‹ Histoire du College StanislasChapitre 12 sur 31 · LES ÉTUDES · texte numérisé non relu

LES ÉTUDES

On donnait donc la première place à la religion dans l'estime et l'amour des élèves : n'est-il pas permis de croire que cette influence de la religion qui se faisait sentir partout, était pour beaucoup dans le succès des autres branches et surtout dans la prospérité des études ? Qui peut dire ce qu'elle répandait dans l'esprit de clarté et de sérénité, dans la volonté, décourage énergique, de persistance et d'opiniâtreté?

(1) Extrait d'une lettre de M. Liautard, fév. 1809.

De la suite de ce récit ou peut tirer une remarque très importante que l'expérience confirme tous les jours : c'est que la discipline et l'ordre dans une maison d'éducation, dépendent pour une large part de l'esprit religieux qui y règne, et l'on sait de reste que plus la discipline est forte, plus aussi sont florissantes les études. On pourrait donc dire que l'enseignement de la religion et la pratique d'une piété solide ont une action prépondérante non seulement sur la formation morale de l'homme , mais encore sur son éducation intellectuelle. Aussi bien tout se tient dans l'homme, et si l'éducation morale du cœur et de la volonté réussit bien, il y a des raisons de croire que les facultés de l'intelligence ne sont pas en retard, ou que du moins elles sont dans de très bonnes conditions de développement. Il existe une harmonie entre les puissances de l'âme, bien supérieure à celle qui se manifeste entre les organes du corps, et elles agissent nécessairement l'une sur l'autre.

Je veux que le travail ait des charmes pour quelques natures plus heureuses, je sais même qu'il y a dans la difficulté vaincue un plaisir qui séduit l'esprit et l'invite, après un premier succès, à tenter une nouvelle conquête. Penset-on que cela a lieu pour toutes les natures d'enfant ?Ne fautil pas dire plutôt que le nombre est très petit de ceux qui se livrent au travail uniquement pour le plaisir du travail ?

Comment agir alors sur la masse de ceux qui, aux austères plaisirs de l'étude, préfèrent leurs aises et leur naturelle indolence? Sans doute, il y a bien des motifs qui peuvent stimuler une nature lente, paresseuse ou légère, et les moyens sont multiples que sait inventer un maître ingénieux, pour rendre attrayante une tâche ingrate par elle-même; mais c'est mettre du miel autour de la coupe amère, et l'enfant l'aimera non pour le breuvage qui y est, mais pour le miel qui est au bord.

Il faut donc monter plus haut, et à ces moyens qui sont

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excellents, mais qui n'apparaissent en définitive qu'avec le caractère mobile de l'humaine sagesse, joindre quelque chose d'immuable, je veux dire l'idée morale du devoir que l'enseignement religieux peut seul développer complètement.

Les fondateurs de Stanislas l'avaient compris ; les études ne pouvaient que gagner de cette alliance avec la foi et la piété ; et le travail était accepté souvent avec joie, avec résignation toujours par ces esprits que la religion avait disciplinés.

A ce premier élément de succès, il faut joindre la rare sagacité avec laquelle ils rédigèrent leur programme d'études. N'oublions pas qu'ils avaient été formés eux-mêmes dans des maisons où les méthodes, on le reconnaît encore aujourd'hui, étaient excellentes. M. Froment avait passé à l'Oratoire, et l'on sait ce qu'il y avait de sagesse dans le plan d'études conçu par le P. de Condren, commenté, expliqué par le P. Lamy, le P. Thomassin, et auquel toucha Malebrauche. M. Liautard et M. Auge venaient l'un de Lbuis-le-Grand, l'autre de Sainte-Barbe, tous deux avaient été élevés dans les principes nouveaux qui s'introduisirent dans l'Université de Paris, après la révolution de 1762. Rollin et Port-Royal (qui d'un autre côté avaient emprunté beaucoup à l'Oratoire), étaient venus, et leur influence avait donné aux vieilles méthodes de l'Université un caractère plus pratique et plus conforme au génie français.

M. Liautard, on a pu s'en convaincre par ce qui précède, voyait en toutes choses le côté pratique. Il aimait mieux en principe s'en tenir aux méthodes qui avaient subi l'épreuve du temps. Est-ce à dire qu'il prenait tout au hasard de la main? Non certes, quand l'expérience avait montré certains côtés faibles d'une méthode, il les passait, tirant de toutes choses, comme l'abeille, la meilleure substance pour faire son miel. D'un autre côté, les idées avaient marché; la so-

ciétê d'après 89 avait des aspects nouveaux, des aspirations nouvelles, et il en fallait tenir compte. Il disait avec beaucoup de sagesse :

« Dans l'enseignement des langues grecque, latine et française, et de toutes les parties de la littérature, on se rapprochera autant qu'il sera possible des méthodes anciennes, en admettant néanmoins les modifications indiquées par l'expérience et celles que les circonstances peuvent nécessiter. »

Ainsi, en prenant pour base de l'enseignement classique les méthodes anciennes (entendez celles de l'Oratoire, de Port-Royal, de l'Université représentée par RoUin), les fondateurs de Stanislas avaient fait une place à des études nou- A'^elles, aux matliématiques surtout, à l'histoire, auxlangues vivantes, toutes choses que l'on ne pouvait plus négliger.

