‹ Histoire du College StanislasChapitre 9 sur 31 · PENSÉE INTIME ET DESSEIN COMPLET DE M. LIAUTARD · texte numérisé non relu

PENSÉE INTIME ET DESSEIN COMPLET DE M. LIAUTARD

Dans ces cinquante dernières années, on s'est occupé beaucoup d'éducation, et c'est un honneur pour notre siècle. Des hommes qui avaient passé toute leur vie parmi les enfants, d'autres qui ne connaissaient cet âge que par le souvenir de ce qu'ils furent autrefois, ont également écrit sur la ma,nière d'élever la jeunesse. Les uns se sont contentés d'exposer de belles théories, sans essayer euxmêmes de les mettre à l'épreuve; les autres, consignant dans leurs livres le résultat d'une longue expérience, ont mêlé à leur doctrine des vues pratiques, telles qu'on les aime aujourd'hui ; les uns et les autres sont à lire et à consulter.

Mais si l'on peut dire que les plus beaux raisonnements ne valent pas une belle action, ne faut-il pas admettre qu'une œuvre vivante qui se développe comme sous les yeux, laisse dans l'esprit une trace plus profonde que la suite éloquente d'un sj-stéme bien coordonné?

Amené par notre sujet cà mcnirer ce que fut dans sa vie intime la maison de M. Liautard et les principes qui en assurèrent la prospérité et la durée, nous avons pensé que

40 LE COLLÈGE STA>riSLAS

ce tableau d'intérieur, s'il est permis de dire ainsi, offrirait quelque intérêt aux esprits sérieux, en leur donnant matière à des remarques utiles et fécondes.

Nous n'avons pas la prétention de si bien faire revivre le passé qu'il n'y manque rien, et que l'on aperçoive les touches les plus fines et les plus délicates : mais nous ne laisserons pas d'indiquer ce qui est caractéristique dans la physionomie, ce qui permet de saisir nettement l'ensemble du tableau et d'en comprendre l'harmonie et les proportions. Il y a, dans toute œuvre humaine, une idée première qui en est comme la base et en soutient les différentes parties. Quelle est, dans l'œuvre de M. Liautard, cette idée maîtresse et dominante vers laquelle tout converge, cette ligne générale dont toutes les autres lignes sont les développements et comme les naturelles ramifications ?

Le passé de M. Liautard, son éducation, son caractère, ses aspirations bien connues nous font déjà deviner sa pensée. Elle se révèle d'ailleurs et s'accentue davantage, sans cependant se montrer tout entière, dans une pièce essentielle qui date de la fondation même du collège; je veux dire le premier prospectus qui annonçait l'ouverture de la maison Notre-Dame des Champs. C'est un document précieux à bien des titres, et il le faut conserver:

« Le but de cet établissement est de seconder les vœux de tous les vrais amis du bien, pour le maintien de la morale et pour la culture des sciences utiles. La religion, base naturelle de toutes les vertus publiques et privées, j sera développée avec le soin et l'étendue nécessaires pour la faire bien connaître; tandis qu'on ne négligera aucun des moyens propres à la faire aimer et mettre en pratique,

«Dans l'enseignement des langues grecque, latine et française et de toutes les parties de la littérature, on se rapprochera, autant qu'il sera possible, des méthodes anciennes, en admettant néanmoins les modifications indiquées par

ŒUVRE d'Éducation de m. liautard 41

l'expérience et celles que les circonstances peuvent commander.

« Les mathématiques y seront cultivées avec assez d'intérêt, pour que les élèves, au sortir de cette maison, puissent être admis aux places auxquelles leurs familles les auraient destinés.

« Les arts d'agrément, loin d'être exclus, seront encouragés, et l'on permettra de les cultiver, autant que ce genre d'exercice ne nuira point à l'ordre de la maison ou à des études plus importantes.

« Ces différents cours seront suivis d'un cours complémentaire d'une ou de deux années ; selon leur aptitude et leur inclination particulière, ou conformément aux vues de leurs parents, les élèves pourront s'y perfectionner dans l'étude de la rhétorique et des belles-lettres, des langues anciennes et modernes, ou des mathématiques.

« Il se fera à des époques réglées des examens sur les diverses parties des études, et à la fin de l'année une distribution solennelle des prix. Les parents seront instruits de chacun des examens, et l'on y joindra une note sur la conduite et sur la santé de leurs enfants.

« Le loisir des vacances ne sera pas entièrement inutile aux élèves. Non seulement on s'appliquera à prendre soin de leurs cœurs et à leur procurer les plaisirs et les délassements propres à leur âge; mais en outre, au moyen de promenades nombreuses et variées, on se propose de leur faire connaître les principaux monuments des arts, et de leur inspirer le goût des beautés de la nature (1). »

Suivent quelques détails sur le trousseau des élèves et sur la pension. Le tout se termine par cette remarque importante pour l'éducation : « Les enfants au-dessus de neuf ans ne seront pas admis. » Il y a dans ce peu de

(1) Prospectus tiré d'une lettre à d'HautpouI.

42 l'E COLLEGE STANISLAS

mots bien de la sagesse, nous aurons occa.sion de le constater plus loin.

