‹ Histoire du College StanislasChapitre 2 sur 31 · PREMIERE EDUCATION · texte numérisé non relu

PREMIERE EDUCATION

Claiide-Marie-Rosalie Liautard était né à Paris le 7 avril 1774, sur la paroisse Saint-Etienne du Mont. Il avait quatre ans, lorsque sa mère, atteinte d'une maladie grave, le confia à une de ses amies de Versailles qui avait ses entrées libres auprès de la maréchale de Tallard.

A l'âge où toutes les impressions sont si vives et restent si fidèles, il fut placé au milieu delà société la plus brillante; il en garda cette dignité et cette distinction suprême qui rappelaient l'ancienne politesse et qui donnent tant de grâce à la vertu.- Il vit l'aurore de ce régne, entouré d'abord de tant de promesses et d'espérances, mais aboutissant bientôt on sait à quelle fin sombre et tragique. Le souvenir de ces premiers jours ne le quittera jamais, et les années suivantes, où il vit un changement si soudain et des malheurs si grands, n'effaceront pas ces premières traces.

Mais rien alors ne présageait encore cet avenir de deuil. Habitué aux caresses des princes, admis auprès de Marie- Antoinette, il devint l'enfant gâté de la grande maison,

c'était le nom qu'il donnait au palais de Versailles, dans son naïf langage. S'il faut en croire les portraits du temps, Claude Liautard était alors un jeune enfant d'une figure fraîche et rosée, au sourire permanent, avec des yeux pétillants d'esprit et un charmant babil parsemé de saillies spirituelles, qui annonçaient la précocité de son intelligence et le faisaient surnommer le petit prodige. Dieu lui avait accordé ces dons heureux de la nature, ces grâces et ce charme qui devaient dans la suite exercer le plus grand empire sur ceux qui l'approchaient. On dit cependant que sa gaieté légère faisait place parfois à ces rêveries qui rendent sérieuse même une tête d'enfant ; on le voyait alors immobile, absorbé, regardant dans le vague, comme s'il était à la poursuite d'un songe qui se perd dans le lointain. Il restait insensible à ce qui l'entourait, puis tout à coup il remuait la tête, comme pour chasser ces hôtes mystérieux qui cherchaient à le retenir, ouvrait de grands yeux étonnés, et, sans plus, il reprenait son sourire habituel, et continuait ses jeux interrompus.

Son institutrice ne négligeait aucun des graves devoirs de la première éducation. C'était une femme recommandable par ses vertus et par son intelligence. Nourrie des fortes traditions du XVIP siècle, elle pensait que l'instruction la plus brillante ne suffit pas pour faire un homme complet, moins encore pour le garder et le guider dans la vie. Aussi bien voulait-elle qu'à un esprit cultivé, son élève joignît un cœur droit, aimant le bien et la vertu, cherchant dans la foi l'aide puissante, la conseillère fidèle de la raison. « Vous aurez de l'esprit, disait-elle, mais Vesprit du cœur. » Mot charmant, emprunté à madame de Maintenon, pour exprimer cette union intime de deux qualités que l'on veut séparer parfois, mais dont l'alliance fraternelle et le développement simultané peuvent seuls assurer le succès dans le travail de l'éducation.

VIE DE M. LIAUTAUI) 7

L'enfant avait huit ans, sa mère adoptivc se disait (iiio l'heure était veuue de le mettre dans une école pul)li(iue.

Il y avait alors à l'est de Paris, dans le petit village de Picpus qui depuis s'ajouta à la grande ville, une institution fondée en 1(301 par les religieux du Tiers- Ordre de saint François (1). Elle jouissait alors d'un grand renom, et l'on y voyait accourir les enfants de la cour et de la première noblesse de France. C'est là que le jeune Liautard apprit les rudiments ; il y passa quatre années, de 1782 à 1786. Il garda toute sa vie lin bon souvenir de cette maison. J'en trouve le témoignage dans les relations qu'il conserva toujours avec les directeurs. Il donna des preuves manifestes de cet attachement et l'on peut lire encore parmi ses papiers, quelques pages pleines de verve et d'entrain, qu'il écrivit pour la défense de cette maison, vers 1811, alors qu'elle était menacée de suppression.

A douze ans, le jeune élève de Picpus entra au collège de Lisieux (2); il y resta fort peu de temps, et vint terminer son éducation classique au collège libre de Sainte-Barbe. Cette maison, une des plus anciennes et des plus glorieuses

(1) S'il en faut croire une ti-adition touchante, les leligieux du Tiers- Ordre de saiut François auraient gagné dans xine épidémie leur étrange sobriquet. Le fléau désolait Paris; ces braves soldats du Christ exposèrent leur vie en soignant les malades et en perçant les pustules qui couvraient leurs corps. De là Pique-Pus, et plus tard Picpus.

