ŒUVRE D ÉDUCATION DE M. HAUTARD
peut considérer les grands évèneuionts de l'histoire, celui de la religion et de son influence no vous paraîtrait-il pas le plus fécond ot le plus nol)lo (1) i* »
Ainsi, il ne se l)ornait pas ix étudier l'encliaîncment des faits, ni même à suivre le mouvement des arts, des sciences et des lettres, il allait plus loin, et, pénétrant dans les obscurités du passé, il prenait l'idée religieuse comme guide, c'était le fil secret qui le devait conduire à travers les dédales de l'histoire.
Cette manière d'envisager les études historiques n'estelle pas à la fois et la plus large et la plus féconde? N'estce pas généralement à une idée nouvelle, a une doctrine naissante que sont dues les plus grandes révolutions dans l'histoire ?
Nous ne dirons rien ni des mathématiques, auxquelles M. Liautard avait donné une vive impulsion surtout dans les hautes classes; ni des langues anciennes, qui dans sa pensée n'étaient qu'un moyen de former l'esprit et d'acquérir une connaissance plus nette et plus profonde de la langue maternelle; ni de la géographie, qu'il faisait marcher de front avec l'histoire; ni de la philosophie, où il voulait voir les élèves allant au-deLà des mots, des phrases et des formules, pénétrer jusqu'au fond et à la racine des choses, et parvenir à rendre leurs idées dans une langue claire et précise. Nous aimons mieux attirer l'attention sur l'esprit même qui animait les études.
L'éducation intellectuelle n'était qu'une partie de l'éducation complète , telle que l'entendait M. Liautard ; il estimait que le but était plus loin : il faut la science, sans doute, mais il faut plus encore la bonté etla vertu. « De tout temps, disait-il, les esprits sages, les hommes expérimentés ont considéré les études de nos écoles comme une prépa-
(1) Discours prononcé à la distribution des prix, 1g 21 août 1821.
ration à des études plus élevées, comme la porte d'une carrière plus étendue, comme un instrument, comme un moyen, jamais comme un but et comme un résultat. La science, quelque importante qu'elle soit, n'est après tout qu'un accompagnement, un accessoire (1). »
Au lieu de surcharger les jeunes esprits de connaissances qui étaient nécessairement superficielles, il recommandait aux maîtres d'apprendre de préférence à l'enfant à diriger les forces de son intelligence, pour les employer utilement, plus tard, quand le moment serait venu. Blâmant les excès de travail auxquels on condamnait volontiers les premiers élèves d'une classe pour les préparer au concours, il disait-avec beaucoup de bon sens : « Quel besoin avez-A^ous donc, juste ciel! de tant vous fatiguer? 11 ne s'agit point ici de composer Atlialie ou le fameux discours sur le petit nombre des élus. Il s'agit seulement de former et de disposer l'esprit des jeunes gens, de telle sorte qu'à mesure que l'âge, le travail, leur goût particulier, ou les circonstances auront développé leurs talents, ils ne rencontrent pas dans l'enseignement qu'ils auront reçu, d'obstacles qui les empêchent de rivaliser avec Racine ou Massillon. Or, quelle distance infinie entre ces hommes arrivés, après vingt-cinqans d'application, à l'apogée de leur gloire, et ces mêmes hommes lorsqu'ils faisaient, dans leur jeunesse, l'espérance et la gloire de Port-Royal et de l'Oratoire? »
M. Liautard, on le voit, se défiait beaucoup de ces élèves, prodiges d'intelligence précoce, qui passent pour grands hommes au collège. Néanmoins, quand il rencontrait un jeune homme qui l'emportait de beaucoup sur ses rivaux, il était loin de le laisser languir. Outre le cours ordinaire des études, il le distrayait par d'autres occupations. S'il en était besoin, il créait des charges et des emplois,
(1) De V Instruction publique en France, page 60.
