III. Le Platon
•Te n\ii pas la prétention de faire l'histoire du Platon ; car ve serait vouloir faire l'histoire de la ville des Trois-Pivières elle-même. Je me borne à en donner ici, avec le plus grand soin, une description détaillée et exacte» Ce qui m'engag-e à en agir ainsi, c'est c[u'au temps où j'écris ces pages, j'ai la douleur de constater que l'enlèvement du Platon, de ce monument à jamais impérissable de l'histoire de notre cité, est un travail commencé déjà depuis dix ans. Et, bien qu'il ait été poursuivi d'une manière presque insensible, on a été si persévérant dans cet acte de vandalisme et de barbarie cjue déjà on ne reconnait plus le magnifique Platon d'autrefois. La rampe qui venait mourir au bord de la rue Notre-Dame a été reculée à plus de quatre-vingts pieds, (b)
Sans m'arrêter davantage à des ïegrets inutiles, je reviens au sujet et puisque nous avons achevé la visite de la maison, faisons maintenant une promenade autour du Platon.
C'est une petite colline située au centre de la ville des
(a) Durant les années 1880-81-82, le gouvernement d'Ottawa fit réparera neuf les vieilles casernes, et diviser l'intérieur à l'eflfet d'y placer les bureaux publics de la Douane, du Revenu Intérieur, des Travaux Publics, etc. On a grand'peine à reconnaître l'antique monument sous la toilette nouvelle qu'on lui a fait subir. Il a pris une •apparence toute moderne, et il n'y a guère que les lignes extérieures qui aient été conservées. Le toit a été entièrement refait ii neuf, ainsi que les ouvertures, et ces dernières ont reçu une disposition nouvelle, en harmonie avec les exigences des bureaux qu'on y voulait installer, en sorte que, pour ce qui est de l'intérieur, il est inutile d'y •chercher le moindre vestige des vieilles lignes.
(b) En 1882, à l'époque où les travaux de réfmrations aux vieilles casernes furent terminés, on conçut l'idée de convertir le Platon en un jardin public et d'en faire un lieu d'agrément et de promenade. Mais, c'est alors que l'on comprit la faute commise dans la tentative de l'enlever et de l'^imencr au niveau de la rue Notre-Dame ; et, comme pour tenter de faire oublier cette faute désormais irréparable, on s'est eft'orcé d'embellir la partie restante. D'abord, les vieux bâtiments et les hangars qui occupaient le terrain de la Fabrique et le côté nord-est du Platon furent enlevés et la rue voisine fut considérablement élargie. Une jolie clôture à claire-voie remplaça celle que la Corporation du Collège avait autrefois fait construire. La partie supérieure du Platon fut ïiivelée et garnie d'arbres disposés tantôt en Itosquets, tantôt sur des lignes plus ou ïnoins capricieuses marquant la direction des divers sentiers. Enfin, le Platon ainsi que les casernes prit un air de jeimesse, et les beautés dont on l'orna firejit regretter davantage la jmrtie enlevée.
Trois-Rivières et sur le bord du fleuve St-Laurent. D'après la tradition, c'est à cet endroit même que M. de Laviolette arbora, pour la première fois, F étendard de la France. C'est sur cette éminence qu'il éleva le premier fort ou la première habitation qui fut le berceau des Trois-Eivières.
Autrefois le Platon s'avançait dans le lit du fleuve de plusieurs centaines de pieds, mais les courants, en entraînant avec eux les sables du rivage, l'avaient miné insensiblement et l'avaient amené sur l'alignement des deux plateaux voisins. Jusqu'au beau milieu de ce siècle, la vague est venue battre librement le pied même de cette éminence et laissait à peine un étroit sentier, le long de la palissade de pieux qui entourait le Platon sur trois de ses faces, notamment du côté du fleuve.
Ce sentier que fréquentaient seulement quelques rares piétons, a fait place à une montée magnifique bâtie solidement sur deux murs de pierre. Cette montée et l'avenue qui la joint a pris le nom de " Boulevard Turcotte. " (a) Elle rallie par le prolongement de la rue du fleuve^ la basse- ville à la hauteville. Les voitures et les piétons y circulent librement.
Dans la belle saison, c'est le lieu de promenade le plus fréquenté et à bon droilf ; car, outre qu'on y vient respirer le grand air du fleuve, la vue embrasse le magnifique panorama de toute la côte Sud sur une étendue de plus de six lieues. Les bateaux à vapeur et les voiliers qui sillonnent le fleuve, viennent passer à quelque cent pieds du rivage.
