LES EVENEMENTS DE LA PREMIERE ANNEE
ï. Les premières semaines.
Les divers rouages de radministration collégiale une fois "mis en marche, chaque professeur dut s'efforcer de donner un peu d'entrain à sa classe et travailler à l'établir dans un niveau convenable pour réaliser de fortes études. Or, on comprend qu'au début d'une première année, alors que chacune des- classes était composée d'éléments tout à fait disparates, c'est-à-dire, de sujets venant de plusieurs institutions diffé^ rentes, il y avait bien des difficultés à vaincre, bien des épreuves à tenter, avant d'arriver à connaître parfaitement le degré de culture acquis à chaque intelligence, la somme de connaissances possédées par chaque élève. Nécessairement il devait y avoir bien des endroits faibles à fortifier, comme aussi on pouvait rencontrer des aptitudes spéciales à encourager et à diriger.
Ce fut là, pour chacun des professeurs, un exercice d'industrie et de patience à recommencer tous les jours ; ce fut une tâche pénible dans l'accomplissement de laquelle ils durent être soutenus par leur piété envers Dieu, par leur zèle et leur dévouement envers leurs élèves. D'un autre côté, ce fut pour ces derniers, des efforts de courage, de bonne volonté et d'application à renouveler sans cesse. Mais enfin le résultat'
des examens du premier trimestre viendra bientôt rendre le témoigTiage que ces efforts ne sont pas restés sans succès.
Aux quatre-temps de septembre, vingt-deux et vingt-trois du mois, Mgr Cooke se rendit au Séminaire de Nicolet. pour y faire, selon sa coutume, les ordinations générales. Monsieur Théode L. de Lottinville y reçut alors les ordres sacrés du sous-diaconat et du diaconat. Le dimanche suivant, trente septembre, Monseigneur donnait aussi à la communauté trifiuvienne, le spectacle de l'ordination d'un prêtre, de M. Elle IJauth qui fut ordonné à la cathédrale.
Le 17 octobre 1860, à cinq heures et demie du matin, juste au moment où se levait la communauté, une violente secousse de tremblement de terre se lit sentir aux Trois-Rivières. Ce matin-là, les surveillants des dortoirs n'eurent aucune peine à faire lever les nonchalants et les retardataires. A l'instant même où se produisit ce phénomène toujours si redoutable, tous se précipitèrent hors de leur lit et se tinrent prêts à tout événement; mais la secousse était finie; elle n'avait duré que trois ou quatre secondes.
Le lendemain était jour de fête et congé au Collège. C'était le jour anniversaire de la consécration épiscopale* de Mgr Cooke. Naturellement la communauté devait se joindre au clergé et aux pieux fidèles, pour remercier Dieu des grâces accordées au Pasteur commun depuis sou élévation à l'épiscopat. Elle assista donc à la messe solennelle qui fut chantée à la cathédrale. Puis, le reste de la journée, elle l'employa le plus joyeusement possible.
La retraite annuelle qui se donne ordinairement dans tous les collèges, au commencement de l'année scolaire, n'eut lieu qu'à la lin d'octobre, du vingt-cinq au vingt-huit.
En etfet, durant les premières semaines, l'attention de M. le Directeur avait été entièrement absorbée par l'organisation des classes ; mais, quand il vit que tous les rouages de la vie purement intellectuelle de la communauté étaient parfaitement euiïrenés ; il songea alors à assurer leur mouvement
dans Forclro et rharmonie, on ])iO(iiiant aux élevés le précieux avantage d'une bonne retraite. 11 pria donc M. le Supérieur de la Congrégation des Jésuites à Québec, de vouloir bien lui procurer un prédicateur à celte lin. Ce fut le Rév. l'ère Connilleau qui vin( donner ces (^xercii-es, lesquels furent faits à la cathédrale, dans la chapelle St-Tliornas. Le Père Connilleau, à l'esprit fin, à la parole aisée et vive, aux gestes saccadés et tranchants, savait frapper l'imagination des enfants et fixer leur attention. Il put à la fin de ses travaux, cueillir dans le petit champ qu'il venait de cultiver, des fruits abondants et précieux.
