‹ Histoire du Collège de FranceChapitre 76 sur 96 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Attitude bienveillante de Napoléon I'^'" à l'égard du Collège de France. — Prospérité de l'établissement. — Projets du] gouvernement en faveur du rétablissement [des études littéraires.

— Quatre nouvelles chaires proposées : réorganisation partielle du Collège. — Mesures diverses proposées par le ministre de l'intérieur. — Le nouveau Port-Royal. — Mémoires dictés par Napoléon en réponse aux rapports du ministre. — Idées de l'empereur sur la haute culture et spécialement sur l'étude de l'histoire et de la géographie. — Le Collège de France destiné, dans sa pensée, à devenir le centre de deux ordres d'enseignement. — Texte du mémoire principal. — L'empereur ne songeait point d'abord cà la création des Facultés des lettres : le Collège en eût tenu lieu. — Projet officiel annexant au Collège une école spéciale d'histoire et de géographie. — Vicissitudes du projet. — Budget du Collège. — Changements intérieurs survenus dans sa composition jusqu'à la Restauration.

— Conclusion.

Il est évident que, dès le début de son règne, Napoléon se montra favorable à la spécialisation à outrance que les Ecoles et surtout les Facultés, telles qu'il les organisa plus tard, eurent pour mission de réaliser dans renseignement public. La culture encyclopédique apparaissait à ses yeux comme quelque chose de vague et de peu pratique qu'un gouvernement justement préoccupé de la nécessité d'assurer le recrutement des professions libérales et des fonctions publiques n'avait

pas le droit d'encourager. Il semblait, pour ce motif, que le gouvernement impérial dût regarder d'un œil peu bienveillant la vieille fondation de François P% qui seule en France continuait de représenter cette universalité de connaissances, jugée inutile et même dangereuse. Cependant le contraire arriva. Non seulement l'établissement fut maintenu et son organisation respectée, mais Napoléon songea sérieusement, durant plusieurs années, à en faire l'organe par excellence du haut enseignement. Cette attitude favorable, qui semble en contradiction avec les principes qu'il affichait par ailleurs en matière d'instruction, s'explique par différentes raisons. C'est d'abord que Tem^pereur reconnaissait la nécessité d'instituer sur de larges bases l'enseignement de l'histoire et celui de la géographie. Il lui semblait avantageux de rattacher ce double enseignement au Collège de France, déjà existant, au lieu de former une nouvelle école spéciale dont le caractère et le but n'eussent pas été suffisamment définis. De plus, les études proprement littéraires, qui lui inspirèrent toujours une invincible défiance et qu'il se plut à signaler tant de fois comme s'appliquant à une science sans objet', ne lui paraissaient pas cependant devoir être bannies complètement de l'Empire. Il lui plaisait qu'elles fussent cultivées quelque part, et le Collège de France était, à son avis, l'établissement auquel il convenait le mieux de les accueillir. Enfin, il se rendait compte de l'utilité qu'il y avait pour un grand peuple de conserver un vaste foyer d'études, dans lequel l'ensemble des connaissances humaines pût être groupé et enseigné d'une façon désintéressée, sans souci des résultats pratiques ni de l'application immédiate.

1. Nous citerons plus loin les observations du 19 avril 1807. « Qu'y a-t-il de plus à uiontrer en élo((uence et en poésie que ce que tout jeune homme a appris dans sa rhétorique? "

