Archives nationales, G
LE COLLÈGE ROYAL SOUS LOUIS XV. 2b3
promesses anlérieures. L'aile ancienne devait recevoir un pendant. Mais on s'en tint aux projets des architectes et aucun travail ne fut entrepris.
Une mesure intempestive, prise au même moment à l'e'gard du Collège, vint brusquement jeter un grand trouble au milieu de la corporation. Un arrêt du Conseil du roi du 10 octobre 1724 décida que l'établissement serait transféré à l'hôtel de Nevers et que les bâtiments jusque-là réservés aux exercices du Collège royal, ainsi que l'emplacement des collèges de Cambrai et de Tréguier, seraient attribués à la Faculté de droit. C'était l'expulsion pure et simple de la vieille fondation de 1530 des locaux qu'elle occupait depuis deux siècles. A cette nouvelle, Jean-Baptiste Couture, professeur d'éloquence latine et inspecteur de la corporation, accompagné de Rollin, se rendit à Fontainebleau, où se trouvait alors la cour, pour protester contre cette décision. L'abbé Bignon, auquel ils s'adressèrent, refusa de les introduire, et les deux délégués ne purent défendre de vive voix leur cause. Néanmoins on comprit en haut lieu que la mesure était arbitraire et qu'elle provoquerait une vive résistance. L'arrêt ne fut pas exécuté et il n'en fut plus question par la suite.
Peu à peu, en raison de la pénurie du Trésor, les traitements furent l'objet de réductions constantes et tombèrent à 60(1 livres ; la considération accordée aux professeurs si maigrement rémunérés diminua en proportion. Bref, la situation de l'antique établissement devint si précaire que le corps des professeurs dut adresser au roi, en 1770, un Mémoire sur le Collège royal de France'^ ^ qui renferme un tableau singulière-
1. Archives nationales, G», 651, n° 8. Le mémoire, daté du 15 janvier 17"0, est signé de Garnier, inspecteur et syndic du Collège royal. L'année précédente, en 1769, un privilège spécial avait été accordé aux professeurs du Collège pour l'impression de leurs œuvres. C'est probablement à cette époque que fut rédigé un projet de règlement du
mont sonibr(> do leur misérable sort. Les gages étaient lombôs lie 4 800 livres* à 600. Après quinze ou vingt aiinoos (le professorat, les titulaires ne parvenaient à obtenir (jue 8 ou 900 livres. Il n'y avait pour les cours (lue trois classes humides et malsaines, à cause de récouloment défectueux des eaux. « Les étrangers attirés au Collège royal par la réputation dos professeurs sont étonnés de ne trouver qu un commencement de bâtiment enveloppé de masures et de ruines, rien qui réponde à Vidée qu'ils s'en étaient faite.... Ils demandent comment le premier collège de l'Europe, celui ([ui depuis plus de deux siècles a fait tant d'honneur à la France, a pu subsister avec gloire dans une si déplorable misère. Il n'y a actuellement aucun collège de l'Université qui ne soit dix ou douze fois plus grand et plus commode que celui qui, dans l'intention du fondateur, devait éclipser tous les autres par sa magnificence. Un professeur de cinquième ou de quatrième a 1 500 ou 1 800 livres d'honoraires qui lui sont payés par quartiers, sans qu'il se donne la peine de sortir de chez lui. » Les professeurs indiquent ensuite les moyens de rétablir le Collège dans tout son lustre. Ils demandent d'abord l'octroi de bénéfices réguliers. « Un second moyen serait d'appli- (juer une portion des fonds de la loterie à la construction du Collège royal. Les terrains de Tréguier et de Cambrai présentent un emplacement vaste et commode ; on pourrait donc, même sans déranger les exer-
Collè"e pul)lié dans le Cabinet historique, t. V, 274, d'après le ms. de la Bibl.'nat. n" 72 de la coll. dos Blancs-Manteaux. Ce règlement s'occupait beaucoup de la conservation des archives de l'établissement. Il a dû être élaboré par les professeurs au moment où il était question de réor- "aniser l'établissement. Ce projet n'eut pas de suite. Remarquons qu'il avait été déjà question d'accorder quelques avantages au Collège de France, en 1706-
