CHAPITRE VIII
Bienveillance marquée des hommes de la Révolution cà l'égard du Collège de France. — Tous les plans d'instruction de cette époque lui attribuent une place considérable dans l'enseignement public. — La tradition léguée par le xvi^ siècle est reprise après 1789. — Dès le début de cette période, le Collège attire sur lui l'attention. — Attaques de La Harpe. — Projet de transfert des chaires de sciences au Muséum. — Résistance des professeurs. — Éloquent manifeste rédigé par eux et présenté àFAssemblée. — Conception magnifique du rôle moderne de l'établissement. — Le Collège obtient gain de cause. — Note soumise au Comité des finances. — Plans de Mirabeau, de Talleyrand, Condorcet, Romme. — Le Collège centre du système de l'instruction nationale. — Projet de Chaptal : son éloge de la fondation de François P'". — Idées de Fourcroy et de Joseph- Marie hénier. — Histoire intérieure du Collège. — Les cours de Portai. — Durant la Terreur, le Collège échappe à toute vexation. — Seul des établissements de l'ancien régime, il est maintenu en 1793. — Quatre professeurs arrêtés puis relâchés après la Terreur. — Les cours de l'an III. — Lettre à la Convention. — L'affiche officielle. — Les traitements fixés à 6000 francs. — Fonctionnement de l'institution. — La chaire d'hébreu en l'an VII. — Mémoire adressé au ministre en l'an VIII. — Nominations de CuA'ier, La Métherie, Biot, Vauquelin. — Lettre de Berthollet. — Crédits accordés au Collège. — Administration et organisation intérieure. — Le Collège inaugure le rôle qu'il va jouer au xix« siècle.
Les hommes de. la Révolution comprirent vaguement qu' entre leurs idées et celles qui avaient présidé à la
crdation du célèbre établissement, il existait plus d'un lien commun. Au milieu des transformations radicales quils accomplirent, au milieu de l'effondrement général des vieux systèmes d'instruction qui en fut la conséquence, le Collège de France resta seul debout intact et respecté. Tout le monde sembla d'accord, non'seulementpour le protéger, mais encore pour l'accroître et pour parfaire son organisation, en accordant aux pro- Icsseursune situationmorale et des avantages matériels qu Ils ne connaissaient plus depuis près de deux siècles! et en s efforçant de lui donner, dans les nouveaux cadres de renseignement, une place vraiment digne de lui et de son passé. Plusieurs projets, émanant des hommes les plus considérables et les plus compétents de la république en matière d'instruction, tels que Condorcet, Daunou et Chaptal, firent de la fondation de François IM un des éléments essentiels des systèmes deducaion présentés par eux aux Assemblées. En même temps, grâce à une suite de choix éclairés grace,a un heureux concours de circonstances, uncerl tam nombre de chaires se trouvèrent occupées par une pléiade d hommes illustres qui donnèrent à l'enseignement du Collège un éclat incomparable, rappelant les beaux moments du xvi^ siècle. L'Empire continua, à 1 égard de 1 antique institution de la Renaissance, la même pohtique et la même attitude qu'avaient gardées les hommes de la Révolution. Napoléon I- songea sérieusement, à diverses reprises, à en faire une so°te d établissement universel, centre unique d'études où les lettres, 1 histoire et la géographie auraient occupé un nombre considérable de chaires et auquel auraient été rattachées plusieurs écoles spéciales des plus importantes. Je montrerai que Napoléon et les hommes qui s occupèrent avec lui des choses de l'enseignement supérieur et de l'organisation de l'Université, n'avaient pas
tout d'abord songé à la création des Facultés de lettres. Le Collège de France devait, si je puis dire, monopoliser les divers domaines qui ont été plus tard dévolus à ces dernières. C'est l'ensemble de ces faits, si intéressants pour l'histoire de l'instruction publique, que nous allons retracer ici, à l'aide de documents restés inédits pour la plupart.
Dès le début de la période révolutionnaire, le Collège commença à attirer de nouveau l'attention publique. Il fut tout d'abord l'objet d'attaques extrêmement vives, dont il est assez difficile d'expliquer le véritable motif. La Harpe, le croirait-on, fut le principal instigateur de la campagne menée contre le vieil établissement dans les derniers mois de l'année 1789. Nous croyons devoir insister sur cette polémique presque ignorée qui trouva un écho jusque dans le sein de l'Assemblée nationale et qui faillit entraîner les plus fâcheuses conséquences pour l'avenir du Collège, et même, à un moment, compromettre son existence.
On sait toute la sollicitude et l'intérêt tout particulier dont firent preuve, à maintes reprises, les hommes de la Révolution à l'égard du Jardin du Roi. « S'il est, comme le fait justement remarquer Eugène Despois, un établissement qui dût exciter l'intérêt de ces fils du xvm" siècle, c'était assurément celui-là. » Aussi l'Assemblée constituante s'occupa-t-elle, dès les premiers mois de son existence, de prendre les mesures nécessaires pour l'agrandir et l'organiser sur des bases nouvelles. On proposa alors de transporter au Muséum les chaires de médecine pratique, d'histoire naturelle, de chimie et d'anatomie du Collège de France, de les fondre avec celles du même genre qui se trouvaient déjà au Jardin du Roi et d'en former une Ecole générale de médecine pour la Faculté de Paris, qui, par là, se trouverait déchargée de l'entretien de ses professeurs.