Le mois de novembre s'écoula dans le travail et les réflexions sérieuses que font naître, même dans l'âme des enfants, la chute des feuilles, le départ des oiseaux, le deuil général de la nature. M. Panneton put alors prendre quekjues loisirs. 11 en profita pour aller à Nicolet assister à la grande fête de la " Présentation." îSon but n'était pas seulement de satisfaire sa dévotion et de rappeler ses impressions de congréganiste ; il voulait surtout montrer aux messieurs du Séminaire de Nicolet c[ue, bien qu'appelé à la tête d'une institution rivale, il leur restait attaché de cœur et continuerait à avoir avec eux les mêmes rapports fraternels.
IL— La fête de Mgr Cooke et Noël!
Le mois de décembre apportait avec lui, les cauchemars et les terribles incertitudes de l'examen du premier trimestre ; mais ces impressions désagréables avaient leur contrepoids dans la perspective de deux belles fêtes ; l'une toute religieuse, c'est la grande fête de Noël, l'autre toute collégiale, c'est la fête de Mgr Cooke qui tombe le vingt et un du mois. Pour les écoliers, ces deux fêtes ont un charme particulier, elles laissent des souvenirs et des impressions qui ne s'effacent jamais.
Mais pour fêter leur pasteur et leur père, les élèves dn Collège n'ont encore aucun des éléments nécessaires à pareille démonstration. Ils n'ont ni chœur de chant, ni corps de
musique, ni aucun de ces accessoires qui, exprimant la joie et l'allégresse, deviennent les compléments obligés de toute belle fête. C'est à peine si les plus habiles d'entre eux savent réunir ensemble quelques ];)hrases et pourtant ils ne peuvent laisser passer inaperçue la fête de S. Thomas, du patron de Mgr Cooke. Ils sentent trop rafFectiou et la paternelle sollicitude dont les entoure Sa Grandeur, ils savent trop bien apprécier les avantages dont ils bénéficient au sein de la nouvelle institution pour n'avoir pas un mot de remerciement à offrir à Monseigneur, un témoignage de respect et de filial hommage à lui présenter. Donc, la veille de la S. Thomas, vers cinq heures du soir, toute la communauté, directeur et professeurs en tête, se rendit à Tévêché où elle fut reçue au salon du premier étage.
Lorsque Monseigneur parut au milieu de ses enfants, l'un d'eux (a) s'avançant au-devant de ses confrères, présenta à Sa Grandeur, une adresse où étaient exprimés, avec candeur et naïveté, les sentiments de respect, d'amour, de reconnaissance et de dévouement de toute cette ardente jeunesse. Il terminait en s'eng'ageant à prier S. Thomas pourqu'il daignât par son intercession, obtenir de longs jours à son Illustre protégé ; puis il priait Mgr de vouloir bénir sa chère famille.
La réponse de Sa Grandeur fut toute paternelle et toute empreinte de cette bonté et de cette dignité qui lui allait si bien. Mgr renouvela ses conseils et ses avis à ses bons enfants. comme il se plaisait à les appeler et après leur avoir donné sa bénédiction, il les congédia en leur accordant un grand congé. Tel fut, à peu près, le programme de la première fête collégiale.
Mais en voici venir une autre qui apporte au ctcur de l'écolier, des joies encore plus douces, des émotions plus fortes et plus durables, c'est la belle et sainte fête de Noël. Cette fête de Noël, célébrée dans la cathédrale des Trois-lvivières, avec tout l'éclat d'une brillante parure, avec l'harmonie d'un
(a) Si mes souvenirs ne me trompent pas, ce fut Frank Tnnotte.
<'hœur artislL'mont préi)aré, uvac la pompe et la majo.st('; drs cérémonies poiitilicales, olIVe un cachet particulier de grandeur qui saisit l'âme et la tient sous le charme. En effet, cette messe chantée au milieu du silence de la nuit, cette crèche entourée de mille lumières, cette foule nombreuse et recueillie qui se presse dans l'immense église, ces milliers de communions qut font naître l'Enfant-Dieu dans le cœur de tant de pieux fidèles, les sentiments si dévots des cantiques populaires de Noël, la beauté incomparable des chants de la liturgie sacrée, l'effet saisissant du Gloria in excelsis, de ce poème sublime qui semble n'avoir été composé que pour chanter plus spécialement le mystère de cette fête : tout concourt à apporter à l'âme les émotions les plus douces, et à y laisser les impressions les plus suaves, les souvenirs les plus durables.