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pour absorber ses moments de loisii-, et pour donner à cette âme ardente des aliments capables d'en entretenir l'activité. Il lui confiait des répétitions, quel([uefois même des cours, et paraissait se reposer sur lui du soin de préparer des exercices publics ; il l'appliquait même aux détails de la discipline et de l'administration. Ainsi cet élève se trouvait, en quelque façon, initié aux premiers secrets du gouvernement. Combien ce jeune homme stimulé par la variété des occupations, ne l'emportait-il pas sur un fort en thème latin, vigoureux athlète embarrassé de sa propre force, et qui, pour avoir étudié exclusivement le que retranché, ne pourra que difficilement se plier aux communes idées, aux usages de la société, et comprendre cette multitude infinie de petits riens dont se compose la vie du monde ?
C'est ainsi qu'on savait nourrir à Stanislas, au cœur des élèves d'élite, la flamme sacrée du travail ; une confiance pleine d'honneur était pour eux le meilleur moyen d'émulation. Au reste, le professeur devait avoir un égal soin de tous ses élèves, aidant de préférence les plus faibles, parce qu'ils en avaient plus besoin. « L'incapacité ou la médiocrité, disait M. Liautard, est à la science ce que la misère est à la richesse. Et, comme l'on doit soulager la misère par son superflu, de même les professeurs reconnaîtront qu'il convient de diminuer, par quelques soins particuliers, l'indigence morale et la désolante nullité des talents (1). »
Les élèves faibles n'étaient donc pas condamnés à subir, de la part du professeur, ce dédain qui anéantit toutes les facultés morales d'un jeune homme, et qui finit par éteindre en lui toute émulation, tout noble sentiment. Les moyens de les exciter ne manquaient pas : il y avait les compositions
(1) De l'Instruction publique en France, page 78.
hebdomadaires, les examens trimestriels et les bulletins, que M. Liautard annotait avec un soin infini et une verve intarissable, constatant toujours le progrès ou la marche en arriére, signalant les hausses et les baisses, et quelquefois le calme plat. Il avait de ces tournures qui piquaient au vif : « M*** dirige sa barque un peu mollement, il dort. — N*** va cahin-caha! — Il est ennuyeux de dire toujours la même chose, c'est cependant ce à quoi je suis réduit lorsqu'il faut parler de ce cher M***: bien, très bien, parfaitement bien, les orsilles lui doivent tinter du bien que l'on ne cesse de dire de lui, etc. » Il savait varier l'éloge ou le blâme, et toujours il y mettait ce feu, cette ardeur, cette conviction qui montraient combien il s'intéressait à chaque élève. La note du Bulletin était une véritable arme entre ses mains, il en stimulait l'indolence ou la paresse, et parvenait ainsi à bannir de ses classes la médiocrité. Il faudrait citer ici presque toutes les notes de ses registres, qui sont un perpétuel commentaire plein de vivacité et de bonne humeur; on y trouve le reflet de tant de belles jeunesses actives et laborieuses qui se préparaient sous ses 3'eux à la gloire et à l'honneur qui n'ont pas manqué plus tard.
Les élèves faibles, du temps de M. Liautard, n'étaient pas très nombreux. Il faut l'attribuer au soin qu'il avait de n'admettre que ceux qui pouvaient réussir dans leurs études, et à la persistance avec laquelle il exigeait le travail. Que de lettres, que de sommations à ce sujet!
« Il ne nous faut ici que des jeunes gens robustes, appliqués au travail, et ayant assez d'ouverture d'esprit pour que l'on puisse compter sur des succès (1). » Il était intraitable sur ce point et il ne voulait pas souffrir dans sa maison des élèves qui perdissent leur temps. Il disait que dans d'autres maisons (que d'ailleurs il ne blâmait pas pour cela),
(1) Lettre du 9 novembre 1808.
