CHAPITRE VII
LE COLLÈGE ROYAL PENDANT LES XVIl" El XVIII* SIÈCLES, jusqu'à LA FIN DE l' ANCIEN RÉGIME.
Avec le xvi« siècle le Collège de France perd son rôle militant et par là môme une partie de son prestige. — Période d'effacement et de décadence pendant les xyii» et xviii« siècles. — La construction. — Acquisition des collèges de Cambrai et de Tréguier. — Lourdes charges assumées par les contrats. — Conséquences pour la prospérité du Collège des fautes commises à ce moment. — Interruptions et lenteurs de la construction.— Description de l'édilice et de son emplacement. — Nouvelles chaires créées. — Grise intérieure. — Les abus. — Recrutement défectueux des professeurs. — Tentatives de réforme. — Leur inutilité. — Conflits avec l'Université. — On veut revenir, pour le choix des titulaires, à la dispute publique prescrite par les lettres de 1367. — Procès en Parlement. — Le Collège et l'Université en présence : solution ambiguë. — Séparation complète des deux corporations. — Relèvement momentané de l'enseignement des professeurs royaux. — Louis XIV et le Collège royal. — Répartition des chaires au commencement du xvni® siècle. — Mémoire de 1770. — La décadence s'accentue. — Griefs des professeurs. — Combinaison de l'abbé Terray pour augmenter les ressources de l'établissement. — Le 28*^ des messageries : histoire de ce droit. — Lettres de 1772 réorganisant le Collège. — Projet d'agrégation à l'Université. — Opposition de cette dernière. — L'union consentie. — Création de plusieurs enseignements nouveaux. — Les dix-neuf chaires.
— Serment d'orthodoxie exigé des professeurs. — Noble attitude de la corporation revendiquant la liberté absolue en matière d'enseignement. — Continuation de la construction.
— Description du bâtiment. — Lalande et Daubenton.
Le Collège de France n'a pas eu à toutes les périodes de son existence des destine'es aussi glorieuses et aussi
brillantes que celles qui ont marqué les premiers temps <je son histoire. Mêlé à toutes les luttes du grand siècle qui le vit naître, il conserva jusqu'à la fm de cette époque son rôle militant et par là même une singulière vitalité. Mais lorsque ces luttes s'apaisèrent, lorsque la pacilication politique et religieuse se fut faite grâce au triomphe définitif de Henri IV, sa situation jusque-là si en vue se trouva quelque peu amoindrie. Avec le xvn" siècle commence pour lui une période d'effacement qui devait durer longtemps, puisqu'il dut attendre jusqu'à la fin du siècle suivant pour recouvrer quelque chose de son ancien éclat. C'est seulement, en elTet, pendant la période révolutionnaire que l'attention fui sérieusement ramenée sur lui.
La première pierre une fois posée, il fallut se préoccuper de la situation qu'il convenait de faire aux collèges de Cambrai et de Tréguier, sur l'emplacement desquels la nouvelle construction allait être élevée. On décida que ces fondations* seraient conservées intactes et qu'elles garderaient la jouissance de leurs revenus. Evidemment les stipulations onéreuses faites en faveur de ces deux établissements ne contribuèrent pas peu à compromettre dès le début l'organisation matérielle du futur Collège de France. En se décidant ainsi à laisser subsister côte à côte avec ce dernier deux fondations inutiles et encombrantes, le gouvernement royal commit une véritable faute, dont on aperçut plus tard les fâcheuses conséquences. Ce fut par suite de cette mesure que la personnalité du collège ne fut jamais aussi apparente, ni aussi nettement dégagée qu'elle aurait dû l'être. Il n'est pas douteux que cette circonstance ait nui sérieusement à son développement. Il valait beau-
1. Ces dernières étaient représentées, dans les négociations, par les principaux, procureurs, chapelains et boursiers de chaque collège et par messire Silvius de Pierre-Vive, chancelier de l'Université.