En assistant à ces solennités, les jeunes élèves du nouveau Collège durent se rappeler le " Thabor ", ou du moins, ils durent éprouver quelque chose de ce qu'éprouvèrent les trois apôtres sur la montagne Sainte. Dans tous les cas, eux aussi auraient eu raison de se dire : // fait bon pour nom d'être ici.
III — Examen du premier trimestre.
Immédiatement après la fête de Noël, commença l'examen du premier trimestre qui se continua sans interruption jusqu'à la veille des Rois. Les craintes et les émotions de ces épreuves toujours redoutées des élèves, étaient de nature à leur faire oublier les ennuis qu'ils éprouvent naturellement au retour des fêtes du nouvel an, et à produire une heureuse diversion dans les désirs qu'ils ont d'aller voir leurs parents en cette circonstance. Cependant, cet examen fait avec le plus grand soin, donna un résultat des plus satisfaisants. La moyenne des succès pour chaque classe fut caractérisée comme suit : en Belles-Lettres, très-bien ; en Versification, très-bien ; en Méthode, bien ; en Syntaxe, bien ; en Eléments, première division, très-bien. La seconde division des éléments examinée pro forma ne remporta qu'un succès médiocre.
Lu moyenne générale équivalait donc à la note Très-bien. c'était là un succès beancoup plus gTand c|u'ou n'eût jamais osé l'espérer, et les professeurs n'eurent qu'à se féliciter d'un résultat qui venait couronner si glorieusement leurs efforts. Naturellement, l'heureuse issue de l'examen devait exciter les courages et provoquer l'émulation ; on se remit donc à l'ouvrage avec un entrain et une ardeur nouvelle. A part quelques défaillances et quelques petites misères, la communauté continua à donner une grande satisfaction au Directeur.
lY, Une visite de M. P. n. Chauveau.
Le six février, M. Chauveau, allant de Montréal à Québec, voulut à son passage aux Trois-Eivières, visiter le nouveau Collège. Mais, comme il désirait voir la communauté sous son vrai jour, et entièrement dépouillée de ces apparences plus ou moins trompeuses qu'amènent presqu'infailliblement les réceptions officielles, il résolut de la surprendre et de se présenter ainsi à l'improviste, sans se faire annoncer. An'ivé tard dans l'après-midi, il s'informa vaguement à son hôtel de l'endroit où se trouvait le Collège, et il s'en vint frapper à la porte du Château-bleu, pensant que ce pouvait être là la résidence du directeur. Comme on l'a déjà vu, ce bâtiment servait de classe, et les ecclésiastiques en avaient aussi fait leur salle de récréation et d'étude. M. Rheault se trouvait là par hasard quand on vint frapper, et il ne fut pas peu surpris de voir entrer, à cinq heures et demie du soir, un voyageur inconnu, portant un paletot de fourrure et demandant à voir le directeur du Collège.
Malheureusement M. Panneton se trouvait absent de la maison dans ce moment-là, et M. Rheault avait à peine fait conuiiître cette regrettable circonstance à son étrange visiteur, que celui-ci déclinant son nom, se fit connaître pour le Surintendant de l'Instruction Publique, M. P. 0. Chauveau. Les premiers inouvemenis de surprise qu'avait d'abord éprouvés M. Rheault, firent place alors à un embarras assez sérieux. 11 s'agissait pour lui de faire les honneurs de la réception à un
personnage officiel, et il n'était rien moins que préparé à pareille démonstration. Cependant il s'exécuta de bonne grâce ; il exprima à son honorable visiteur combien il était regrettable que M. le Directeur fût absent ; il s'excusa de se voir obligé de le recevoir dans une pauvre classe. Il donna ensuite à M. Chauveau tout les détails d'information que celui-ci désirait recueillir sur la nouvelle institution ; p,uis, il lui proposa de voir les élèves qui se trouvaient alors à l'étude.
La visite d'un étranger à la salle d'étude pendant que les élèves Y étudiaient, était chose assez ordinaire. Il ne se passait guère de semaine, sans que qu^lqu'importun ne vint ouvrir la porte, demander quelqu'information ou appeler quelqu'élève.
