‹ Histoire du Collège de FranceChapitre 77 sur 96 · Arch. nat., AD, VIII · texte numérisé non relu

Arch. nat., AD, VIII

2. L'auteur de ce mémoire ajoute en note : " Ce titre (d'École normale) est le seul qui convienne au nom que porte cet établissement et à la variété des connaissances qu'il renferme. Comme Collège de France, il doit offrir au moins les sciences les plus nécessaires à Tinstruction publique en France et doit être le modèle de renseignement dans toutes ses 1 arties. Comme école spéciale, il n'a aucun but, aucun caractère

qui le rapproche des écoles de médecine, d'agriculture, etc. Il doit donc être une école normale, genre d'institution qui présentera toujours un grand intérêt et qui, dans tous les temps, sera nécessaire à la régularité d'un plan d'instruction publique. » Ce mémoire est daté de 1802.

3. Rétablissement de la charge d'historiographe. Création de poètes

Au nombre de ces moyens, dont quelques-uns, il faut le reconnaître, avaient quelque chose de singulièrement puéril, figurait le projet de création d'une espèce de nouveau Port-Royal. Cet établissement aurait fourni une retraite tranquille et sûre, dans un site agréable, aux iiommes de lettres désireux d'entreprendre de grands travaux et donnant, par leurs précédents écrits, des espérances fondées de succès. Là, ces savants, au milieu d'une société choisie, délivrés des soucis de la vie matérielle, ayant une riche bibliothèque à leur disposition, et oubliant les opinions d'un public frivole, se seraient trouvés à môme d'accomplir de grands travaux. Ce mémoire parvint à l'empereur au fond de la Prusse Orientale, au milieu des opérations de la campagne mémorable qui remplit les premiers mois de l'année 1807. Par une note datée du camp d'Osterode (7 mars), le souverain répondit qu'il ne pourrait se prononcer, en ce qui concernait le projet relatif au nouveau Port-Royal, qu'après avoir reçu un exposé plus approfondi et plus circonstancié de cette proposition.

Le ministre se mit immédiatement à l'a^uvre. D'ailleurs, avant môme qu'il eût reçu la réponse de son maître, un examen plus attentif l'avait amené à ajourner momentanément l'étude de la dernière partie de son projet, en raison des difflcultés considérables que la réalisation d'un tel dessein eût entraînées. Il s'arrêta à une conception plus simple et plus pratique, à

lauréats ou césarécns. Tableau des ouvrages parus dans l'année mis périodiquement sous les yeux de l'empereur; récompenses accordées aux auteurs des meilleurs de ces ouvrages. Les trois autres mesures partaient d'une conception plus juste et plus désintéressée : Encouragements divers aux sociétés savantes des provinces. Continuation de V Histoire littéraire de la France, commencée par les bénédictins. Établissement d'une espèce de nouveau Port-Royal. Réorganisation de la librairie. (Archives nationales, AFIV, 1289, dossier 77.) Je ne crois pas qu'on ait déjtà signalé ce projet de création de poètes lauréats ou césarécns, on tant que nouvel indice de la préoccupation de Napoléon de faire revivre les usages de l'ancien Empire.

laquelle le Collège de France fournissait des moyens aisés d'exécution . 11 s'agissait d'encourager à la fois l'étude de l'histoire nationale et celle de la littérature en remplaçant la chaire de littérature française* par quatre autres chaires. Les considérations pleines de justesse dont il accompagna cette proposition, infiniment plus ferme et plus mûrie que la précédente, méritent d'être rapportées ici dans toute leur étendue. Rarement, à cette époque, les- choses du haut enseignement ont été traitées avec autant de sens et d'élévation".

Sire,

En soumettant à Votre Majesté les premières vues qui s'étaient offertes cà moi pour répondre à la grandeur de ses desseins sur la restauration de la littérature française, je lui annonçai que ce n'était encore qu'un premier aperçu que j'espérais compléter par la suitte (sic). Parmi les idées qui pouvait appartenir à ce plan, il en est une que j'ai cru devoir mûrir davantage et que je viens aujourd'hui soumettre à Votre Majesté, comme formant le supplément de mou premier travail que j'ai eu l'honneur de lui présenter en lui écrivant le 22 janvier dernier.

Elle consiste à remplacer la chaire de littérature française qui existe aujourd'hui au Collège de France, par les quatre chaires suivantes :

Une chaire d'histoire de France ; Une chaire d'éloquence française ; Une chaire de poésie française ; Une chaire d'histoire littéraire et de critique. Les motifs qui sollicitent cet établissement s'offrent d'euxmêmes à Votre Majesté.

1. Cette chaire était alors occupée par M. de Cournand, nommé en septembre 1784, en remplacement de l'abbé Aubert. A Cournand succéda Andrieux qui, en 1S33, fut remplacé lui-même par Ampère.

2. AF IV, 1289, dossier 75. Voici le titre de la pièce : Mmislère de l'intérieur. Secrétariat général. Supplément au rapport du 22 Janvier, sur la restauration de la littérature française. Proposition d'établir au Collège de France quatre nouvelles chaires, d'histoire de France, d'éloquence française, de poésie française, d'hii-tûire littéraire et critique. La pièce originale subsiste avec les annotations autographes de Napoléon.

Prcpquc toutes les branches des sciences et des arts ont, dans son empire, des écoles spéciales particulièrement destinées à en favoriser le perfectionnement.

La littérature française est, en France, la seule branche qui ne jouisse pas de cet avantage, car une seule chaire pour un vaste et si riche sujet ne peut tenir lieu d'une école.

Cependant l'instruction littéraire donnée dans les collèges et dans les lycées, propre sans doute à orner l'esprit, à former des hommes de goût, ne peut servir d'éducation complète.

Le Collège de France semble, par son origine comme par sa nature, être l'établissement destiné à servir d'école spéciale pour la littérature française. Cependant, dans son état actuel, il est loin de remplir cette destination. Sur Aingt et une chaires qu'il renferme, quatre sont accordées aux langues orientales, deux à la littérature grecque, deux à la littérature latine; la littérature française n'en possède qu'une seule. Je reconnais combien sont justes les faveurs accordées aux langues orientales, comme aux langues anciennes, et je suis bien éloigné de proposer à Votre Majesté de leur en retirer aucune; mais il me paraîtrait convenable d'élablir une proportion un peu moins défavorable à la littérature française, de donner à son enseignement un peu plus de développement et d'éclat.