C'était, on le voit, une mutilation du Collège qui supprimait son caractère d'universalité et rendait vaine la vieille devise dont il était si fier : Omnia docet. Ce projet cachait d'ailleurs d'autres desseins encore plus dangereux. 11 paraît que les ennemis du Collège se flattaient d'obtenir ensuite la dispersion complète de l'institution. Grande fut l'émotion dans le corps des professeurs.
Pendant que cette proposition était soumise à l'Assemblée, la commission des linances de cette dernière faisait, d'autre part, sur le budget du Collège, un rapport inexact qui donnait aux représentants une idée assez fausse des ressources de l'établissement. Les craintes des professeurs en furent encore augmentées. Ils se réunirent aussitôt et rédigèrent un mémoire explicatif assez étendu qu'ils adressèrent à l'xlssemblée et qu'ils répandirent ensuite sous forme de brochure dans le public. Cette brochure n'a été, que je sache, étudiée depuis par personne. Nous l'avons retrouvée récemment à la Bibliothèque nationale \ Elle porte pour titre : Éclaircissemens sur le Collège royal de France. C'est une œuvre rédigée en un style excellent, conçue dans un esprit fort large, d'une dialectique piquante et serrée. Elle contient de plus, sur l'enseignement supérieur, des vues singulièrement remarquables, qui ont, en ce moment encore, un véritable intérêt d'actualité. 11 est difficile de déterminer auquel des professeurs de l'époque la composition de ce mémoire doit être plus particulièrement attribuée. Je crois utile, en raison des développements si clairs et si sensés qu'il renferme sur
1. I\p 3332. La brochure ne porte ni d.ite ni nom d'aufcur. Elle peut être néanmoins facilement datée à la simple lecture. Du l'este, il est parlé, en un passage, de l'année 1789, comme étant celle de la rédaction du mémoire. Les professeurs font remarquer quelque part que les sept astronomes partis, dans le courant de cette mrme année 1789, pour aller observer en Chine, en Sicile, en Allemagne et dans le midi de la France, sortaient de TObservatoire établi au Collège de France.
LE COLLÈGE DE FRANCE PENDAiNT LA RÉVOLUTION. 273
riiistoire du Collège de France, la mission scientifique que cet établissement doit remplir, son but et son avenir, d'en donner ici plusieurs extraits.
Le mémoire débute par un exposé d'un caractère général, à la fois plein d'ampleur et de précision.
Les professeurs royaux, avertis qu'il se répandoit un projet de transférer au Jardin du Roi une partie des chaires qui composent cet établissement littéraire, et de disperser les autres dans les différens collèges de l'Université, ont cru qu'il étoit de leur devoir d'exposer sommairement quel a été l'objet de leur institution, ce qu'ils ont fait pour le remplir, en un mot ce qu'ils ont dû être, ce qu'ils ont été, et ce qu'ils sont, afin que ceux qui doivent décider de leur sort puissent juger, en connoissance de cause, si les nouveaux arrangemens qu'on leur propose tourneroient à l'avantage ou au détriment de la chose publique.
Pour connoître l'objet de l'institution du Collège royal, il faut se reporter au commencement du xvi« siècle : l'ignorance, la grossièreté et la barbarie régnoient dans les écoles. La littérature et ce qu'on nomme aujourd'hui les cours d'humanités étoient généralement méprisés; le nom même de grammairien étoit une injure. La philosophie qui étoit seule admirée, et à laquelle on consacroit quatre à cinq ans, n'étoit ni l'étude de la nature ni l'art de diriger les opérations de l'entendement. Elle ne consistoit qu'en un amas de vaines subtilités et de questions oiseuses qui dévoient se décider par l'autorité d'Aristote que personne ne pouvoit lire dans sa langue, et que ses interprètes avoient étrangement défiguré. L'esprit de dispute, puisé dans cette école, avoit infecté celles de théologie, de médecine, et de droit, et les avoit en quelque sorte converties en des salles d'escrime où l'on se battoit à outrance sur des questions qui ne pouvoient être décidées par les lumières de la raison.
Après un récit rapide de la création des lecteurs royaux en lo.30, l'auteur essaye de définir l'institution au double point de vue des professeurs et des étudiants.
A l'égard des professeurs, c'est une compagnie de gens de lettres choisis parmi les hommes les plus célèbres de l'Europe, sans distinction de regnicoles ni d'étrangers, et stipendiés par le
gouvernement pour enseigner, dans le sein de TUniversité de Paris, les branches de sciences et de littérature qui ne s'y enseignoient point auparavant, et pour perfectionner l'étude de celles qui ne s'y enseignoient qu'imparfaitement ; en cette double qualité-il doit être regardé connue le supplément et le complément de l'enseignement public.
A l'égard des élèves, ce sont des jeunes gens studieux ou des hommes d'un âge mûr qui, peu satisfaits des connoissances qu'ils ont puisées dans le cours des études ordinaires, s'attachent à des maîtres habiles pour se perfectionner par leur secours dans la science ou la branche de littérature pour laquelle ils se sentent le plus de disposition, dans la vue de la propager à leur tour par des leçons ou par des écrits : sous ce second aspect, le Collège royal doit être envisagé comme le séminaire des savants et la pé[)inière des gens de lettres.
