‹ Histoire du College StanislasChapitre 11 sur 31 · LA RELIGION A STANISLAS · texte numérisé non relu

LA RELIGION A STANISLAS

Nous avons essayé de montrer dans les pages précédentes le but et le dessein de M. Liautard dans toute son étendue; nous avons, s'il est permis de dire ainsi, fait le tour du cadre, et indiqué les proportions du tableau. Il faut maintenant considérer les traits principaux, et étudier les détails.

Le manuscrit qui contient les règlements de l'ancien Stanislas, et qui est écrit entièrement de la main de M. Liautard, se divise en trois grandes parties : 1° la Religion, 2" les Etudes, 3° la Discipline. On peut dire que

(1) Lettre de M. le marquis de ***.

ŒUVRE d'kDUCATION DE M. LIAUTARD 57

la manière d'entendre et de pratiquer ces trois choses fondamentales et qui résument tout en éducation, constitue ce que l'on appelle communément l'esprit, la vie ou l'àme d'une maison. Commençons par la Religion.

M. Liautard voulait qu'avant toute chose, en entreprenant une œuvre d'éducation, on mît à la base du temple les larges assises d'un christianisme ferme et éclairé. A l'entendre, la religion, dans une maison d'éducation, ne devait pas former une partie spéciale, nettement séparée du reste, comme le sont les mathématiques et l'histoire, elle devait se faire sentir partout et en toutes choses, « influence secrète, intime, mais toujours active, qui arrête le mal dans son principe et dispose à la vertu, qui arme et fortifie la jeunesse contre les plus séduisantes passions, et qui, en lui apprenant à ne voir dans l'autorité des supérieurs que l'autorité de Dieu lui-même, rend doux et faciles l'obéissance et le commandement (1). »

En écrivant ces mots, M. Liautard avait à la pensée le souvenir de ce qui se faisait dans sa maison. Ici la religion était comme l'air qu'on respirait ; elle coulait comme un flot pur et non interrompu à travers toutes choses, études, travail, jeux, classes, récréations, et pénétrait de tous côtés dans la vie des élèves. Elle était de tous les jours et de toutes les fêtes, tantôt gracieuse, tantôt sévère, aimée toujours, parce qu'elle répandait la lumière dans l'esprit et la joie dans le cœur. Je trouve dans une lettre écrite vers 1808, le sentiment de cette influence bénie : « Nous avons le bonheur d'être dans une maison sainte et qui ne respire que la piété... Quelle différence entre notre état actuel, et celui dans lequel nous serons peut-être un jour? Maintenant, tout nous porte à la vertu : les instructions les plus solides et les plus touchantes, les exemples les plus

(1) De l'Instruction publique en France, page 85.

édifiants, les exercices les plus saints, tout nous élève vers Dieu et nous rappelle à nos devoirs. »

C'était Aronio de Fontenelle, un des plus brillants élèves de l'ancien Stanislas, qui écrivait ainsi. Il mourut peu de temps après (Juillet 1809), dans son cher collège, première fleur cueillie au milieu de ce riche parterre, et non la moins suave. Il resta jusqu'au bout le modèle de ses camarades, et mérita d'être proposé dans un livre d'exemples édifiants à l'imitation de la jeunesse chrétienne. M. Liautard disait de lui, dans une lettre: « C'était une âme mûre pour le ciel... Ce sera, monsieur, une grande perte pour votre ville (1). C'en est déjà une bien grande pour notre maison, où il laissera de longs souvenirs (2). »

Bacon disait de la religion qu'elle était le parfum qui s'exhale des sciences « religio aroma scientiarum. » Ne sentez-vous pas ici ce souffle, cet arôme léger qui s'échappe de toutes choses, et comme on voit bien que la piété n'a rien de forcé, rien de commandé, mais qu'elle sort naturellement de l'àme, comme l'encens du vase sacré?

Deux choses surtout avaient contribué à pénétrer ainsi les élèves de Stanislas de cet esprit qui les a toujours distingués: l'enseignement et les pratiques de la religion.

