DIVISION ECCLESIASTIQUE
Six années s'étaient écoulées depuis l'ouverture de l'Institution Liautard : la période de la fondation, toujours un peu pénible, était passée. La maison de Paris comptait près de 300 élèves, celle de Gentilly plus de 200. Il en accourait des provinces les plus lointaines, et même des pays étrangers : de la Belgique, du Piémont, des Electorats, de l'Irlande, de l'Angleterre. Le baron Dumortier, ministre d'Etat dans son pays, nous dit que, de son temps, c'est-à-dire en 1810 et 1811, il avait rencontré parmi les élèves de la rue Notre-Dame des Champs plus de 80 Belges. Les places étaient arrêtées longtemps à l'avance, et les deux maisons de Gentilly et de Paris trop étroites pour recevoir tous ceux qui se présentaient. Chaque année on faisait des agrandissements qui ne suffisaient plus l'année suivante. M. Liautard fait souvent allusion à cette gêne :
« Il est désagréable pour moi de ne pouvoir acquiescer à otre demande. Notre maison n'étant plus susceptible
d'agrandissemonts, nous ne pourrions, sans imprudence, accepter de nouveaux sujets (1). »
Et ailleurs : « Vous avez dû voir dans quel embarras je me trouve, lorsque vous êtes venu me parler de M. votre fils. Il s'en faut d^} beaucoup que maintenant jo sois plus à l'aise. Veuillez donc différer le départ de votre fils, ou, pour vous parler franchement, peut-être serait-il plus expédient de lui chercher une autre maison, puisque je ne puis prévoir à quelle époque il se trouvera ici des places vacantes (2). »
Ces plaintes reviennent sans cesse. Lorsque la rentrée de 1808 approchait, M. Liautard écrivit plus de cinquante lettres, qui ne sont que des variations de regret et de refus, dans le sens de celle-ci : « C'est avec bien du regret que nous sommes obligés de refuser une place à votre fils. Nous sommes d'une part accablés de demandes, de l'autre tellement resserrés que nous ne pouvons plus nous mouvoir (3). »
Cette période qui suit la fondation de Gentilly, est une des plus florissantes de l'ancien Stanislas. La prospérité extérieure, marquée par le nombre des élèves et par la confiance des familles, n'était qu'un signe de la prospérité intérieure, de ce bon esprit qui animait les maîtres et les élèves, et qui se manifeste par l'ordre, la discipline et la force des études. Ce qui avait surtout contribué à ce rapide succès, c'est la création du séminaire Notre-Dame des Champs, qui faisait partie intégrante de la maison de M. Liautard et en formait une division spéciale. Il y avait là un foyer toujours vivant d'émulation et d'ardeur au travail, qui gagnait de proche en proche et pénétrait toute la masse.
(1) Lettre de M. Liautard, 1808.
(2) Lettre de M. Liautard, 1808.
(3) Lettre de M. Liautard, 1808.
Ce n'était pas, à proprement parler, ce qu'on a appelé depuis un petit séminaire, c'était tout à la fois et plus et moins. Comme, en 1804, le diocèse de Paris n'avait pas encore d'institution où les jeunes gens qui se destinaient à l'état ecclésiastique pussent par l'étude des lettres profanes se préparer aux sciences tliéologiques, M. Liautard, sur la proposition de l'archevêché, offrit sa maison pour remplir cette lacune. C'est ainsi que l'Institution de la rue Notre- Dame des Champs tint lieu, jusqu'à un certain point, de petit séminaire au diocèse de Paris. M. d'Astros, alors grandvicaire, favorisait cette entreprise ; il entretenait avec M. Liautard une correspondance très suivie. La caisse diocésaine mettait à sa disposition un certain nombre de bourses ; mais de quelle sagacité il fallait user pour distinguer, parmi le nombre des concurrents, ceux que leur mérite et leur sincérité rendaient dignes de cette faveur ! Il est certain que de ce choix dépendaient non seulement l'avenir de la division ecclésiastique, mais encore le succès et la prospérité des études dans toute la maison. Aussi, M. Liautard n'admettait-il pas au hasard ceux qu'on lui désignait ; il les examinait lui-même, tenait compte de leur conduite passée, de leurs dispositions antérieures. Lorsqu'il avait découvert quelque intention cachée, qui n'osait se montrer au jour, il était impitoyable, et opposait un refus formel, quelles que fussent la considération et la dignité des protecteurs. Un jour, il écrit à M. d'Astros, pour lui apprendre qu'il ne saurait admettre un jeune homme, que le curé de la Madeleine avait recommandé.
« D'après ce que j'ai pu observer, je ne crois pas que le jeune M... recommandé par M. le curé de la Madeleine, ait jamais eu aucune vocation pour l'état ecclésiastique. Le père n'ayant pas, l'année dernière, les moyens suffisants pour le mettre ici, m'a annoncé qu'il différerait de le faire jusqu'à ce qu'il eût obtenu une place un peu
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lucrativo sur laquelle il comptait. La i)iace n'est pas venue, et cependant ce monsieur n{»us a de nouv(>au jtrésenté son fils. Quelle n'a pas été ma surprise d'apprendre qu'il se proposait d'en faire un prêire et que la caisse diocésaine se chargerait d'une partie des frais de la pension! Je n'ai pas cru devoir admettre l'enfant, et il serait à désirer que l'on mit partout de la rigueur à éloigner des sujets dont la vocation n'a d'autre fondement ({ue l'espoir du gain. Je crois faire une bonne action en vous découvrant cette petite supercherie (1). »
C'est à cette sage discrétion, à cette fermeté aussi, il est permis de le croire, qu'il faut attribuer la ferveur de piété et d'étude qui animait les jeunes ecclésiastiques de la rue Notre-Dame des Champs. Au reste, on ne saurait trop admirer la modération et le tact dont faisait preuve M. Liautard, lorsqu'il s'agissait d'une vocation au sacerdoce. Il existe de lui une lettre oii toute sa ligne de conduite est nettement indiquée. Nous la reproduisons ici, parce qu'elle montre bien l'esprit de cet éducateur sincère, et les principes qu'il suivait dans ce point important :
« Votre lettre mérite une réponse prompte et détaillée. Avant cette lettre, M. votre fils ne m'avait encore parlé qu'une fois de sa vocation à l'état ecclésiastique ; je lui avais conseillé de ne rien précipiter, lui représentant, comme je le fais d'habitude, que beaucoup de jeunes gens dans les premiers moments de ferveur, éprouvent un ardent désir de se consacrer à Dieu ; mais que rarement ils y persévèrent.