Le mémoire ajoute ici quelques détails intéressants sur les premiers projets formés touchant l'organisation matérielle du Collège.
On projolta donc de construire sur le terrain de l'ancien Hôtel de Nesle, occupé aujourd'hui par le Collège Mazarin et l'Hôtel des Monnoyes, un magnifique collège, de le doter de cinquante mille écus de rente, en y réunissant trois ou quatre abbayes, et d'y nourrir six cents élèves choisis, qui, après s'être formés pendant dix ans sous la discipline des professeurs, seroient employés, les uns en qualité de négociateurs dans les cours étrangères, les autres en qualité d'interprètes et de consuls dans les Échelles du Levant, et le surplus destiné à remplir les principales chaires dans les différentes UniA^ersités du Royaume.
Parlant ensuite de la bienveillance témoignée en toutes circonstances par Sully à'I'égard du Collège, l'auteur dit que les plans élaborés sous Henri IV à propos de l'organisation de l'établissement et de la construction des bâtiments étaient assez différents de ceux inspirés par François I"'. Le nouvel édifice, s'il
1. « 11 ne fut [jIus question de le doter de ôOOOO écus de rente, sous Henri IV, en biens ecclésiastiques; les extrêmes ménagemens que le roy avoit à garder avec la cour de Rome, ne permettoient pas d"y pen-
eût été mené à parfait achèvement, aurait compris une galerie pour la Bibliothèque royale, des ateliers pour rimprimerie royale, des ateliers et des logements pour des peintres et autres artistes. Les troubles de la régence de Marie de Médicis suspendirent les travaux, qui ne furent repris que vers 1773.
Le mémoire, après avoir remarqué que la décadence du Collège au xvni" siècle était due au manque de considération des professeurs, à leurs maigres appointements, et aussi à la révolution générale survenue vers ia fin du dernier siècle dans le goût et la façon de penser, à la recherche des stériles amusements ou des fictions ingénieuses, en un mot au mépris des travaux solides, fait observer que la réorganisation de 1773 avait eu pour résultat de faire du Collège un foyer d'instruction qui n'avait point son pareil dans le reste de l'Europe et qui semblait approcher, dans la mesure du possible, du degré de perfection que François I" et Henri IV avaient voulu lui donner. Ces considérations historiques terminées, le corps des professeurs poursuivait sa défense en affirmant :
1° Que le Collège royal ayant été institué pour servir de supplément et de complément à l'éducation publique ne remplit l'objet de son institution qu'autant qu'il renferme tous les genres d'instructions, et que tout homme studieux, à quelque genre de science ou de littératui'e qu'il veuille se livrer, est assuré d'y irouver un guide;
2° Que celles des chaires du Collège royal qui portent la même dénomination et paroissent s'occuper des mêmes objets que ■celles qu'on trouve établies dans les autres écoles, ne forment
ser : on ne songea pas davantage aux six cents élèves annoncés, on crut pouvoir sans danger s'en tenir à cette foule d'auditeurs bénévoles que ie seul désir de s'instruire attiroit aux leçons des prof-.^sseurs; car, puisqu'ils avoient suffi jusqu'alors pour opérer une révolution générale dans les études, n'avoit-on pas lieu de se promettre qu'ils suffiroieat encore pour amener successivement de nouvelles améliorations? »
point un double emploi, puisqu'elles diffèrent ot par l'objet de l'enseignement et par la nature des étudians. Car les unes sont établies pour les commcnçans et les autres pour les hommes déjà initiés dans la science, et qui ont le droit d'attendre qu'on leur explique ce qu'elle renferme de plus relevé et de plus abstrus ;
3° Qu'y ayant une telle connexité entre toutes les sciences, qu'on ne peut en posséder parfaitement] une sans avoir une connoissance plus ou moins approfondie de plusieurs autres, avec lesquelles elle a des rapports nécessaires, il est de la nature d'un établissement destiné à perfectionner l'éducation et à former de vrais savants, de renfermer un enseignement universel et pour ainsi dire une encyclopédie vivante, afin que ceux qui le fréquentent pour s'instruire à fond dans une partie, puissent y puiser, sans se déplacer, les autres connoissanccs accessoires dont ils sentent le besoin ;
4° Que quelques services que le Collège royal ait rendus à l'éducation publique depuis sa première formation, il n'a véritablement atteint le but de son institution qu'à l'époque de sa reconstruction en 1773. Car, pour ne rien dire ici des sept à huit nouvelles branches d'instruction dont il s'est enrichi, ce fut alors qu'au moyen de ll'augmentation du nombre des salles destinées aux leçons, les professeurs royaux acquirent la facilité de régler, pour la commodité des étudians, les jours et les heures de leurs exercices, et d'y établir une correspondance et un ensemble qu'on avoit toujours désiré, mais qui u'avoit'pu avoir^lieu auparavant.
Les professeurs entraient ici dans la discussion des nouveaux arrangements proposés.