Monsieur Kichard qui se trouvait alors à l'étude comme' surveillant, voyant la porte s'ouvrir toute grande, crut d'abord à la répétition de quelqu'une de ces scènes plus ou moins comiques qui se passaient assez souvent. Cependant, il ne tarda pas à remarquer que son personnage se présentait avec 'beaucoup d'aisance et de bonne grâce, et il allait le prier poliment de se retirer, quand il aperçut M. Rheault qui suivait et c|ui évidemment conduisait lui-même le visiteur. Alors, descendant de la tribune, il vint au-devant de monsieur Chauveau qui lui fut présenté par M. Itheault.
M. le Surintendant adressa quelques paroles aux élèves et surtout il les encouragea à bien s'appliquer et à bien étudier. Il termina en leur disant : "Pour vous montrer combien je désire que vous employiez bien votre temps, je ne vous dérangerai pas davantage dans votre étude. Je vous souhaite courage,-persévérance et succès. " Quittant aussitôt la salle d'étude, il salua M. Rheault qui le remercia, au nom de M. le Directeur, de sa bonne et très-honorable visite ; et il regagna aussitôt son hôtel.
Telle fut la première visite du Surintendant de l'Instruction Publique au Collège des Trois-Rivières. N'ayant eu aucun caractère officiel et ayant été dépouillée de tout l'appareil qui se déploie en pareille circonstance, cette visite n'a laissé que
peu d'impression sur l'esprit des élèves. Elle est restée seulement comme un des petits incidents de la première année.
Y. Fondation de l'académie.
M. Panneton désirant donner aux études, leur dernier complément, en en faisant voir aux élèves le côté utile et pratique, résolut de fonder une société littéraire, à l'instar de celles qui existent dans la plupart des grands collèges. Ces sociétés ont pour but l'étude des questions historiques, l'exercice de la composition, la critique littéraire, la déclamation oratoire. Elles sont excellentes en soi et excessivement fécondes en bons résultats.
Bien que le nombre des élèves avancés en classe fut encore très-restreint, M. Panneton voyait cependant parmi ceux de Seconde et de Troisième, les éléments suffisants pour commencer une semblable société, et surtout, il les jugeait capables d'en tirer un bon parti.
En conséquence, le six mars, jour de congé, il réunit à la salle d'étude les élèves de Seconde, de Troisième, de Méthode, et de Syntaxe ; et, après leur avoir fait connaître la nature d'une société littéraire telle qu'il la voulait fonder, et les avantages qu'en peuvent retirer les élèves de bonne volonté, il engagea ceux qui, après leurs devoirs de classe faits, avaient du temps pour étudier l'histoire ou préparer quelques compositions, à en faire partie.
Dès ce jouT-là, un bon nombre des élèves des trois classes de Belles-Lettres, de Versification et de Méthode firent enregistrer leurs noms comme membres actifs, et tout de suite ou procéda à l'organisation régulière de la société, par l'élection des officiers. L'élection eut pour résultat d'appeler à la Présidence, M. Frs. Turcotte, M. Mag. McLeod fut élu vice-président et M. Narcisse Gruilmette, secrétaire.
A ce moment-là même, l'Eglise, dans son office, faisait les premières vêpres de l'Ange de l'Ecole et M. Panneton crut que S. Thomas d'Aquin avait plus de titres qu'aucun autre
saint du Ciel à ôtre choisi pour patron et pour protecteur de la nouvelle société. Les jeunes académiciens trouveraient en !S. Thomas non-seulement des exemples de vertu à suivre ; mais encore des œuvres de génie et des modèles de littérature en tous genres, à étudier et à imiter.
Ainsi fut fondée, le six mars 1861, sous le patronage de tS. Thomas d'Aquin, l'académie du Collège des Trois-Rivières, au sein de laquelle tant de jeunes orateurs essayèrent leurs premières armes, et purent se préparer aux luttes que plus tard, ils eurent à soutenir, soit à la tribune, soit dans la presse.
yi. La fête du Directeur.