L'établissement d'une chaire d'histoire peut avoir un l)ut politique assez élcA^é, en même temps qu'il se rattache à toutes les études littéraires ; il est étonnant même qu'on n'y ait pas songé jusqu'cà ce jour, et que, dans ce vaste empire, il n'y ait pas une seule chaire consacrée à l'enseignement de son histoire. Elle intéresserait cependant l'honneur de la nation... aujourd'hui surtout que l'histoire de l'empire français s'est vue enrichie de tant d'événements qui égaleront presque chacune de ses années à autant de siècles

Le goût de l'érudition s'est affaibli parmi nous, à mesure que celui des productions frivoles s'est développé. Les grandes recherches ne sont plus entreprises.... Cet enseignement pourrait embrasser quelques parties de la biographie, de l'archéologie. Il ferait mieux observer les révolutions de la langue. II protégerait le maintien des traditions. 11 rendrait à l'étude quelques débris précieux de notre ancienne littérature....

Ce plan a l'avantage d'être d'une exécution simple et facile. Si, cependant, Votre Majesté juge qu'il multiplierait trop les chaires du Collège de France, on pourrait supprimer dans cet établisse-

ment la chaire d'anatomie et celle de médecine pratique, deux chaires nécessairement moins bien iDlacées au Collège de France qu'à l'École de médecine et au Muséum d'histoire naturelle, où elles seraient entourées de toutes les circonstances propres à en seconder les effets....

Tels étaient les arguments solides à l'aide desquels Champagny justifiait l'opportunité de la nouvelle fondation. Ce rapport, complémentaire de celui du 21 janvier, était daté du 18 mars. L'empereur, au reçu de cette pièce, en approuva les conclusions d'ensemble. Il se contenta de modifier les titres de deux chaires et récrivit de sa main, en face du résumé placé par Champagny, au début du rapport, les titres des quatre chaires. Le double changement indiqué par le souverain n'était pas sans importance. Au lieu de l'appellation histoire de France en général, il adopte celle d'histoire militaire de la France. La chaire ào, poésie française est remplacée par celle d'histoire de la législation en France. Les chaires d'éloquence française et d'histoire littéraire et de critique se trouvaient toutes deux maintenues sans objection.

Avant même que la réponse impériale fût pai'venue à Paris, Champagny envoyait à Osterode trois nouveaux rapports détaillés*, donnant tous les développements désirables tant sur cette dernière proposition que sur celles qui avaient fait l'objet du rapport du 21 janvier. A chacun de ces rapports était annexé un projet de décret. Le premier projet, divisé en six titres et comprenant de nombreux articles, instituait des historiographes de fempire, des poètes césaréens, un concours des ouvrages de littérature, un examen des travaux des académies de province, et décidait la continuation de

1. Bibliothèque de l'École des chaînes, 2"= série, t. IV, p. 153 et suiv. Notes et documents pour servir à l'fiistoire de l'École des c/iartes, par M. Va^let de Viriville.

YHistoire littéraire des bénédictins. Le dernier titre était consacré a la fondation des quatre nouvelles chaires au Collège de France, sans tenir compte des modifications indiquées par l'empereur, qui n'étaient pas encore connues du ministre. Ce dernier avait seulement remplacé l'appellation (^histoire littéraire et critique par celle à' histoire littéraire et archéologique. L'article 37 et dernier du titre Yl portait au sujet de ce cours: « Un règlement particulier, arrêté par notre ministre de l'intérieur, déterminera les époques et la forme des exercices publics qui seront donnés par les professeurs, et les conditions auxquelles sera soumise l'admission des élèves. » On voit qu'il s'agit d'une véritable école spéciale, c'est-à-dire d'une institution aussi contraire que possible à l'esprit du Collège de France. Mais ce projet ne tardera pas à être à la fois élargi et amendé. Le second rapport esquissait l'organisation d'un Journal littéraire., dirigé par l'administration. Enfin, le troisième et dernier reprenait le projet si curieux de la création d'un nouveau Port-Royal. Au rapport était annexé un règlement général de l'établissement. Celui-ci devait être installé dans une maison située à quelque distance de Paris, comme une abbaye, dans une situation champêtre, entourée de jardins. Les bâtiments auraient été disposés pour recevoir quarante personnes et les loger d'une manière indépendante. Ces pensionnaires se fussent répartis en deux catégories : la première, composée de savants ou d'hommes de lettres, âgés de cinquante ans au moins, célibataires ou veufs, venus dans cette retraite littéraire pour y terminer leur carrière dans la tranquillité et la solitude. La vie en commun eût été de règle. Après de minutieuses dispositions touchant les conditions d'admission des solitaires, le règlement spécifiait que l'établissement pourrait aussi

recevoir des pensionnaires, à leurs frais, pourvu que, remplissant les mêmes conditions, ils fussent présentés par la majorité des solitaires, agréés par le directeur et admis par le ministre. Les jeunes gens se trouveraient placés dans une dépendance particulière des anciens. De grands travaux littéraires et scientifiques et diverses recherches pourraient être indiqués par le gouvernement pour Toccupation de ces solitaires. Un règlement postérieur devait intervenir pour déterminer le régime économique de la maison. Rien de plus caractéristique que les considérations générales dont le duc de Cadore accompagnait la teneur du projet. Il déplore l'attraction exercée par la capitale à l'égard de tous les esprits distingués et regrette de voir ceux-ci abandonner définitivement la vie solitaire et paisible d'autrefois, « où de grands travaux se préparaient dans le sein de méditations profondes, où le génie se fortifiait par les habitudes salutaires de la vertu, pour venir dans le sein de la capitale briguer le suffrage de quelques sociétés brillantes, mais corrompues, et, bientôt après, s'y laisser entraîner par le tourbillon des distractions et des plaisirs ». Le genre de vie des bénédictins de Saint-Maur, ou celui de Port- Royal-des-Champs, ayant donné d'inappréciables résultats, il sera de la plus grande utilité, pour les travaux d'érudition et pour les œuvres littéraires approfondies, de le remettre en vigueur pour quelques esprits d'élite. Napoléon se trouvait toujours dans la Prusse Orientale. Après avoir habité quelque temps le bourg d'Osterode, où il avait établi son quartier général dans une espèce de grange, il alla s'installer, non loin de là, à Finckenstein, dans une demeure plus commode et plus convenable. C'était une maison de campagne appartenant à un fonctionnaire de la cour de Prusse. Il profita du calme et du repos relatifs dont il jouit à ce

moment, durant quelciues semaines, pour examiner sérieusement les questions relatives au haut enseignement, qui le préoccupaient depuis plusieurs mois. Dès qu'il eut reçu les trois rapports envoyés par Cliampagny, le 2 avril, il entreprit, sans plus tarder, la rédaction d'un travail d'ensemble sur cette importante matière. Le 49 avril, il dicte coup sur coup, dans la même journée, deux mémoires étendus, dont on peut ne pas partager toutes les idées, mais auxquels on ne saurait refuser une profondeur et une singulière originalité de vues. On s'étonne, à les lire, de cette activité prodigieuse qui s'attache aux objets les plus divers et qui réussit, sans elTort apparent, à trouver, sur tant de points, une solution, sinon définitive, du moins personnelle et imprévue. Il est évident que le second de ces mémoires est d'une importance considérable pour la connaissance des idées de ?sapoléon en matière d'instruction publique. Gomme il a précisément pour sujet l'extension considérable que le gouvernement songeait alors à donner au Collège de France, il y a un véritable intérêt à citer ici ce document, fort peu connu et cependant si significatif à tous égards.

