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ORGANISATION DE LA MAISON. GRANDES DIVISIONS

Lorsqu'en 1804, M. Liautard vint ouvrir sa maison avec cinq ou six élèves assurés d'avance, il ne pouvait pas prévoir, — quelle que fût d'ailleurs sa confiance dans le succès, — que deux ans après il aurait réparti ses nombreux élèves en divisions régulières, comme dans un collège qui existerait depuis de longues années. Il en est des hommes et de leurs œuvres comme du germe confié à la terre : il dort des mois entiers, un jour il pousse au soleil, il grandit; vient la fleur, puis le fruit doré.

Petit collège, grand collège et séminaire Notre-Dame des Champs, telles furent les trois grandes divisions créées par le fondateur lui-même.

Le petit collège, dont il faut parler d'abord, fut la partie de la maison qui s'accusa le plus nettement dès l'origine. Vers la fin de 1806, le nombre des élèves était devenu si considérable, qu'il fallut chercher un autre local. Nous dirons plus loin comment le petit collège fut établi à Gentill}'. Il y prospéra sous la conduite de M. Froment et de M. Auge et y resta de longues années. La règle était plus douce, « elle avait fléchi pour s'accommoder à la délicatesse de l'âge (1). » Les enfants y trouvaient leur compte, et leur santé souvent frêle et délicate parmi les rues et les murs d'une grande ville, s'épanouissait librement au milieu des champs.

Cependant, lorsqu'à Paris la maison se fut agrandie par suite de nouvelles acquisitions, on en réserva une

(1) Lettres de M. Liautard. Octobre 1808.

partie séparée du reste, pour les jeunes élèves. Ainsi vint un moment (et c'était l'époque la plus florissante), où il y eut un petit collège à Paris et un autre à Gentillj. M. Liautard préférait la campagne, et souvent il était obligé de résister aux parents qui aimaient mieux la ville.

« Je dois vous dire, écrivait-il en novembre 1808, que malgré la préférence que vous semblez accorder à Paris, Gentilly vaut beaucoup mieux pour les enfants : ils y ont plus de sommeil qu'ici, moins d'études, plus de récréations, un air plus pur que dans une grande ville. »

Le petit collège était aux yeux de M. Liautard la division la plus importante et la plus intéressante : l'avenir de sa maison en dépendait; aussi l'entourait-il de tous ses soins. Quelle prudence dans le choix des enfants à admettre ! Avec quel empressement il écarte ceux dont l'âge lui semble trop avancé ! Nous avons déjà fait observer, en parlant du prospectus, qu'il se montrait très difficile à recevoir les enfants au-dessus d'un certain âge. Il est encore plus tenace dans ses lettres, et cela pour de bonnes raisons.

«Nous ne sommes pas jaloux, écrit-il (avril 1809), de recevoir des jeunes gens d'un âge aussi avancé que l'est M... Ils ont souvent beaucoup de peine à s'acclimater, ils pensent à la maison paternelle, à la liberté dont ils jouissaient, et répandent parmi leurs camarades l'eanui et le dégoût. Il faut avouer qu'il est difficile qu'il n'en soit ainsi, lorsqu'ils ont fait de médiocres études. »

Qu'on ne soit pas étonné de cette opiniâtreté de 'SI. Liautard. Dans l'éducation, tout dépend des premières habitudes ; il est plus facile de conserver un enfant au bien, que de l'y ramener quand il a goûté au mal. S'il se montrait si difficile à admettre des élèves d'un autre établissement, c'est qu'il savait trop bien que des âmes jeunes et neuves pouiTaient seules, par une longue soumission, se plier aux règlements

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d'une maison comme la sienne. Comment d'ailleurs inspirer à des jeunes gens qui viennent j achever les dernières années d'études, cet ensemijle d'habitudes et d'usages qui constituent l'esprit de la maison ? D'où vient le succès de l'éducation ? N'est-ce pas d'une certaine suite dans la direction, de ce travail patient et continu, dont l'effet est insensible du jour au lendemain, mais qui agit à la longue et produit son fruit, quand la saison est venue?

C'était donc sagesse de la part de M. Liautard, et grande sagesse, d'avoir tenu dès l'origine à cette habitude qui devint pour kii comme une loi inflexible. Grâce à elle, sa maison prit un rapide essor, et si, plus tard, au moment où de l'ancien Stanislas il ne restait plus que quelques débris informes, on parvint à restaurer ses ruines et à lui rendre son premier éclat, ne faut-il pas l'attribuer en bonne part au soin qu'on avait eu de recommencer, pour ainsi dire, à neuf avec de très jeunes enfants?

