VI-—LES DERNIERS MOIS
Autant le mois de mars avait été riche en faits divers, dignes d’être enrégistrés dans les annales du Collège, autant es mois suivants sont pauvres sous se rapport. C’est la constante monotonie de la règle ramenant chaque jour les mêmes exercices, dans le même ordre et à la même heure. Une seule distraction est donnée aux élèves dans tout le cours du mois d'avril. Le treize, jour de congé, du haut de la terrasse du Platon, ils jouissent du spectacle toujours grandiose de la débâcle. Commencée d'hier, elle est aujourd’hui dans son plus fort. De grandes banquises s’avancent majestueusement, couvrant toute la surface du fleuve. Elles viennent se heurter contre les quais et paraissent en mème temps toucher le rivage au sud. Nulle puissance capable d'arrêter ces masses énormes qu'entraine le courant. Telle, il me semble, doit être la marche irrésistible d’une grande armée. Ces troupes innombrables de soldats qui s’avancent sur un territoire ennemi, renversant tous les obstacles et entraînant tout dans leur marche triomphale, ont ici une image frappante. Ces quartiers de glace qui s’attachent à tous les obstacles qu'ils rencontrent, ce sont les morts, les blessés, les prisonniers, toutes les pertes
enfin qu'éprouve une armée dans ses plus beaux triomphes. L L2
Ïl y a aura aussi des traînards qui ne rejoindront le gros de la troupe qu'une journé?, deux jours plus tard, et c'est ainsi que notre beau fleuve, qui est le chemin battu de la grande armée de toutes les glaces de nos rivières, ne sera entièrement libre que dans trois ou quatre jours.
Le onze mai, les élèves virent avec grande satisfaction s'élever, au côté sud-ouest d2 leur cour de ré:réation, les parties de plus essentielles d’un gymnase ; une échelle horizontale, une barre verticale, un double trapèze mobile et des anneaux suspendus. Ni peu considérable que fut ce gymnase, il apportait une amélioration fort importante aux récréations des élèves, et eu égard au nombre de ces derniers, il répondait suffisamment aux besoins de la communauté, puisque cinq ou six élèves au moins pouvaient y prendre simultanément leurs ébats.
Les jeux de la gymnastique sont tout à la fois un amusement agréable et un excellent exercice, propre à fortifier le physique du jeune écolier. En suivant un système gradué d'évolutions, les forces musculaires se développent progressivement et elles peuvent ainsi toujours faire contrepoids aux fatigues de l'étude. Désormais nous verrons les élèves trifluviens jouir d'une excellente santé; mais aussi le gymnase sera toujours en honneur parmi eux.
Le congé du 17 mai, passé loin du Collège, fut la représentation fidèle de nos magnifiques campagnes au sucre, avec cette différence, toutefois, que le temps de la fire et de la trenpelle étant passé, il fallut modifier quelque peu le programme de la journée, et surtout le menu de nos repas, de manière à réduire le nombre de nos mets sucrés. Mais en revanche, le lieu choisi pour y passer le congé était un endroit charmant, sur la rive gauche du St-Maurice, un peu plus haut que Île noulin de M. Ogden. Ce lieu solitaire et pittoresque avait une douceur champêtre qui reposait l'intelligence tout en parlant à l'imagination. Les boutons bourgeonnant sur les arbres, répandaient un parfum qui embaumait l'air. Les oiseaux voltigeant sur les bruyéres fredonnaient leurs chan-
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sons, et invitaient les élèves à sauter et à se réjouir avec eux. Jamais jour de congé ne fut mieux employé! Jamais piqueuique ne fut plus agréable! M. Panneton s'y rendit lui-même avec tous les professeurs, et il put se féliciter d'avoir atteint parfaitement le but qu'il s'était proposé, en autorisant cette grande promenade ; à savoir, d'opérer une diversion complète chez les élèves et d: l2s faire bien reposer des fatigues de l'étude, C'était la pensé: qui avait présidé aux grandes excursions des anné?s pré‘édentes et qui avait encore déterminé celle-ci.