La première remarque que nous nous permettrons sur ce sujet, disent-ils, c'est qu'il tend évidemment à mutiler le Collège royal : car il n'y a personne qui ne sache que les quatre chaires qu'on voudroit lui enlever forment quatre branches très importantes de l'éducation publique ; en les perdant il cesseroit de renfermer tout l'enseignement public, d'être le complément de l'éducation.
Nous observerons ensuite que les chaires de chimie et d'anatomie du Jardin du Roi et celles du Collège royal peuvent très bien compatir ensemble, et ne forment point un double emploi; car les premières, bornées à un cours de six semaines, et de quinze ou vingt leçons, sont par là réduites à ne donner que les
premières notions, puisqu'un professeur, quelque habile qu'il soit, ne peut, dans un si court espace de temps, qu'effleurer les matières. Les exercices du Collège royal, au contraire, se prolongent pendant toute la durée de l'année scolastique, c'està-dire pendant neuf mois, et mettent par là le professeur dans la nécessité indispensable d'approfondir les matières, et de leur donner tous les développemens dont elles sont susceptibles.
Mais quand bien même il paroîtroit plus expédient de fondre ces deux établissemens difîérens en un, en chargeant le même professeur d'enseigner et les élémens et les développemens, il resteroit encore à savoir dans lequel du Collège royal ou du Jardin du Roi, cette chaire unique seroit plus convenablement placée : pour s'en assurer il faut consulter l'intérêt des étudians, pour qui les chaires sont faites, non celui des professeurs ni des compagnies. Or le Jardin du Roi est situé dans un des fauxbourgs le plus éloigné et le plus inhabité. Les rues, pour y aborder, sont impraticables pour les gens de pied, pendant une partie de l'hiver, sont incommodes pendant les chaleurs de l'été, et dans toutes les saisons il faut compter une heure de chemin pour s'y rendre et autant pour en revenir, c'est-à-dire le double du temps que dure une leçon. Si ces leçons se faisoient à des heures éloignées l'une [de l'autre, et qu'il fallût s'y rendre deux fois le jour, qu'on calcule l'effroyable perte de temps qu'entraîneroient au bout de l'année toutes ces courses. Le Collège royal, au contraire, est situé au centre de l'Université, c'est-à-dire du quartier occupé par les étudians de tout genre. Il est dans le voisinage des écoles de chirurgie, et à médiocre distance de l'Hôtel-Dieu et de l'hôpital de la Charité, les deux établissemens où le plus grand nombre des élèves en médecine et en chirurgie vont étudier la pratique de leur art, en suivant assidûment les traitemens prescrits par les maîtres les plus exercés.
A cette première considération tirée de l'emplacement, joignez l'avantage pour les étudians de trouver réuniesj dans une même enceinte, l'enseignement des autres sciences dont celle qui fait leur objet principal tire nécessairement des secours accessoires, à cause de l'union plus ou moins étroite qu'elles ont toutes entre elles; secours dont ils seroient privés au Jardin du Roi, à moins qu'on ne prît le pai^ti d'y transporter, avec les chaires relatives à la médecine, celles de physique, puis enfin celles de mathématiques, et de partager ainsi le Collège royal en deux grandes sections dont l'une comprendroit toutes les sciences naturelles et mathématiques, l'autre la littérature et les sciences morales
et politiques. Mais, en réflécliissant sur ce partage, on s'apercevra promptcnient qu'il est contre nature et que les deux sections tondroient perpétuellement à se rapprocher. Car, d'un côté, le botaniste, le physicien, ne peuvent guère se passer de l'étude de la langue grecque, puisque c'est d'elle que tous les objets dont il s'occupe tirent leur dénomination, et que tous les ouvrages fondamentaux de son art ont été écrits en grec; d'un autre côté, l'antiquaire et l'érudit ne peut se passer de l'étude de la physique, de la médecine et de toutes les sciences naturelles, puisqu'elles peuvent seules lui faciliter l'intelligence des auteurs anciens et que sans leur secours il sauroit des mots sans avoir aucune idée des choses. Le moraliste et le politique peuvent encore moins se passer d'une étude approfondie de la physiologie, puisque l'homme qui fait leur étude, est composé d'un corps et d'une âme qui agissent l'un sur l'autre, et qu'en ne s'attachant à connoître que l'une de ces substances, ils courroient risque de les méconnoître toutes les deux.
