509. On trouvera dans notre ouvrage la Jeunesse de Calvin, p. !23 et suiv., les observations que suggère l'étude comparative des plus illustres compatriotes de Ramus. Calvin et Ramus sont bien, au plus haut degré, les représentants de cette race « vaillante et colérique » qui a commencé les Croisades, la Révolution communale, la Jacquerie, la Réforme, la Ligue et qui a donné à la Révolution plusieurs de ses plus ardents adeptes. L'un entreprend et accomplit la réforme religieuse, pendant que l'autre, battant en brèche la scolastique et l'Université, poursuit la réforme philosophique. II existe une biographie définitive de Ramus, écrite avec une information complète et une rare élévation de vues : c'est celle qui est due à M. Charles Waddington, lîamus, sa vie, ses écrits et ses opinions (Paris, Meyrueis, l vol. in-8, I85Ô). Chose qu'il est rare de constater, à propos d'études de ce genre, ce travail, paru il y a près de quarante ans, garde toute sa valeur. Les recherches les plus minutieuses ne sauraient y ajouter rien d'essentiel. Nous le suivrons donc, sur la plupart des points, après avoir contrôlé et avoir reconnu une fois de plus combien cet excellent livre est un guide exact et sûr. Il a fait bonne justice des erreurs accumulées par
tempérament révolutionnaire qui semble être le propre de cette race. Jamais homme n'éprouva une haine plus vigoureuse à Fégard des routines et des abus. Dans ce grand xvi' siècle, qui vit s'épanouir tant de caractères puissamment trempés, il se distingue entre tous par une volonté indomptable et une obstination qu'aucune défaite ne put ébranler. Il combattit, durant toute sa carrière, avec une conviction si profonde, il a donné la preuve d'un tel esprit de suite et d'une telle persévérance dans l'effort, qu'il n'est peutêtre pas dans toute la Renaissance française un second exemple d'un pareil lutteur. Dès le début, il entrevit clairement son but et ne cessa d'y tendre jusqu'à son dernier souffle. Une si grande somme d'énergie n'a point été dépensée en pure perte. On peut dire, pour ce qui concerne en particulier le Collège de France, que si cet établissement a pu survivre aux guerres civiles et conserver intact, à travers tant d'intrigues et de corruptions, le sentiment de sa dignité, c'est aux traditions défendues par Ramus, au prix même du sacrifice de sa vie, qu'il a été redevable de son salut.
Chose curieuse à constater, les premiers rapports entretenus par Ramus, au commencement de sa carrière, avec les professeurs royaux, avaient été aussi peu sympathiques que possible. On sait combien tout ce milieu lui fut d'abord hostile et avec quelle sévérité François I", si large et si tolérant en matière d'opinion s littéraires et philosophiques, le frappa lors delà querelle
l'abbé Goujet, au sujet de llamus, et juge avec sévérité le Mémoire sur le Collège royal, auquel il reproche «■ des conjectures, des interprétations téméraires et une déplorable inexactitude sur presque tous les points, sur les noms et la biographie des professeurs même les plus célèbres, sur les chaires qu'ils ont occupées, enlin sur la nature de leur enseignement ». Cette appréciation est un peu dure. M. Waddington souhaite aussi un travail complet sur le Collège « car il faudrait, pour asseoir un jugement sur l'œuvre de François I*'', la conduire au moins jusqu'à la fin de l'ancien régime en France ».
d'Arislole'. Pierre Duchàlel lui fut toujours peu favorable. Pierre Galland-,Danès et François de Vicomercato, ces deux derniers choisis comme commissaires de son adversaire, Antoine de Gouvéa, eurent, dans cette mémorable dispute, une attitude franchement hostile à l'égard du jeune novateur. La sentence portée contre Ramus eut, entre autres conséquences, celle de lui interdire complètement l'enseignement de la philosophie et de la dialectique. Mais après la mort de François l", grâce à la protection du cardinal de Lorraine, la faveur du nouveau gouvernement lui fut acquise. La liberté de penser et d'écrire en philosophie lui fut rendue par une décision royale, enregistrée par le Parlement (17 février 1351 ). Néanmoins l'animosité de ses ennemis n'en fut point désarmée : ce fut à ce moment que Charpentier lui voua cette haine déplorable dont on connaît les sanglants résultats.
11 ne faut pas le dissimuler, c'est au fond l'ardeur réformatrice de Ramus, dans les questions de programmes et d'organisation de l'enseignement, qui est la cause première de toutes ces inimitiés. Le principal du collège de Presles représente lesnouvellesméthodes, il réclame, sans se lasser, la suppression des privilèges et des abus monstrueux qui déconsidèrent l'Université ; il proteste avec violence contre cette vénalité générale, contre ces multiples exigences pécuniaires qui font de la haute culture une simple question d'argent : c'en est assez pour devenir le but de toutes les attaques. Henri 11 donna donc une grande preuve de libéralisme quand
1. Nous n'avons pointa raconter cette longue dispute. Rauius combattait la tyrannie absurbe cjui, sous le nom et l'autorité d"Aristoti\ pesait sur les intelligences et fermait la porte à tout progrès. iNatLirellenient, il défendit son opinion révolutionnaire avec une exagération que justifiaient, dans une certaine mesure, la rage et la mauvais;foi de ses adversaires.
•2. Il ne faut pas oublier que le meurtrier de Ramus, Charpentiei-, était un élève de Pierre Galland.
il nomma Ramiis, vers le commencement du mois d'août 1351, au nombre des lecteurs royaux. La chaire qui fut crée'e pour lui devait être consacrée à la fois à la philosophie etàTéloquence. Contrairement à toutes les expressions inexactes qui ont été employées à ce sujet, il n'occupa jamais que cette chaire et ne fut nullement tour à tour le successeur de Latomus et de trois ou quatre professeurs en éloquence, en mathématiques, en philosophie. « Sous le règne de François I", dit Pasquier, il n'y eut qu'unze places destinées à ce noble et royal exercice, et la douzième [fut^ érigée par le roi Henry second, en faveur de Pierre Ramus, sous le titre de professeur en l'oratoire et philosophie. »
Comme le fait remarquer avec raison M. Waddington ' . il ne faut pas prendre à la lettre ces titres de chaires. Le bon plaisir du roi étant la seule règle pour la nomination des professeurs, les vacances au Collège royal n'étaient pas toujours remplies aussi régulièrement qu'on se Timagine; le nombre des chaires pouvait varier, sans parler de certains choix qui en changeaient la destination, en raison de l'incapacité des titulaires. C'est encore le bienveillant cardinal qui avait obtenu en faveur du condamné de 1344 cette marque signalée de labienveillance royale. Le monarque annonça lui-même au nouveau professeur sa nomination dans une lettre pleine d'encouragements et d'éloges. Ramus inaugura son cours vers le milieu du mois de septembre 1331. Sa leçon d'ouverture fut un véritable événement. « L'Université, le Parlement, le clergé s'y portèrent en foule, et Ramus eut enfin une occasion solennelle de réhabiliter, devant deux mille auditeurs, appartenant à toutes les classes de la société, son enseignement et son caractère outrageusement calomniés. » La pre-