« Je n'ai pas cru devoir ajouter rien sur les peines et sur les dangers de notre état, sur la fermeté de vertu qu'il exige, sur le peu de considération qu'on lui accorde, sur
(1) Lettre de M. Liautard, 1809.
les persécutions et le reste. J'aurais pu le faire mieux qu'un autre, étant depuis six ans dans un poste où je me trouve obligé en conscience de détourner de l'état ecclésiastique grand nombre de sujets qui se présentent pour y entrer sans les dispositions nécessaires de piété et de talent. Et je puis vous dire, Monsieur, qu'il y en a bien quarante ou cinquante que je suis parvenu à dissuader. Ce sont maintenant de fort honnêtes gens, et, selon le jugement que nous en avons porté ici, ils n'auraient jamais été que des ecclésiastiques fort médiocres. Ce qui nous a fait tenir cette conduite à leur égard, c'est qu'ils étaient poussés à prendre les saints ordres par des parents peu éclairés, et qui espéraient y rencontrer quelques avantages temporels. M. votre fils est dans une position toute différente. Vous veillez sur ses démarches, et il paraît, d'après le peu qu'il m'a dit de votre correspondance, que vous ne le perdez pas un seul instant de vue. Je ne l'ai donc ni pressé, ni dissuadé. Mais, craignant, comme vous, qu'il n'agisse d'après les insinuations de personnes trop ferventes, je lui ai demandé ces derniers jours d'où lui venait ce goût pour l'état ecclésiastique dont vous vous plaignez. Il m'a répondu que c'était de lui-même et que personne ne le lui avait imposé.
« Je lui ai déclaré votre volonté très précise ; il ne m'a rien dit là-dessus de positif, soit qu'il se propose de s'expliquer lui-même avec vous, soit qu'il lui en coûte de renoncer à une idée qui le flatte. Vous êtes père, Monsieur, vous êtes le maître, et le maître absolu. La loi qui soustrait les enfants à l'autorité paternelle dès l'âge de 21 ans, les y maintient jusqu'à 24 lorsqu'il s'agit des ordres majeurs. C'est une disposition sage qui doit suffire pour calmer vos inquiétudes. Au reste, je puis vous assurer que lorsque le goût pour l'état ecclésiastique vient à se déclarer, ce n'est point ordinairement par suite des ter-
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KISLAS EN 1840
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reurs qu'inspirent les jugements de Dieu, ni par l'effet du rigorisme d'un confesseur exalté. Ce n'est point la crainte servile qui fait les prêtres, mais l'espoir qu'ils ont de sauver des âmes.
« Je me garderais bien de tenir ce langage à tout autre qu'à vous, Monsieur, qui croyez à la religion et qui vouiez que vos enfants y soient élevés. Je n'ignore pas que certaines personnes dans le monde nous regardent comme des imposteurs ou des dupes. Si j'avais à me justifier auprès d'elles, je leur dirais que vous connaissez trop bien la droiture de M. votre fils pour craindre que jamais il joue le premier rôle, et que s'il est vrai que le christianisme n'est qu'une chimère, il faudrait espéi^er que d'ici à l'âge de 24 ans, H... acquerrait assez de lumière véritable pour en juger lui-même.
«Mais voilà. Monsieur, une bien longue lettre; je me résume en peu de mots : Notre usage n'est point de porter à l'état ecclésiastique par aucune voie directe ou indirecte ; nous nous sommes appliqués à en éloigner un grand nombre de jeunes gens que nous n'avons pas cru y être appelés ; nous n'userons pas des mêmes moyens envers M. votre fils, puisque nous ne pouvons encore juger de sa vocation, et que d'ailleurs vous êtes le premier à y veiller avec tout le pouvoir nécessaire pour reculer de plusieurs années la démarche décisive. Puisse cette explication vous satisfaire et calmer vos inquiétudes (1). »
Il serait difficile de montrer plus de fermeté et de prudence, dans une affaire si délicate. C'est grâce à cette direction sage que le séminaire de la rue Notre-Dame des Champs obtint cette réputation que nous connaissons, et qu'il brilla en ces années de tout son éclat. M. Liautard veillait à cette partie de son œuvre avec une constante
(1) Lettre de M. Liautard, 1809.
sollicitude. Avait-il découvert une véritable vocation dans lin jeune homme, il la soutenait et la nourrissait, résistant avec une douce fermeté à la volonté contraire des parents ; mais si, après plusieurs années d'essai et de préparation, il pouvait juger que le jeune homme n'était pas appelé, il était le premier à le détourner de cette voie, quelles que fussent les dépenses qu'il avait déjà faites pour lui.
« Il est à propos que vous sachiez une chose importante que votre grand enfant n'aura pas le courage de vous dire lui-même, écrit-il, quoiqu'i sache mieux que personne toute votre bonté pour lui et jusqu'où vous poussez l'indulgence à son égard. Il voudraii: vous faire part de l'impossibilité où il est d'embrasser l'état ecclésiastique, et ne sait ■comment s'y prendre pour vous annoncer cette nouvelle. Je me suis en conséquence chargé de cette commission et j'en profiterai pour vous faire observer qu'en cette occasion votre cher enfant s'est conduit avec beaucoup de prudence et de droiture, et qu'à sa place, il y en aurait eu plus d'un qui, par mauvaise honte ou par irréflexion, se serait engagé de plus en plus, et, malgré la conscience de son incapacité, aurait eu la témérité d'entrer dans un état qui demande tant de science et de vertu. Nous ne pouvons donc que louer ce bon enfant, et lui savoir gré de s'être arrêté au moment décisif. »
Cette lettre est adressée à une mère chrétienne qui caressait en secret l'idée de voir son fils prêtre. Cette espérance qui lui était chère, devait, en tombant du cœur, y laisser un vide ; M. Liautard répare, en faisant l'éloge des qualités droites et saines de l'enfant, ce que cette nouvelle pouvait avoir de pénible pour la mère.