Avant de reproduire ce texte, nous devons indiquer sommairement le contenu du premier mémoire dicté par l'empereur dans la journée du 19 avril '.Ce document répondait aux trois rapports envoyés par le ministre. Les mesures présentées par ce dernier, dans le but manifeste de plaire au maître, étaient critiquées avec raison. La création des historiographes était repoussée comme inutile et même dangereuse. « Il est reçu qu'un historien est un juge, qu'il doit être l'organe de la postéi'ité. L'on exige de lui tant de qualités qu'il est difficile de croire qu'une bonne histoire puisse

1. Vallct de Viriville en donne quelques fragments dans ["article cité, p. 162.

se commander. » De même pour les poètes césaréens : ridée paraissait peu séduisante à l'empereur. « On voit bien le but de cette institution.... Mais il faudrait que cette création s'accordât davantage avec nos mœurs, et que surtout on détournât d'elle le ridicule que le Français saisit avec tant de malignité. » Les autres propositions, y compris celle d'un concours entre les meilleurs ouvrages parus, dans Tannée, étaient renvoyées à l'Institut'. « L'Institut, répétait l'empereur au duc de Cadore, l'Institut est un grand moyen dans les mains du ministre. Qu'il en tire un bon parti, et il fera tout ce que le gouvernement peut faire. » Quant au projet d'un nouveau Port-Royal, aucun passage de la réponse impériale n'y fait allusion.

Tout ce qui était relatif aux modifications à apporter au Collège de France faisait partie du second mémoire, dont voici le te\te :

OBSERVATIONS DICTÉES PAR l'eMPEREUR SUR LE RAPPORT PAR LEQUEL LE MINISTRE DE l'iNTÉRIEUR

A PROPOSÉ l'Établissement

d'une école SPÉCIALE DE LITTÉRATURE ET D'HISTOIRE AU COLLÈGE DE FRANCE.

[En marge : Ces observations ont été dictées par Sa Majesté, au château de Finckenstein, le 19 avril 1807-.]

Les écoles primaires, les écoles secondaires et les lycées sont trois degrés d'instruction qui ont été d'abord organisés. Les

1 . C'est de ce projet qu'est sorti plus tard le concours des « Antiquités nationales » à l'Académie des inscriptions et belles-lettres. La proposition relative à la fondation d'un Journal Lilt''raire est repoussée. Pour ce qui concerne la reprise de l'histoire littéraire^ on sait qu'elle eut lieu peu après.

2. L'original de cette pièce est conservé aux Archives nationales dans AF IV, 1289, dossier 74. Elle est datée par une note placée en marge du 10 avril. Mais il y a lieu d'adopter de préférence la date du 19, acceptée d'ailleurs par les éditeurs de la Correspondnnce de Napoléon, t. XV, p. 127. En effet, dans le mémoire précédent daté du 19, une note indique que la question des fondations à effectuer dans le Collège de France est traitée dans une note à part détaillée, qui est en-

écoles spéciales, savoir : l'école spéciale de mathématiques ou' l'école polytechnique, et les écoles de droit et de médecine, l'ont été également. Les écoles spéciales de littérature et d'éloquence sont une institution nouvelle, qui n'a point encore été traitée. L'éducation proprement dite a plusieurs objets : on a besoin d'apprendre à parler et à écrire correctement, c'est ce qu'on nomme communément la grammaire et les belles-lettres; chaque lycée a pourvu à cet objet, et il n'est point d'homme bien élevé qui n'ait fait sa rhétorique. Après le besoin de parler et d'écrire correctement, vient celui de compter et de mesurer.... [Suivent quelques appréciations sur les divers établissements consacrés à la culture scientifique.)

Après les écoles spéciales de mathématiques viennent les. écoles de droit et de médecine. Celles-là ont été organisées avec une attention particulière ; il n'y a rien à y ajouter. Ces sciencessont spéciales de leur nature, car personne ne les apprend que ceux qui se destinent à exercer les professions pour lesquelles elles sont nécessaires....

11 en résulte que l'on entend par une école spéciale, non point un établissement d'éducation, mais un établissement destiné à l'instruction des hommes qui se dévouent à telle ou telle profession savante, à telle ou telle science. 11 en résulte encore que tout ce qui n'est qu'élémentaire, tout ce qui n'est pas science ne peut former les attributions d'une école spéciale. Les mathématiques, les connaissances physiques et naturelles, la médecine, la jurisprudence sont des sciences, parce qu'elles se composent de faits, d'observations, de comparaisons; parce que les découvertes qu'elles amènent successivement s'accumulent, se suivent de siècle en siècle, et viennent augmenter de jour en jour le domaine de la science....

Le ministre désire des écoles spéciales de littérature et, si ces notions sont justes, il est difficile de comprendre ce qu'on entend par une école spéciale de littérature. On veut enseigner

vnyco au ministre. Cette note est précisément celle que nous donnons ici. Au 10 avril, Napoléon ne pouvait guère avoir reçu les trois rapports de Ghampagny, datés du 2. On peut supposer cependant qu'il avait pu préparer d'avance une réponse développée au premier projet envoyé dès le 18 mars, touchant les quatre chaires à créer au Collège. Mais c'est II une simple hypothèse. Vallet de Viriville (ar</c/e cité) n'a donné que quelques courts fragments du mémoire que nous reproduisons ici. Il n'a pas connu le plan d'une école spéciale de géographie et d'histoire au Collège de France qui figure plus loin, document qui intéresse cependant les origines de 1 Ecole des chartes.