coup mieux choisir un autre emplacement, fût-il moins central, et éviter d'assumer les lourdes charges dont le Trésor royal et surtout le Collège se trouvèrent grevés, dès le commencement de la construction. On ne saurait trop le répéter : il y eut là un manque absolu de prévoyance. Le plus clair de l'argent fut absorbé par ces deux parasites. Il en résulta que la construction dura près de deux siècles et qu'en somme elle ne réalisa nullement les magnifiques projets annoncés par Henri IV ^
Dès l'année 1610, des pourparlers avaient été entamés avec le collège de Tréguier. Une estimation en règle de la valeur des bâtiments fut faite le lo avril par des délégués de chaque corps de métier. L'évaluation totale s'éleva à 24850 livres tournois. Deux mois plus tard, la vente définitive fut consentie au roi par acte conclu le 28 juin, par-devant les notaires Hautdesens et Le Normant, entre les trois commissaires royaux, le cardinal du Perron, le chancelier de Sillery et le président de Thou, d'une part, et la communauté du collège, principal, chapelains, procureurs et boursiers, d'autre part. Les deux maisons du Lys dor et de \ Étoile d'or se trouvaient comprises dans la cession. En vertu de ce contrat, le Trésor royal devait remettre à la communauté la somme de o 400 livres, laquelle d'ailleurs fut aussitôt soldée ; de plus une rente de 400 livres devait être payée aux principal et boursiers, jusqu'au moment où ils pourraient être logés dans les bâtiments qui allaient être construits; enfin, lorsque ces bâtiments seraient terminés, la moitié d'un grand corps de logis, élevé sur
1. Suivant les plans primitifs, le Collège deveiit avoir une cour de 18 toises de long sur 12 de profondeur, avec une fontaine au milieu, cette cour n'étant séparée de la place que par un simple mur de clôture. L'enthousiasme de Pasquier, déclarant [que le collège commencé était <( d'un si superbe arroy qu'estant parachevé, il ne trouvera son pareil dans toute l'Europe », semble toutefois excessif.
leur ancien terrain, devait leur être réservée. Deux ans après, pareille opération fut faite en ce qui concernait le collège de Cambrai ou des Trois-Evôques. D'après l'estimation des experts, la valeur de l'établissement avait été fixée, en IGM, à la somme de 117 000 livres tournois. Le contrat de vente, conclu le 18 avril 1612, stipulait en faveur de la communauté une somme de 20 000 livres, payable en une rente annuelle de 1000 livres, plus une indemnité de 180 livres de rente à trois locataires emphytéotiques qu'il était nécessaire d'exproprier. La chapelle qu'il était question de construire dans le Collège royal était expressément réservée à la communauté des boursiers de Cambrai. Ces derniers, ainsi ([ue le principal, le procureur et les chapelains, devaient habiter dans le futur bâtiment dont le collège de Tréguier avait obtenu déjà une moitié'. Nous donnons à dessein ces indications un peu minutieuses, afin de bien montrer à quelles servitudes ces conventions exposaient les lecteurs de l'avenir. Ce qui devait arriver ne tarda pas à se produire. Faute de crédits disponibles, le Trésor royal négligea de payer les rentes promises, manquement qui amena d'amères réclamations de la part des collèges lésés. L'Université prit naturellement le parti de ces derniers. Il y eut procès sur procès. Nous n'avons pas l'intention de raconterici par le menu cette interminable et monotone procédure. Disons seulement que la Déclaration du temporelîmiQ en 1639 par les membres de l'ancien collège de Cambrai, prenant indûment le titre de « principal, chapelains, procureur et boursiers du Collège royal de France » par-devant les commissaires généraux députés parle roi en la Chambre des amortissements, montre déjà le mécontentement des universitaires et l'aigreur de leurs réclamations ^