Nous avons vu ailleurs comment les élèves de la division ecclésiastique, quand ils avaient fini leurs études, devenaient maîtres à leur tour, et avant de recevoir la prêtrise s'appliquaient aux œuvres d'éducation, soit sous la direction
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immédiate de M. Liautard, soit dans les maisons qui avaient été fondées par son initiative. Toujours esi-il, comme nous l'avons fait observer, que ces jeunes collaborateurs se dévouèrent corps et àme à la prospérité do cette maison ([ui leur rappidait tant do souvenirs.
PREMIERS RAPPORTS AVEC L UNIVERSITE. — FREQUENTATION DES CLASSES DES LYCÉES IMPÉRIAUX
Il venait de s'opérer, en l'année 1808, toute une révolution dans les lois et les méthodes relatives à l'éducation de la jeunesse. La loi du 11 mai 1808 et les décrets du 17 mars 1808 avaient créé un corps chargé exclusivement de l'enseignement public et de l'éducation dans toute l'étendue de l'empire.
Ce n'est pas ici le lieu d'insister sur les principes et les tendances de l'institution nouvelle. Qu'il nous suffise de dire que l'émoi fut grand. Les esprits, étonnés de cette création soudaine qui sortait tout armée de la tète de l'empereur, mirent quelque temps à se reconnaître. Mais bientôt il s'éleva un concert discordant de louanges et do critiques exagérées. M. de Chateaubriand obéissait évidemment à la passion, quand il écrivait que les enfants étaient placés dans des écoles où on leur apprenait, au son du tambour, l'irréligion, la débauche et le mépris des vertus domestiques. Les esprits plus calmes et plus réfléchis ne faisaient pas tant de bruit et ils disaient volontiers avec de Maistre: « Fontanes (dites l'empereur) a de grandes vues et d'excellentes intentions. Le plan de son Université
est beau et varié; c'est un beau corps, l'àrae y yienans quand elle pourra. On veut un célibat, on veut une suint dinatiou, un dévouement de toute la vie sans motif religieux l'obtiendra-t-on? »
Est-il besoin de dire que cette réorganisation subite jetait un grand trouble dans les institutions privées ? La loi de 1808 portait en son premier article la suppression de l'enseiseignement libre : « Nul ne peut enseigner publiquement, sans être membre de l'Université impériale et gradué par l'une de ses facultés. » Les maisons d'éducation qui n'appartenaient pas à l'Université semblaient être menacées dans leur existence et dans leur développement. M. Liautard eut quelques inquiétudes ; mais on le laissa diriger samais on comme il l'entendait. L'empereur n'ignorait pas les opinions politiques de M. Liautard; plusieurs fois la maison de la rue Notre-Dame des Champs lui avait été signalée pour les principes qui animaient les maîtres et les élèves. Fouché lui-même crut nécessaire d'attirer l'attention de l'empereur sur ce point: mais le directeur qui, heureusement, ne s'occupait qu'à former des jeunes gens honnêtes, polis, instruits et dévoués à leur patrie, ne fut pas inquiété dans ses fonctions, et jouit d'une certaine indépendance.
En décembre 1810, parut la fameuse circulaire de Fontanes, qui enjoignait aux chefs des institutions libres de conduire leurs élèves aux Ijxées impériaux. Le Grand- Maître y disait que cette mesure, déjà appliquée dans plusieurs villes, avait obtenu les plus heureux résultats. « Partout où cette marche a été suivie, l'expérience a prouvé par des faits positifs que les études d'abord faibles dans les établissements particuliers, s'étaient fortifiées par les leçons données aux écoles publiques. Cette unité dans l'enseignement a produit l'émulation des maîtres autant que celle des élèves, et la bonne harmonie a continué de régner entre les chefs des diverses écoles... Il ne sera pas inutile
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imm<'faire observer quo ce n'est point ici une innovation ; ce av^stéme fut constamment suivi dans les anciennes études. c Une longue expérience en a consacré les avantages ; des exemples récents viennent à l'appui des faits anciens. L'Université impériale remplit donc un devoir en remettant en vigueur un usage, dont la désuétude ne s'est que trop fait sentir dans les écoles particulières (1). »
Que cette mesure fût avantageuse pour quelques maisons particulières où les élèves étaient peu nombreux, on ne saurait le nier. Celles-ci trouvaient aux lycées un enseignement qui leur aurait coûté trop cher, si elles avaient été obligées de payer les honoraires des professeurs. Aussi ces sortes de maisons (et elles étaient assez nombreuses à Paris), suivaient déjà les cours des lycées. La circulaire ne visait donc réellement que les institutions qui subsistaient par elles-mêmes.
Or, un pareil système condamnait nécessairement ces institutions à n'être plus que des pensions, et leurs chefs des maîtres d'hôtel, pour dire un mot de M. Liautard. A côté des avantages réels ou illusoires que M. de Fontanes se plaisait à signaler, ne fallait-il compter pour rien les pertes de temps, d'ordre, de discipline et d'autorité? Quelle influence les maîtres pouvaient-ils exercer sur des élèves qui leur échappaient sans cesse et qui recevaient ailleurs l'instruction ?
Aussi, cette circulaire souleva dès l'abord de vives réclamations. M. Emery et M. Cuvier, alors membres du conseil de l'Instruction publique, avaient prévu ces difficultés et avaient vainement insisté pour qu'on laissât à chacun la liberté d'aller ou de n'aller pas à ces classes des lycées, qui, disaient-ils, deviendraient à l'instant trop étroites pour contenir ceux que l'on forcerait de s'y rendre.
(1) Circulaire du 12 décembre 1810.
M. Liautard se croyait plus directement atteint, et il mit beaucoup d'ardeur à revendiquer une liberté qui lui était chère. La circulaire était du commencement de décembre 1810, et ce n'est que le 30 janvier qu'il envoya au lycée son premier détachement composé de 150 élèves. Plus tard, il obtint que l'on se contentât de 100. Dés que l'expérience eût confirmé ce qu'il avait prévu, et montré les difficultés qu'entrainait après elle cette situation, il écrivit mémoires sur mémoires, pour éclairer ceux qui y pouvaient mettre fin.