Développer ici le plan d'études tel que M. Liautard l'avait conçu, serait un long travail. Remarquons d'ailleurs que ce plan se rapprochait beaucoup de celui que l'on suivait dans les écoles de l'État, et, à partir de 1811, alors que M. Liautard fut obligé d'envoyer ses élèves aux lycées, il fallut adopter, au moins pour l'ensemble, les programmes de l'Université. On conserva cependant assez de liberté dans l'interprétation de ces programmes pour qu'il ne nous soit pas permis de passer complètement sous silence cette partie importante. Renonçant à exposer le système dans son entier, nous signalerons de préférence les parties neuves, les branches les plus cultivées. Parmi celles-ci il faut nommer d'abord la langue française et l'histoire.

L'étude de la langue française, il ne faut pas l'oublier, avait été longtemps négligée en France. En tout pays, la Renaissance avait inspiré aux savants un profond dédain pour ces langues encore à demi-barbares, dont les premiers bégaiements n'avaient cependant pas été sans grâce. Même après le siècle de Louis XIV et jusqu'à la fin du siècle dernier, le latin avait conservé une bien large place dans

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nos collèges, et il n'était pas vrai de dire qu'on avait enfin « secoué le joug du latinisme, » comme La Bruyère avait eu hâte de lo proclamer un peu trop tôt. Rollin ne se plaignaitil pas, de ce que de son temps les plus habiles gens ignoraient les régies les plus communes de leur langue, ce qui paraissait quelquefois dans leurs lettres? « Il s'en faut bien, disait-il, que nous apportions le même soin à nous perfectionner dans la langue française. Il y a peu de personnes qui la sachent par principes. On croit ({ue l'usage seul suffît pour s'y rendre habile. Il est rare qu'on s'applique à en approfondir le génie, et îx en étudier toutes les délicatesses (1). »

M. Liauiard avait voulu que dans sa maison l'enseignement de la langue niaternello fût de tous les instants et de tous les exercices, à partir de la neuvième où l'on apprenait à lire, jusqu'en rhétorique, jusque dans le cours supérieur de littérature qui durait deux années et qui couronnait avec grâce les études classiques. Il avait donné à ces études littéraires une portée sérieuse, une direction nette et précise. L'imagination, les formes plus libres et plus audacieuses qu'on n'acquiert pas, mais qui naissent avec nous, il les cultivait, quand il les rencontrait, mais il exigeait do tous ses élèves les qualités plus humbles, et qui sont cà vrai dire les plus françaises, la clarté, la netteté, la correction. Plusieurs années auparavant, il avait déjà recommandé ces qualités :

« Je ne vous louerai pas sur la netteté de votre style, puisque tous mes éloges ne vous rendraient pas plus habile, mais je ne puis vous cacher que j'en ai été on ne peut plus content, et je vous invite à ne point vous écarter de cette manière d'écrire, limant vos phrases avec soin et ne'

(1) Rolliii. Dj 1(1 m^.iih'c d'enseigner et cVétudicr les belles-lcllres, tome l^'", pago 5.

VOUS reposant jamais sur votre facilité. Telle était la méthode de Racine et de Boileau, dont le style est si parfait qu'aucun de nos poètes n'en approche ; telle a dû être aussi celle des écrivains de Port-Royal, de Pascal et un peu aussi de Nicole, dont le style n'aurait jamais été si sain, si fort, si net, s'ils se fussent contentés de laisser couler leur plume négligemment. La facilité d'écrire est un des plus grands obstacles à ce que l'on écrive bien (1). »

Dans la critique littéraire, qui, pendant les deux années d'études complémentaires était poussée très avant, M. Liautard — et en ceci, il était de l'école de Rollin — ne faisait pas seulement remarquer la propriété, la justesse, la force, la délicatesse de la pensée et du tour, il insistait aussi sur ce qui est capable de former le cœur, sur ce qui peut inspirer des sentiments élevés ; il faisait remarquer le caractère et les idées religieuses de l'auteur. Il y avait dans sa critique beaucoup de sagacité et de bon sens, et, pour en donner un exemple: « Bourdaloue, disait-il, est fort en raisonnement, et il dédaigne les ornements du stjle. Il est de ces hommes qui ne se font pas admirer et chérir dès la première entrevue, mais qui, après grand nombre de visites, savent encore être aimables et intéressants. En admettant qu'il soit quelquefois difficile, ce ne serait point une raison pour ne pas le lire. Souvent nous regardons avec plaisir un tableau dont plusieurs traits sont effacés, nous ne sommes pas insensibles aux accords d'un instrument, lors même que tous ,les sons ne parviennent pas à notre oreille (2), »