I. C'est l'évaluation, donnée par le mémoire, des appointements alloués aux lecteurs au moment de la fondation, en 1530.
cices du Collège royal, construire non seulement le corps du bâtiment, mais même un assez grand nombre de boutiques de libraires, de papetiers, etc., tant sur la place de Cambrai que le long de la rue Saint-Jean-de- Latran. Ces boutiques construites, sans qu'il en coûtât rien à l'Etat, et avec un argent destiné à la décoration des monuments publics qui tiennent à la religion, se loueraient au profit des professeurs et leur tiendraient lieu ou de gages, ou d'augmentation de gages, à raison du produit. » Après avoir proposé un autre moyen assez étrange ', ils concluaient par ces graves paroles: « Nous ne craignons pas de l'avancer, il n'y a aucun établissement littéraire en France, sans môme en excepter des Académies, qui puisse par sa nature rendre des services plus importants et dont par conséquent ou la splendeur ou la décadence doive plus fixer la tendance du gouvernement. Le Collège royal attire encore les regards de toute l'Europe savante, et l'homme public qui aura la noble ambition d'en devenir le restaurateur doit être bien assuré de transmettre son nom à la postérité la plus reculée. » Le cri d'alarme jeté par les professeurs fut entendu.
L'abbé Terray, alors Contrôleur général, s'émut de cette situation. Il imagina, pour y porter remède, une combinaison assez hardie qui donna lieu aux contestations les plus vives de la part de l'Université, en soulevant dans le corps enseignant tout entier une véritable tempête. Cette affaire, qui forme l'un des épisodes
1 . <( Cet autre moyen consisterait à supplier le roi d'accorder à ses lecteurs et professeurs le bâtiment parallèle aux écoles de droit qu'on doit construire devant la nouvelle église de Sainte-Geneviève, bâtiment qu'on avait d'abord destin.5 aux écoles de médecine, et dont il paraît que la Faculté se met peu en peine ; de vendre ensuite le terrain du Collège royal et de ses deux annexes, les collèges de Tréguier et de Cambrai, soit à la Ville pour y établir un marché, soit à une compagnie d'entrepreneurs, et de placer l'argent qui en reviendrait au profit des professeurs, pour leur tenir lieu d'augmentation de gnges. »
256 HlSTOlllE DU CÛLLKGE DE FRANCE.
les plus intéressants de Tliisloire du haut enseignement au siècle dernier, mérite d'être exposée avec quelque détail. On sait que, jusqu'à la fin du xvi" siècle, l'Université de Paris posséda, en matière de postes et de messageries, des privilèges considérables. L'antique corporation avait conservé, depuis des temps fort anciens, un ensemble de droits qui constituaient à son profit une sorte de monopole du transport des bagages et des dépoches privés. Elle entretenait dans ce but un certain nombre de messagers, dits messagers volants\ qui circulaient de ville en ville, avec les lettres et les objets que leur confiaient les particuliers. Quand, en 1576, les messagers royaux furent institués par Henri III, cette création qui portait, dans une certaine mesure, atteinte aux prérogatives universitaires, entraîna d'assez longues difficultés, auxquelles furent données des solutions provisoires. L'opposition de la fille aînée des rois se réveilla plus ardente et plus redoutable, cinquante ans plus tard, en 1630, lorsque furent établis les trois surintendants généraux des postes. L'Université, se fondant sur une possession consacrée par des siècles, défendit ses privilèges au moyen d'interminables procès. Elle finit cependant par proposer une transaction, aux termes de laquelle elle eût abandonné ses messagers et reçu en échange une indemnité assez élevée, sous forme de revenu fixe et annuel. Cette combinaison, offerte en 1634, n'eut pas un succès immédiat. En vain l'édit de 1645 sauvegarda-t-il les droits de l'Université, cette dernière dut attendre jusqu'en 1719 pour obtenir une solution définitive. En vertu de lettres patentes octroyées le 14 avril de cette année,
1. 11 ne faut pas confondre ces derniers avec les Grands Messagers qui servaient, aux étudiants de l'Université, de tuteurs et de banquiers et remplissaient uniquement le rôle dévolu aujourd'hui aux correspondants. Voy. sur la question des messageries de l'Université les Pièces concernant les messageries de l'Université, 1772, in-i", Paris.