Il reste de lui, sur la fréquentation des Lycées, une note où les ennuis et les difficultés de cette mesure sont analysés, peut-être avec quelque exagération dans les détails. Elle est adressée aux membres du Conseil:
« Nous v'enons de recevoir, y est-il dit, l'arrêté de Son Excellence le Sénateur Grand-Maitre, relatif à l'obligation où vont être tous les chefs d'institutions et pensions, de conduire leurs élèves aux classes des lycées. Plus nous avons médité le préambule et le texte de cet arrêté, plus nous nous sommes convaincus de la condescendance sans faiblesse qui dirige toutes vos opérations. Après avoir réuni dans les lycées les plus puissants moyens d'instruction et d'émulation, vous faites un devoir aux écoles inférieures de les mettre à profit, sans cipendant vous refuser à faire droit aux réclamations qui pourraient avoir lieu à raison des distances ou pour tout autre motif.
« "Nous ne nous appuierons pas sur la différence essentielle que met le décret organique entre les institutions nouvelles qui ne doivent leur existence qu'à ce décret, et les pensions de l'ancienne Université de Paris qui n'eurent jamais ni privilèges authentiques, ni caractère légal. Sa Majesté donne expressément aux premières le droit d'enseigner, que les Parlements disputaient autrefois aux secondes; et, conviendrait-il d'opposer les arrêts d'une
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autorité qui n'existe plus au décret tout récent d'un Souverain dont l'œil attentif ne laisse échapper aucun <létail?
« Mais, sans examiner cette question, bornons-nous à applaudir à la mesure générale qui mettra insensiblement la nombreuse jeunesse de la capitale de l'Empire; dans la nécessité de jouir des bienfaits d'une instruction plus relevée et plus étendue. Je dis insensiblement, car le nombre des lycées est fort b!)rn('', et, sans parler des difficultés ([ui s'opposent à ce ([ue l'on ea crée dans cette saison un nombre suffisant, plusieurs établissements inférieurs se verront, par l'éloii^-nemeat seul, privés des avantages attachés à la fré(|uentati()n des h'cées. Déjà même quel([ues-uns de ces établissements ont dû vous en témoigner leurs regrets.
« Mais, pour ne parler que de ce qui nous touche, qu'il nous soit permis. Messieurs, de vous faire observer que, de la porte de notre maison à celle du lycée impérial, où nous devons être admis, une personne seule, marchant d'un bon pas, met vingt minutes. Ce sera bien autre chose, lorsqu'il faudra y conduire une troupe nombreuse de jeunes gens, qui ne s'élancera pas toujours d'un vol rapide vers le sanctuaire des muses. Quelques-uns par faiblesse, d'autres par un petit calcul de fainéantise, retarderont la marche de la troupe; il faudra donc ajouter pour les traînards et les infirmes, un quart en sus du temps que mettrait celui dont aucune société ne retarde la marche. Mais, ce qui m'effraie davantage, c'est le temps qu'il faudra consumer cà se réunir ; car, ici, Messieurs, je vous en supplie, mettez-vous à ma place, et ne dédaignez pas de descendre avec moi dans des détails, sans lesquels la vérité ne serait pas suffisamment connue : chapeaux égarés, chaussures disparues, livres confondus, cahiers pris les uns pour les autres, petits meubles oubliés, soit à dessein, soit par étourderie: que d'allées ! que de venues ! quelle lenteur ! que de minutes écoulées ! six à
huit suffiront à peine. Enfin, lorsqu'on est parvenu au Ij'cée, nouveaux délais, nouvelle perte de temps ; car, vous le savez, entre l'arrivée des premiers élèves et celle des derniers professeurs, il s'écoule bien un quart d'heure ; prenons le terme moyen, et voilà encore huit minutes dont il faut faire le sacrifice.
« Pardon, Messieurs, de ces petits détails ; il n'y a rien de petit dans l'importante fonction dont vous êtes chargés. Qu'il me soit permis de m'arrêter encore aux peines qu'éprouveront des maîtres subalternes pour rassembler un nombreux essaim de jeunes écoliers se précipitant en foule hors de dix classes différentes, avec une envie démesurée de jouer et de rire, si naturelle à leur âge, et augmentée par la contrainte et l'application de deux heures de classe. Ils n'ignorent pas qu'à leur retour une étude sérieuse les attend : ils auront mille choses à dire, vingt questions à faire, vingt amis à embrasser, vingt petits différends à vider; ajoutez les achats des friandises et les partages à faire pour assurer la paix et cimenter la réconciliation. Comment alors retrouver son rang? Comment ne pas devenir sourd aux accents de la plus forte voix ou inhabile à distinguer sa droite de sa gauche? Est-il bien facile de rallier une troupe que l'avidité du plaisir, la haine du travail, l'amitié, les querelles, la faim, la soif auront mise dans un tel désordre, et pensezvous que le plus habile général y réussisse en moins de six minutes? De retour à l'institution, il n'en faudra guère moins pour reprendre haleine, se rendre aux quartiers et s'y disposer au travail, que la fatigue et la dissipation d'une assez longue course rendront plus triste et plus pénible.
« Voilà donc dans la matinée cinq quarts d'heure au moins, et autant le soir, employés à aller et venir, et passés dans les chemins et promenades publiques, et cependant :
Nec qufe prfeteriit hora redire potest.
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« Vous vous récriez, Messieurs, et croyez que j'en impose, mais un tout ne se compose-t-il pas de toutes les parties dans lesfiuoUos il a été divisé ? Or, examinez et concluez ! Encore ici, j'admets que le temps soit beau : car il arrive souvent que dans les gelées et les grandes pluies, le Luxembourg est fermé, et alors il faut prendre le circuit de la rue de Vaugirard, rue étroite, bourbeuse et très fréquentée. C'est six à huit minutes de plus pour chacune des quatre courses. En outre, que de pluies, de brouillards, de vents violents, de neiges abondantes, de gelées rigoureuses ! Aussi, dans les deux lycées de la montagne Sainte- Geneviève, passe-t-on deux ou trois mois sans sortir des quartiers, et souvent même on remet les promenades à une saison plus propice. Je sais qu'il en est de même dans plusieurs institutions.
« Avec vos précautions et vos délicatesses, me répondrezvous, vous rendrez les lycées inabordables, et vous nous enlevez tout moyen d'émulation. Soit! mais enfin, Messieurs, convenez-en, dans les luttes académiques, quel désavantage pour les externes, lorsqu'ils se présenteront au combat, fatigués d'une marche pénible, les pieds humides et froids, ne sachant où mettre un chapeau ruisselant de pluie ou chargé de neige, ni comment tracer un seul caractère sur des cahiers qu'ils n'auront pu dérober à l'inondation ? Comme ils seront plaisantes dans les cours et repoussés dans les classes par des camarades peu sensibles à leurs peines et par des voisins peu disposés à les partager !