Il ne suffit pas d'exciter dans les enfants un mouvement passager de piété, et l'on se tromperait étrangement, si l'on pensait avoir atteint le but de l'éducation religieuse, lorsqu'une émotion vraie, profonde, si vous voulez, mais éphémère, aura fait verser des pleurs à une âme facilement touchée. Comme il n'y a rien de plus mobile que les sentiments, et qu'à l'enthousiasme de la veille succède l'indiff'érence du lendemain, on comprend fort bien que c'est bâtir sur le sable que de s'attacher aux élans spontanés d'une

(1) Aronio do Fontenelle était do Lille.

(2) Extrait d'une lettre du 8 juillet 1809.

ŒUVRK d'Éducation di: j^i. liautaud 59

ferveur d'enfant. Il faut ici une foi éclairée, une religion raisonnable et raisonnée, basée sur une instruction solide, que le jeune homme puisse défendre contre les séductions du dehors, et plus encore contre les sophismes du dedans, à l'âge des passions. Or, si l'enseignement n'est pas solide et de longue durée, comment donner à une âme ces convictions inébranlables nécessaires dans la lutte?

Cet enseignement, selon M. Liautard, devait être multiple et varié. Il ne prenait pas autant de temps que d'autres études, mais il n'était absent d'aucun exercice, et découlait naturellement du jugement que les maîtres portaient sur toutes choses, devant les élèves. Comment résister à cette longue et douce influence qui pénétrait dans l'àme sans qu'on s'en aperçût?

M. Liautard aimait et recommandait cette manière très peu pédante d'enseigner la religion au moment où l'on s'y attend le moins. Un mot suffit quelquefois pour rappeler une vérité importante; une simple observation permet de mettre en relief ces principes fondamentaux qui font la dignité et l'honneur de la vie. Il était loin sans doute d'entrer dans les combinaisons peu pratiques de Rousseau, et de monter de petites scènes artistement arrangées d'avance qui semblaient s'offrir à l'enfant fortuitement et qui devaient stimuler la pensée religieuse ; mais il profitait des mille circonstances qui se présentaient chaque jour et à toute heure.

A côté de cet enseignement continu et latent, s'il est permis de dire ainsi, il y avait l'enseignement régulier qui revenait chaque semaine à des heures fixes. Toute la doctrine chrétienne éiait expliquée et présentée dans son ensemble. M. Liautard ne voulait pas des expositions à perte de vue sur le dogme; des catéchismes, une parole simple, claire, abondante et qui porte avec elle la conviction, voilà ce qu'il recommandait. « Il est d'expérience, disait-il, que de

tous les moyens d'enseigner la religion, il n'en est guère de plus propre à atteindre ce but que les catéchismes, parce que c'est dans les catéchismes que l'on peut donner plus facilement de la suite et de l'étendue aux vérités que l'on développe (1). »

Aussi, dans les classes inférieures et jusqu'à la première communion, l'explication et le commentaire du catéchisme diocésain étaient la matière la plus importante de l'enseignement. Au moyen collège et au-dessus, il y avait chaque semaine deux cours de catéchisme, et, dans les classes supérieures, on s'occupait surtout des preuves de la religion et de la solution des objections. « Comme ceux qui assistent à ce catéchisme, est-il dit dans le Règlement, sont déjà capables de suivre un raisonnement, on ne doit pas craindre de donner de l'étendue aux preuves. Elles doivent conduire naturellement à parler des faux systèmes des philosophes modernes, du moins des plus remarquables (2). »

Dans toutes les classes, cet enseignement devait être donné de manière à inspirer aux enfants un plus grand respect et un plus grand amour pour la religion à mesure qu'ils apprenaient à mieux la connaître. Il était complété par l'étude de l'Ecriture sainte et surtout des Évangiles, par les instructions faites à la chapelle les dimanches et les jours de fête, et par ce qu'on appelait déjà alors à Stanislas, la lecture spirituelle.

Cette lecture, telle qu'on la pratiquait, était réellement un moyen d'instruction religieuse, et par le choix judicieux de l'ouvrage qui en fournissait la matière, et par les réflexions de celui qui lisait ; car il s'agit ici d'une lecture faite devant toute une division, tous les jours, les dimanches

(1) Extrait des Règlements de Stanislas.

(2) Extrait des Règlements de Stanislas.

ŒUVRE d'Éducation de m. liautard 61

et fêtes exceptés, et qui durait un quart d'heure. On ne se bornait pas à une lecture rapide, souvent on s'arrêtait pour étendre et développer le sujet. Ces explications données en courant, ces commentaires prévus à l'avance, et pas trop longs, rompaient la monotonie de la lecture et donnaient de l'intérêt à cet exercice.