le vingt-huitième des messageries du royaume, soit ime rente annuelle de 120 000 livres, fut attribué à la Faculté des arts, pour lui permettre de rétribuer ses maîtres d'une manière fixe et régulière. C'était au fond une réforme des plus utiles, puisqu'elle assurait aussi bien aux professeurs de la Faculté qu'aux maîtres des collèges dépendant de l'Université un traitement suffisant et honorable \
En 1757, ce revenu fut porté à 160 000 livres, et subit, neuf ans plus tard, une nouvelle augmentation encore plus considérable. Les lettres patentes du 3 août 1766 décidèrent, en etTet, que l'Université aurait droit désormais au vingt-huitième effectif des messageries et en fixèrent le montant à la somme de 253 273 livres 15 s. 16 deniers. Une clause importante dé ces mêmes lettres avait ordonné qu'une somme de 30 000 livres serait annuellement prélevée sur cette rente pour être employée à la restauration du collège Louis-le-Grand et à la construction d'un nouveau chef-lieu pour l'Université. Le prélèvement fut fait, mais comme le montant n'en fut point dépensé, on se trouva au bout de quatre ans, en 1771, en présence d'un capital disponible de 120 000 livres. C'est précisément cette dernière somme que Tabbé Terray proposa de consacrer à l'achèvement du Collège royal. Mais là ne s'arrêta point sa bienveillance. Il fît ressortir les avantages qu'il y aurait à accorder au Collège royal le montant des 30 000 livres réservées, en affectant la moitié de cette somme à l'augmentation des traitements des professeurs, et l'autre moitié à l'institution de pensions en faveur des professeurs émérites. Le gouvernement royal ratifia les projets du ministre, et en mai 1772 des lettres patentes furent délivrées par le roi, qui ordonnaient
1. Jourdain, Histoire de l'Univ. de Paris aux xyu^ et xviiie siècles, p. 333 et 421.
l'éxecution de ces aispositions. Seulement une condition dos plus délicates avait été mise par le gouvernemLMit à <es séduisantes faveurs. Pour profiter de crédits dont, en somme, la propriété avait été assurée exclusivement à la Faculté des arts, le Collège royal devait désormais se résigner à faire partie intégrante deFUmversité. Il était donc indispensable que les professeurs se fissent affilier à la Faculté des arts et se soumissent à l'avenir à toutes les obligations que cette affiliation comportait. En présence d'avantages aussi appréciables, le vieil esprit d'indépendance des lecteurs n eut garde de s'afficher et toutes les susceptibilités furent apaisées. L'opposition ne vint pas du côté où le gouvernement pouvait la craindre ; elle partit cette fois de l'Université qui s'éleva avec la plus grande énergie contre cette union qu'elle avait autrefois réclamée avec tant
d'àpreté'.
Ses représentations furent si violentes que l enregistrement des lettres patentes dut être ajourné jusqu'au moment où l'entente pourrait être rétablie entre les deux parties. En vain les professeurs royaux présentèrent-ils des Éclaircissements fort sages et mesurés sur les lettres patentes, la Faculté des arts ne voulut ri-eu entendre; elle rédigea à son tour un virulent mémoire dont le duc de la Vrillière, protecteur du Collège, dut interdire l'impression. Les observations, les mémoires et les réponses se succédèrent rapidement, chaque partie défendant sa cause avec beaucoup d'ingéniosité et de vigueur ^ Enfm, l'Université accepta
1. Les pièces relatives à cette dernière lutte entre le polK^-e royal et rUnivers té se trouvent dans le manuscrit .3310 de la Bibliothèque lazàrine. C'est là que nous les y avons puisées. Tous es documents nue nous allons citer ont été conservés dans ce recueil, pièces 4, 19, ')0 -20, etc. Voy. aussi Jouudain, op. al., p. 4d0 et sun.
2 Les arguments donnés de part et d'autre sont habilement présentés, sous\me forme piquante et subtile. L'Université « «■ «^^^ ^^^ le 28» est sa propriété exclusive et que nulle autre corporation na le
une transaction et déclara consentir à l'agrégation à la condition que les lecteurs ne toucheraient sur les revenus des messageries que ioOOO livres, et que le roi serait chargé du surplus de la dotation. De plus, le Collège royal une fois uni et incorporé à l'Université serait considéré comme un collège du corps académique dont l'Université prendrait possession effective 11 serait assujetti aux lois, statuts et usages communs aux autres établissements. Les lecteurs ne pourraient être choisis à l'avenir que parmi les gradués de l'Université. Les professeurs en exercice devraient opter entre l'une des quatre Facultés, prêter le serment de rigueur et assister aux cérémonies. Il y aurait incompatibilité entre les chaires du Collège royal et celles des autres collèges de la Faculté des arts. Enfin, les conflits soulevés à l'occasion de la corporation des ecteurs seraient portés en première instance au tribunal académique. Ces conditions furent acceptées à peu de chose près, et c'est sur ces bases, peu libérales, que fut consommée, en 1773, l'union définitive de la fondation de François 1" avec l'Université, sa vieille ennemie.