« Excusez, Messieurs, la longueur de ces considérations d'un genre nouveau, et bien diôérentes sans doute de celles qui vous occupent d'ordinaire. Au lieu de vous fatiguer de ces minutieuses observations, il serait plus agréable à celui qui vous les adresse d'étudier vos excellents ouvrages et de vous laisser le loisir d'en composer de nouveaux.
« J'entends dire à des amis auxquels je fais part de ces petites remarques, que certains directeurs d'établissements de notre faubourg n'hé>itent pas à faire quatre fois le jour ce trajet pénible dont je suis effrayé. Je doute que les exemples en soient nombreux; mais, s'il y en a quelquesuns, le très petit nombre d'élèves diminue l'embarras; d'ailleurs la commodité de classes publiques leur épargne des professeurs dont les honoraires absorberaient leurs économies. Sans cela, Messieurs, je vous l'avoue, il me serait difricile de comprendre comment ils font ainsi tous les jours le sacrifice de deux ou trois heures d'un temps précieux; et, en admettant que le peu d'élèves qu'ils envoient soient distingués par un professeur dans cette foule immense de concurrents, pensez-vous que l'inconvénient de la fatigue et de quatre longues interruptions dans le travail soit compensé par l'avantage d'une meilleure instruction? Ce que l'on gagne d'un côté, on le perd de l'autre. »
Après avoir marqué dans ce langage ferme, où les détails les plus minutieux montrent une intelligence qui cherche en toutes choses le côté pratique, M. Liautard répond en peu de mots au reproche de faiblesse des études dont le Grand-Maître avait fait un de ses arguments dans son arrêté ; puis il se résume et conclut ainsi :
« Mais je me reprocherais d'abuser davantage de vos précieux moments, et je me hâte de terminer une lettre que j'aurais abrégée, si je n'avais pas su, Messieurs, avec quelle patience vous écoutez les réclamations, avec quelle sagacité, avec quelle justice vous en examinez et pesez les motifs. J'attendrai donc votre décision avec confiance, persuadé que vous n'exigerez pas au delà de ce que nous pouvons, et que vous aurez quelque égard à la perte de deux heures et demie par jour que l'on emploie ici avec quelques fruits, et que l'exécution rigoureuse de l'arrêté de
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Son Excellence forait consumoi- au moins inuUleinent sur les cheniins, dans les cours et aux portes des classes (1). ^
Cette note tut écrite au connnencement de l'ann/io 1811 ; elle n'ont aucLUi succès, et cepandant la suite d(!\ait l'ouruir à M. Liautard de nouveaux arguments.
La maison de la rue Notre-1) ime des Champs, commo éveillée au milieu do ses destinées paisitjles, vit tout à coup le trouille et le bouleversement dans ses rendements et dans ses études. Oii était au mois de janvier, les cours étaient commencés, tout était réglé, au moins pour l'année. (,)uel désordre soudain, au milieu dos m )is les plu-; ri[j;-oar.Mix de l'hiver! Il faut ronvoj^er dos professeurs devenus inutiles, ou les en^-ager à n'otro plus que des maîtres répétiteurs ; il faut prévenir les parents, tenir compte de leur-; réclamations, il faut remanier les règlements et les a lapter aux besoins nouveaux. C'est tout un service cà organiser, et la maison est mise sur un autre pied. Ajoutez à ces préoccupations fatigantes, le regret, très vif chez M. Liautard, de sa liberté et das habita liS premières, et vous comprendrez qu'il ait accueilli cette réforme avec mauvaise grâce, ne s'y soumettant que contraint par la nécessité.
Il faut dire que le proviseur et les professeurs du h-cée se montrèrent très affables ; ils comprenaient la situation de M. Liautard. Mais souvent leur bonne volonté denidurait impuissante devant le mal. Les élèves du Ivcée Napoléon et ceux de la pension Liautard n'avaient pas, sur certains points, les mémos principes ni les mêmes sentiments. Comment les faire vivre côte à côte dans une amitié parfaite'/ La jeunesse est chose prompte et légère, et facilement il s'élevait des démêlés, même des rixes entre les écoliers des différentes institutions. Ces démêlés amenaient des situations fâcheuses, des lioslilités sourdes, et il ne dopondait ni du proviseur m
(1) Note sui' la fréquentation dos lycées.
des professeurs de les apaiser. Il y eut même des batailles ou règle, des batailles classiques, où l'on voyait voler les dictionnaires et les gradus, comme, dans le combat du Lutrin, les volumes du chanoine Evrard. Un élève de ces temps-là s'est plu à raconter les hauts faits de ces journées glorieuses. Il se trouve dans cette narration de l'ironie et du sourire ; mais on y rencontre aussi un accent amer qui dénote une animositè secrète. Pour laisser aux esprits le temps de se calmer, M. Liautard fut obligé, et cela trois fois en deux trimestres, de garder ses élèves dans sa maison. Le proviseur n'avait pas vu d'autre moyen de modérer les esprits.
En juin 1811, il y eut même des troubles assez considérables pour que M. Liautard se décidât à adresser au Grand-Maître un mémoire, à la fin duquel il concluait en montrant son désir de la paix et de l'ordre :
« J'aurais pu m'étendre beaucoup plus que je ne l'ai fait; je me suis borné à faire voir que ni moi ni mes élèves nous ne sommes la cause de tout ce qui s'est passé ; leur justification et la mienne était mon unique but. Je serais au désespoir, si, en y travaillant, il m'était rien échappé qui pût blesser personne, et servir de prétexte à de nouvelles discussions. »
Ce mémoire fut adressé au Grand-Maître au mois de juillet 1811. Les compositions du concours occupèrent plus heureusement l'ardeur de cette inquiète jeunesse, les vacances firent oublier les querelles et les esprits se calmèrent. Lbî: réclamations de M. Liautard ne furent pas entendues ; il se vit obligé de suivre la règle générale, et, depuis le 30 janvier 1811 jusqu'à la Restauration, et même encore après la Restauration, une partie de ses élèves prenait deux fois par jour le chemin du lycée Napoléon.