En effet, en tout ordre de chose, l’uniformité devient insipide et fatiguante, et, si c'est là une vérité d'expérience pour toutes sortes de personnes, elle est particulièrement exacte quand il s'agit des enfants. Ainsi le professeur qui a le talent de varier le travail de ses élèves, de piquer, de temps à autre, leur curiosité par quelqu'étude intéressante quoiqu'étrangère à sa classe, ce professeur-là, aura trouvé le secret de faire exécuter, sur les matières souvent fort arides de la classe, une plus grande somme d'ouvrage et il obtiendra un résultat final supérieur à celui qu'il aurait pu attendre, sans ces diuressions ménagées avec intelligence dans le travail journalier. Le même phénomène s'observe même à l'égard des récréations. Quand la monotonie s’est introduite dans les amusements. elle produit le dégoût et l’apathie, et par suite les jours de congé passent sans reposer les intelligences. Voilà pourquoi M. le directeur se plait à amener, de temps en temps, l'extra et l’imprévu dans les récréations des élèves. Tantôt ce sera un magicien qui viendra faire ses tours de passe-passe devant la communauté; tantôt ce sera un acrobate qui sera admis à jouer sur la corde ; une autre fois ce seront des exhibitions fantasmagoriques à la lanterne magique, ete., etc. ; enfin, tout ce qui peut intéresser les élèves, en les reposant, il ne manque jamais l’occasion de le leur procurer.
Le 23 mai, la compagnie reçoit la visite du colonel de Nalaberry et soutient dignement la réputation qu'elle s'était faite, lors de la visite du major Smith. Le lendemain, c'est la fête de la Reine. A l'heure d'ordonnance, notre compagnie va
tirer solennellement le salut royal. Dans la soirée, la conmmunauté assiste au feu d'artifice lancé du haut de la terrasse dv Platon.
Le 29 nai, nouvelle parade publique de nos soldats ; mais, cette fois, s'ils sortent en grande livrée, c’est pour faire escorte au Dieu des armées qui passe triomphalement par les rues de la ville, pour y recevoir les hommages de ses enfants. Ceux-ci, comme autrefois les Juifs de Jérusalem, chantent avec amour et allégresse: * Æosinna Filio David”! Cette procession du |! je: Très-Naint Sacrement fut vraiment magnifique, et par le nom-
| bre des so‘iétés qui v prirent part, et par l’ornementation des | rues, et par la richesse des reposoirs, et par la foule des fidèles | | qui formaient le cortège. Une seule chose fit ombre dans ce
grand tableau, ce fut la musique de fanfare, par un corps de musiciens formé de quelques jeunes gens de Ia ville. Cos
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jeunes gens ne manquaient pas de bonne volonté n1 d'une certaine habilité; mais ils n'étaient pas suflisamment préparés | pour jouer des morceaux d'harinonie et firent fiasco complet.
De la procession de la Fête-Dieu à celle de la Nt-Joan- Baptiste, il s'écoula à peu près un mois. Les musiciens furent plus heureux à cette dernière ; soit que leur éthec précédent eût stimulé leur amour-propre et leur zèle, soit plutot qu'une musique légère fût plus à leur porté: qu’une musique religieuse et grave.
Au Collège, la St-Jean-Baptiste fut, comme à l'ordinaire, chômée par une grande séance académique, présidée par des professeurs et remplie par des discours du plus pur patriotisme. Le discours du président, M. l'abbé Fréchette, professeur de Seconde, sur le sujet suivant: “ La religion catholique nécessaire à tous les peuples, est plus particulièrement la base de la nalionalité canadienne-française,” fut un morceau vraiment remarquable de conception et de diction. Après M. Fréchette, M. l'abbé Ls Côté, professeur de Méthode et vice-président honoraire de cette séance ne fut pas moins heureux dans sa brilf} | lante allocution sur ‘ La culture des arts et des sciences. ” Puis les élèves, Gédéon Brunel, Joseph Bureau et F. X. Gauthier
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vinrent, tour à tour, célébrer les gloires de la Patrie et apporter au concert de louanges à son honneur, leurs accents les plus harmonieux. La séance fut close par une improvisation de M. Panneton qui félicita l'académie de ses tra vaux, et en particulier, des efforts qu’elle faisait pour chômer avec éclat la fête nationale.