l'éloquence, on veut enseigner la poésie.,. Mais qu'y a-t-il de plus à montrer en éloquence et en poésie que ce que tout jeune homme a appris dans sa rhétorique? Il faut peu de mois pour connaître le mécanisme de la poésie, pour savoir décomposer un discours. Bien écrire en vers et en prose, A'oilà l'éloquence ; mais il n'y a rien dans cet art qui puissç se montrer au delà de ce qu'on apprend dans les lycées. On y enseigne à écrire correctement, on y donne la connaissance et le goût des bons modèles; on y t'ait connaître ce que le bon goût a consacré; on y développe les règles de la composition, soit d'une tragédie, soit d'une comédie, soit d'un poème épique ou d'une chanson; mais on n'y enseigne pas à faire des tragédies, des comédies, des poèmes ou des chansons. Le talent de créer est dans la littérature, comme dans la musique, comme dans la peinture, un don individuel; il tient à des facultés particulières dont le développement peut être favorisé par des circonstances particulières, par les mœurs, par une époque. Dans ces créations de l'esprit ou du génie, l'esprit ou le génie arrivent tout de suite, et par eux-mêmes, à leur plus grand résultat. Nous n'avons surpassé les Grecs, ni dans la tragédie, ni dans la comédie, ni dans la poésie épique, puisqu'ils sont encore nos modèles, tandis que chaque siècle de lumières a fait faire quelques pas aux sciences exactes, qui sont des sciences de faits, d'observations et de comparaisons. Tout cela est si bien senti qu'un professeur d'éloquence ne s'amusera pas à développer les principes des dÎA'ers genres dans lesquels l'esprit peut s'exercer. Autant vaudrait montrer la grammaire et la rhétorique, et ces deux connaissances ont été acquises dans les lycées. Mais on fait un cours, on disserte, on cite des exemples, on juge les modèles. Que cela se fasse dans un athénée, que cela se fasse dans un salon où se réunissent des femmes, des beaux esprits ce ne sont là que de grands cafés littéraires. Y fera-t-on des critiques sur les ouvrages anciens? Mais que dira-t-on que l'on n'ait pas dit? En fera-t-on sur les ouvrages modernes? On s'en gardera bien. On ne conçoit donc pas ce que c'est qu'une école spéciale de littérature; mais on comprend un cercle, un salon, même une académie où quelqu'un professe ou disserte. Tout cela s'applique, non à l'instruction proprement dite et à l'exercice d'un état spécial, mais à l'agrément de la société. Pour donner au talent et au génie ce qui est nécessaire pour qu'il ne soit pas arrêté dans ses développements, que faut-il donc? De bonnes classes, une bonne rhétorique, et les lycées y ont pourvu. Placez un professeur de littérature à côté d'un professeur de mathématiques.... Le pro-

fesscur de belles-lettres arnuso, s'il a de l'esprit, intéresse, s'il a de l'art, mais ne développe pas un nouveau principe, pas une nouvelle idée; il n'établit rien de positif en fait de règles; il ne vous apprend que ce que l'on apprend au coUègo; et lui-même, professàt-il pendant quarante ans, n'en saurait pas davantage le dernier jour que la première année. Il connaîtra mieux les auteurs, saura mieux les apprécier, mais on ne verra là que l'opinion d'un individu, rien qui prouve ou qui prépare les progrès de l'art.

La grammaire serait plus susceptible que la littérature de devenir l'objet d'une école spéciale; il y a là un fonds plus abondant d'observations, de comparaisons ; elle tient à l'origine des sensations, car la manière de parler vient de la manière de sentir; mais cette science, qui se confond avec l'idéologie, est encore dans une si grande obscurité que la seule application utile qui en ait été faite est relative aux sourds-muets; dans cet établissement consiste la véritable école spéciale de grammaire. Ainsi l'éloquence et la poésie ne sont pas dans les attributions des écoles spéciales.... Corneille et Racine n'en savaient pas plus qu'un bon écolier de rhétorique.

Les écoles spéciales des langues de l'Orient, anciennes et modernes, ne sont autre chose que des lycées spéciaux appliqués à d'autres langues jugées nécessaires pour lier notre siècle aux siècles passés, notre pays aux pays étrangers. Ce sont des établissements particuliers, dont le nombre doit être proportionné au petit nombre d'hommes dans le cas de rechercher l'instruction qu'on y donne.

Mais il est dans la littérature d'autres branches qui peuvent, jusqu'à un certain point, donner lieu à l'établissement d'écoles spéciales, c'est la géographie et l'histoire. La géographie, soit naturelle, soit politique, a plusieurs des caractères qui constituent les sciences exactes ; les faits sont nombreux, les points de contestation multipliés, les changements fréquents, son domaine s'accroît à mesure que celui de l'esprit humain s'étend; elle s'enrichit par des découvertes; elle est sujette aux changements par l'efTet des révolutions politiques et physiques. Les premiers éléments qui peuvent s'apprendre dans l'instruction ne sont rien en comparaison de la science. Si dans un point central tel que Paris il existait plusieurs professeurs de géographie qui pussent rassembler les connaissances éparses, les comparer, les épurer, qu'on fût dans le cas de les consulter avec sincérité pour être mieux instruit des faits et des choses, ce serait une bonne, une utile institution. On devrait préférer à tout autre établisse-

LE COLLEGE DE FRANCE ET LE PREMIER EMPIRE. 32b

ment spécial littéraire celui des quatre chaires de géographie, pour chacune des quatre parties du monde. Là, comme dans une sorte de bureau de l'Europe, de l'Asie, de l'Afrique, de l'Amérique, on aurait sous la main les renseignements les plus exacts, les notions précises des découvertes nouvelles et des changements survenus. Chacun de ces professeurs serait, pour ainsi dire, un livre vivant, et leurs cours offriraient à toute personne ayant le désir ou le besoin de s'instruire beaucoup d'utilité ou d'intérêt.

L'histoire peut, par des considérations analogues, être rapprochée des sciences pour lesquelles il serait utile d'avoir une école spéciale. La manière de lire l'histoire est, à elle seule, une véritable science.

Tout a été dit et redit : les historiens apocryphes sont si multipliés, il y a une si grande différence entre tel livre fait à une époque et tel autre fait à une époque postérieure, au moyen des travaux et des lumières des historiens qui ont précédé, qu'un homme qui veut chercher une bonne instruction et qui est tout à coup placé dans une vaste bibliothèque historique, se trouve jeté dans un dédale. Connaître ce qui reste des historiens anciens, savoir ce que l'on a perdu, distinguer les fragments originaux des suppléments écrits par de bons ou de mauvais commentateurs, cela seul est presque une science ou du moins un objet important d'études. Ainsi la connaissance et le choix des bons historiens, des bons mémoires, des véritables chroniques du temps, est une connaissance utile et réelle. Si, dans une grande capitale comme Paris, il y avait une école spéciale d'histoire, et que l'on y fit d'abord un cours de bibliographie, un jeune homme, au lieu d'employer des mois à s'égarer dans des lectures insuffisantes ou dignes de peu de confiance, serait dirigé vers les meilleurs ouvrages, et arriverait plus facilement, plus promptement, à une meilleure instruction.

