V—UNE EXCURSION
Maintenant, chers lecteurs, pour vous reposer un peu, nous allons nous permettre une digression et vous raconter un incident particulier à la classe de Mathématiques. Cet incident sans importance en soi, n’a d'intérêt que comme étude de mœurs collégiales et c'est à son seul titre pour trouver place 1ei.
Il était dans les habitudes des mathématiciens de profiter des jours de congé pour aller, dans des endroits favorables, prendre des mesures trigonométriques et lever des plans. Or, le premier congé de Pâques arrivé, 1l s'agissait pour eux de faire une grande campagne au sud du fleuve, pour prendre la distance entre les clochers des églises de Nt-Grégoire et de Bécancourt. Prétexte d’écoliers qui cachait l'intention d'aller manger la trempette à quelque sucrerie voisine. Je laisse la parole à l’un des excursionnistes qui rend compte ainsi de ses impressions à UN ami :
‘ C'était le 30 mars, par un de ces beaux jours du printemps où le soleil se lève en dansant comme pour nous inviter à la joie et à la promenade, en nous donnant l'assurance d’une belle journée. ”
“# Nous avions quelque peu pensé à notre excursion et devant la perspective d'un temps aussi favorable, notre détermination fut vite arrôêtée. Cependant, pour rendre notre organisation plus facile et plus prompte, et aussi pour n'avoir pas à s'embarrasser d'un bagage inutile, chacun reçut le mot d'ordre avant le déjeuner, d'avoir à mettre dans son estomac une double ration, afin de parer par là à toutes les éventualités. Au retour donc du déjeuner qui n'avait guère été plus long que de coutume, bien qu'on l’eut pris en double, nous étions tous sur pied, frais et dispos, prêts à arpenter vallons et coteaux, lacs et marais. Armés de jalons et d'instruments perfectionnés de fabrique trifluvienne ! nous descendons à la grève. À huit heures, nous étions au bord du fleuve attendant le canot de M. N. Doucet qui devait nous transporter au sud. C'était une nouveauté pour la plupart d'entre nous d'entreprendre une pareille navigation, et chacun de faire connaître et d'exagérer ses impressions. Edouard #t Crédéon éprouvaient des terreurs féminines John était plus froid, mais une crainte mal dissimulée se manifestait sur sa figure, d'ordinaire si paisible. Pour les autres, c'était une fête de pouvoir aller se bercer sur l'onde de notre beau fleuve qui, ce matin-là, était calme comme une glace.”
‘ Nos canotiers ne se firent pas longtemps attendre ; car M. Zéphirin Doucet, co-associé de M. Norbert, est un brave sentilhomme qui n'aime pas à faire souffrir son monde. Il nous installa done aussi commodément que possible dans son embarcation, et il fut convenu que les plus robustes lui viendraient en aide et manieraient l’aviron. tandis qu'Edouard et Gédéon se tiendraient tranquillement assis au fond du canot. Nous avions à peine quitté le rivage que maître Edouard déjà entièrement revenu de sa frayeur, était debout au milieu du canot, prenant plaisir à le faire balancer, embarrassant la manœuvre, et discourant selon sa coutume sans avoir pris le temps de penser. Son compagnon plus intimidé que jamais, jetait des cris de frayeur et le suppliait de s'asseoir; mais notre espiègle n’en devenait que plus hardi et plus téméraire. Vainement le brave canotier voulut intervenir pour mettre l'ordre
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dans son vaisseau. I] fit observer qu'on retardait la marche et qu'on s'exposait à des aveidents. Arrèté un instant par des observations aussi raisonnables, il s'oubliait l'instant d'après pour recommencer de plus belle, Il ne fallut rien moins que la voix impérative de notre professeur, doublée d'une colère feinte, pour clouer notre homme sur son siège pour le reste de la traversée qui s'effectua sans autre incident.”