La fête de M. Fanneton tombait le 19 mars et coïncidait avec la fête du patron de l'institution. C'était une double raison pour donner à cette solennité tout l'éclat et toute la pompe possible. Cependant, soit qu'on ne fût pas encore habitué à l'évidence de la protection de S. Joseph, soit que les ecclésiastiques eussent négligé de s'entendre pour charger l'un d'eux des préparatifs à faire pour pareille circonstance, on arriva à la fête de S. Joseph, sans avoir autre chose qu'une petite adresse à présenter à M. Panneton.
Dans cette adresse, les élèves témoignaient de leurs sentiments de reconnaissance i')our les" soins dévoués qtt'on letir prodiguait. Ils protestaient de leur respect et de leur filiale affection envers celui qui tenait aitprès d'eux la place de leurs pères. Ils sollicitaient le pardon de toutes leurs faiblesses et de toutes leurs petites insurrections contre la règle. Tous les sentiments enfin qu'on doit trouver dans le cœur d'enfants bien nés. étaient assez délicatement exprimés.
M. Panneton remercia les élèves des bonnes paroles qu'ils venaient de lui adresser. Il leur dit que leur bon cœur leur avait fait exagérer sou mérite ; qu'ayant été appelé par son chef, à travailler à une portion privilégiée de la vigne du Seigneur, il comprenait bien que la tâche cjtt'on lui avait imposée surpassait ses forces et ses talents : cependant il avait
essayé de remplir ses devoirs avec le moins d'imperfection j)ossible, et il ue méritait nullement d'être glorifié et félicité pour avoir fait ce qu'il était obligé de faire. Le grand congé, complément obligé de toute fête, vint couronner cette petite démonstration très-intime, et il va sans dire qu'il fut joyeusement employé.
L'examen du second trimestre commença aA^ec le lundi de Pâques, ï)our se continuer jusque vers la fin de la semaine de la Quasimodo Le résultat de ce second examen ne fut pas moins heureux cj^ue celui du premier, la moyenne générale du succès, pour les cinq classes, étant encore la note Très-bien.
VIL Maladie de Mgr. Cooke.
Cependant la jeune communauté eut alors à subir une épreuve des plus sérieuses et des plus graves. Mgr Cooke fatigué des travaux de l'administration diocésaine et des offices de la Semaine Sainte, et plus encore peut-être, des tracasseries que lui causait l'embarras de ses finances et des luttes Cju'il supportait pour son Collège, tomba malade à la fin, et en quelques jours, il fut réduit à l'extrémité.
Le 17 avril au matin, le mal avait pris des symptômes si alarmants qu'on crut prudent de lui administrer les derniers sacrements.
On peut difficilement se faire une idée des craintes et des angoisses que causa cette maladie si subite et si grave de Sa Gi-randeur, chez tous ceux cjui s'intéressaient au Collège des Trois-Rivières. E^àdemment, cette institution n'était pas encore assez solidement assise, elle n'avait pas encore acquis assez de sympathies pour pouvoir résister devant une épreuve aussi grande. En perdant son unir[ue appui et son seul protecteur, elle serait nécessairement emportée dans la première tempête. Mais la Divine Providence c[ui veillait sur le diocè e et sur notre maison, ne voulut pas briser sitôt la houlette du pasteur et nous priver du patronage et de la direction de notre fondateur. Elle ue permit pas que l'épreuve fut de longue durée, elle ue tarda pas à se laisser toucher par les
prières et les vœux que lai.saient pour Monseigneur tous ses dévoués enfants. Le progrès du mal fut enlin arrêté et au bout de qui>lqu»;s jours, Sa Grrandcur fut en pleine convalescene". La joie et le bonheur rentraient de nouveau sous le toit du. Collège, avec l'espérance que la guérison de Mgr serait bientôt parfaite.
Le rétablissement de la santé de Mgr Cooke fut un événement heureux, non-seulement pour le Collège, mais aussi pour le diocèse des Trois-Rivières. La mort prématurée de l'évêciue dans les circonstances excessivement difficiles où se trouvait alors le diocèse, aurait pu amener des complications fatales à Texistence même de ce dernier. Mgr Cooke se plaisait luimême à reconnaître que la Providence ne lui avait rendu la santé et les forces que pour mettre ordre aux affaires de Févêché, et lui permettre d'asseoir les institutions diocésaines sur des bases plus solides.