La suite de ce récit ne sera que le développement de ces principes posés par M. Liautard avec tant de précision. On ne peut s'empêcher d'admirer cette largeur de vue qui lui fait embrasser toutes les connaissances utiles. Il n'exclut rien; à côté des études les plus graves, il sait faire une place à celles qui le sont moins, et le tout repose sur la relii?ion, « base naturelle de toutes les vertus publiques et privées. »

Si l'on veut se donner la peine d'étudier ce document, si l'on veut surtout le compléter et comme l'éclairer par la correspondance de M. Liautard et par l'organisation de sa maison, on verra se dessiner nettement d'une part le but qu'il poursuivait, de l'autre, les principaux moyens qu'il emploj'ait pour y arriver.

Son but c'était de former des chrétiens instruits, affermis dans la foi et dans la pratique de l'Évangile. N'avait-il pas vu lui-même où peut mener une éducation légère et frivole? Pouvait-il oublier, lui qui en avait été témoin, comment les hommes les plus spirituels, les plus polis, les plus élevés par leur rang et la fortune, tombèrent d'une chute honteuse, parce que, se voulant appuyer sur les principes d'une philosophie incomplète, ils avaient perdu les convictions de la foi et n'avaient gardé du christianisme que les apparences? Pouvait-il espérer que dans une société chrétienne, on réussirait à former des hommes dignes de ce nom, en dehors d'une éducation franchement chrétienne ?

Au reste, le réveil religieux qui signala le commencement de ce siècle ne permettait pas d'hésiter sur ce point, et les vues de M. Liautard se trouvaient ainsi en parfaite harmonie avec les idées de son temps. Le besoin le plus intime de toute àme humaine, besoin que la société d'alors ressentait peut-être plus vivement que toute autre, parce qu'elle avait

ŒUVRE d'kDUCATION DE M. LIAUTARD 43

été plus profondément remuée, ne sont-ce pa^^ les convictions et les espérances religieuses ï Pénétrés d'un christianisme vivant et éclairé, les nombreux jeunes gens (|ui se formeraient à l'école de Isl. Liautard, seraient un jour, selon sa pensée, le soutien et l'honneur delà société, et vivraient en apôtres parmi leurs contemporains, ne serrant pas, comme Fontenelle, leur main pleine do, vérité, mais l'ouvrant bien large et semant autour d'eux.

M. Liautard était un homme d'une foi vive et agissante ; à ses veux Stanislas devait être une œuvre apostolique autant qu'une œuvre d'éducation. Il aimait à se représenter le monde comme un océan couvert de vaisseaux sans inàts, sans voiles, errant à la merci des flots et prêts à sombrer, et voilà pourquoi lui, le pilote habile et généreux, quand il avait travaillé longtemps et achevé ses esquifs, il ne les voulait pas garder au port, mais les lancer au secours des navires naufragés, priant Dieu do leur donner des vents favorables.

On ne saurait méconnaître ce que cette manière de concevoir l'éducation avait de grand et de fécond ; aussi le temps l'a-t-il pleinement justifiée. On a dit du cardinal de Bernis qu'il fut chrétien à force d'être honnête homme. M. Liautard voulait que ses élèves fussent des hommes pleins d'honneur à force d'être chrétiens ; ce mot résume sa pensée tout entière. N'exprime-t-il pas d'ailleurs ce qui est la raison d'être et la gloire de Stanislas?

Prendre l'enfant après la première éducation maternelle qui ne saurait être suppléée; assister dès l'origine à ce travail secret par lequel l'àme s'ouvre lentement comme une fleur; découvrir dés lors les goûts et les penchants naturels; s'emparer des germes du caractère pour les cultiver; étudier les aptitudes de chacun et deviner la place où la Providence l'appelle; suivre le progrès des facultés à partir de l'enfance et à travers les heures souvent troublées de

l'adolescence ; ne point abandonner cette âme ainsi façonnée par un long et patient travail, jusqu'à ce qu'elle soit dans son chemin ; préparer ainsi à toutes les carrières libérales, selon la diversité des vocations; embrasser, dans une certaine mesure, toutes choses, belles-lettres, sciences, commerce, études ecclésiastiques, cours préparatoires au droit, à la magistrature, à la vie militaire, etc.; tel fut, ce semble, l'idéal que M. Liautard s'était proposé.

Il concevait la société comme une immense famille, dont les membres avaient cliacun une fonction spéciale, mais étaient tous réunis par le sentiment d'un but commun : < Le jeune prêtre, disait-il, élevé dans la même maison que l'homme du monde, contracte avec lui une de ces liaisons qui durent autant que la vie. Or, ces sortes de liaisons, ces rapports intimes de confiance et d'amitié, ne sont-ils pas de bien puissants moyens pour faciliter à la religion l'exercice de son action bienfaisante sur la société (1) ? »

Mais, quelle peut être l'influence d'un seul homme, d'une seule maison, sur l'esprit général d'un paj-s? M. Liautard ne se bornait pas à son œuvre de la rue Notre-Dame des Champs, il voulait répandre sa doctrine, créer à travers la France des écoles conçues sur le même plan que la sienne ; en un mot organiser tout un système d'éducation chrétienne, faire circuler dans les jeunes esprits un large courant de christianisme, et assurer ainsi l'avenir de la société. Nous verrons comment il poursuivra ce dessein, qui n'est en réalité qu'une application plus large et en grand de ce qu'il pratiquait à Stanislas.

(1) Mémoires de M. Liautard, tome 1«', page 48.

ŒUViiK d'Éducation de m. liautard 45

Page 1