11 y a de plus une partie de l'histoire qui ne peut s'apprendre dans les livres : c'est celle des époques qui se rapprochent de nous. Aucun historien n'arrive jusqu'à nos jours; il y a toujours, pour un homme de vingt-cinq ans, un intervalle de cinquante années qui ont précédé sa naissance pour lesquelles il n'y a point d'histoire. Cette lacune donne beaucoup de difficultés, exige un travail toujours imparfait, souvent infructueux, pour parvenir à lier les événements passés à ceux présents. Ce serait là une importante obligation des professeurs de l'école spéciale d'histoire. Ils devraient connaître, non seulement ce qui s'est fait depuis la fondation des empires jusqu'à l'époque où les his-

toriens se sont arrrtés, mais jusqu'au moment même où ils professent.

Ces professeurs doivent être nombreux; il faudrait qu'il y en eût pour l'histoire romaine, pour l'histoire grecque, pour l'histoire du bas-empire, pour l'histoire ecclésiastique, pour l'histoire de l'Amérique et plusieurs autres pour l'histoire de France, celles d'Angleterre, d'Allemagne, d'Italie et d'Espagne.

L'histoire se diviserait aussi selon les différentes parties qu'elle devrait enseigner. On placerait au premier rang l'histoire de la législation. Le professeur aurait à remonter jusqu'aux Romains et à descendre de là en parcourant successivement les différents règnes des rois de France, jusqu'au consulat. Viendrait ensuite l'histoire de l'art militaire français. Le professeur ferait connaître les différents plans de campagne adoptés dans les différentes époques de notre histoire, soit pour envahir, soit pour se défendre; l'origine du succès, la cause des défaites, les mémoires dans lesquels on pourrait trouver les détails des faits et les preuves des résultats. Cette partie de l'histoire, curieuse pour tout le monde, et si importante pour les militaires, serait de la glus grande utilité pour les hommes d'État. On montre à l'école spéciale du génie l'art d'attaquer et de défendre les places; on ne peut montrer l'art de la guerre en grand, parce qu'il n'est pas encore créé, si toutefois il peut l'être; mais une chaire d'histoire où l'on ferait connaître comment nos frontières ont été défendues dans les différentes guerres par les grands capitaines, ne saurait produire que de très grands avantages.

On pourrait donc s'occuper de l'organisation d'une sorte d'Université de littérature, puisque l'on comprend dans ce mot non . seulement les belles-lettres, mais l'histoire et nécessairement la géographie, car on ne peut penser à l'une sans songer à l'autre. Cette Université pourrait être le Collège de France, puisqu'il existe, mais il faudrait qu'elle fût composée d'une trentaine de chaires, si bien liées entre elles, qu'elle présentât comme une sorte de bureau vivant d'instruction et de direction, où quiconque voudrait connaître à fond tel siècle, pût demander quels sont les ouvrages qu'il doit ou ne doit pas lire, quels sont les mémoires, les chroniques qu'il doit consulter, où tout homme qui voudrait parcourir une contrée pût trouver une instruction positive, soit sur la direction qu'il doit donner à son voyage, soit sur le gouvernement qui régit telle ou telle partie où il voudrait porter ses recherches.

Il est de fait qu'il manque quelque chose dans un grand État

où un jeune homme studieux n'a aucun moyen de recevoir une bonne éducation sur ce qu'il veut étudier, est obligé d'aller comme à tâtons, et de perdre des mois, des années à chercher, à travers des lectures inutiles, le véritable aliment de son instruction.

Il est de fait qu'il manque quelque chose dans un grand État où, pour avoir des notions positives sur la situation, le gouvernement, l'état présent d'une portion quelconque du globe, il faut avoir recours ou au dépôt des affaires étrangères, qui ne contient pas tout, quelque trésor qui y soit enfoui, ou aux bureaux ■de la marine, qui, fort souvent, ne savent pas tout ce qu'on peut leur demander.

Je désire ces institutions : elles ont été depuis longtemps l'objet de mes méditations, parce qu'ayant beaucoup travaillé, j'en ai personnellement senti le besoin. J'ai beaucoup étudié l'histoire, et souvent, faute de guide, j'ai été induit à perdre un temps considérable dans des lectures inutiles. J'ai porté à la géographie assez d'intérêt pour reconnaître qu'il ne se trouve pas à Paris un seul homme qui soit parfaitement au courant des découvertes qui se font chaque jour, et des changements qui surviennent sans cesse.

Je suis persuadé que l'établissement dont il s'agit serait d'une grande utilité pour l'instruction générale et pour les hommes même qui ont reçu l'éducation la plus perfectionnée; que les cours de littérature n'auraient aucun de ces avantages, car, selon ma propre expérience, les cours de littérature n'apprennent rien ■de plus que ce qu'on sait à l'âge de quatorze ans.

Je ne m'oppose pas, toutefois, à ce qu'il y ait, dans un lieu tel que Paris, une discussion littéraire dans laquelle des hommes nommés par le gouvernement, parmi ceux dont la réputation est faite, remettent les principes sous les yeux des jeunes rhéteurs, et non seulement en fassent l'application, mais enseignent même la pratique de l'éloquence et de la poésie. On doit sentir néanmoins qu'à côté des chaires d'histoire et de géographie, ce n'est là qu'un établissement de luxe et qu'il doit être unique.

Les motifs développés dans cette note en faveur d'une Université littéraire, dont les objets essentiels seraient l'histoire et la géographie, ne sont pas les seuls qui me dirigent. On devinera aisément que ma secrète pensée est de réunir des hommes qui continuent non l'histoire philosophique, non l'histoire religieuse, mais l'histoire des faits, mais cette histoire portée jusqu'au moment où nous vivons. Toute notre jeunesse trouve plus de faci-

lité pour apprendre les guerres Puniques que pour connaître la guerre d'Amérique, qui a eu lieu en 1783; elle s'instruit plus facilement des événements des siècles passés que de ceux qui se sont écoulés depuis le jour de sa naissance.

Il est à cet égard une objection sans cesse représentée : c'est que l'histoire ne peut être écrite que longtemps après les faits, c'est que les contemporains ne sont pas de bons historiens. Cette opinion n'est pas la mienne. Je la partagerais, si l'histoire des événements presque présents devait en être la satire ; je la partagerais également, s'il s'agissait d'un homme vivant, et qui aurait vécu sous les yeux de l'historien, car il ne faut pas transformer l'histoire en panégyrique. Mais une année, comme cent ans après l'événement, on peut dire qu'à telle époque ou dans telle circonstance, l'État a été forcé de courir aux armes ; qu'à cette époque il a forcé l'ennemi à la paix; que, dans tel mois, telle flotte a mis à la voile pour telle expédition, qu'elle a eu tel revers ou tel succès. Peu importe que l'historien soit plus ou moins éloigné des faits, s'il ne dit réellement que des faits. Il sera d'autant plus véridique que tous ses lecteurs étant contemporains peuvent être juges. Ici l'inconvénient est nul, tandis que l'avantage est réel, surtout pour la jeunesse, qui, lorsqu'elle veut apprendre les faits qui remontent à quelques lustres, ne trouve aucune instruction.