Néanmoins les professeurs faiUirent payer cher les faveurs et les avantages obtenus après une si longue attente. Ils eurent à soutenir en effet à cette occasion une des attaques les plus perfides et les plus dangereuses dont leur compagnie eut été jusque-là l'objet Cette attaque, pourtant si caractéristique, ne se trouvait jusqu'à présent signalée nulle part, aucun document officiel n'en ayant gardé la trace. Un heureux hasard en a seulement conservé un récit, qui paraît
droit d'y participer. Les professeurs royaux soutiennent rrn'il^ n'nnf jamais cessé de faire partie de l'Unive^rsité. Il est Sait de voir chacune des deux parties défendre maintenant à giand renfort de
unique, dans la correspondance d'un des publicistes les plus ouverts et les mieux informés de la seconde moitié du xvm' siècle. La publication toute récente des lettres adressées par Dupont de Nemours au prince héritier de Bade nous permet de citer ici ce récit, qui fournit un tableau aussi complet que piquant de ce curieux épisode'. Dupont commence par exposer rapidement à son royal correspondant quels sont les principes qui ont présidé à la fondation et ensuite au fonctionnement de Tinstitution, dont une liberté absolue a toujours été le privilège.
Mais, contiiiue-t-il, il n'y a point de pays. Monseigneur, où la liberté n'ait un grand nombre d'ennemis; et cela est assez juste, car en tout pays elle est elle-même ennemie déclarée de l'ignorance, de la superstition, du fanatisme, de l'erreur, de la cupidité effrénée, de l'oppression, des persécutions, de la tyrannie. Elle n'est bonne qu'aux citoyens paisibles et aux souverains Inenfaisants et sages qui, sentant que personne n'a plus de droits qu'eux-mêmes, voient combien ils ont à gagner au respect (jue tout droit doit inspirer. Mais les théologiens, les financiers, les distributeurs de morale factice ou d'ordres arbitraires, les pillards de toute espèce qu'Homère appelle si plaisamment Ayi{ac- ?a?ot (mangeurs de peuples), ne peuvent manquer de l'avoir en horreur, car elle leur enlève la pâture. Je suis obligé d'avouer qu'il se trouve de ces gens en France comme ailleurs.
Ils ont donc voulu détruire le peu de liberté laissée, peutêtre par mégarde, au Collège royal, et s'y sont pris adroitement. Ce Collège demandait une chose assez juste et très importante pour lui ; on a proposé de la lui vendre au prix de sa liberté. Car dans les lieux où l'esprit de commerce est fort perfectionné, il n'y a rien qui ne devienne matière à trafic, « on y vend tout : l'amour, l'homme et la justice ».
Les appointements de six cents livres, accordés aux lecteurs et professeurs royaux, étaient suffisants lors de leur fondation.
1. Cari Friedrichs von Baden brieflicher Verkehr mit Mirabeau und Du Vont [de Nemours], bearbeitet.. . von Karl Knies (pubUcation de la commission historique de Bade), 2 vol. in-8. Ileidelberg, \Yinter, 1892, t. 11, p. 40 et suiv., et 71.