La cinquième et la quatrième formaient le moyen collège, et étaient, du temps de M. Liautard, placées sous la direction immédiate de M. Auge. Le grand collège comprenait les humanités, la rhétorique, la philosophie, les mathématiques. Pour ces classes, la maison Notie-Dame des Champs ressemblait aux autres collèges; mais, la philosophie achevée, tout n'était pas fini, et il faut signaler ici une conception de M. Liautard qui avait bien son originalité et ses avantages. Lorsque ses meilleurs élèves avaient parcouru le cours ordinaire des études, il voulait leur donner un dernier poli, et avant de les présenter à la société, lesinitier à leur vie ultérieure. Dans ce but, il avait créé des C(turs spéciaux, sous le titre d'études complémentaires. C'était un essai de ce que l'on a appelé plus tard, pour lapartie scientifique, école préparatoire. Seulement M. Liautard avait conçu ces cours, qui duraient deux années, d'une manière beaucoup plus étendue. Il voulait, tairt -que faire se

pouvait, embrasser dans un cercle harmonieux les connaissances les plus belles et les plus utiles : mathématiques, belles-lettres, histoire, philosophie, études des langues anciennes, hébreu, grec, latin, et des langues modernes, allemand, italien, anglais, espagnol. L'élève, au sortir de la philosophie, c'est-à-dire après avoir appris à apprendre, choisissait, parmi cet enseignement varié, la partie qui l'attirait, celle qu'il voulait cultiver de préférence. C'était, pour chacun, une préparation plus immédiate à sa carrière, une transition habilement ménagée entre les exercices multiples de la vie du collège et les libres habitudes de la vie du monde. D'ailleurs les élèves de cette dernière catégorie avaient une règle plus large : ils n'étaient plus assujettis aux mille détails d'un régime d'écolier, quelques-uns même occupaient des chambres, et quand il j avait quelque part un professeur dont la parole brillante attirait les auditeurs, on les conduisait volontiers à ses cours.

A cette division supérieure, se rattache par un lien naturel la division ecclésiastique : la théologie n'était qu'une partie, la plus haute sans doute et la plus développée, de cet enseignement supérieur.

Il faut féliciter M. Liautard d'avoir le premier essayé de réunir les pierres dispersées du sanctuaire. C'était sous cette première forme, qu'il avait entrevu vaguement sa mission future. Pendant dix années de deuil, on avait décimé l'Église de France, et il était rare, au commencement de ce siècle, de rencontrer un jeune prêtre de vingt-cinq ans. Des vieillards restaient, confesseurs de leur foi, échappés eux-mêmes au fer, ils racontaient les luttes de leurs frères et leur mort glorieuse. Il fallait préparer et initier les jeunes gens destinés à remplacer ceux qui étaient tombés sur l'échafaud ou sur les champs de bataille. Entreprendre cette œuvre en un moment où les petits séminaires manquaient en France, c'était donc une belJe et généreuse

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pensée, bien digne du cœur d'un prêtre. M. Liautard le fit avec l'ardeur et l'entrain qu'il mettait à toute chose. Les élèves du séminaire vivaient côte à côte avec ceux qui devaient jouer un rôle plus ou moins considérable dans le monde. Ils prenaient part à leurs études, à leurs travaux, à leurs récréations, et ainsi s'établissaient peu à peu des liens d'intimité qui dureront autant que la vie, et qui ne se forment bien que dans la jeunesse. Ils avaient cependant des leçons spéciales de théologie, d'histoire, d'Écriture sainte. M. Liautard, dont l'activité se répandait sur tout l'ensemble, leur faisait la méditation du matin, la classe d'histoire, et parfois même le cours de théologie ; et, après son retour de Gentillj, M. Froment, dont le cours de religion était suivi avec tant d'intérêt, présidait la plupart de leurs exercices particuliers.