Tout le long de la montée du "Boulevard" et comme pour le j)rotéger contre les courants, M. Turcotte a aussi fait construire un beau quai, de près de trois cents pieds de long, auquel viennent aborder les riches vapeurs de la Compagnie Richelieu. Dans la pensée du constructeur, ce quai devait être le terminus de l'embranchement du chemin de fer d'Ar-
(a) Le Boulevard Turcotte, ainsi (jue son nom l'indique, a été constniit par les soins de l'Hon. .J. E. Turcotte fini voulait sincèrement le progrès de la ville des Troin- Rivières et qui y travaillait avec toute lénergie de sa volonté et l'influence de son crédit.
ihabaska, dû à riniliative et à l'action de M. Turcotte ; mais la coiïipag'iiie du Grand-Tronc, en devenant maîtresse de cet embranchement, en fixa le terminus à Doucet's Landing, aujourd'hui Ste-Ang-èle de Laval.
Aujourd'hui, la côte proprement dite du Platon se trouve à près de cent pieds de la rive du fleuve. Tout au pied, et comme pour former la cour des hangars qui sont sous le boulevard, est un mur de revêtement muni de contreforts pour préserver l'ébouloment de la côte. Dans les grandes digues, l'eau vient encore battre contre ce mur. En 1865. l'eau ayant atteint une hauteur démesurée, pénétra même à l'intérieur du mur, bien que la terrasse y fut au moins cinq pieds plus haut que la cour du boulevard.
De ce côté, le Platon est inaccessible. Il a une longueur de 180 pieds et une hauteur d'environ 50 pieds au dessus du niveau du fleuve dans les basses eaux. La côte est très raide (a) et son sommet est tracé par une ligne sensiblement parallèle au fleuve ; mais l'angle sud va en s'abaissant de huit ou dix pieds jusqu'au mur de revêtement qui court tout le long du côté sud-ouest, lec|uel a une longueur de quatre cent soixante et dix-huit pieds, mesure officielle (b). Ce mur formant la ligne des emplacements de la rue du Platon est garni d'écuries, de hangars, de dépendances dont plusieurs tombent en ruine et dont l'ensemble offre le coup d'œil le plus maussade. La hauteur du Platon, assez uniforme de ce côté, est d'environ vingt pieds, le niveau du terrain correspond donc à cet endroit assez sensiblement au troisième étage des maisons voisines.
L'angle ouest s'abaisse par une pente irrégulière et très raide juscj^u'au niveau de la rue Notre-Dame c^ui longe le Platon du sud-ouest au nord-est en suivant une pente douce qui s'élève jusqu'auprès de l'église paroissiale ; en sorte c[ue
(a) On a tu, durant certains hivers, les élèves avoir le goût de la glissade assez développé, pour trouver mo)'en de pratiquer une glissoire assez passable dans le flanc de cette côte, mais gare à ceux qui s'écartaient de la voie, ils allaient inévitablement se heurter contre le mur, au risque de s'y casser la tête et d'y briser leur traîneau.
(b) Voir planche D. plan du Platon.
Fangle uord du Platon u'a guère plus de onze pieds au-dessns du niveau de la rue et du terrain de la Fabrique. Ce côté du Platon a une longueur de deux cent cinquante-neuf pieds, (Voir planche D.)
Le côté nord-est est très-in'ég'ulier. Partant d'abord de la rue Notre-Dame par un angle sensiblement droit, il parcourt ainsi environ deux cents pieds ; puis il tourne vers le nord-est, d'une quarantaine de pieds environ. Croisant de nouveau à angle droit, il reprend ga course vers le sud-est par une ligne irrégulière, s'inclinant davantage vers le sud. La longueur de ce côté du Platon est d'environ cinq cent cinquante pieds. Sa hauteur au-dessus du niveau de la rue qui est de onze pieds à l'angle nord, n'est plus que d'environ huit ou neuf pieds à Tangle est.
La superficie du Platon, d'après les mesures officielles, est de deux arpents et deux tiers. Le plateau supérieur présente un niveau presqu'uniforme dans toutes ses parties. Seulement, on remarque encore, sur les côtés nord-ouest et nordest, un reste d'anciennes fortifications qui consistaient en terrasses de plusieurs pieds de haut sur environ quatre ou cinq de large. A l'époque où le Collèg'e a été fondé, ces terrasses étaient encore, en plusieurs endroits, assez hautes pour faire de véritables bancs de gazon où les élèves aimaient à s'asseoir.