LE COLLÈGE ROYAL ET L'UNIVERSITÉ. 26i
pour leur honnête subsistance ; on pouvait se procurer avec eux à peu près les mêmes jouissances qui coûtent aujourd'hui trois mille six cents livres. Maintenant, les variations arrivées dans la dénomination du marc d'argent, dans la valeur vénale des denrées, et dans les impôts sur les consommations rendent cette même somme de six cents livres, sur laquelle encore on retient le dixième par forme d'imposition, absolument insuffisante pour soutenir une famille à Paris. 11 était donc nécessaire de venir au secours du Collège royal. Un hasard très singulier a voulu que dans ce pays où il n'y a presque jamais de fonds pour les choses utiles, il s'en trouvât qui ne pouvaient guère être employés qu'à cela. Au moyen des derniers arrangements pris pour l'Université de Paris lors de l'expulsion des jésuites, ses revenus ont été portés à soixante mille francs par an au delà de ses dépenses, et le roi s'est réservé de déterminer, en faveur de l'instruction publique, l'usage de ces soixante mille francs dont l'Université a toujours fait la recette. — Depuis ce temps il a disposé, en effet, de la moitié de cette somme annuelle. Restaient trente mille livres de rentes qui, accumulées d'ailleurs depuis cinq ans, forment un capital de cinquante mille écus. L'abbé Garnier, chef du Collège royal, homme vertueux et sensé, incapable d'aucune mauvaise vue, a demandé que ce capital de cinquante mille écus fût accordé à son collège pour le rebâtir, et les trente mille livres de rente pour faire un supplément d'honoraires aux professeurs, qui se seraient par à trouvés avoir un sort d'environ deux mille francs avec le logement. Après bien des contestations de la part de l'Université, qui voulait employer ces sommes à faire une statue pédestre au roi (ce qui ii'aurait en rien servi à l'instruction), l'abbé Garnier a obtenu ce qu'il demandait. — Mais l'Université, M. l'archevêque et les magistrats du parlement actuel de Paris ont cru devoir y faire joindre une condition; c'est que les professeurs du Collège royal feraient serment d'être de la religion catholique, apostolique et romaine, et de n'enseigner que la doctinne approuvée du pape et reçue dans l'Université. Eh bien, monseigneur, ces savants assemblés pour écouter ces propositions ont unanimement dit : « Gardons la liberté; qu'ils gardent leurs richesses ».
Tous sont catholiques; aucun n'a voulu faire un serment qui obligeât ses successeurs à l'être. — M. Capperonnier a dit : « Ne nous privons pas de pouvoir chercher dans l'univers entier, et appeler, s'il le faut de la Chine, l'homme de mérite qui devra s'asseoir parmi nous ». MM. Le Monnier et Cousin ont dit :'
« Comment pourrions-nous nous soumclti-e à n'enseigner que ce qui conviendrait à la cour de Rome; ne l'avons-nous pas vue délier les nœuds fédératifs de la société, semer les divisions et les haines, armer les citoyens contre les citoyens, contre le roi, contre la patrie, et faire couler le sang des nations sous le poignard du fanatisme? » Un autre a demandé : « De quel front un corps de sages instruits pourrait-il s'engager à n'enseigner que la doctrine reçue dans une Université qui vient, avec un gros solécisme, de proposer un prix à celui qui tâcherait de prouver que la philosophie est ennemie de Dieu et des rois ! » Un jeune homme, dont Votre Altesse Sérénissime a vu quelques écrits dans les Ephémérides, M. de Vauvillers, qui est en effet très pauvre, a dit : « Messieurs, la plupart d'entre vous êtes de l'Académie ; vous avez tous d'autres places, je suis le seul ici qui ne possède rien que ma chaire au Collège royal et qui soit dans le cas de mourir de faim : mais j'aimerais mieux mourir de faim que de me prêter à une démarche qui avilirait entre nos mains la dignité dont nous avons été honores, et qui détruirait Futilité d'un établissement fait pour servir l'humanité entière. Cela est si vrai que voilà ma démission que je tiens prête dans le cas où il serait possible que vous acceptassiez le serment qu'on vous propose. » Ils ont rédigé une délibération dans cet esprit. En y remerciant le roi et le ministre, ils disent que « la plus grande faveur qu'ils puissent demander et qu'ils attendent du monarque est de ne pas être obligés de prendre des engagements qui les rendraient indignes de ses bontés ». Ils aiment mieux rester avec leur pauvreté et faire, pour ainsi dire, gratuitement le service public auquel ils sont consacrés. Lorsqu'ils se sont séparés, l'abbé Le Batteux, dont vous avez |[le Cours de belles-lettres et qui avait très bien parlé, dit à ses confrères : « Messieurs, après cette preuve des sentiments qui nous animent, on ne dira plus que le Collège royal donne une place, mais qu'il donne un rang ». Tout le public le pense comme lui, et pour moi, j'ai été si touché de voir ces estimables savants résister à l'aisance, à un sort assuré, à une grosse somme d'argent comptant, et préférer l'indigence et le devoir, que je vous avouerai, monseigneur, qu'en ce moment j'ai désiré, les larmes aux yeux, une place au Collège royal. Je ne suis point jaloux, je ne le serai jamais, je me suis assez souvent essayé avec d'assez dignes rivaux, et dans des positions assez délicates, pour me sentir certain d'être au-dessus de cette faiblesse. Mais toutes les fois que je vois une action courageuse, ou noble, ou bonne, il se mêle à la joie qu'elle me cause un
battement de cœur si vif, et tant de regret de n'y avoir point de part, qu'en vérité cela n'est pas tout à fait raisonnable.