1. Le côté droit devait être réservé à Cambrai, le côtégauche à Tréguier. "2. Archives nationales, P 733, p. lxxvhi.
Cette situation anormale se prolongea indéfiniment. Enl7i7, le Trésor royal était débiteur vis-à-vis du collège de Tréguier de 37 300 livres d'arrérages qu'un arrêt du Conseil l'obligea à solder. En 176G, nouvelles réclamations. Dix ans plus tard, autres difficultés au sujet des quatre maisons de la Salamandre, de \ Arbre sec, de Bonnefoi, de \ Arbre verdoyant ou du Loup qui taille, que la communauté prétendait n'avoir pas été comprises dans la vente, et sur le terrain desquelles le Collège royal voulait faire construire. Jusqu'à la veille de la Révolution, la mauvaise intelligence persista entre les divers collèges, auxquels était encore venu s'ajouter celui de Louis-le-Grand, en raison de l'union faite de Tréguier et de Cambrai à cet établissement!.
Il n'y a donc pas lieu de s'étonner que la construction ait avancé si lentement. En vain Guillaume Duval, le titulaire de la chaire de philosophie, célébrait-il en 1611, dans un discours d'apparat prononcé en présence du cardinal du Perron et d'un auditoire nombreux et choisi, les beaux jours qui semblaient s'annoncer pour le Collège royal. La désillusion vint rapidement. Les troubles qui signalèrent la régence do Marie deMédicis amenèrent bientôt l'interruption des travaux. Les matériaux qu'on avait, paraît-il, réunis en assez grand nombre restèrent sur place, inutilisés. Les sommes que certains historiens affirment avoir été mises en réserve par Henri IV en vue de cette construction passèrent ailleurs. Il n'y eut, pendantplus de vingt ans, sur l'emplacement acheté à si grands frais, que des murs inachevés,
l.J" Jma' ""'^ '■^^l^'Snements sont extraits des documents concernant les collèges de Tréguier et de Cambrai, conservés aux Archives na-
w^!,? / ; ; '^"/'•«"^'«'■''i également dans Tabbé Lebeuf, Histoire de la viUe et de tout le diocèse de Paris, éd. Cocheris, t. II p 600 714
mrS'réllnire'tM".'"' ""'"• '" ^°^'^°^^ '' Cambrai et de Tréguier
entourés de décombres, et présentant, s'il faut en croire les descriptions de Jean Grangier, professeur d'éloquence latine, l'aspect le pins lamentable '. « Cela ressemble, dit-il, plutôt à un four à cuire du pain qu'à un temple. Nous enseignons dans une écurie, non dans une école. » Les cours se donnaient dans une espèce de baraquement, mal couvert et accessible à tous les vents. Les lecteurs se plaignirent, en termes émus, de cet état de choses, si bien que, vers 1630, les travaux furent repris momentanément. En 1634, un des trois côtés de l'ensemble des bâtiments projeté fut enfm terminé. On y trouvait deux salles « propres et commodes» pour les cours, avec une galerie pour la bibliothèque ^ Certaines corporations obtinrent dès le début la faveur d'y tenir leurs assemblées. C'est ainsi que les syndics et adjoints des imprimeurs et libraires de Paris y tenaient leurs réunions et y faisaient l'examen des livres nouvellement entrés dans Paris ^
L'aile achevée en 1634 était perpendiculaire à la place de Cambrai, et se prolongeait dans la direction de la rue du Cimetière-Saint-Benoit. L'aile parallèle, construite seulement sous Louis XY, devait commencer à peu près au point de la place où venait finir la rue Saiiit-Jean-de-Latran, pour aboutir à quelques pas de la rue Fromentel. Provisoirement un jardin fut planté sur l'emplacement qui lui était destiné. En face du mur de clôture de ce dernier, mur qui formait l'un des côtés de la rue Fromentel, s'élevait le collège du Piessis. Du côté de l'ancien collège de Cambrai, le Collège royal notait séparé de la rue Saint-Jacques que par une rangée de maisons. Les immeubles énumérés plus haut,
1. JoANNis Grangierii, Orcitio pro restaurandis scholis. Paris, 1619,
2. JoANNis CiRANGiEiui, Gmtulatio de inslaiimtis scholis. Paris, 16.34,
in-4''.