En été, et les jours de congé, M. Liautard faisait lui-même cette lecture à Gentilly, avant le goûter, et pendant que les élèves de la division supérieure étaient assis on rond autour de lui, sous quelque grand arbre. On dit qu'il y ajoutait des notes si vives, et un commentaire si entraînant, que souvent le quart d'heure réglementaire s'allongeait démesurément et devenait une grosse heure, à la grande joie des auditeurs.

Ces lectures variaient avec les divisions : celles du matin, parsemées de pauses favorables à la réflexion, roulaient sur les devoirs et les vertus du chrétien ; dans celles du soir, l'histoire ecclésiastique et les vies des saints se succédaient tour à tour. L'histoire de l'Église revenait le plus souvent dans les classes supérieures : il y avait ainsi entre le dogme d'un côté et l'histoire de l'autre, une harmonie parfaite qui coiToborait l'enseignement religieux. Parmi les ouvrages que M. Liautard énumére comme pouvant servir de livre de lecture spirituelle, je trouve indiqués ceux-ci:

Discours sur l'Histoire universelle de Bossuet ; Histoire de la Religion et de l'Église; Mœurs des Israélites et des chrétiens ; Vie de Jésus-Christ ; Vie des Saints ; Essais de morale de Nicole (extraits), etc — Il serait trop long de citer toute la liste, où la variété des livres le dispute à la gravité des matières.

Ajoutez à ces catéchismes et à ces lectures, l'étude journalière du Nouveau-Testament, qui était, à vrai dire, un cours d'Écriture sainte, comme nous dirions aujourd'hui. Cette habitude de lire tous les jours quelques versets de l'Évangile, était, chez M. Liautard, un souvenir de

jeunesse. On se rappelle comment, dans sa solitude à A'^ersailles, il avait appi'is par cœur, de cette manière, tout le Nouveau-Testament. Il estimait qu'un esprit nourri et pénétré des maximes de l'Evangile, serait comme naturellement chrétien dans ses pensées et par suite dans ses paroles et dans ses actions. Au reste, c'était là un excellent exercice de mémoire, mais c'était plus encore : le maître qui expliquait les versets devait lever les difficultés du texte et insister sur les pensées capables de faire impression. Lorsqu'un chapitre était fini, on montrait la place qu'il occupait dans l'ensemble, et l'on analj'sait la suite des idées; on s'élevait ainsi, dans les classes supérieures, à un véritable exercice de critique littéraire.

M. Liautard avait raison de croire que cette habitude, jointe d'ailleurs aux catéchismes, aux instructions, aux lectures spirituelles, produirait à la longue un heureux résultat, et qu'il y aurait à la fin un fond solide d'instruction religieuse : Chi vapiano, va sano, va lontano, aimait-il à dire.

Il reste à montrer ce qu'était dans sa maison la pratique même de la Religion.

Chaque année, à la rentrée d'octobre, M. Liautard avait l'habitude de faire une instruction sur la piété, commentant la parole de saint Paul : « La piété est utile à tout, elle a les promesses de la vie présente et celles de la vie future. » Sous ce nom de piété (qui a d'ailleurs un sens plus étendu qu'on ne pense communément), il désignait l'ensemble de tous les devoirs religieux envers Dieu, et il annonçait dès l'abord que c'était pour lui le point le plus important et pour ses élèves la chose la plus nécessaire Dans les règlements il ne recule pas devant les plus grands détails, et passe en revue tour à tour les prières du matin et du soir, celles qui précèdent ou suivent la plupart des exercices de la journée, les offices des dimanches et des fêtes, etc.

ŒUVRK d'kDUCATION DE M. LIAL'TARD G3

Faut-il rappeler que dans la maison de M. Liautard, la piété n'avait rien d'austère, rien d'étroit ? Elle était vraie, franche, sincère, cordiale, aimable et éclairée. Les exercices n'étaient pas multipliés à l'excès, mais ils se faisaient avec dignité, inspiraient de l'intérêt et dilataient les cœurs.