L'infatigable directeur cependant soutenait toujours ses prétentions, qui étaient celles des maisons particu-
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lières. Comme ses deux mémoires, adressés l'un au Conseil supérieur, l'autre au Grand-maître, étaient demeurés sans résultat, il voulut intéresser le public à sa cause, et écrivit dans la Quotidienne une série d'articles où il faisait ressortir les difficultés, les pertes de temps et d'argent qu'entraînait la fréquentation des lycées. Parmi ces articles, il y en a qui sont spirituellement tournés: Andronicics, Timocrate, Y Entretien d'un maître de pension avec le délégué du Grand-maître contiennent des choses sérieuses sous une forme badine et sont assez vivement enlevés. Plus tard ces articles, fondus avec d'autres brochures de circonstance et qui avaient toutes pour objet les questions d'éducation, furent réunis et imprimés sous co titre : De V enseignement public en France, dans ses révolutions. C'est une analyse rapide de ce qui avait été fait en France pour l'éducation publique. Il s'y trouve beaucoup d'idées saines et élevées qui ne furent pas perdues. M. Liautard revendiquait la liberté de l'enseignement, et sa doctrine sera reprise, avec quel éclat et quelle ardeur, on le sait, par les Lacordaire, les Montalembert, les Dupanloup, etc.
Si la parole est vive parfois, souvenons-nous que M. Liautard était un peu trop près de la lutte; il a souvent l'émotion du combattant. Dans l'ardeur de la mêlée, il a la riposte prompte, dure même quelquefois; ce sont des éclats qui échappent aux caractères véhéments. L'Université, telle que l'avait instituée Napoléon, n'était sans doute pas une œuvre parfaite, elle fut ce que sont les institutions humaines, faible par certains côtés. Plus d'un point en effet prêtait à la critique, toutefois M. Liautard ne semble pas assez reconnaître ce qu'il y avait de grand et de beau dans l'idée qui l'avait inspirée. Ce n'était pas une œuvre vulgaire que cette organisation puissante qui essaya de reconstituer d'un seul coup les études en France, et de remplir une lacune que ni la Convention, ni le Directoire,
malgré la fiévreuse activité de ces époques troublées n'eurent le temps, ni peut-être les moyens de réparer.
LES EPREUVES, ACHEMINEMENT A LA CONSTITUTION DEFINITIVE DE LA MAISON DE M. LIAUTARD
L'épreuve, sous quelque forme qu'elle se présente, est une loi du monde moral, comme c'est une loi du monde physique. Une œuvre naît obscurément, elle grandit peu à peu. Vient le vent, la pluie, la tempête, et l'arbre, agité dans le haut, affermit et étend ses racines dans le sol. Les entreprises généreuses paraissent plus que les autres être exposées à la résistance des hommes et des choses. Nous avons vu les premières difficultés que l'œuvre de M. Liautard a rencontrées presque en naissant. Les années suivantes en apporteront de nouvelles, et il vint un moment où la tempête fut si forte, que l'on se demandait vraiment si l'arbre n'était pas iléraciné.
En 1814, il semblait qu'avec le retour des Bourbons, une ère nouvelle de prospérité devait commencer pour la maison de la rue Notre-Dame des Champs. Il n'en fut rien : la Restauration laissa sur le même pied le régime de l'Instruction publique ; on continua, après 1814, les traditions de l'Empire. M. Liautard fut donc trompé dans ses espérances ; il s'en plaignit avec une certaine aigreur qui était loin de lui concilier les esprits. C'était un homme tout d'une pièce, capable de dire les vérités les plus dures quand il n'exposait que sa personne.
Ajoutez à cela les calamités communes de la guerre qui
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se firent sentir aux nicaisons d'éducation coinnio au reste de la France. Devant l'invasion ètrani^ère, (lentiilv avait fermé ses portes, et l'abbé Froment, qui en était directeur depuis 1(S06, revint à Paris en attendant des jours meilleurs. A Paris même, depuis le mois de mars jusqu'au mois de juillet 1814, la maison était réduite à la moitié de ses élèves. Pendant ces quelques mois de troubles et de guerres, les maîtres do Stanislas virent s'ouvrir à leur ardeur un champ nouveau. Ils donnèrent leurs soins à nos soldats blessés et vécui-eut avec eux dans les hôpitaux. Plusieurs même furent atteints de la maladie au milieu de cet exercice de leur charité. M. P)idot, un des plus zélés coopérateurs de i\I. Froment à Gentilly, fut emporté en peu de jours. ]\[. Froment lui-même y puisa le germe d'une maladie de langueur. En des jours plus tristes encore pour la France, Stanislas imitera ce premier exemple de ses fondateurs et ouvrira ses murs aux blessés de la guerre de 1870.
Cette épreuve, quoique passagère, augmenta néanmoins ei difficultés financières, qui entravèrent pendant de longues années le développement régulier et la marche paisible de la maison, sous M. Liautard et sous ses successeurs.
La rentrée de 1814 fut brillante ; les élèves affluèrent et à Gentilly, et à Paris. Il y eut alors une telle apparence de prospérité, que M. Liautard, pour faire droit aux nombreuses sollicitations qui lui venaient de toutes parts, songea à acheter, et acheta en effet l'ancien hôtel Fleury (1). Cet hôtel, un des plus beaux du quartier, avait
(1) L'hôtel Fleury fut acquis en commua par ]\IM. Liautard, Froment et Auge, le 24 décembre 1814, moyennant la somme de 160,050 francs. Il avait appartenu successivement à uu Terray, neveu du ministre, aux Beauvilliers, aux Saint-Aignan, aux Fleury.
été bâti et somptueusement meublé par l'abbé Terray sous Louis XV; et, chose plus précieuse pour un collège, il était entouré de vastes jardins pleins d'arbres et de verdure. C'était une acquisition considérable et qui permettait à M. Liautard d'étendre son œuvre et de développer largement ses plans ; il s'était engagé sur la foi d'un grand personnage qui lui avait donné de belles espérances. Celui-ci, qu'il ne voulut jamais nommer, lui avait promis une somme de 300,000 francs pour agrandir cet établissement, qui, disait-on, avait déjà formé des hommes si capables. M. Liautard, fort de cette promesse, rassuré d'ailleurs sur l'avenir par les souvenirs du passé et les espérances présentes, donna de l'avant, fit des acquisitions et aussi des dettes qu'il ne pouvait plus couvrir. Une jalousie incroyable fit jouer auprès du prince qui lui avait donné sa parole, tant de ressorts secrets, que celui-ci ne se crut plus obligé de la tenir.