Mais, hélas! ce beau feu ne dura pas, et, quelques jours plus tard, Dupont de Nemours écrivait au prince le billet attristé que voici :
C'est en rougissant que je commence cet article. J'ai parlé à Votre Altesse dans une de mes précédentes lettres des nobles résolutions et de la délibération héroïque des professeurs du Collège royal. Eh bien, monseigneur, depuis ce temps ils ont reçu l'argent à peu près aux conditions imposées, que l'on a seulement un peu adoucies. Une seconde attaque les a trouvés moins fermes. Chacun se jette sur la pluralité des voix, et je suis au moins très convaincu que celle de M. Cousin n'a point de part à ce dernier arrangement, que l'on a préféré, dit-on, à une destruction totale et dans la vue de ramener ensuite l'Université même à de meilleurs principes. Pour moi, je suis tout confus de mon enthousiasme ■et de mes compliments. C'est peut-être la centième fois que je me trouve pris d'une manière aussi ridicule.
Quand j'étais jeune, je lisais beaucoup la Gazette. Je voyais ■des A'illes assiégées et le gouverneur répondant à la sommation ■de se rendre, « qu'il était résolu de se défendre jusqu'à la dernière goutte de son sang et de s'enterrer sous les ruines de sa place ». Le cœur me battait, mes yeux s'humectaient, je disais : « Voilà un brave homme » ; j'aurais voulu l'embrasser, j'aurais voulu défendre ses remparts avec lui. Huit jours après, je voyais la place prise, et mon gouverneur qui n'était point mort et qui signait tranquillement la capitulation. Les bras me tombaient, je me mettais en colère, je retournais chez moi, fort mécontent; et cependant je m'attrapais toujours, et Votre Altesse voit que je m'attrape encore aux belles protostations. Aussi mes amis disentils que je ne serai jamais qu'un bon sot.
Quoi qu'il en soit de son issue finale, cette agitation n'en constitue pas moins une page honorable dans l'histoire du Collège. L'attitude, en somme fort indépendante, prise par les professeurs, malgré une défaillance forcée, marque d'une façon évidente la continuité des traditions du xvi^ siècle, maintenues dans l'établisse-
ment à l'époque môme qui passe pour le plus effacée de son histoire.
Le 10 février 1773, le projet fut approuve par la majorité des membres des nations et des Facultés', et, après un an d'attente, les lettres patentes purent être enregistrées au Parlement (26 mars 1773) ^ Le Collège obtint le crédit de 120000 francs, pour la continuation des bâtiments et un subside annuel de la 000 francs. Les professeurs étaient tenus de se faire immatriculer dans l'une des nations dans un délai de trois mois. Leur corporation était désormais soumise aux visites et à la juridiction de l'Université, comme les autres Facultés. Le reste du fonds de réserve, sur lequel étaient pris les 15 000 francs attribués au Collège, devait être consacré à des pensions destinées aux professeurs émérites de l'Université, à l'exception de ceux du Collège. L'année scolaire continuait d'être divisée en deux semestres. Les lecteurs devaient publier, au début de chacun de ces semestres, un programme imprimé de la matière de leur cours. Il n'y avait, comme par le passé, pour les auditeurs, aucun registre d'inscription, toute apparence de contrainte continuant d'être bannie des exercices du Collège ^
En somme, les lettres patentes accordées par le roi réorganisaient le Collège sur des bases solides, y créaient plusieurs enseignements nouveaux, des plus importants, constituaient définitivement ses 19 chaires et doublaient son budget en lui octroyant lo 000 livres sur les revenus annuels des messageries. Cette dernière
1. Seule la nation de Normandie se prononça contre le projet. Elle fit à Tagrégation du Collège royal une opposition prolongée. Le conflit qui résulta de son attitude ne fut terminé que le 11 août 1773.
2. Archives nationales, F. 17,1103. Voy. également l'arrêt du Conseil du 20 juin 1773 dans Jaillot, Recherches sur Paris (1775), t. IV, p. 182.
3. Les lettres patentes spécifient cependant que les Enfants de Lan- Biies seront tenus de suivre les cours de l'établissement.