Quant aux élèves du Collège, à la première occasion qui leur fut offerte de rencontrer Sa G-randeur, ils ne manquer nt pas de lui faire part des émotions diverses qu'ils éprouvèrent sous le coup de ces événements. Cette occasion ne leur fut donnée cjue le jour de la distribution solennelle des prix, et voici comment le jeune élève qui ouvrit la séance, traduisit, dans son adresse, ses propres sentiments ainsi que ceux de ses confrèr^^'S :
"Monseigneur, notre jeune communauté n'a pas encore " eu le bonheur de rencontrer Yotre Grrandeur depuis la " maladie qui nous a tous si profondément affligés ; permettez " c|ue nous saisissions la présente circonstance pour lui expri- " mer, combien nous avons fait pour elle de prières et de " vœux et comme nous sommes aujourd'hui contents et "joyeux de son parfait rétablissement. La ville a déjà eu " plusieurs occasions de vous témoigner, depuis ces jours " tristes, ses sympathies et son affection, nous nous réunissons " à elle, ou plutôt elle-même encore se réunit à nous, pour " vous exprimer les mêmes sentiments et pour vous souhaiter " de très-longs et bien heureux jours au milieu de nous ".,.,
Mais reprenons le fil de Tliistoire que nous avons abandonné un instant poar suivre les divers incidents de la maladie de Mgr Cooke.
Le mois de mai, qui ramène la vie et l'action au sein de la nature, est aussi un temps excessivement propice à la cjliIture des intelligences. Soit que les conditions de l'atmosphère deviennent alors plus en harmonie avec les besoins de notre être ; soit que. notre intelligence trouve, dans le spectacle de la nature, le moyen de se remettre plus aisément de ses fatigues ; soit que tout prenne alors une voix pour nous exhorter au travail, depuis l'humble plante qui se liàte d'ouvrir sa corolle à l'action bienfaisante du soleil jusqu'à l'oiseau qui, dès l'aube du jour, est à l'oeuA^re pour faire son nid ; c'est un fait que les beaux jours du printemps sont les plus favorables aux travaux de l'intelligence et Cju'en général, dans toutes nos maisons d'éducation, c'est dans ce temps que les élèves sont les mieux disposés et font le plus de progrès. Au reste, les fêtes religieuses qui parsèment, ça et là. le cours des mois de mai et de juin, font une très-heureuse diversion à la monotonie des travaux de l'étude et à l'invariable uniformité de la règle ; ces fêtes ne contribuent pas peu à retremper le courage et à soutenir l'ardeur et la bonne volonté.
Durant ces deux mois, nul incident étrange ne vint troubler la paix ou détourner l'attention de la jeune communauté qui s'apprêtait à subir un examen public sur les matières propres à chaque classe. Cependant les élèves de Belles- Lettres, de Versification et de Syntaxe rivalisèrent de zèle et d'efforts pour célébrer convenablement la S. Louis de G-on- /ague, fête de leurs professeurs respectifs. Ceux des éléments eurent leur tour à la S. Jean-Baptiste.
A l'occasion de cette dernière fête qui fut célébrée en ville avec grande pompe, les académiciens firent, dans la soirée, une séance quasi-publique, laquelle obtint un grand su<-cès. Messieurs les ecclésiastiques L. Pothier et Th. Lottiuville qui présidaient cette séance, y prirent successivement la parole, et leurs allocutions furent des mieux goûtées. Après
'<'ux, plusioiirs élèves firent aussi do jolis petits discours sur divers sujets appropriés à la circonstance.
VJII L'Examen public et la Distribution des prix.
L'année scolaire l'ut close par un examen général et l)ublic qui eut lieu, lundi après-midi, huit juillet, dans la «•rande salle de l'Ecole des Frères au milieu d'un concours très considérable de parents et d'a.mis de l'éducation.
Ayant déjà eu occasion de citer une partie du discours d'ouverture, je crois l'aire plaisir au lecteur en en donnant ici en entier la dernière partie, au lieu d"en faire une simple analyse.