Sans cet établissement, les militaires, par exemple, n'auront de longtemps le moyen d'apprendre à profiter des fautes qui ont causé les revers et à apprécier les dispositions qui les auraient prévenus. Toute la guerre de la Révolution pourrait être fertile en leçons, et, pour les recueillir, il faut souvent employer en vain une longue application et de longues recherches. Cela ne vient point de ce que les faits en détail n'ont pas été écrits, puisqu'ils l'ont été de toute manière et partout, mais de ce que personne ne s'occupe à en rendre la recherche facile et à donner la direction nécessaire pour la faire avec discernement.

En résumé, on peut former, au Collège de France, un grand établissement ou École spéciale pour tout ce qui n'est pas sciences mathématiques, jurisprudence, médecine, etc., mais pour avoir une véritable école spéciale de littérature, des cours d'histoire et de géographie dans toutes leurs parties, un tel établissement n'exigera pas moins de vingt à trente professeurs.

Lorsqu'on lit ces observations, il devient évident que Napoléon ne songeait nullement à la création des

Facultés des lettres et que l'ide'e de faire une place spéciale à cet enseignement dans les cadres de la nouvelle organisation qui s'élaborait, ne le séduisait en aucune manière. A coup sûr, il est permis de qualifier d'étroite la conception qu'il se fait des cours littéraires ; tout au plus entrevoit-il l'avenir destiné aux sciences philologiques, alors « encore dans une si grande obscurité » ; mais, en revanche, les considérations qu'il exprime touchant l'étude de l'histoire et de la géographie sont on ne peut plus suggestives et clairvoyantes. Il est certain que l'organisation qui fut adoptée par la suite fat, en ce qui concerne ces deux enseignements, infiniment moins vivante et moins pratique que celle qu'il indique ici. Les remarques qui s'appliquent à la critique historique, à la nécessité de l'étude des sources et de la bibliographie n'ont certes rien de banal pour l'époque. Tout ce qui a trait à l'histoire contemporaine, encore qu'il soit facile d'y saisir une intention personnelle, est parfaitement juste et trouve encore son application à l'heure actuelle. La répartition des chaires proposées par l'empereur est bien comprise : l'histoire de la législation et l'histoire militaire y trouvent naturellement leur place. Bien que l'empereur ne parle pas en détail des chaires de littérature, il est évident, par différents passages de son exposé, que ces dernières devaient faire partie de Y Université de litle' rature qu'il rêvait d'établir au Collège de France. Remarquons que celle-ci n'eût pas été seulement un bureau de renseignements et de statistique. Napoléon voulait en effet qu'« elle fût composée d'une trentaine de chaires si bien liées entre elles qu'elle présentât comme une sorte de bureau vivant d'instruction et de direction ». Les plaintes qu'il fait entendre sur l'insuffisance de l'organisation de la haute culture, sur le temps perdu par les jeunes gens désireux d'apprendre, sur son expé-

rience personnelle en pareille matière, ne manquent pas de piquant. On voit que Thistoire philosophique et l'histoire religieuse lui inspirent une certaine défiance : ce qu'il faut cultiver, c'est exclusivement l'histoire des faits. L'empereur semble avoir compris que la tradition du Collège de France s'opposait d'une façon absolue à ce que les élèves fussent enrégimentés, car il n'est pas question, dans le projet, d'une réglementation particulière de l'École spéciale d'histoire et de géographie. En somme, dans sa pensée, ces deux branches de connaissances devaient être cultivées dans un vaste établissement, tel que la France, avec son système suranné d'écoles multiples, n'en possède pas encore à l'heure actuelle : quelque chose qui eût été l'École des chartes et la Faculté des lettres réunies. L'une et l'autre de ces deux institutions peuvent en effet revendiquer leurs véritables origines dans le projet impérial, qui, bien que n'ayant pas abouti, n'en demeure pas moins comme une preuve de bonne volonté que l'historien de l'enseignement a le devoir d'enregistrer. II est seulement curieux de constater, une fois de plus, l'avortement d'un grand projet relatif au Collège de France : les promesses de Napoléon n'ont pas plus servi à l'institution que celles de François 1" et de Henri IV, ce qui n'a pas empêché le Collège de France de poursuivre ses destinées avec tant d'éclat, au cours du xix^ siècle.

Les observations si explicites envoyées de Finkcnstein au ministre eurent pour résultat immédiat de provoquer la rédaction d'un nouveau projet, rigoureusement conforme aux intentions impériales et conçu dans un esprit infiniment plus large que le précédent. Il ne s'agissait plus d'une simple transformation de l'enseignement de la littérature française au Collège de France. L'institution de trois nouvelles chaires appa-

raissait maintenant comme une combinaison mesquine et insuffisante. Une vaste institution presque autonome, organise'e sur un plan méthodique, unique pour toute l'étendue de l'empire, pouvait seule réaliser dignement les vues exprimées par l'hôte de Finckenstein \ Nous avons pu retrouver le plan élaboré à cette occasion par Champagny^ Comme il n'a été jusqu'à présent signalé par personne, nous croyons utile de le reproduire intégralement. Avec une division fort intéressante des enseignements, on y trouve, sur la manière dont chaque cours devait être compris, des considérations qui montrent que l'esquisse présentée par l'empereur avait été remaniée avec beaucoup d'intelligence. L'enseignement de la géographie recevait, en particulier, un développement que cette science a depuis vainement cherché à obtenir et qu'elle ose seulement, de nos jours,

1. Rappelons à ce propos qu'il avait déjà été question, en l'an VIII, de rattacher au Collège de France, en y créant plusieurs chaires nouvelles, une sorte d'école spéciale pour les sciences morales et politiques (DuRUY, instruction publique et la Révolution, p. 408). De mêuie, il y a lieu de signaler, à un autre point de vue, les divers projets élaborés de l'an IV à l'an X, dans lesquels on réclamait comme nécessaire tantôt la création d'une école de géographes (Arch. nat., F ^'' , 1065. Rapport et projet de résolution présentés par Dautjemesnil. Imp. nat., vendém. an VIII), tantôt celle d'une école spéciale d'économie politique éclairée par la géographie et par l'histoire {Rapport de Fourcroy touchant le projet de loi sur ^organisation de l'instruction publique. Imp. de la Rép., 24 nivôse an X. Vues p>-ésentées... par le ci'oijen Bergter du Puy-de-Dômp, etc.). 11 est juste d'observer que l'école de géographie, dont les projets parlent à diverses reprises, était surtout destinée à former des arpenteurs et des géomètres. Ajoutons enfin que, pour ce qui concerne l'enseignement historique, il avait été soumis au Comité d'instruction publique de la Convention un projet du citoyen Maugard, tendant à fonder à la Bibliothèque nationale une sorte d'enseignement historique et diplomatique {Bibl. de VÉc. des chartes, 1891, S'^ livraison. Communication de M. Servois).