Les dimanches et fêtes tout était prévu à la chapelle, et toutes les cérémonies réglées avec le plus grand soin. A lire les règlements qui concernent les sacristains, les chantres, les enfants de chœur, etc., on se surprend à dire que ce sont presque des minuties, mais, en réfléchissant, on comprend fort bien que dans ces exercices, pour éviter la fatigue, toute chose doit venir à sa place et être faite décemment. On suivait les offices publics, on prenait part à la joie respectueuse que l'Église manifeste dans son chant toujours grave, quelquefois sérieux, jamais languissant, et le plus souvent propre à dissiper tous les ennuis de l'âme. En cette matière surtout, M. Liautard voulait que l'on évitât tout ce qui eût pu ressembler à une contrainte ou à un travail :

« Que gagnez-vous, disait-il, à sortir de la maison de Dieu avec un esprit aussi tendu, aussi fatigué qu'après une longue conférence sur les matières les plus ardues ? L'Église avait rassemblé ses enfants pour consoler leurs âmes, pour y mettre une joie douce et calme, et pour leur faire oublier les travaux pénibles de la semaine ; osera-t-elle se flatter d'avoir réussi, lorsque ceux qui lui sont les plus chers viennent ajouter à leurs anciennes fatigues, et convertissent en une tcàche rigoureuse celui de tous leurs devoirs qui serait le plus propre à leur faire oublier ce que les autres ont de pénible (1)? »

M. Liautard écrivait ces mots lorsqu'il débutait dans

(1) Lettre ù d'Hautpoul, 1798.

l'éducation; après trente années d'expérience, il répétait la même pensée avec plus d'autorité : « Evitons l'ennui des choses de Dieu. Il n'est pas donné à tout le monde, comme à saint Paul, de ressusciter l'enfant qui s'est tué en se jetant par la fenêtre, après s'être endormi au sermon (2) ! »'

Les dimanches, et surtout les jours de iêtes particulières au collège, comme celles de saint Jean, de saint François de Sales, de saint Vincent de Paul, de l'Immaculée- Conception, du Cœur Immaculé de Marie, où il y avait un office propre, étaient pour les élèves des jours plus heureux que les jours ordinaires, et toujours désirés. C'étaient vraiment les jours du Seigneur, jours rayonnants de joie, d'innocence et de gaieté. Et comment ne l'auraient-ils pas été? Une bonne et fervente communion le matin, la grand'messe avec ses cérémonies majestueuses, les mouvements harmonieux du chœur, le sanctuaire orné et illuminé, le chant mélodieux, une prédication plus intéressante, les vêpres et le salut célébrés avec un élan religieux, les hymnes propres au collège chantées avec un entrain plus vif, quand toutes les voix s'unissaient dans un puissant accord ; puis, des récréations plus animées, la gaieté et les surprises, même au réfectoire, voilà ce qui rendait ces fêtes délicieuses, ravissantes, et laissait dans le cœur un souvenir précieux et toujours cher.

Ce sentiment religieux n'avait rien de vague, d'indécis, rien d'à côté, ni d'à demi. Il était franc, ouvert, et s'épanouissait librement, sous toutes les formes, les plus humbles n'étaient pas dédaignées. Nous avons trouvé des lettres fort curieuses, et à vrai dire très pieuses, où les élèves, d'un élan spontané, s'adressaient en commun au directeur pour obtenir la permission d'établir entre eux une conférence , une confrérie , comme celle de la Croix , des

(2) Lettre sur l'Education à ]M™« la C'"'« de Cliarpin, 1828.

ŒUVRE d'Éducation de m. liautaud G5

Saints- Apôtres , do la Sainte- Vierge , du Saint-Sacremeut. Une de ces lettres est datée du 30 mars 1811, elle se termine ainsi : « Ce n'est point une congTégation que nous désirons former, mais simplement une société pieuse, unie par le mémo but do se rendre agréable à Dieu et de marcher sur les traces des Apôtres. Le consentement de ceux qui désirent composer cette société ne les engage en rien. Nous laissons. Monsieur, à votre sagesse le soin de juger ce que nous lui soumettons, et nous sommes, en attendant de vous une réponse selon la volonté de Dieu, vos très respectueux élèves. »