" Maintenant, Mgr et messieurs, nous vous adressons les '• plus sincères remerciements pour avoir bien voulu nous ' honorer de votre présence. Nous coniprenons les généreux • sentiments qiii vous ont portés à assister à une séance qui ' ne devait étaler à vos yeux, rien de bien intéressant. Vous ' ne vous y êtes rendus que par le pur motif d'encourager l'éducation et la jeunesse qui consacre à l'étude ses plus ' beaux jours. Eu effet, C[ue pouviez-vous attendre d'un éta- ' blissement qui fait son premier pas et où l'on n'enseigne
■ guère encore que les rudiments des sciences ? Dans les ' anciennes maisons, parmi les matières premières, on sait en ^ placer d'autres d'un ordre plus élevé ; on y entremêle des ' morceaux d'intérêt et d'agrément qui délassent et reposent ' l'auditeur. Ici, rien de tout cela. Nous sommes à la racine ' des sciences et vous savez qu'elle est amère. Au moins, ' pour ma part, je ne la trouve pas très agréable et je crains
■ fort que c[uelc|ues auditeurs à la fin, ne soient de mon avis.
■ Voilà tout ce que nous avons à vous offrir. Nous y ajoute- ' rons bien les meilleurs délassements que nous pourrons vous ' procurer ; mais évidemment ils se sentiront du reste.
■ Veuillez néanmoins les accepter.
" Quoique nous sentions l'ennui que vont vous j)résenter " nos matières, nous sommes cependant, très loin de n'en pas
" apprécier l'utilité. Nous savons que nous travaillons au fou- " dément de notre éducation et cjue, de la base dépend la soli- " dite de l'édifice. En douterions-nous, cjue votre présente " démarche suffirait pour nous l'apprendre.
•' Nous nous ferons un grand plaisir, maintenant, de " répondre aux c[uestions cjue vous nous ferez l'honneur de " nous adresser. Puissent nos réponses témoigner aux yeux ' ■ de Yotre G-randeur, Mgr, aux yeux de nos très chers parents '' et de cette bienveillante assemblée, du soin et du zèle que " nous avons mis à étudier les importantes matières cjue nos " dévoués professeurs nous avaient placées entre les mains.
Après le discours d'ouverture, les élèves furent interrogés sur les matières propres à leurs classes respectives. Ainsi les élèves de Syntaxe eurent à répondre sur la g-rammaire française (syntaxe 1ère partie), la grammaire latine (syntaxe), la grammaire grecque (éléments), la grammaire- anglaise (éléments), la géographie d'Amérique, etc.
Ceux de Méthode furent aussi interrogés sur les quatre o-rammaires ; syntaxe française, (seconde partie), méthode latine, syntaxe anglaise, syntaxe grecque, puis sur la géographie d'Europe, etc. etc.
Ceux de Troisième eurent à répondre sur la versification latine, la mythologie, l'histoire du Moyen-âge, la cosmographie et l'Arithmétique (fractions ordinaires et décimales). Immédiatement avant d'être interrogés sur l'histoire, un élève de la classe, Mag. McLeod fit un petit discours sur cette matière. Il fut très-heureux dans ses aperçus et fort juste dant^ ses appréciations.
iMifin vint le tour des élèves de Belles-Lettres qui furent examinés sur le cours de littérature et sur l'architecture. Tous les élèves surent répondre, avec intelligence et succès, aux diverses questions qui leur furent posées et le public s'est montré très satisfait du résultat de cet examen qui témoignait à la fois et de la force des études et de la capacité des élèves.
Pour délasser un peu l'auditoire, les élèves jouèrent
■ensuite la Comédie de Molière qui a pour titre " Le Bourgeois <j;eidilhomme. " Le rôle du bourgeois exécuté par l*hilippe Nichols fut rempli à la perfection. Les autres principaux rôles furent aussi fort heureusement rendus. Enfin on chanta une petite cantate et la séance fut couronnée par la distribution des prix.
Les prix d'excellence furent respectivement remxDortés par Messieurs Frs. Turcotte et Ep. Dufresne ; Mag. McLeod et Alfred Pépin ; Chs. Dumoulin et Elp. G-odin ; Em. Gruilbert et Josej^h Bureau ; F. X. G-authier et Ep. Dusseault. Sur une centaine d'élèves, trente-quatre sortirent victorieux de la lice et obtinrent des couronnes.
Le lendemain matin, neuf juillet, les élèves étaient en vacances et prenaient joyeusement leur volée vers le toit paternel.