‘“ Nous mettons pied à terre et, sans nous amuser, nous filons vers le Tac Nt-Paul, car c'était là que nous devions prendre notre base de triangulation. Les trois milles et demi qu'il y a, du débarcadère au lae, furent franchis en moins d'une heure, La route que nous avions à parcourir courant presqu'exelusivement à travers la forêt, n'avait rien d'intéressant à offrir à notre observation, rien par conséquent qui peut retarder notre marche. A neuf heures et demie, nous débouchons par un étroit sentier sur le lac, à peu près à la moitié de sa longueur.”
“ Le lac Nt-Paul a une longueur de quatre milles, sur une largeur assez uniforme d'environ un demi mille. Na rive gauche est bordée de grands arbres, pendant qu'à une petite distance de sa rive droite il y a de jolies maisonnettes échelonnées sur toute sa longueur. Cette nappe d'eau, encadrée de verdure et entourée de solitude, doit faire les délices du gibier dans la saison d'été. Mais il ne faut pas oublier que nous sommes au trente mars. Une glace solide, doublée d'une épaisse couche de neige, couvre toute sa surface, et cette neige qui à commencé à subir l’action du soleil et la gelée des nuits s’est lormée en une croûte solide où nous pouvons prendre nos ébats, et étendre indéfiniment les bases des triangles que nous avons à mesurer.”
Cependant, grâce à l'exercice un peu extraordinaire que nous venions de prendre au milieu d’un air vif et frais, nos estomacs avaient déjà accompli la double tâche que nous leur avions imposée le matin; il fallait songer à les réconforter un peu avant d'entreprendre la retraite. ”
# Vous voyez là-bas devant vous, ” nous dit M. Richard,
Lib
mn 174 —
“une maison à la toiture antique, également éloignée de deux autres maisons à l'apparence plus moderne, c'est là que demeure mon vieux pére et nous sommes trop près de chez nous pour songer à aller diner ailleurs. Un tout petit mille nous sépare de ma famille, Ce sera l'affaire d'un quart d'heure pour nous y rendre, et je puis vous donner l'assurance que si nous n'y sommes pas royalement reçus, nous y serons certainement les bienvenus.”
“Qui fut dit fut fait, et il était à peine onze heures sonnant que nous frappions à la porte de M. Noël Richard. Hélas! l'arrivée fut bien pénible pour notre cher professeur ! au ou de trouver à la maison paternelle Ja joie et le bonheur comme il l'espérait, il y trouva son frère eloué sur un lit de douleurs souffrant horriblement d'une inflammation des intestins. Ce fut méme le Docteur Arcand qui vint ouvrir.”
* Dans une telle circonstance, si la visite de notre professeur chez son frère était providentielle et très-opportune, la notre assurément n'était guère de convenance, Nous étions done à faire nos excuses et à exprimer notre volonté de partir immédiatement, quand le malade oubliant un instant son mal voulut nous faire lui-même les honneurs de sa maison et nous égayer par de joyeux propos. Ni je ne me trompe, M Onésime Richard est d'un caractère bien différent de celui de notre professeur, et s'il n'eut été aussi souffrant, je suis sur qu'il nous aurait fait passer d'agréables moments.”
‘* Après quelques mots échangés avec son père et sa bellesœur, notre maître nous annonça que nous allions nous rendre chez son beau-frère, M. Achille Bergeron, qui demeurait à quelques arpents. Là, dit-il, il n'y aura pas de malade que nous eraindrons de fatiguer, et de plus, nous aurons la bonne fortune de trouver de Ja frempelle à la sucrerie.?
“ Cette nouvelle fut accueillie avec d'autant plus de plaisir qu'elle nous tirait fort heureusement d’une mortelle impasse, et laissait entrevoir à nos estomacs vides un bon diner à la cabane. Vous dire avec quelle cordialité et quelle politesse nous avons été reçus chez M. Bergeron est inutile. Seulement
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