CHAPITRE I
l'enseignemeiNt du grec et des langues orientales pendant
LE MOYEN AGE ET LA RENAISSANCE. JLSQu'aU COMMEN- CEMENT DU RÈGNE DE FRANÇOIS l" (120o-lolo).
Fondation d'un collège oriental à Paris au xiii'' siècle. — Protection accordée par les papes à cet établissement. — L'étude du grec et des langues orientales favorisée par l'Église en vue de kl propagande religieuse. — L'ordre des frères Prêcheurs et l'Orient. — Les Franciscains. — Idées émises par Roger Bacon, Raimond Lulle et Pierre Dubois au sujet de l'enseignement des langues. — Attitude de l'Université de Paris dans cette question. — Prescriptions du concile de Vienne. — Projet de Philippe de Mézières. — Le grec et les langues orientales dans l'Université aux xiv^ et xv« siècles. — La Renaissance des lettres. — Le grec à Paris. — Tiphernas. ^- Hermonyme de Sparte. — Jean Lascaris. — Aleandro. — Le grec et l'hébreu on Italie au xv siècle et au commencement du xvi« siècle. — L'enseignement des langues en Allemagne et dans les Pays-Bas durant cette même période.
L'institution des lecteurs royaux, créée par le roi François I" et devenue plus tard le Collège de France, marque dans l'histoire de l'enseignement une étape
capitale. Cette fondation a été le point de départ d'un changement radical dans les méthodes, en même temps que d'un renouvellement complet des matières enseignées. Les résultats qu'elle a produits ont été décisifs, à tous égards, pour l'avancement de la culture générale. S'il est toutefois un ordre de connaissances qui ait plus particulièrement bénéficié de la révolution pédagogique réalisée en 1530, c'est assurément l'étude des langues, systématiquement négligée et tenue en suspicion pendant toute la durée du moyen âge. Le jour où les professeurs du roi montèrent pour la première fois dans leurs chaires, le grec, l'hébreu et les autres langues orientales obtinrent du même coup le droit de cité qui leur était refusé depuis des siècles.
Ce n'est pas à dire qu'il ne se soit produit avant le règne de François 1" aucune tentative sérieuse en faveur de l'organisation et du développement de ces études, mais ces tentatives, quoique assez nombreuses, n'aboutirent à aucun résultat durable. Du reste, elles ne furent, pour la plupart, nullement désintéressées. Le but que poursuivaient les hommes relativement éclairés qui en furent les promoteurs n'avait rien de scientifique : il était exclusivement religieux. Si du xm" au xvi" siècle, plusieurs voix se tirent entendre dans la chrétienté qui réclamaient un enseignement régulier du grec et des langues orientales, ce ne fut point avec l'intention d'ouvrir à l'Occident les trésors que recelaient ces littératures. Il s'agissait uniquement de donner les moyens de travailler plus efficacement à la conversion des infidèles et des schismatiques. L'accomplissement de la parole du Christ : Ite et clocete o??i?ies gentes^ fut le seul mobile qui, à une ou deux exceptions près, inspira ces différents essais.