La partie du Platon qui fut affectée aux élèves comme cour de récréation renfermait tout l'espace compris au sudouest et au nord-ouest de l'édifice. Celui-ci se trouvant à une cinquantaine de pieds de la rue, laissait en arrière un espace libre de près de cent cinquante pieds, tandis qu'au nord-ouest, la cour embrassait toute la largeur du Platon.
Du côté du fleuve,, bien que le point d e vue y fut plu;-' magnifique, l'horizon plus étendue, la position plus agréable et plus salubre, l'espace s'y trouvait trop étroit pour y placer la cour de récréation ; cette partie du Platon comprise entre la côte et la maison ne dépassant pas quatre-vingt-dix pieds. Cependant les élèves avaient la permission d'y venir de temps eu temps, spécialement chaque fois qu'il se passait sur le
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fleuve quelque chose d'intéressant ; v. g. la débâcle, l'arrivée des premiers vapeurs, etc., etc. Chaque fois aussi qu'un vapeur transatlantique s'adonnait à passer pendant la récréation, c'était une coutume traditionnelle d'aller le saluer au passage.- (a)
Pour l'usage du département de la cuisine et aussi pour l'utilité générale de la communauté, les directeurs divisèrent en trois, cette partie du Platon faisant face au fleuve. Le long de la rue, en arrière de la buanderie, sur une largeur d'une quarantaine de pieds, ils firent un petit jardin potager qui s'étendait jusqu'à quelques 23ieds de la côte.
A l'angle opposé, adossée aux dépendances des maisons de la rue du Platon, ils bâtirent une petite étable et une porcherie et entourèrent le tout d'une basse-cour pouvant avoir à peu près les mêmes dimensions que le jardin.
L'espace mitoyen fut laissé libre pour mettre le bois de chauffage en hiver, et servir de lieu de récréation pour les ecclésiastiques en été.
Au milieu de cet espace, à quelques pieds du versant du Platon, les autorités trifluviennes avaient placé sur une estrade, un canon russe, gros calibre, pris à la guerre de Sébastopol et présent de la mère-patrie à la ville des Trois-Rivières. Ce canon, monument de la bravoure et de la gloire des armées franco-anglaises, ne rappelait pas seulement une grande victoire : placé là, sur le Platon, dans un endroit dominant le fleuve, les quais et le boulevard, il rappelait encore que c'était là autrefois la forteresse des Trois-Rivières.
Sans doute, comme dernier vestige des vieilles traditiouf^ du passé, chaque fois qu'à l'occasion d'une fête patriotique comme celle de la Reine, de la St. Jean-Baptiste, etc., on vou-
(a) Quand le mot de consigne : steamsbip ! steamship ! ! ! se faisait entendre aii milieu des éliats de la récréation ; en un clin d'œil, en deux minutes, tous les jeux cessaient et chacun de courir de son mieux pour arriver le premier au bord du Platon.
Puis commençait une discussion générale sur le nom à peine entrevu du vaisseau, sur ses proportions, le nombre de personnes qui couvraient ses ponts, etc., etc. Les uns disaient oui ; les auti-es non, jusqu'à ce que la cloche vint les mettre d'accord, en leS envoyant tous à l'étude faire leur préparation pour la classe.
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iait mêler la voix du canou, au concert de l'allégresse générale, c'était encore à cette môme place c[u'on venait le tirer, (a)
Cette place du "Canon" n'a pas laissé parmi les ecclésiastiques et les élèves, moins de souvenirs c[ue la maison elle-même. Aller au " Canon " était devenu la distraction favorite de tous les hôtes des casernes. Là, on se sentait plus à l'aise, on respirait à pleins poumons, l'air frais et embaumé du grand fleuve. Là, la nature avait des beautés et renouvelait des scènes c[ui flattaient tous les goûts.
C'était là que le professeur fatigué de l'étude et des travaux de la classe allait goûter un repos calme et rénovateur.
C'était là que le philosophe venait méditer sur l'inconstance et la rapidité de la vie, en suivant ^fie l'œil, le flot qui. tantôt calme, tantôt agité, s'empresse toujours vers la mer.
C'était là que le poète venait rêver, recevoir ses inspirations et composer ses plus belles stances. Enfin, c'est là que nos musiciens donnèrent au public leurs première essais^ et qu'ensuite, bien souvent dans les belles soirées du printemps, ils répétèrent leurs sérénades et envoyèrent ' aux échos du ileuve-roi pour être reproduites jusque sur l'autre rive, les l)rillantes notes de leurs joyeuses fanfares.
(a) Ce ne fut jamais le canon de Sébastopol qu'on lit parler dans ce» occa.sions, il «wt lesté eucloué, c'était un de ces petits canons de cami)agne.