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on exigeait moins do travail, et il conseillait d'y envoyer ceux qui trouvaient que chez lui on en demandait trop. Le défaut d'application et quelquefois même le défaut de santé pouvait déterminer une invitation aux parents de retirer l'élève. « Rien de consolant! le travail est nul. Je ne crois pas que notre maison convienne à votre fils. 11 court risque, s'il reste dans sa paresse, de se faire renvoyer (1). »
Pour favoriser les bonnes études, il ne permettait pas, même aux élèves les plus forts, de passer une classe. « Je crois votre jeune homme dans le dessein d'entrer en rhétorique. Il sort de troisième, où il était de première force, il est vrai, mais il est jeune, pourquoi ne ferait-il pas de bonnes études? C'est néanmoins ce qui n'aurait pas lieu, si, manquant de connaissances suffisantes, il entrait dans une classe où il se trouverait constamment faible (2). »
Il faut dire que les professeurii secondaient avec habileté les vœux de M. Liautard. Ils s'étaient donnés à lui avec toute leur âme, et la plupart étaient des hommes fort capables. Dans une pièce officielle, M. Liautard leur rendait ce témoignage : « Sur huit d'entre eux, laïques ou ecclésiastiques, à qui le désir d'avancer, la volonté de leurs évèques ou d'autres motifs ont fait quitter notre maison, il se trouve un fondateur de séminaire, un directeur de collège, deux professeurs, l'un de rhétorique, l'autre de philosophie, quatre enfin que l'on a jugés digues de chaires dans les lycées des départements et de la capitale, et même dans une Académie distinguée. Ceux qui restent ne leur sont point inférieurs, ni pour le zèle, ni pour le talent, et il ne leur est pas difficile d'entretenir l'émulation dans des classes nombreuses d'où la paresse et la médiocrité sont bannies. » — Puis, confondant l'éloge des maîtres avec
(1) Lettre do janvier 1809.
(2) Lettre de février 1809.
celui des élèves, il ajoutait: « Il en faut convenir, celui de nos élèves qui remporte habituellement le prix, pourrait bien obtenir ailleurs quelques mentions, et il est à présumer que ses succès ne sont pas illusoires. Aussi plusieurs d'entre eux, que leurs talents et leurs bonnes qualités appellent à des emplois lionoral)les, ont-ils déjà reçu de Sa Majesté des marques signalées de confiance; et j'en pourrais nommer un grand nombre d'autres, qui, aussi peu favorisés de la nature que de la fortune, se sont jetés-dans l'éducation et avec plus de bonheur., qu'on ne devait espérer du peu d'ouverture qu'ils avaient montrée ici dans le cours de leurs études (1). »
Il est difficile, à une si grande distance, de dire au juste quelle était la force des études. Les témoignages cependant ne manquent pas pour prouver au besoin que les élèves de Stanislas cultivaient avec bonheur, les belles-lettres et les sciences. Dans les concours et dans les compositions hebdomadaires faites avec les lycées (période de 1811 à 1821), ceux de Stanislas obtenaient souvent de très bonnes places. Mais ce n'est là qu'un succès éphémère, et il faut voir de préférence l'effet de cette éducation da,ns la suite de la vie: ici, il n'est pas besoin de parler beaucoup, il suffit d'un coup d'œil jeté sur les Diptyques du collège. L'homme mûr, c'est l'enfant développé, dit un proverbe anglais : « The child is father of the man{2). » Ne faut-il pas croire que plusieurs des hommes éminents qui sont sortis de la maison de M. Liautard doivent quelque chose de leurs succès et de leur gloire à leur première culture classique, et que, dès leur jeunesse, s'annonçaient les grands talents qui les ont distingués plus tard?
(1) Mémoire adressé à la commission de l'Instruction publique au sujet de la fréquentation des lycées, 1811.
(2) Wordsworth. — The Rainbow.
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Nous restons donc dans le vrai quand nous disons qu'à Stanislas les études étaient fortes, brillantes même, plus solides toutefois que brillantes, parce qu'on s'attachait plus à la réalité qu'à l'apparence : on ne recherchait pas un vain étalage de connaissances libérales, comme dit Sénéque, st'udiorum liber^alium vanam ostentationem (1) ; les études, les belles-lettres devaient guérir l'àme, sanantes litterœ, et la préparer à recevoir la vertu ('2).