Les fondateurs de Stanislas ne craignaient pas de céder à ce mouvement pieux, sauf à en prendre eux-mêmes la direction. Il faut surtout signaler ici la Congrégation de la Sainte-Vierge qui, fondée en 1807, interrompue quelque temps, puis reprise à nouveau en 1S14, compta parmi ses membres des noms bien connus depuis : Auge, directeur du collège après M. Liautard, Chauvel, supérieur du séminaire de Versailles, de Crouseillies, sénateur, ancien ministre de l'Instruction publique et des Cultes, Ravinet, évêque de Trojes, Buquet, directeur du Collège après M. Auge, et évêque de Parium, Lalaune, le restaurateur du Collège, Thibault, évêque de Montpellier, Dupuch, évêque d'Alger, Hamon, curé de Saint -Sulpice, Modelonde, curé de la Trinité (à Paris), de Noailles, pair de France, de Lujnes, chef de cabinet au ministère des Affaires ecclésiastiques, d'Arcimoles , archevêque d'Aix , de Marguerie , évêque d'Autuu, Bore, supérieur général des Lazaristes, et tant d'autres qu'il faudrait nommer : de Cossé-Brissac, de Bruj's, de Sainte-Foix, de la Rochefoucauld, de Scorbiac, Genouille, Ricard, etc.

Ces humbles pratiques où il se mêle à l'idée religieuse quelque forme poétique plaisent k la jeunesse, qui veut tout voir en images, et elles offrent en cela de faciles moyens

d'instruction. On entremêle le tout de bonnes vérités qui rassortent toutes riantes et gagnent les cœurs au nom de la Vierge et de ses douces vertus. La sœur de Maurice de Guérin, cette vive enfant du Midi qui sentait si bien la nature et la foi, n'écrivait-elle pas à son frère, quand il était à Stanislas : « Elles sont aimables, ces petites dévotions que l'Église permet, qu'elle bénit, qui naissent aux pieds de la foi, comme les fleurs au pied du chêne (1). »

Au reste, on ne pouvait pas accuser M. Liautard de tomber en ceci dans l'exagération et de prendre la forme apparente pour la réalité solide. Saligne de conduite était nette et ferme. « Ne multipliez pas vos dévotions, disait-il, comme les païens, qui s'imaginent être exaucés par la multitude de leurs paroles. Tenez-vous-en à celles qui ont été adoptées par l'Église. Si je n'avais peur de trancher sur des questions qui demandent un grand ménagement, je vous conseillerais encore d'être très réservé sur les associations, confréries, pratiques de piété isolées, etc. Une faut pas oublier qu'elles ont été instituées pour réveiller la religion engourdie des peuples, et pour les ramener au principal par les accessoires (2). » Pouvait-on, à une foi vive, éclairée, joindre plus de prudence et de modération ?

M. l'abbé Froment, dont l'àme calme était ennemie de toute nouveauté, dirigeait habituellement toutes ces œuvres de religion et de piété. Il savait si bien maintenir les esprits dans cette voie moyenne, également éloignée de la froide indifférence et d'une dévotion raffinée ou mal entendue! Pendant de longues années, il fut le supérieur de l'école de théologie, et par le petit noyau d'excellents élèves qui s'y trouvaient, il agissait sur la masse des autres. On ne saura jamais le Inen immense que ces ouvriers

(1) Eugénie de Guérin. Lettres, journal.

(2) Lettre à d'Hautpoiil, 1798.

ŒUVRE d'kDUCATION DK M. LIAUTARD G7

obscurs répandaient parmi leurs condisciples ; mais on peut dire que l'esprit de discipline et de piété, la ferveur de travail et d'études qui régnèrent à Stanislas en ces premières années leur est dû en grande partie. C'est le témoignage qu'aime à leur rendre M. Liautard lui-même. Il disait en parlant de l'un d'eux : « Nous gardons M*** dans notre maison, où il nous rond de grands services, principalement par son zèle pour le bien et par les grands exemples de piété qu'il donne aux autres. Il contribue aussi au maintien de l'ordre et de la discipline aux études, aux récréations, au réfectoire, à la chapelle. Si je ne craignais de vous fatiguer par trop de détails, je vous dirais que c'est à lui et à plusieurs autres jeunes élèves dont nous avons par nos sacrifices facilité l'éducation ecclésiastique, que nous devons le succès de notre maison (1), »

N'était-ce pas dire indirectement, que la religion, comme une source limpide et féconde, répandait dans toutes les âmes la force et la fraîcheur, et qu'elle rendait en bienfaits sans cesse renaissants les honneurs et le respect dont on savait l'entourer ?

Page 1