2. Il existe aux Archives nationales dans le carton F i^, 1109, au miheu des documents intéressant le Collège de France pendant la Révolution. Le projet, comme on le verra plus loin, subit, après sa présentation à l'empereur, un certain nombre de modifications. Les articles qui ont été ainsi modifiés figurent dans notre texte sur deux colonnes : celle de droite est la rédaction définitive. Les numéros «ntre crochets sont ceux qu'avaient reçus les différents articles dans le projet primitif.

réclamer avec insistance. Une chaire était consacrée à la géographie continentale de l'Europe et des autres parties du monde, une dernière, la plus utile et la plus heureuse peut-être de ces créations, à la géographie commerciale et statistique. L'histoire, comme il est juste, était encore plus largement partagée.

d807 PROJET DE DÉCRET

Art. l«^

Il sera ajouté au Collège de France une École spéciale de géographie et d'histoire.

Art. 2.

Les chaires de géographie seront au nombre de quatre, savoir ; 1» Une chaire de géographie maritime;

2° Deux chaires de géographie continentale, l'une d'Europe, l'autre des autres parties du monde ; 3° Une chaire de géographie commerciale et statistique.

Art. 3.

Le professeur de géographie Le professeur de géographie

maritime développera l'analyse maritime développera l'analyse

des tentatives et découvertes des découvertes et tentatives de

faites successivement par les découvertes faites jusqu'à ce

navigateurs, et l'état actuel des jour, et l'état actuel des con-

ronnaissances sur la situation naissances géographiques qui

des côtes, des isles, la direction peuvent intéresser les naviga-

des courants, etc., dans les teurs , la direction des cou -

diverses mers du monde. rants, etc., dans les diverses mers du monde.

Art. 4.

Les deux professeurs de géographie continentale décriront la situation physique des divers pays, leurs limites respectives, leurs climats, la direction des rivières et des fleuves, le gisement des montagnes, la situation des villes, le premier, dans les contrées de l'Europe, le second dans l'Asie, l'Afrique .et l'Amérique.

Art. 0.

Le professeur de géographie commerciale et statistique fera connaître la population de chacune des contrées et le caractère physique et moral de ses habitants, les productions naturelles du sol, l'industrie, le commerce de chaque État, ses principaux établissements, et les relations que les échanges ont établies entre les États divers.

Art. 6.

Ily aura dix chaires d'histoire, savoir :

Une chaire d'histoire littéraire et de critique, une chaire d'histoire militaire, une chaire d'histoire religieuse, une chaire d'histoire de législation, une chaire d'histoire ancienne, une chaire d'histoire du moyen âge, une chaire d'histoire de France, une chaire d'histoire moderne septentrionale, une chaire d'histoire moderne méridionale, une chaire de biographie*.

- Art. '

Il y aura dix chaires d'histoire, savoir :

Une chaire d'histoire ancienne y compris celle des Grecs, une chaire d'histoire romaine, une chaire d'histoire du moyen âge, une chaire d'histoire moderne, une chaire d'histoire de France, une chaire d'histoire militaire, une chaire d'histoire de la législation, une chaire d'histoire littéraire, une chaire d'histoire ecclésiastique, une chaire de biographie.

' [il].

Le professeur d'histoire an- Le professeur d'histoire ancienne enseignera l'histoire des cienne y compris celle des Grecs Assyriens, des Perses, des Grecs, enseignera l'histoire des Assydes Romains et des autres na- riens, des Perses, des Grecs et tions de l'antiquité, jusqu'à la des autres nations de l'antiréunion de l'empire romain [et quité, jusqu'à leur réunion à au règne de Constantin, il dis- l'Empire romain, cutera les différentes hypothèses établies sur l'origine et l'émigration des peuples] ^.

1. On trouve en marge plusieurs corrections qui ont été ensuite supprimées, touchant les divisions à donner aux cours d'histoire ancienne et d'histoire du moyen âge. Ce sont : fhistoire gtntrale et des fïdts; l'histoire militaire ; celle de la législation des peuples anciens et de leur religion.

2. La partie entre [ ] a été barrée et remplacée par Tarticle 8, lequel fait une place spéciale à l'histoire romaine depuis la fondation de Rome jusqu'au règne de Constantin.

Art. 8.

Le professeur d'histoire romaine enseignera l'histoire romaine depuis la fondation de Rome jusqu'au règne de Constantin.

Art. 9 [12].

Le professeur d'histoire du moyen âge embrassera l'histoire des peuples des différentes nations, depuis le règne de Constantin jusqu'à ceux de Charles-Quint et de François I^a

Art. 10 [13 bis].

Le professeur d'histoire moderne embrassera l'histoire de l'Allemagne, de la Russie et de l'Angleterre, et de leurs diverses révolutions.

Art. 11 [13].

Le professeur chargé spécialement de l'histoire de France remontera à l'époque des établissements des Francs dans les Gaules; il tracera l'histoire des dynasties successives et des divers États compris aujourd'hui dans l'empire français; il consacrera une partie de son cours à l'histoire contemporaine d'après les actes authentiques et à cet effet il lui sera permis de consulter les archives et les dépôts publics.

Art. 12 [8].

Le professeur d'histoire militaire exposera le développement et les progrès de l'art militaire et de la'tactique chez les anciens et les modernes, il s'attachera particulièrement au tableau des guerres que les Français "ont 'eu à "soutenir contre les diverses nations de rEurope,"aux méthodes suivies pour l'attaque et la défense des "places et à l'exposition des événements les plus honorables pour la valeur française.

PArt. 13 [10].

Le professeur d'histoire de la législation présentera l'analyse et le tableau des divers codes civils et criminels, les institutions politiques et du droit public successivement adoptés par les autres nations, jusqu'au code Napoléon. '

? ? Art. '14 [7].

Le professeur d'histoire littéraire et de critique s'attachera essentiellement à discuter l'authenticité des sources dont l'étude de l'histoire doit dériver, à apprécier le degré de confiance dû

aux divers témoignages, et à enseigner de bonnes méthodes pour l'étude de l'histoire.

Art. IS [8].