Nous croyons cependant utile d'en esquisser rapidement l'histoire. La transformation réalisée au moment
de la Renaissance, par rétablissement dont ce livre va raconter les destinées, ne saurait être, en effet, bien comprise que si Ton tient compte des projets et des tentatives qui ont annoncé et préparé le nouvel enseignement, durant plusieurs siècles. Nous nous en tiendrons strictement, dans cet exposé, aux faits qui se rapportent à l'histoire générale de l'enseignement des langues dans notre pays, pendant la période du moyen âge, en laissant de côté, pour ne point donner à ce tableau des dimensions exagérées, tout ce qui touche aux études entreprises par des travailleurs isolés. Il n'y aura donc pas lieu d'insister ici sur Toeuvre particulière de savants novateurs et profonds tels que Arnauld de Villeneuve, Raimond de Pegnafort, Robert Grossetête, Richard de Bury, évêque de Durham, et Nicolas de Lyre, le plus grand exégète du moyen àge\ 11 est certain qu'il existait dès le milieu du xm'' siècle un collège oriental à Paris. Cet établissement, connu plus tard sous le nom de collège de Constantinople, était situé le long de la rive gauche de la Seine, non loin de la place Maubert. II est difficile, en l'absence de documents formels, de préciser son origine exacte. Diverses hypothèses plus ou moins fondées ont été émises à ce sujet ^ . On a prétendu faire remonter ce collège jusqu'à l'époque de la quatrième croisade, en supposant qu'il aurait été constitué par un groupe de
1. On n'aura pas à traiter davantage des travaux accomplis par les rabbins dans les académies Juives de Narbonne, Béziers, Arles, Lunel et .Montpellier. Il n'y a aucun rapport appréciable entre l'enseignement de ces écoles et celui qui nous intéresse ici. Voy. sur les rabbins les notices de .MM. Renan et Neubauer dans le tome XXVII de l'Histoire littéraire de la France, commencée par des religieux bénédictins, continuée par des membres de llustitut, Paris, 17-3-3-1788. Le tonie XXXI, actuellement en préparation, renfermera de nouvelles notices sur les rabbins.
2. DvBovhw, Historia Universiialis Parisiensis, 16G5-1673, t. III, p. 10; IV, p. 36i. — Crevier, Hist. de l'Université, t. I, p. 487. — Sauval, Antiquités de Paris, t. II, 355. — Jaillot, Recherches sur la ville de Paris (Quartier Maubert), p. 9t.
jeunes Grecs envoyés par le premier empereur latin de Constantinople, mais aucun texte probant ne vient confirmer cette assertion*. Le plus ancien acte authentique qui nous soit parvenu au sujet de cet établissement est une bulle d'Innocent lY, antérieure à Tannée 1248, qui semble indiquer que ce pape en avait été le fondateur-. Nous voyons par cette pièce que le pontife avait fait envoyer à l'Université de Paris dix jeunes Orientaux, versés tant d-ms la langue arabe que dans les autres idiomes du Levant, afin qu'ils fussent instruits dans la science des Ecritures et qu'ils pussent ensuite coopérer au salut de leurs compatriotes. Le chancelier de l'église de Paris, Gautier, était chargé de pourvoir à la subsistance et à l'entretien de ces jeunes gens. Un certain nombre de corporations ecclésiastiques devaient payer dans ce but une redevance annuelle. C'est ce que nous apprennent plusieurs bulles accordant, à ce sujet, des exemptions temporaires à certaines abbayes peu prospères ^ La seule chose qu'il importe de constater, c'est que ce collège fonctionna sûrement dès le pontificat d'Innocent lY, et qu'il eut pendant un certain temps des ressources suffisantes.
Alexandre IV renouvela à diverses reprises, notamment en 1258 (22 avril), les dispositions édictées par
1. On peut affinuei' seulement que le pape Innocent III écrivit en 1205 (Dom Bouquet, Recueil des historiens des Gauhs et de la France, t. XIX, p. 474-475) aux évoques de France et à l'Université de Paris pour demander que des hommes de science éprouvée fussent envoyés en Grèce, afin de s'initier à la langue du pays et de tenter avec plus d'autorité le rapprochement des deux Églises. Peut-être, par réciprocitj, une mission grecque vint-elle s'installer, vers le même temps, dans la capitale. On en est réduit aux conjectures.
2. La bulle est datée de Lyon,^2 juin. Voy. Chartularium Universitatis Parisiensis, publ. par Denitle et Châtelain, 1889, t. 1, p. 212.