:3. Ms. fr. "801 de la Bibliothèque nationale.
qui donnèrent lieu à de si longues difficultés et que le collège de Tréguier réclama constamment comme sa propriété, étaient situés en bordure de la rue Saint-Jeande-Latran. Ils étaient occupés par des échoppes et de petites boutiques assez misérables. Toutes ces circonstances firent que, jusque vers 1770, l'aspect général de ce monument inachevé et entouré de terrains vagues n'eut rien d'agréable ni d'imposant.
Vers le temps où fut réalisée l'acquisition de Tréguier et de Cambrai, la reine Marie de Médicis fonda au Collège, à l'instigation du président Jeannin, une chaire de droit canon qui fut confiée au docte Hugues Guijon(l6l2). Gouj et affirme également que ce fut sous le règne de Louis XIII que fut instituée la seconde chaire d'arabe, mais on n'a que des renseignements assez vagues au sujet de cette fondation. Une seule chose est certaine, c'est qu'il y avait en même temps, vers 1615, deux professeurs chargés de l'arabe, Antoine Le Rat et Gabriel Sionite.
Le Collège traversa, à cette môme époque, une sorte de crise qui faillit compromettre gravement son existense, en l'engageant dans une nouvelle série de difficultés et de procès. Il paraît que de grands abus s'étaient introduits à la longue dans l'institution. L'intrigue et la faveur avaient amené de choquantes inégalités dans la répartition des traitements. Les membres les plus anciens de la corporation touchaient des gages arbitrairement réduits, pendant que des lecteurs nouvellement choisis accaparaient de grosses indemnités. Le recrutement des professeurs laissait, d'autre part, singulièrement à désirer. Des chaires furent vendues et cédées à des personnages indignes de les occuper, sans que le gouvernement royal entrât pour rien dans ces choix irréguliers. Certains cours se trouvaient indéfiniment suspendus ou professés d'une façon si insuffisante
que peu à peu l'ancien prestige de rétablissement en fut sérieusement atteint. Le cardinal du Perron, qui en sa qualité de grand aumônier conservait toujours la haute direction du Collège, rédigea un règlement des plus sages, coupant court à tous ces abus et spécifiant qu'aucun professeur nouveau ne pourrait être nommé, tant qu'il resterait quelqu'un des surnuméraires qui étaient venus accroître le nombre normal des lecteurs. Il était décidé que les professeurs nouvellement nommés ne pourraient obtenir un traitement supérieur à 600 livres et que la faveur de recevoir un traitement double de celui du début serait réservée à un ou deux des membres les plus anciens de la corporation. Pour ceux qui viendraient après eux, dans l'ordre d'ancienneté, le salaire devait être proportionné au nombre d'années de services. De cette manière, il eût été possible de faire disparaître graduellement les situations irrégulières. L'assemblée du Collège et les receveurs généraux des finances approuvèrent ces mesures : mais, le cardinal étant venu à mourir (1618) au moment oîi il allait obtenir pour ce règlement la sanction du roi et de son Conseil, les choses en restèrent là.
Son successeur dans la charge de grand aumônier, le cardinal de la Rochefoucauld, entreprit à son tour d'améliorer la situation : mais la mauvaise volonté de toutes les personnes intéressées à la prolonger entrava ses bonnes dispositions. Les abus n'en devinrent que plus choquants. Goujet cite, à cet égard, des faits singulièrement probants \ Le trafic s'étendit encore, et plus de huit chaires se trouvèrent, à un certain moment, pourvues de la manière la moins équitable.
Trois professeurs, Guillaume Duval, le plus ancien historien du Collège royal, Siméon de Muis et Jean