Le professeur d'histoire ecclésiastique religieuse développera la naissance, l'établissement et le développement des opinions morales et religieuses chez les nations anciennes et modernes : il s'attachera spécialement à l'établissement du christianisme et à l'histoire ecclésiastique.

Art. 16 [15].

Le professeur de biographie tracera l'histoire de la vie des hommes illustres dans tous les genres, et fera connaître leurs actions et leurs écrits, l'influence qu'ils ont exercée sur leur siècle; il présentera le développement de la civilisation des différents peuples, à différentes époques, et comparera entre eux les principaux traits des principales nations.

[Art. 14.]

Le professeur d'histoire mo- (N. B. — Cet article du premier derne méridionale embrassera projet manque dans le projet défil'histoire d'Espagne, d'Italie et nitif.) de la Turquie et des nations asiatiques.

Art. 17 [16].

Les professeurs composant l'École spéciale de géographie et d'histoire seront assimilés pour le mode de nomination, leur traitement, etc., à ce qui a été établi pour les autres professeurs du Collège de France, par la loi du....

Art. 18.

Les chaires ne seront complétées que dans trois ans. L'Institut présentera chaque année à notre ministre de l'intérieur une liste des écrivains dont les ouvrages auront prouvé qu'ils possèdent au plus haut degré les connaissances nécessaires pour professer avec distinction, et cette liste nous sera soumise par notre ministre de l'intérieur, qui pourra y ajouter les écrivains qu'il jugera avoir quelques titres à notre bienveillance et nous proposera la nomination des chaires qui pourront être convenablement remplies.

Art. 19 [17].

Il y aura tous les mois, au Collège de France, un exercice public littéraire.

t Cet exercice se composera :

1° De discours en vers ou en prose, faits par les hommes les plus distingués dans la littérature et qui auront pour objet ou d'établir et discuter les principes de l'éloquence, de la poésie et du goût, ou d'en faire quelques applications particulièi'es ;

2" De la lecture de quelques essais faits par des hommes débutant dans la carrière des lettres, qui aui^ont été jugés dignes d'être encouragés par l'opinion publique.

Art. 20 [18].

Notre ministre de l'intérieur désignera chaque année deux orateurs et deux poètes parmi ceux qui auront obtenu une plus grande réputation, pour présider aux exercices littéraires et ^y lire alternativement les discours en vers dont il est mentionné dans l'article précédent.

Art. 21 [19].

Les hommes de lettres débutant dans la carrière littéraire, qui seraient appelés à produire leurs essais dans cet exercice, seront désignés à notre ministre de l'intérieur par la classe de la langue et de littérature française de l'Institut de France, et les pièces destinées à y être lues seront préalablement désignées par une commission formée dans cette classe.

Art. 22.

Les hommes de lettres mentionnés dans l'article 20 prendront rang, pendant la durée de leurs fonctions, avec les professeurs du Collège de France et jouiront, pendant le même temps, d'une indemnité de 1500 francs.

Ce projet, probablement à la suite de sa présentation à Napoléon, subit quelques remaniements intéressants à enregistrer. Ces changements sont notés en marge du texte et écrits de la main même de ]\I. de Chnmpagny. Il est certain que le gouvernement ne renonça pas tout de suite à la réalisation de ce plan et

que les idées exprimées à Finckenstein continuèrent d'être en faveur pendant la période préparatoire de rorganisation de l'Université. Une allusion explicite fut laite à ce projet par Champagny dans la séance tenue le 28 janvier 1808 par le conseil d'administration du ministère de l'intérieur, sous la présidence de l'empereur. « Le ministre rappelle à Sa Majesté le projet d'étahhssement d'une École spéciale de géographie et d'histoire. M. de Fourcroy fait un rapport sur la situation actuelle du travail relatif à l'Université impériale. Il ht la dernière rédaction délibérée au conseil d'État et présente un nouveau projet réduit aux dispositions principales d'organisation. Sa Majesté invite M. de Fourcroy à s'occuper sans délai d'un travail qui offrirait en projet l'Université impériale, tout organisée, en y faisant entrer les éléments qui doivent la composer et qui sont actuellement existants. Ce travail, joint au projet d'organisation, le rendrait plus clair et mettrait mieux en état de les juger. On fournirait, à l'appui des calculs sur lesquels il serait basé, tous les états d'après lesquels ce travail aurait été dirigé. On diviserait l'Université impériale en autant d'académies qu'il y a de cours d'appel. On distinguerait les académies qui auraient deux facultés et celles qui en auraient quatre.... On joindrait à ce travail tous les calculs de finances dans lesquels on comprendrait les dépenses de l'École normale et celles de l'Université impériale et de la Faculté de théologie, conformément aux vues qui sont particulièrement exprimées par l'empereur. Sa Majesté désire que ce travail soit imprimé à la suite des deux projets de rédaction, pour être distribué au conseil d'État*. »

1. AF IV, 1239. Séance du 28 janvier 1808. Déjà deux ans auparavant, dans la séance tenue par le même conseil, le 20 février 1806 l'empereur avait demandé le rapport et le projet de décret rédigés par Fourcroy sur l'organisation du corps enseignant.

On peut toutefois inférer de cet exposé que la cause des Facultés de lettres avait gagné du terrain et que la constitution de l'Université, telle qu'elle fut déterminée parle décret du 17 mars 1808, était à peu près arrêtée dans ses grandes lignes. Ce texte fournit la dernière mention que l'on puisse signaler de l'Ecole spéciale de géographie et d'histoire. Le Collège de France continua de vivre comme par le passé. L'Université fut créée, et les cadres étroits qui la formèrent ne firent que mieux ressortir le caractère d'universalité de la fondation de François 1".

Les principales nominations à enregistrer pour cette période sont celles de Guéroult, comme professeur d'éloquence (23 novembre 1809), de Clavier, comme professeur d'histoire (9 avril 1812), de Tissot, comme professeur de poésie latine, en remplacement de l'abbé Delille. Si l'on veut avoir une idée d'un des budgets du Collège, on peut prendre comme moyenne celui de 1811, lequel s'éleva à 130000 francs. L'augmentation est sensible, on le voit, sur le budget de Tan YII, cité plus haut.

Pendant la première Restauration, aucun événement saillant ne se passa dans l'enceinte du Collège de France. Bosquillon, le professeur de grec qui avait été poursuivi au moment de la Terreur, étant mort, l'assemblée des professeurs délibéra, à diverses reprises, au sujet du titre à donner à la chaire de grec qu'il laissait vacante. L'appellation de Langue et philosophie grecques fut adoptée, et Thurot, alors professeur adjoint de philosophie grecque à la Faculté des lettres de Paris, fut présenté comme candidat à cette chaire, à la fois par le Collège et par la troisième classe de l'Institut*. Cournand, un autre vétéran, mourut peu de temps après.

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