Il est à remarquer que cet enseignement fut donné pendant de longues années ; le séminaire existait encore à côté de Stanislas, devenu collège de plein exercice, et il dura jusqu'aux mauvais jours où le collège lui-même fut menacé d'une ruine prochaine. Si, dans des temps plus rapprochés de nous, le séminaire n'a pas repris une nouvelle vie, c'est qu'il y avait en ce moment assez d'établissements de ce genre qui le pouvaient remplacer. Mais il n'en était pas ainsi du temps de M. Liautard. Celui-ci tenait à cette œuvre plus qu'on ne saurait dire ; il y mettait ses meilleurs professeurs. M. Ravinet, plus tard évêque de Trojes, y enseigna quelques années, avec MM. Auge, Froment, Buquet. Il sortit de cette école plusieurs centaines de prêtres, dont quatre-vingts pour le seul diocèse de Paris; il en sortit aussi plusieurs évêques. Il suffit de citer parmi les décédés NN. SS. d'Héricourt, de Marguerie, Angebault, de la Tour d'Auvergne, Dupuch, Martial, Thi bault, d'Arcimoles, etc., et parmi les vivants NN. SS. de Dreux-Brézé, de Briey, etc. On y vit passer le P. Vavas-

seur, le célèbre liturgiste, et le P. Libermann, encore incertain de sa destinée, mais qui s'en allait, poussé par l'esprit de Dieu, vers la sainteté (1).

Les trois grandes divisions dont nous venons de parler, bien que séparées et formant chacune une partie distincte, qui avait, jusqu'à un certain point, sa vie, son organisation et son règlement propres, étaient cependant réunies par des liens multiples et par l'unité de direction. M. Liautard pensait qu'il fallait varier les moj-ens d'action suivant l'âge des enfants.

Grâce à cette variété de règlements et de divisions, les soins étaient plus nombreux et mieux proportionnés à ce que demandait la différence des âges ; la surveillance de son côté pouvait mieux entrer dans les détails. Au reste, le directeur était là pour maintenir l'harmonie des parties, de manière qu'il n'y eiît qu'un seul tout, se mouvant avec grâce et avec force vers un 1)ut unique, toujours présent à la pensée.

CREATIONS ET PROJETS DIVERS DE M. LIAUTARD POUR PERPÉTUER SON ŒUVRE ET EN ÉTENDRE l'iNFLUENCE

Si M. Liautard n'avait songé qu'à un succès éphémère, il se serait attaché à sa maison et n'en serait plus sorti ; mais il ne prétendait pas fonder une œuvre personnelle qui passerait avec lui ; sa pensée était plus vaste, il s'était placé plus haut, et il voyait plus loin.

Sans doute, il était jeune encore, et il avait devant lui les années fécondes de la maturité, ses collaborateurs l'entouraient nombreux et pleins d'ardeur ; l'âge cependant

(1) Lo P. Libermana a été déclaré Vénérable le l^"" juin 1876 et la cause de sa béatification a été introduite depuis.

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emporterait insensiblement les forces de la jeunesse. Qui soutiendrait l'œuvre, abandonnée cà elle seule ? Il fallait donc en assurer la durée et pour cela songer aux successeurs.

Dans la pensée de M. Liautard, la division ecclésiastique était comme une pépinière, d'où il tirerait, quand le moment serait venu, des professeurs, des surveillants, des successeurs même. Idée vraiment ingénieuse et féconde ! Ces jeunes gens, devenus à leur tour maîtres dans une maison où ils avaient été si longtemps élèves, seraient entièrement pénétrés de l'esprit du fondateur, et n'auraient pas de peine à continuer ses traditions. Quand la fatigue ou l'âge le forcerait à se retirer, il pourrait quitter sa maison sans trop d'inquiétude, certain que son oeuvre ne périrait pas. Ne laissait-il pas derrière lui des hommes en qui il avait empreint son idée, et qui poursuivraient son plan avec l'ardeur de la jeunesse?

Il aurait même voulu s'attacher ses jeunes collaborateurs d'une manière définitive, les unir entre eux par un lien religieux, et donner ainsi à sa maison la stabilité des choses divines. Que ne tenta-t-il pas pour assurer la perpétuité de son œuvre? Projet de société religieuse, projet d'entente avec la ville de Paris, relations avec les anciens élèves, association avec l'Université, il essaj^a tout, nous le verrons plus loin, avec un travail et une constance infatigables.

M. Liautard avait commencé par fonder sa maison de Paris ; lorsqu'il la vit prospérer, il essaya d'en créer de semblables dans les différentes provinces.