Il aurait fallu, pour réparer cette brèche, du calme et de la paix ; mais, trois ou quatre mois après, viennent les Cent-Jours, amenant avec eux des pertes considérables. Les élèves quittent de nouveau la maison, et le 20 mars 1815, il n'y restait que quinze personnes. Ceux qui étaient hors de Paris ne revinrent plus cette année, et, à la fin de juillet, les deux tiers étaient encore absents. L'année 1815-1816 n'améliora pas la situation : la récolte fut mauvaise, les denrées très chères ; de là, nouvelles difficultés.
M. Liautard ne se fit pas illusion ; il sentit que pour remettre sa maison à flot, il fallait un secours étranger, un heureux coup de vent. Il s'adressa d'abord au Roi :
« Sire, notre fidélité constante à conserver le dépôt des bonnes traditions est connue de Votre Majesté, et la certitude qu'elle a daigné ne pas perdre de vue nos sentiments et nos travaux, fait aujourd'hui noire consolation la plus
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douce, comme notre récompense lapins précieuse. Enhardis par les marques de bienveillance de Votre Majesté, nous oserons la prier d'ajouter aux grâces précédentes une grâce plus signalée : qu'il nous soit permis, Sire, de donner à notre établissement le nom si cher de Votre Majesté et d? l'appeler collège de Louis XVIII.
« Par là, Sire, Votre Majesté mettra le comble a notre bonheur, et peut-être aussi fera-t-elle en même temps quelque chose pour sa gloire. Ne convient-il pas en effet, que, dans votre capitale qui comptait autrefois tant de collèges dont il ne reste plus que des ruines, il s'élève sous vos auspices quelque monument qui justifie à la postérité ce que l'histoire racontera de votre empressement à cicatriser toutes nos plaies ?
« Il est vrai que l'embarras des finances semble s'opposer à toute fondation nouvelle ; mais celle que nous proposons à Votre Majesté ne sera point à charge à l'État. Jusqu'à présent, notre établissement s'est suffi à lui-même. »
Il disait la vérité, et il était convaincu que, fort de cette haute protection, et jouissant d'ailleurs des libertés d'autrefois, le collège pourrait vivre et prospérer. A cette supplique, écrite en novembre 1816, était joint un mémoire où il est dit que la maison de la rue Notre-Dame des Champs comptait en ce moment 350 élèves, et que ses terrains et ses bâtiments comprenaient huit arpents, c'est-à-dire près de trois hectares. Il y est parlé aussi de l'esprit qui animait l'enseignement. Le tout se termine par une nouvelle revendication des libertés premières :
« La maison de la rue Notre-Dame des Champs, trop éloignée des lycées pour y envoyer ses élèves, beaucoup trop nombreuse pour que des voyages si réitérés n'en ruinent bientôt la discipline, ne demande aucun fonds au gouvernement pour s'établir et se soutenir ; elle ne sollicite ni boursiers ni externes. Sa seule ambition est de continuer
à vivre selon les lois et les règlements qui l'ont rendue si florissante jusqu'à ce jour, sous la protection du Roi, sous la surveillance de son grand Aumônier ou de tout autre désigné par Sa Majesté, et de joindre à tous les avantages dont elle a joui jusqu'à ce moment, l'avantage mille fois plus précieux do porter l'auguste nom de Sa Majesté et d'être appelée collège de Louis XVIII (1). »
Cette démarche dont nous trouverons les conséquences plusieurs années après, ne paraîtra nullement surprenante, si l'on veut bien considérer ce que l'entretien d'une maison d'éducation entraîne de frais. Depuis plusieurs années déjà, les difficultés financières se faisaient sentir, et l'acquisition de l'hôtel Fleurv n'était pas le meilleur moyen d'y obvier. A dire vrai, et au temps de la plus grande prospérité de la maison, ce fut toujours là le côté faible, et l'on avait de grandes peines à faire rentrer les pensions des élèves. La moitié des lettres qui nous restent de M. Liautard sont des invitations à solder des comptes.
« Si l'embarras de vos affaires, écrit-il, ne vous permet pas pour le moment de nous envoyer ce qui est dû pour la pension de votre fils, ayez du moins la bonté de me faire passer un billet, par lequel vous reconnaîtrez m'en être redevable, conformément au compte ci-joint. C'est une justice que je réclame, et il n'est pas plus en mon pouvoir de ne pas la réclamer qu'à vous de ne pas y satisfaire. Nous sommes également responsables devant Dieu du tort que nous ferions à la maison, vous en ne paj'ant pas, moi en ne vous avertissant pas que vous devez payer (2). »
C'est une manière fort belle et fort religieuse de traiter des questions d'argent. Il n'y mettait pas toujours le même aérieux :
(1) Mémoire adressé au Roi, novombre 1816.
(2) Lettres de iNL Liautard.
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« On ne vous voit plus, mon cher ami, ôcrit-il à un ancien élève. Avez-vous peur tle nous '/ Craignez-vous que l'on ne vous mette la main sur le collet ! Vous en courez riscjue, car vous no i)ayez pas vos dettes, et, depuis un temps qui m'a paru fort long, puisque je vous ai si peu vu, vous nous êtes redevable de... (1). »
A un autre : « La première fois que vous paraîtrez dans la cour, jo vous traiterai comme ce grand homme noir voulait traiter votre ami C... le jour où vous mangiez des carottes dans un champ do pommes de terre. Savez-vous
bien que vcnis nous devez Pour les intérêts, depuis lo
temps qu'ils courent, je n'ose en faire le calcul. Hâtez-vous donc de payer, et, si vous le faites, croyez que je ne vous en aimerai pas moins que par le passé (2). »
Au reste, quelle que soit la forme de ces billets, plaisante ou sérieuse, le contenu est toujours le même. L'argent ne rentrait pas, et, pour satisfaire aux premières nécessités, M. Liautard était obligé d'emprunter.