Il ne faut donc pas s'étonner de voir le gouvernement impérial prendre, dès les premiers mois de son existence, une mesure favorable au développement du Collège, en lui adjoignant, aux termes d'un décret du 11 thermidor an XII (30 juillet 1804), le petit hôtel de Cambrai qui lui était contigu. Quatre jours plus tard, une portion des bâtiments du collège de Plessis lui fut également accordée. Ce dernier décret, daté du 13 thermidor, contenait la désignation des bâtiments affectés au Premier Lycée de Paris. Fait digne d'être remarqué, Napoléon s'était déjà préoccupé, comme premier consul, d'organiser sur de nouvelles bases le recrutement des professeurs. La chaire de poésie latine étant devenue vacante par la mort de Selis, il refusa de signer l'arrêté de nomination du nouveau titulaire, en faisant observer qu'il était préférable de mettre la place au concours *. Ce système était bien fait pour lui plaire et il est probable qu'il songeait à l'étendre successivement à toutes les autres chaires, mais la difficulté de recruter alors en France un nombre de concurrents suffisant pour donner à l'épreuve un caractère sérieux dut l'arrêter dès la première tentative. L'année suivante, le titre de professeur honoraire fut rétabli en faveur de Corvisart, devenu médecin de la cour et remplacé dans sa chaire par Jean-Noël Halle (o nivôse et 27 pluviôse an XIII). Une autre modification plus importante fut réalisée au même moment. Le grec moderne reçut droit de cité dans l'enceinte du Collège. L'enseignement de cette langue, créé provisoirement à l'Ecole des langues orientales, fut supprimé dans ce dernier établissement. D'Ansse de Yilloison fut nommé titulaire de la nouvelle chaire, le 26 brumaire an XIII,

1. Lettre du 14 ventôse an X par laquelle le secrétaire d'État prévient le ministre de l'intérieur de la résolution prise ù ce sujet par le premier consul.

et peu après autorisé à professer également le grec ancien. Mais cette combinaison ne dura pas. Le 22 brumaire de Tannée suivante, la cbaire des langues orientales, persane et turque, fut divisée. En réalité, la chaire de langue turque remplaça celle de grec vulgaire. Une acquisition de premier ordre fut faite à cette occasion par le Collège : M. de Sacy fut nommé titulaire pour la langue persane (4 avril 1806). Il est bien probable que cette extension donnée à l'enseignement des langues de l'Orient se rattache aux desseins que Napoléon caressait alors de ce côté et dont l'ambassade envoyée en Perse en 1806 est la preuve évidente. Peu après, Delambre, déjà secrétaire de la première classe de rinstitut, remplaça comme professeur d'astronomie Lalande qui venait de mourir (31 mai 1807).

Le Collège était alors dans une situation tout à fait prospère. Pour la première fois depuis trois siècles, des ressources suffisantes lui étaient allouées avec régularité. En même temps, une réunion de savants illustres en faisait le foyer le plus intense du mouvement scientifique dans notre pays. Il n'est pas douteux que cette circonstance ait contribué puissamment à attirer les sympathies impériales sur l'établissement et à favoriser l'éclosion des curieux projets dont nous allons raconter l'histoire. Chose digne de remarque, ce fut peut-être aux éclatants services que le Collège rendait alors à l'étude des sciences pures et appliquées, qu'il dut d'être choisi par le gouvernement comme le seul centre possible de plusieurs autres branches importantes de l'enseignement supérieur.

Déjà, sous le Consulat, diverses propositions avaient été présentées touchant de nouvelles branches d'études à introduire dans le cadre du Collège, par exemple la proposition formulée par le professeur de grammaire générale à l'École centrale du Panthéon, Duhamel, qui

tendait à faire établir deux nouvelles chaires, Tune consacrée à l'analyse de l'esprit humain, l'autre à la langue française. Son mémoire ^ renferme un éloge de l'institution qu'il n'est pas inutile de rapprocher de ceux qui ont été rapportés plus haut : « Le Collège de France a survécu à la destruction générale des établissements d'instruction publique. Pendant toute la Révolution, il a commandé le respect et par le mérite des professeurs qui sont des hommes très distingués, chacun dans leur partie, et par la perfection de l'enseignement. Cet établissement sera sans doute encore conservé comme École normale perpétuelle et, en le considérant sous ce point de vue, le gouvernement perfectionnera son organisation ^ » Ce projet n'eut pas de suite. Mais il était bon que l'on s'habituât dans le public à l'idée que tout enseignement nouveau avait sa place naturelle au Collège de France.

Vers la fm de l'année 1806, l'empereur se préoccupa de prendre un ensemble de mesures destinées à favoriser la culture des lettres, dont il était le premier à constater la décadence. Il se fit adresser à ce sujet par le ministre de l'intérieur, Champagny, un mémoire développé dans lequel ce personnage exposait les causes qui, selon lui, avaient amené cette fâcheuse situation, en énumérant, d'autre part, les moyens les plus propres à provoquer un relèvement de la littérature et des études savantes^.

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