Il est donc de toute évidence que ce n'est ni l'intérêt des étudians, ni celui de la science en elle-même, qui a pu dicter le projet de transporter au Jardin du Roi une partie des chaires du Collège royal. Ce ne sont pas non plus des vues économiques et l'intérêt des finances de l'État. En effet, bien que ces chairesaient commencé par être magnifiquement dotées, et que, dans l'intention du fondateur, elles dussent dans tous les tems exciter l'ambilion des savuns étrangers et servir à les attirer en France, on sait bien que depuis longtems elles n'attirent personne, et que si elles ont conservé le premier rang dans l'estime publiijuc, ce n'est certainement pas à leur dotation qu'elles en sont redevables. Un professeur royal commence par ne toucher que onze cents livres de gages; ce n'est guère qu'au bout de vingt ans qu'il parvient à ceux de quinze cents livres, au delà desquels il n'a plus rien à prétendre. Ses exercices se prolongent pendant neuf mois de l'année, et chaque leçon exige nécessairement une préparation, puisqu'il doit s'expliquer sur les matières les moins éclaircios de son art, rendre compte des nouvelles découvertes devant des hommes instruits qui ont le droit de lui demander des explications sur tout ce qui leur laisse de l'embarras ou du doute. Enfin quelques-unes de ces chaires, telles que celles de chimie, de physique expérimentale, d'anatomie et d'astronomie, exigent des frais indispensables et se servent d'inslrumens fragiles, fju'il faut remplacer. Ce n'est que depuis trois ou quatre ans que le gouvernement a pris en considération cette dépense
et a attaché aux trois premières des fonds extraordinaires, mais si modiques qu'ils n'indemnisent pas le professeur de ses avances. Le sort d'un professeur au Jardin du Roi est bien différent : ce professeur, dès le moment de sa nomination, entre aux appointemcns de quinze cents livres; il partage les fonctions de sa chaire avec un démonstrateur qui touche, de son côté, quinze cents livres, ce qui porte la dépense de chaque chaire à mille écus par an. Cette année, comme nous l'avons déjà dit, se réduit à six semaines, ou, ce qui revient au même, à quinze ou vingt leçons, d'où il suit que si ces deux établissemens ne pouvoient plus subsister séparément comme auparavant, il y auroit beaucoup à perdre pour l'État à transporter au Jardin du Roi une partie des chaires du Collège de France, et beaucoup à gagner, sous tous les rapports, à transporter au Collège royal toutes les chaires du Jardin du Roi. Nous n'en exceptons pas même la chaire de botanique. Car rien n'empécheroit que le professeur ne pût, pendant l'hiver, y donner des leçons très intéressantes sur les graines, les plantes desséchées et ce qu'on nomme un herbier, et assigner à ses élèves les jours et les heures où il se tranporteroit au Jardin du Roi pour y étudier les plantes viA'antes, pendant les six semaines ou deux mois que durent ces sortes de démonstrations : de la manière qu'il le pratique déjà pour celles qu'il fait en pleine campagne dans les environs de Paris.
Enfin, nous prions qu'on veuille bien nous dire quels services les professeurs royaux pourroient rendre au Jardin du Roi, qu'ils ne puissent rendre et plus commodément et plus convenablement au Collège royal.
Après quelques considérations sur la Faculté de médecine et la question des certificats d'études, en particulier, le mémoire conclut par ces fermes paroles :
Puisque toutes les raisons de convenance, d'économie, d'utilité publique, de commodité, loin d'appuyer le projet de translation d'une partie des chaires du Collège royal au Jardin du Roi, se réunissent pour le renverser de fond en comble, n'a-t-on pas droit de soupçonner qu'il cache des vues ultérieures qu'on n'avoue pas et dont il importe peu de connoître l'instigateur. On insinue donc que la Faculté et la Société de médecine, qui songent à se réunir, n'ont ni domicile ni fonds pour stipendier
Inir-^ IndlV'ssr'urs, (luc ri-^lal uo <o Irduvant pas dans une situation liai lui pcrnietlè de iiouivoir à cette double dépense, peut sans inconvénient s'en décharger, en transportant une partie des cliairos royales au Jardin du Roi, qui deviendroit l'École de la Faculté, en dispersant les autres dans les différcns collèges de rUniversité, et en cédant le bâtiment du Collège royal à la Faculté et k la Société pour y loger leurs officiers et y tenir leurs assemblées. Ceux qui ont enfanté ce plan n'ignorent pas, sans doute, qu'ils proposent, en d'autres termes, l'abolition du Collège royal. Ils ne sont pas assez aveugles pour ne pas voir que les chaires qu'ils proposent de disperser dans les collèges seroient des chaires abandonnées, puisqu'elles ne sont point à la portée des écoliers qui peuplent ces collèges, et que les étudians, à • l'usage desquels elles ont été créées, sont sortis du Collège et se détermineroicnt difficilement à y rentrer. Supposons cependant qu'il s'en rencontrât encore quelques-uns qui prissent ce parti, ils ne pourroient suivre que les leçons d'un seul professeur, puisqu'elles se feroient toutes aux mômes heures; c'est-à-dire dans le court intervalle qui sépare les classes de l'Université. Enfin il est clair que les étrangers que la célébrité du Collège royal attire des différentes contrées de l'Europe, pour y perfectionner leurs connoissances et se rendre capables d'aller occuper des chaires semblables dans leur pays, cesseroient de se donner cette peine, lorsqu'il n'y auroit plus de Collège royal. Si cette considération ne paroissoit pas encore aux auteurs du projet devoir balancer les avantages qu'ils s'en promettent pour la Faculté, nous ajouterions que la Faculté, comme corps enseignant, peut être suppléée par les autres Facultés du même genre répandues dans les provinces et par le Collège royal lui-même; au lieu que ce dernier est unique en son genre, et ne peut être suppléé, dans sa totalité, par aucune autre compagnie et qu'enfin sa ruine en entraîneroit deux autres, non moins funestes aux lettres, celles des Académies des belles-lettres et des sciences, par la difficulté qu'elles éprouveroientun jour à se recruter dans des genivs (pii ne s'enseignent point ailleurs ({u'auCoIlègc royal.