En 1815, quelques mois après avoir acheté l'hôtel Fleury, comme le premier terme de paiement approchait et que les caisses étaient vides, il a recours à son ami d'Hautpoul :
« Vous savez que naguère nous nous sommes rendus adjudicataires de l'hôtel voisin. Embarras d'un genre nouveau ! Pour posséder il faut payer, et, pour paj'er, avoir do l'argent. En avez-vous ? pouvez-vous nous en prêter? La somme serait-elle forte ? Serait-ce pour longtemps ou pour un court intervalle ? avec ou sans intérêts ? Un non ])ien simple répondrait à toutes mes questions. Faites-le-moi, s'il y a lieu, et ne vous en gênez pas ; nous n'en serons pas moins bons amis. Ce que vous ferez m'obligera, ce que vous ne pouvez pas faire ne me causera pas la plus légère peine
(1) Lettres de M. Liautard.
(2) Lettres de M. Liautard.
^t, comme je n'en ai aucune à vous adresser ma demande, je n'en éprouverai pas la moindre du refus (1). »
Ces premières difficultés grandiront tous les jours ; plus on pousse à la roue, plus la voiture s'embourbe.
Il est une autre cause qui devait porter à l'œuvre de M. Liautard un coup fatal, et, il faut le dire, c'est lui-même qui l'a porté. On sait que depuis le retour des Bourbons, un peu par la marche des événements, et beaucoup aussi par goût naturel, le directeur de la rue Notre-Dame des Champs se trouva jeté dans les affaires extérieures. Il espérait bien que ce serait un moyen de soutenir et d'affermir sa maison. Ne faut-il pas croire, au contraire, que ses occupations au dehors ne lui permettaient plus de suivre le mouvement intérieur de son collège ; et ne sait-on pas de reste, que si l'œil du maître n'est Là pour veiller à toutes choses, la négligence se glisse partout dans le travail ? « Il n'est, pour voir, que l'œil du maître, » a dit le fabuliste.
Je suis porté à croire du reste qu'on a bien exagéré l'influence de M. Liautard en politique. J'ai entendu répéter autour de moi, que le roi lui communiquait toutes les dépêches importantes. C'est dire beaucoup. Qu'il ait été consulté quelquefois pour les affaires ecclésiastiques, on ne saurait le nier et les preuves sont là. Ainsi, c'est à lui que revient en grande partie le rétablissement d'un certain nombre d'évêchés qui avaient été supprimés pendant et depuis la Révolution. Si le ministère des affaires ecclésiastiques et de l'Instruction publique fut confié à Mgr Frayssinous, on peut dire qu'il y a beaucoup travaillé. C'est lui encore qui proposa de faire entrer à la Chambre haute six pairs ecclésiastiques, chargés spécialement de veiller aux intérêts généraux de la religion. Que M. Liautard eût en outre une grande aptitude aux choses administratives, il
(1) Lettre à d'Hautpoul, 1815.
faut en convenir, et, à dire vrai, il avait un esprit assez vaste, assez fécond pour diriger un ministère, puisque plusieurs de ceux qui étaient aux aÔaires s'inspiraient de ses conseils.
Mais conclure do laque M. Liaulard ait eu surlap()liti([ue de sou temps une influence extraordinaire ou très elïicace, c'est aller unpeu loin. On pourrait demander alors pourquoi, dans ces conditions, il ne parvint pas à améliorer la situation de son collège, et resta six ans à solliciter qu'il lut érigé en collège particulier de plein exercice. S'il est vrai que le roi faisait do lui le cas que l'on veut dire, comment l'a-t-il pu laisser dans une gène extrême, et sous le coup d'une ruine imminente? Nous croyons donc que les biographes de M. Liautard ont beaucoup surfait le côté politique de sa vie; la vérité est qu'il a laissé des écrits où, à côté de certaines exagérations, on trouve des aperçus pleins de justesse et de bon sens sur les principales questions qui de son temps étaient à l'ordre du jour. Ce sopt là des sujets qui passionnent beaucoup les contemporains, mais ils n'ont qu'un intérêt minime pour ceux qui viennent recueillir le fruit de la lutte.
Pour nous, nous ne suivrons pas M. Liautard sur ce terrain : nous n'avons à montrer que l'éducateur, l'instituteur de la jeunesse. C'était là son but, sa mission, et au milieu du trouble où le jetaient les affaires extérieures, il ne l'oubliait pas.
Malgré les efforts du directeur auprès de personnages très importants, malgré ses relations intimes avec les gens de la cour, la maison de la rue Notre-Dame des Champs fut réduite à vivre sous la Restauration dans la même dépendance qu'autrefois. Les élèves continuaient, en nombre restreint, il est vrai, à aller tous les jours au collège Henri IV; le nom seul avait changé, la chose restait.
Il arriva même un moment, c'était, en 1818, où le Conseil royal de l'Instruction publique iit défendre les distributions solennelles de prix dans toutes les institutions qui de gré ou de force envoj^aient leurs élèves aux collèges ro^'aux. M. Liautard avait l'habitude, continuant en cela une tradition venue des Jésuites et de Sainte-Barbe, de faire jouer une petite pièce par ses élèves à la fin de l'année. On lui fit entendre que ces amusements distrayaient les élèves de leurs études et les mêlaient à des questions qu'ils devaient ignorer; que lui en particulier s'était permis quelques traits plaisants contre une méthode d'enseignement qui était généralement estimée. Les élèves avaient, en effet, déclamé une petite pièce satirique où l'on faisait ressortir ce qu'il pouvait y avoir de mauvais à pousser trop loin la méthode de l'enseignement mutuel, alors fraichement arrivée des côtes de la Grande-Bretagne. A la suite de ce méfait, M. Liautard fut condamné à recevoir une réprimande devant la commission de l'Instruction publique, et à cesser les distributions solennelles de prix dans son établissement. L'année suivante, 1820, on fit comme par le passé, et le palmarès de la maison Notre-Dame des Champs parut avec sa devise habituelle et classique.
Quod felix
Faustum fortunatumque sit
Anno roparatie salutis mdcccxx, decimo calendas sept.
lu œdibus Collogii
Via Beatfe JNIariœ a Canipis
Lutetite Parisiorum
Instituti,
Solemnis habita est, ut Kequitur,
Majoris minorisquc collegii
Prremiorum distributio.
Cependant M. Liautard travaillait en secret à tirer son collège de cette situation inférieure. Depuis longtemp^j, il
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s'entendait avec ses amis pour solliciter du Roi unc^ ordonnance qui fût en faveur de renseignement lil)re. 11 avait fait présenter lui-même plusieurs projets. Pantin, le 27 février 1821, parut l'ordonnance qui fixait les conditions dans lesquelles une institution pouvait être érigée en collège particulier de plein exercice.