Ces écoles, on les appellerait maisons épiscopales, ou petits séminaires, institutions, collèges, peu lui importait le mot. On y recevrait les enfants dés leur jeune âge, et on donnerait une attention spéciale à ceux qui se destinaient à l'état ecclésiastique. A leur tête seraient placés des professeurs et des directeurs animés de sentiments reli-

gieux, et dont quelques-uns seraient prêtres. Pour le recrutement des professeurs, les Évêques s'entendraient avec l'Université, et leur double puissance, en s'unissant, deviendrait plus forte. Dans chaque métropole, il y aurait une école spéciale, une sorte d'école normale, où seraient formés pour l'enseignement les sujets les plus capables. L'ancienne Sainte-Barbe servirait de modèle en cela, et il aimait à citer cet exemple :

« Transportez-vous, disait-il, dans une maison moins célèbre par la supériorité de ses études et la constance de ses triomphes littéraires que par la douceur de sa discipline, par la tendre affection des disciples pour leurs maîtres, et par l'union étroite qui régne encore entre ses enfants après quarante ans de séparation. Là, au sortir de leurs classes, après avoir recueilli de nombreuses couronnes, un Borderies, un Lemaire et un Dussault (il aurait pu ajouter un Liautard) recevaient l'honorable commission de transmettre à leurs jeunes camarades les utiles enseignements qu'ils avaient reçus eux-mêmes de condisciples plus anciens. Ce que l'on faisait alors si heureusement à Sainte-Barbe, où les maîtres étrangers avaient si rarement accès, doit se faire aujourd'hui dans le plus grand nombre des maisons épiscopales (1). »

M. Liautard voulait donc que parmi les sujets les plus distingués, les plus éprouvés des petits séminaires, on choisît les surveillants, les professeurs des moindres classes, lesquels, avec le temps, acquerraient l'expérience et les talents nécessaires dans les emplois les plus élevés. C'est dire qu'il désirait faire, dans chaque département ou diocèse, ce qu'il avait lui-même tenté si heureusement à Paris. De la sorte le même esprit se conservait. Comment d'ailleurs ces jeunes professeurs ne s'attacheraient-ils pas,

(1) De VInst. publique en France, p. 74.

du fond des entrailles, à une maison où ils n'avaient cessé d'être heureux, de vivre avec honneur, et où ils pouvaient espérer d'être appelés au commandement ?

Quant à l'organisation même de ces petits séminaires, nous la trouvons exposée dans ses lettres à d'anciens élèves, devenus directeurs. Nous n'en citerons qu'une, elle renferme toute sa pensée.

« Parmi les autres sujets de conversation que je suis fâché d'avoir manques, l'éducation aurait tenu le premier rang. Vous me dites que vous avez deux cents théologiens, quatre-vingts philosophes. C'est une bénédiction! Donnez le temps de se mûrir à ces fruits rares et précieux. Faites une réserve parmi vos meilleurs sujets pour vos petits séminaires dont vous ne me dites rien. Est-ce que l'on ne s'en occupe pas chez vous ? Avec quel empressement les parents qui sont dénués de tout secours religieux vous enverront-ils leurs enfants ! Il y aura des bénéfices, vous les appliquerez au grand séminaire. Il vous faudra des professeurs, des surveillants ; le grand séminaire vous les fournira. Les avantages seront doublés.

« Donnez donc tous vos soins aux petits séminaires : qu'ils l'emportent pour la discipline, pour la médiocrité des dépenses, pour la piété ; la supériorité 'des études s'ensuivra. Le seul moyen de sauver la religion d'une nouvelle attaque, c'est l'éducation et l'éducation chrétienne, surtout celle des petits séminaires. Ainsi, confortare et esto r obus tus. Selon les termes de l'ordonnance du Roi, qu'il y en ait un par département, nombreux, très nombreux, divisé, s'il est possible, en deux ou trois sections, dont la dernière serait presque toute ecclésiastique, la moyenne mélangée, et la plus jeune composée] au besoin des plus petits enfants, ceux-ci payant tous. Voilà votre bénéfice assuré ; de la sorte vous alimenterez plus aisément les grands séminaires, et même l6«i vieillards qui terminent

leurs études dans les petits. Que l'on examine, en même temps, s'il n'y aurait pas moj^en de former un troisième et quatrième séminaire, à l'aide de quelque maire ou préfet, bon chrétien, car il ne suffit pas d'avoir, il faut avoir beaucoup, il faut avoir le plus possible.