L'éloquent plaidoyer fut entendu de l'Assemblée. La proposition n'eut pas de suite, et pendant quelque temps il ne fut plus question de ce malencontreux projet de transfert. La Révolution, d'ailleurs, allait un peu plus tard faire quelque chose de mieux. Au lieu de
favoriser exclusivement rim des deux établissements au de'triment de l'autre, elle allait s'occuper de les protéger et de les développer également tous les deux. La lutte engagée entre les institutions rivales eut ceci d'utile, qu'elle appela l'attention sur Tune et sur l'autre. Il y eut encore, dans les projets postérieurs, plus d'une escarmouche engagée à leur sujet, mais le Collège sortit intact de ces épreuves, du reste peu prolongées. Les professeurs avaient dû rectifier, d'autre part, dans une note annexe, les chiffres indiqués dans le rapport du Comité des finances de l'Assemblée comme étant ceux du budget de l'établissement. Plusieurs erreurs importantes y avaient été commises. Le chiffre total des crédits accordés était de 30 930 livres et non de 39 900 livres, comme le portait le rapport. Cette note exposait, en outre, que malgré les apparences contraires, les traitements affectés aux professeurs, défalcation faite des frais généraux de l'établissement, variaient seulement entre 1000 et loOO livres. Elle concluait en protestant contre toute réduction des émoluments si modiques « accordés à vingt hommes de lettres, qui consacrent leur temps à l'éducation publique et au progrès des connaissances humaines ». L'heureux résultat obtenu par le mémoire justificatif n'empêcha pas les adversaires du Collège de poursuivre leurs attaques. La Harpe se fit leur interprète dans le Mercure de France. Il s'y éleva en particulier contre les chaires de littérature, qui n'avaient pas, selon lui, un objet assez distinct, assez marqué, pour faire partie de l'enseignement public. Il réclamait la suppression des chaires de poésie et d'éloquence. « Je n'entends pas, ajoutait-il plus loin, ce que c'est qu'une chaire d'histoire et de morale *. »
1. Numéro de janvier 1791, cité par Despois, le Vandalisme révolutionnaire, p. 76.
282 niSTOlHE DU COLLÈGE DE FRANCE.
Si maintenant nous cherchons à dégager quelle a été la place assignée au Collège de France dans les divers plans d'organisation générale de l'instruction publique élaborés par les membres des assemblées révolutionnaires les plus autorisés en pareille matière, nous trouvons que cette place a toujours été considérable. Ces hommes se firent constamment une idée très élevée du rôle que le vieil établissement allait être appelé à remplir dans le nouvel ordre de choses.
Au reste, pour peu qu'on songe au caractère encyclopédique de la plupart de ces projets, cette large conception de la mission du Collège de France n'est pas faite pour nous étonner. L'idéal grandiose entrevu par les savants de la Renaissance séduisait derechef tous les esprits distingués. Les hommes de l'une et de l'autre époque, on ne saurait trop le remarquer, comprirent l'utilité de grouper les ditférentes branches de la science et d'établir entre les divers enseignements une sorte de lien commun qui rendît manifeste l'unité des connaissances humaines. Il est curieux de constater que les moyens à l'aide desquels ils se préoccupèrent de réaliser la culture universelle à laquelle ils aspiraient, furent, à trois siècles de distance, à peu près les mômes. La création d'un vaste établissement, où l'ensemble complet de tous les ordres d'enseignement se trouverait réuni, apparut aux uns et aux autres comme également nécessaire. Les hommes politiques de la Révolution eurent, à cet égard, des conceptions tout à fait semblables à celles des humanistes du xvi" siècle.
L'examen des projets les plus célèbres parmi ceux qui furent soumis aux assemblées rendra ce rapprochement sensible. Celui de Mirabeau, par exemple, le premier dans l'ordre chronologique, ne renferme-t-il pas le plan d'un Lycée, dont on a pu dire avec raison « qu'il eût été tout ensemble une Académie universelle
el un Collège de France agrandi^ »? Mais ce n'était pas seulement par l'universalité de son enseignement que cette institution se fût rapprochée de l'idéal que la fondation du Collège avait eu pour but de réaliser au x\f siècle. L'esprit et la méthode qui devaient présider à l'organisation du futur Lycée étaient bien ceux-là mômes qui ont été considérés, de tout temps, comme étant l'essence et la raison d'être du Collège de France^. Le plan élaboré par Talleyrand correspondait à une conception analogue. Il proposait, en elTet, de fondre le vieux Collège avec l'Institut, tel qu'il l'imaginait et dont il voulait faire un corps enseignant. Certes le projet, comme il le conçut, manquait de proportion. En n'admettant pour la France entière qu'un seul corps scientifique, Tlnsti tut national, sorte d'Université gigantesque établie à Paris, Talleyrand donnait à ce corps une action exagérée. Mais ce qu'il importe d'observer, tout en remarquant ce défaut de mesure, c'est que le Collège de France, transformé, devenait en quelque sorte le noyau du nouveau système^.
1. LiARD, l'Enseignement supérieur en France, 1789-1889, t. I, Paris, 1888, in-S", p. 129. Ce livre magistral nous dispensera d'insister sur les faits d'ordre génh'al qui intéressent l'tiistoire du haut enseigne- • ment pendant la période révolutionnaire.