N'y a-t-il pas dans ce jugement bien de la finesse, et les élèves initiés à ces études par un tel maître, ne devaientils pas emporter du collège une belle connaissance de notre langue et de notre littérature ?

(1) Lettre à d'Hautpoul, 1798.

(2) Lettre à d'HautjiOul, 1798.

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L'histoire fut, dès l'origine, une des ])ranches les plus développées, et il semble que c'est à Stanislas une tendance, sinon une habitude de famille, d'exceller en cette partie. On sait que M. Liautard se plaisait beaucoup aux études historiques (1). Il écrivait à un de ses élèves : «Je vous recommande la lecture de l'histoire. Je dis la lecture et non l'étude, parce que cela demanderait plusieurs années, et que la plupart de ceux qui disent savoir l'histoire sont des menteurs, mais il est d'une indispensable nécessité d'en avoir une teinture (2). »

En ce point, M. Liautard se rattache plutôt à l'esprit de Port-Royal et de l'Oratoire qu'à celui de Rollin qui, se perdant dans l'histoire ancienne, témoigne un souverain respect à l'histoire moderne et à l'histoire de France, mais passe à côté en exprimant des regrets. C'était donc un mérite pour M. Liautard d'avoir compris l'importance de cette étude en un temps où, autour de lui, c'était une branche encore bien négligée. Dans chaque classe il faisait étudier une partie de l'histoire universelle, commençant par l'histoire ancienne et réservant aux classes élevées l'étude de l'histoire de France. Il faisait lui-même ce cours aux élèves les plus avancés. Ceux qui l'ont entendu, lui reconnaissaient entre autres mérites celui d'une vaste information et d'une exposition claire, nette, colorée. L'un d'entre eux rendait ainsi compte de ce cours vers 1809 :

« En histoire, nous avons vu tout le régne de Louis XIV jusqu'en 1700, la guerre d'Espagne, la fameuse guerre de

(1) Nous avons de lui plusieurs manuscrits relatifs à l'histoire que nous avons réunis en autant de volumes : Histoire ancAenne (1800) ; — Notes sur l'histoire universelle (1801); — Leçons dliistoire moderne de Charles VIII à Louis XIV (1791-1792); — Histoire du Bas- £'m;:i2>e (1791-1792).

(2) Lettre à d'Hautpoul, 1798.

Hollande, les affaires du Calvinisme, du Jansénisme et du Quiétisme. On nous a fait voir tout cela ave» un grand détail et approfondir quelques questions importantes. M. Liautard donne ses leçons d'une manière fort intéressante et singulièrement ntile. On nous a fait connaître aussi dans l'occasion, les hommes célèbres de ce temps-là, avec d'amples notions sur kur vie, particulièrement sur leur manière d'écrire ou de penser en matière de religion. Nous commençons maintenant la mémorable guerre de la succession (1). »

On voit par ce peu de mots la direction que M. Liautard suivait dans l'enseignement de l'histoire. Au reste, dans un remarquable discours, prononcé à la distribution des prix de 1821, il a lui-même exposé ses vues à ce sujet :

« Dans une matière si vaste, quelle méthode adopter ? Se bornera-t-on à marquer les révolutions des Etats, à indiquer comment, dans les temps anciens, Cyrus fonda son empire sur les ruines de celui de Babylone, comment ensuite Alexandre vengea les Grecs des anciennes injures des Perses, comment enfin les Romaius subjuguèrent le monde connu? Ou bien, messieurs, vous appliquerez-vous de préférence à suivre le progrès des arts, des sciences et des lettres ? Après avoir parcouru les indestructibles monuments de l'Egypte, irez-vous en Grèce pour y admirer Périclés et les Athéniens; vous arrèterez-vous à Rome, pendant le siècle d'Auguste, qui est en même temps celui de Virgile et d'Horace, de Tite-Live et de Cicéron ?

«Sans doute, il y a un grand intérêt dans les recherches sur ces époques brillantes, sur les causes de leur peu de durée et sur cette alternative de lumière et de ténèbres qui depuis l'origine du monde semble être le partage du genre humain. Mais, de tous les points de vue sous lesquels on

(1) Lettre d'Aronio de Fontcnello.

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