:$. Deux autres bulles d'Innocent I V prouvent que l'abbaye de Saint-Père, de Chartres, taxée à 10 livres, fut exemptée à la condition qu'elle payerait sa contribution durant trois années. Le prieur de Notre-Dame-du- Pré, de Rouen, fut chargé de faire respecter ce privilège {Chartul. Univ. Paris., t. 1, p. 213).
son prédécesseur, touchant l'entretien des dix écoliers. La teneur de ces bulles indique que chacun de ces derniers touchait annuellement une somme de dix livres. Les abbés de Marmoutier et de certains monastères des ordres de Prémontré et de Cluny, ayant refusé leur contribution, pour des raisons spécieuses, se virent condamnés par le pape à la payer régulièrement. Enfin une dernière bulle d'IIonorius IV, du 23 janvier 1286, plus explicite encore que les précédentes, régla définitivement la question, toujours pleine de difficultés, des ressources du collège, en confiant à ce sujet les pouvoirs les plus étendus au chancelier de Paris. Il y avait, à cette époque, vingt clercs orientaux à Paris '. Néanmoins cette fondation ne paraît avoir exercé aucune intluence appréciable sur le développement des études orientales.
Les seules corporations religieuses qui se soient souciées, durant les xm' et xiv' siècles, de favoriser, dans un but de propagande religieuse, la connaissance des langues, furent les ordres de Saint-Dominique et de Saint-François. Dès 1237, l'attention des chefs des frères Prêcheurs avait été appelée sur ce point. Chargés de pourvoir à la plupart des sièges épiscopaux de Grèce, d'Asie Mineure et de Syrie, cherchant d'autre part à combattre, par tous les moyens, l'islamisme en Espagne, les Dominicains se trouvèrentnaturcllement amenés à faire le plus grand cas des idiomes qui leur permettaient d'entrer en contact avec les infidèles et les schismatiques. L'un de leurs grands maîtres, Flugues de Romans, joua, à cet égard, un rôle des plus actifs. Il paraît qu'à un certain moment l'ardeur avec laquelle ses religieux s'adonnèrent à l'étude des lettres et des langues étrangères devint telle, que les pouvoirs ecclé-
1. Il y eut aussi une bulle de Grégoire X mentionm'e dans celle d'IIonorius IV (voy. Chartid. Univ. Paris., t. I, p. 32i et G38).
siastiques s'en émurent et cherchèrent à enrayer ce zèle excessif par des mesures de rigueur assez sérieuses. Le grand maître adressa alors aux frères de son ordre deux circulaires qui nous ont été conservées et dans lesquelles nous trouvons d'intéressants détails sur l'état des missions dans le Levant, notamment chez les Tartares, les Maronites, les Géorgiens et les Sarrasins *. II engage à la patience les religieux persécutés, et enjoint à tous ceux qui se proposent de se vouer aux missions et à l'étude des langues de l'en informer auparavant. En 1283, les Dominicains s'occupaient encore activement de cette question et ils ordonnaient, six ans après, que, dans leurs maisons de Catalogne, il y eût toujours une chaire d'hébreu et d'arabe. Il ne faut pas oublier que les érudits du xm" siècle, Geoffroy de Waterford, Guillaume de Meerbecke, Uenri Kosbein, qui traduisirent x\rislote, Platon etProclus, étaient trois frères Prêcheurs. Il en fut do même au xiv^ siècle-. Les seuls hellénistes de cette époque furent également des Dominicains '\ Le nombre des frères Mineurs qui s'appliquèrent, durant la môme période, à l'étude de l'hébreu et des autres langues orientales, semble avoir été relativement considérable. Ce fait s'explique surtout par la rivalité si marquée qui se manifesta entre leur ordre et celui des Prêcheurs*. Il est certain, en effet, que le désir qu'avait chacune de ces deux sociétés religieuses d'étendre et de multiplier ses missions lointaines, produisit entre elles unevéri-
1. Ch-ir/id. Univ. Paris., t. 1, p. 317. Lettres datées de Paris, du milieu de juin 1256; Thés. AneccL, t. IV, 170G. L'ordre avait une maison à Constantiuople dès 12:J2 : il en eut bientôt une seconde.
2. Hist. littdr., t. XXIV (éd. in-8», t. I, p. 101 et suiv., 425). En 1439, les frères de Dijon s'intitulent dans un acte massorii comme dépositaires de la tradition des docteurs juifs et leur secrétaire signe son nom en caractères hébreux.
3. Ibi(/., t. XXVl, p. 425-120. Les Dominicains traduisirent même des ouvrage > modernes en grec.