2. LiARD, Ibid. o Le trait le plus original de cette conception et qui dénote chez Mirabeau une vue profonde de ce qui doit être la fin suprême de l'enseignement supérieur, c'est la destination qu'il assigne au Lycée. Le Lycée aurait moins pour but l'enseignement des sciences et des arts que celui de la méthode. « L'art de diriger l'entendement dans la re- « cherche de la vérité ou de l'appliquer aux différents objets de nos « études doit être regardé comme la partie fondamentale des vues (< que je propose. » Ce qu'il veut assurer, c'est moins la culture des sciences et des arts que leur perfection et leurs progrès ; il ne s'agit pas simplement d'initier les élèves aux résultats acquis, mais de leur apprendre à devenir à leur tour maîtres et inventeurs. Aussi, pour bien marquer sa pensée, place-t-il en tête de son école encyclopédique, ce qui est une nouveauté sans précédent, une chaire de méthode. »
3. Les professeurs du Collège de France et les savants des Académies, ceux mêmes que la Convention placera plus tard à l'Ecole normale, à l'École polytechnique, au Muséum, auraient formé l'Institut. (LiARD, op. cit., p. 146.)
Condorcet se plaça plus tard à un point de vue non moins large dans son célèbre projet. Yoici en quels termes il s'exprime au sujet du Collège que, par un changement de nom assez peu justifié, il appelle le Lycée de Paris : « Le Lycée de Paris ne différera des autres que par un enseignement plus complet des langues anciennes et modernes et peut-être par quelques institutions consacrées aux arts agréables, objets qui, par leur nature, n'exigeaient qu'un seul établissement pour la France. Nous avons cru qu'une institution oii toutes les langues connues seraient enseignées, où les hommes de tous les pays trouveraient un interprète, où l'on pourrait analyser, comparer toutes les manières suivant lesquelles les hommes ont classé et formé leurs idées, devait conduire à des découvertes importantes et faciliter les moyens d'un rapprochement entre les peuples, qu'il n'est plus temps de reléguer parmi les chimères philosophiques'. »
Le rapport de Romme, présente à la Convention en 1792, rend un hommage non moins explicite à la valeur et à l'indépendance des cours du Collège. Après avoir raillé la pédantesque nullité et la routine inepte des anciens collèges et de ces Facultés qui ont le même costume, donnent les mêmes titres à leurs initiés et parlent la môme langue, sans cependant s'entendre entre elles et sans être entendues du peuple, le rapporteur ajoute : « Un établissement mérite de fixer l'attention par son organisation qui s'est successivement perfectionnée sous François P"", Henri lY et Louis XV, par la diversité, l'importance et l'utilité des leçons qu'on y donne, et par son régime, qui lui a toujours permis d'être au niveau des lumières publiques : c'est le Col-
1 . Proeès-Ycrbaux de la Commission d'instruction publique de l'Asseniblce législative, publias par J. Guillaume, Coll. des doc. iiiéd., p. 208 (séances des 20 et 21 avril 1792}.
lège de France, trop peu suivi et qu'il faudrait conserver, s'il n'était pas plus utile de tout refondre dans un système général d'instruction publique, qui ne peut que gagner à le prendre pour modèle, comme il a été celui des Universités de Suisse, d'Allemagne, de Hollande et d'Angleterre \ »
Le rapport de Daunou, imprimé par arrêté du Conseil des Cinq-Cents du 25 floréal an Y^, ne faisait pas la part moins belle au Collège de France qui devenait la principale institution scientifique du pays : « Yoilà, citoyens, disait le rapport après avoir proposé la création de neuf lycées pour toute la France, le plan d'études que nous vous proposons d'appliquer à chacun des neuf établissements. Pour en créer un dans Paris, il vous suffira presque de changer le nom d'un établissement qui, célèbre depuis trois siècles, toujours par les talents des professeurs et quelquefois par le concours des élèves, a obtenu l'insigne et presque inconcevable avantage d'échapper aux destructions révolutionnaires et de se maintenir jusqu'à ce jour dans le quartier de cette cité le plus couvert des ruines de l'ancienne éducation publique. Je veux parler du Collège de France qui, au moyen des modifications les plus simples, se placera comme de lui-même dans le système actuel d'instruction et y deviendra l'un des neuf lycées que la Commission vous propose. » Le Jardin des Plantes devait conserver l'enseignement de l'histoire naturelle ^ Les chaires de médecine du Collège de France devaient y être maintenues, tant qu'elles seraient remplies par
1. Cité par Liard, op. cit., p. 282, et Dreyfus-Brisac, l'Éducation nouvelle, 2*= série. Paris, Masson, 1888, p. 78.
2. Archives nationales, AD VllI, p. 29. Reproduit dans Liard, op. cit., p. 419 et suiv.
3. « Les richesses de cette école, ses travaux, ses succès, sa gloire ne permettent pas de concevoir la pensée d'y faire aucun changement », ajoute le rapport.