« Yoilà ma doctrine : veuillez la méditer. Si vous la trouvez sage, communiquez-la à qui de droit ; faites-lui même passer les rivières et les montagnes. Usons de nos mo3"ens et mettons le temps à profit ; formons des prêtres et des chrétiens, des chrétiens et des prêtres. »

Au reste, il joignait l'exemple au précepte. Après avoir communiqué son plan aux Évoques, et fort de leur approbation, il se mettait immédiatement à l'œuvre. De là date la fondation de plusieurs écoles ecclésiastiques, qui brillent encore aujourd'hui d'un vif éclat. Par ses propres ressources, et en s'imposant des sacrifices inouïs, des privations personnelles dont Dieu seul connaît l'étendue, il contribua à fonder, pour sa part, les petits séminaires de Versailles, de Mantes, de Chàlons, de Soissons, de Terminiers, de Reims. A la tête de ces écoles il plaçait ses sujets les plus distingués, s'appauvrissant ainsi lui-même et oubliant son collège qui était l'œuvre de son âme. Son zèle ne connaissait point de bornes, il franchissait les mers et créait au Nouveau-Monde des établissements semblables à ceux de France, et qui prospérèrent sous sa lointaine protection. Les Evêques de la Louisiane et du Kentucky l'honoraient de leur confiance et mettaient entre les mains de ses anciens élèves la direction de maisons importantes à Louisville et à la Nouvelle-Orléans.

M. Liautard poursuivit pendant de longues années cette généreuse entreprise; il le fit avec sagesse, sans rien brusquer. Il souleva cependant bien des irritations, même de la part de ses amis. Il s'en consolait, pensant que son idée ne serait pas perdue, et que les années la mûriraient.

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Il est quelqu'un qui se trouve avoir presque raison, c'est le temps ; l'homme d'aujourd'hui n'a souvent raison que dans l'avenir, et c'est le temps qui lui rendra justice.

Il résuma sa pensée dans quelques pages qu'il intitula: un Rêve, et qu'il envoj^a au Grand-Maître; celui-ci en fut frappé, et lui répondait en mars 1824 :

« J'ai l'honneur de vous renvoyer le Rêve. On en a écouté la lecture avec plaisir. On est parfaitement d'accord avec vous sur la division : mais on emploierait peut-être d'autres moyens. Il y a aussi certaine fusion à laquelle s'opposeraient, sans doute, les autorités ecclésiastiques. »

C'était dire que la pensée de l'union entre l'Église et l'Université était heureuse, mais qu'on n'osait pas s'engager. M. Liautard sentait cependant qu'il ne rêvait pas une utopie, et il se plaint de l'indififérence et de l'opposition qu'il rencontre :

«Je vais vous présenter mon rêve de tous les jours, pauvre rêve qui me suivra dans la tombe, c'est-à-dire dans

l'oubli. Ce rêve cependant est un vaste projet réalisable

Dieu sait quand ! Le difficile est de se faire comprendre, de pouvoir se faire entendre. Pour la réalisation de ce projet, il faudrait de nombreux entretiens ménagés par le désir bien senti du bonheur public. Ces entretiens vaudraient mieux que six volumes ; et, pour arriver au dispositif d'un projet, il importerait d'appuyer chaque article sur un volume de principes exposés et de considérations de toute sorte. Vous comprenez maintenant pourquoi bien des gens s'imaginent que je suis outré, que je vois à faux, que je m'occupe d'intérêts qui n'atteignent pas la sollicitude réclamée par mes attributions, par mes fonctions, par ma position, que sais-je encore! Ce que je voudrais, non pour moi, mais pour le bien général, c'est que l'on me répondit par des arguments de quelque viileur, sinon par des raisons saines. — Le temps se chargera de

donner tort aux uns, raison aux autres : attendons. En attendant, nous mourrons. Mais les générations à venir reprendront la question, et le temps aura à leur tenir tête (1). »

La question fut reprise, en effet, et elle n'est pas encore terminée. Quoi qu'il eu soit, il est permis de croire que si l'on avait poursuivi le plan de M. Liautard, l'éducation en France ne se serait pas trouvée dans des conditions moins favorables. Il avait proposé l'union, la concorde, pour multiplier les forces. L'expérience de tous les jours ne vientelle pas confirmer en ceci la vieille sagesse des peuples? Diviser, c'est s'affaiblir : séparez les dards, vous les rompez sans effort; unissez-les, le faisceau résistera.

Toute puissance est faible, à moins que d'être unie.

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