les lilulaii'cs eu exercice au moment de la promulgation (le la loi. La Bibliothèque nationale garderait ses cours do langues orientales. Malgré cela, le Collège conservait encore dix-sept chaires', c'est-à-dire quatre de plus que les huit autres lycées des départements qui n'avaient à partager renseignement avec aucune autre institution déjà existante, comme c'était le cas pour le Lycée de Paris. Ce dernier demeurait donc, comme par le passé, l'établissement le plus considérable dont disposât la haute culture. On remarquera seulement que Daunou favorise le Muséum et clôt à son avantage la vieille querelle entamée des le début de la Révolution. Le projet de Chaptal" contient assurément l'un des plus beaux éloges qui aient été écrits sur le Collège de France, auquel il attribue, d'autre part, un rôle dune importance exceptionnelle, puisqu'il veut en faire, tout ensemble, une sorte d'Ecole normale pour toute la France et une Ecole spéciale de belles-lettres, de sciences physiques et mathématiques. «Le Collège de France est à la fois le monument le plus ancien et un des plus utiles que possède l'instruction publique. Créé en 1330 par François I", il fut soutenu et perfectionné jusqu'à nos jours, et en ce moment il présente un des systèmes d'enseignement les plus complets qu'il y ait en Europe. Trois professeurs y enseignent les mathématiques et l'astronomie; cinq cours y sont ouverts à l'enseignement des sciences physiques, deux ont pour objet le <lroit public et l'histoire. Les lettres anciennes et orientales, la poésie, l'éloquence et l'histoire de la littériJure
1. Le projet de résolution, présenté à l'Assemblée par Diunou, à la suite de sou rapport, donne l'énumération de toutes les chaires. « Le Lycée de Paris remplacera l'établissement aujourd'hui appelé Collège de France, et sera composé de dix-sept professeurs, distribués, ainsi qu"il suit, en 3 sections fart. 5). » Suivent les titres des chaires.
2. Rapport et projet de loi sur Finstr. publ., par J.-A. Chaptal. Paris, Im]>rimeric de la République. Brumaire an IX.
française y forment, sous huit, professeurs, le complément d'une instruction presque universelle. Cet établissement, qui a passé comme par miracle à travers les orages de la Révolution et est toujours resté debout au milieu des ruines qui l'entouraient, ne sera ni supprimé ni dégradé, dans un moment où le gouvernement cherche à rétablir ce qui a été détruit et réorganise tout ce qui peut être utile. Nous proposons donc d'ériger le Collège de France en une école spéciale de belles-lettres et sciences physiques et mathématiques. Nous lui donnerons un degré d'utilité de plus, en lui attribuant l'honorable fonction de former des professeurs de belles-lettres, de physique et de chimie pour les écoles communales. »
Fourcroy, dans une annexe de son Rapport général sur l'instruction publique, présenté le 30 germinal an X, maintient, comme l'une des institutions essentielles du nouveau cadre, le Lycée de Paris ou Collège de France, avec dix-sept professeurs. lien faisait la grande école des lettres et des sciences, tout en trouvant bon de reporter à l'Ecole de médecine les professeurs de cette partie et à la Bibliothèque nationale les professeurs des langues asiatiques d'érudition'.
Enfin, dans son Discours sur les progrès des connaissances en Europe et de P enseignement public en France^ Joseph-Marie Chénier s'exprimait vers le môme temps dans des termes à peu près analogues : « Le but de l'institution était d'embrasser le cercle entier des connaissances.... Un si bel établissement, conforme dès son origine aux principes d'une saine instruction, et depuis sans cesse complété par de nouveaux cours, sans cesse perfectionné par les méthodes d'enseignement, méritait de survivre avec honneur à des institutions
1. Archives nationales, AD 23. Le Collège dans ce plan fait partie delà 5« section, Écoles spéciales et de réception.
que le fanatisme de. la routine a pu seul maintenir si longtemps, et pourrait seul regretter'. »
On voit, par ces quelques citations, qu'il y eût, à toutes les périodes de la Révolution, une bienveillance continue à l'égard du Collège. L'histoire intérieure de l'établissement, que nous allons maintenant reprendre, apporte à l'appui de ce fait une série de preuves non moins convaincantes, en môme temps que d'intéressants éclaircissements. Cette histoire ne présente pas de péripéties bien saillantes jusque vers le milieu de 1793. Les événements qui se passaient à ce moment expliquent suffisamment que le Collège n'ait pas attiré l'attention d'une manière particulière. L'ouverture des cours continuait de se faire avec apparat, dans le courant de novembre. Les professeurs tenaient leurs réunions avec la plus grande régularité. On constate que dans l'assemblée du 3 mars 1793, par exemple, la corporation se trouvait réunie presque au complet ^ Lalande exerçait les fonctions de syndic et de doyen, dont il s'acquittait avec la plus louable activité. Les principales nominations qu'il y ait lieu de signaler depuis le début de la Révolution sont celle de l'historien P. C. Lévesque et celle de J.-B. Gail en remplacement de Vauvilliers. Remarquons que l'un des professeurs, Dupuis, faisait partie de la Convention et un autre, Cournand, du directoire de Paris.
Cette môme année, un membre de l'ancienne Académie des sciences. Portai, qui occupait la chaire d'anatomie au Collège depuis près de vingt-cinq ans, avait été nommé au Muséum au nombre des premiers professeurs appelés par la Convention à l'institut