(2) Nous sommes si loin de ces temps-là et si étrangers aux anciennes coutumes de l'Université d'alors, qu'il n'est pas inutile peutêtre de rappeler que le collège de Lisieux était â Paris. On sait d'ailleurs comment se faisaient ces fondations : c'étaient généralement les échevins d'une ville ou des bienfaiteurs qui créaient à Paris pour des élèves d'une condition déterminée, telle ou telle pension.^ Ainsi furent établis les collèges d'Harcourt, de Lisieux, de Montaigu, do Baveux, do Navarre, du Plessis, de la Marche, du Mans, de Clerraont, etc.

de Paris, remontait jusqu'à 1460 : elle était renomméeautant pour son bon esprit que pour la force de ses études^

Au moment où Claude Liautard y entra, il eut la bonne fortune d'y rencontrer les maîtres les plus sages et les plus bienveillants, et, parmi ses jeunes camarades, des rivaux et des amis. Malgré ses éclatants succès, le nouveau venu ne passait pas alors pour ce que l'on appelle communément un élève modèle. Il avait une fierté de caractère' et une certaine indépendance d'idées qui s'échappaient souvent en saillies vives et promptes, peu compatibles avec la soumission nécessaire dans toute société, surtout quand il s'agit d'une société d'enfants, où les têtes s'échauffent si vite. Cette vivacité d'àme annonçait une qualité éminente, mais n'y avait-il pas à craindre qu'elle ne devint un défaut? Ses maîtres lui apprirent avec quel art on dirige des passions gènèreuçes, et cette promptitude d'émotion se transforma avec le temps en une activité infatigable, en cette noble fermeté d'àme et cette continuité de courage, dont il donna de si grands exemples, au cours de sa vie.

M. l'abbé NicoUe, cet éducateur éminent qui fonda le collège Rollin et qui devint Recteur de l'Académie de Paris sous la Restauration, avait deviné ce qu'il y avait' en ce jeune homme de qualités fortes et élevées; aussi lui témoignait-il beaucoup d'estime. M. Formentin, qui succéda à M. XicoUe comme préfet des humanités, et M. Borderies, le procureur de Sainte-Barbe, l'admettaient également dans leur intimité et le traitaient moins en élève qu'en ami. Par ces liens d'amitié, par ces relations multiples avec des hommes sérieux qui avaient passé toute leur vie dans l'éducation, il connut les secrets d'une bonne administration et du gouvernement des âmes ; ainsi, sans qu'il y prît garde, s'ébauchait en lui l'éducateur futur de la jeunesse.

Nous signalons dés à présent ce contact fécond avec les bonnes méthodes et les grandes traditions, ce commerce

assidu avec des hommes distingués ; c'est la sève première qui pénètre dans cette nature naissante et qui s'épanouira plus tard, sous des formes diversement brillantes ; mais cette sève, ne l'oublions pas, vient des racines, des habitudes contractées dans le premier âge :

Qui virot in foliis, venit a radieibus humor.

Elles s'écoulèrent vite ces courtes années d'études laborieuses, d'obscurs travaux d'écolier. Les jours sereins vont finir bientôt ; l'orage grondait déjà autour de cette paisible retraite.

Les biographes de M. Liautard rapportent ici un trait qui peint assez bien l'entrain de cette vive nature. Aux premiers jours de la Révolution, les élèves de Sainte- Barbe avaient protesté contre les opinions nouvelles ; l'un d'eux surtout s'était compromis (1). Son nom était connu; des soldats se présentent pour le saisir. Ses camarades consternés se pressent, l'entourent, lui font un rempart de leurs corps, mais que peuvent-ils contre des gens armés? Soudain un adolescent fend le groupe, s'approche de l'élève en détresse, lui arrache la soutane qu'il revêt lui-même, le couvre de son habit et le fait perdre dans la foule. C'était le jeune Liautard. Dirons-nous qu'il y avait là une indication de ce qui devait arriver plus tard? C'était, sans doute, une prise d'habit un peu leste ; mais celui qui était capable de cet élan de générosité, ne méritait-il pas de revêtir un jour ce même habit après mûre réflexion et avec le dessein arrêté d'un dévouement continu ?

La situation devenait plus mauvaise de jour en jour. Sainte-Barbe avait à sa tête des directeurs ecclésiastiques, qui refusèrent le serment. Pour ne pas trahir leur cons-

(1) Le jeune homme dont il s'agit ici, s'appelait Clausel de Montai, il devint plus tard évoque do Chartres.

cience, ils se retirèrent avec une partie de leurs élèves; des maîtres et des professeurs nouveaux furent nommés à leur place.

Il fallut quitter cette maison qui rappelait tant de souvenirs ; maîtres et écoliers laissent le quartier latin pour aller s'établir au faubourg Saint-Antoine, rue de Montreuil.

Ils y étaient à peine qu'ils furent exposés à un nouveau péril. La maison, d'apparence fort modeste, fut tout à coup envahie par une foule nombreuse. Le peuple se posait alors en juge souverain et il exécutait lui-même les sentences qu'il avait portées. Des recherches minutieuses furent poussées en tout sens. M. Liautard suivait d'un œil inquiet le flot de cette aveugle multitude. Les objets du culte avaient été renfermés dans un coffre, au milieu d'une grande pièce qui servait de chapelle. Pour écarter le danger dont ses maîtres étaient menacés, il se met luimême à la tête des perquisiteurs, les égare de salle en salle, jusqu'à ce qu'on arrive enfin à la chapelle, Là, arrêtant d'un geste ceux qui le suivent, il monte sur le coffre, et du haut de cette tribune improvisée, il débite une si jolie harangue patriotique, que les hommes et les femmes, ravis de son éloquence, oublient leur visite domiciliaire, accablent l'orateur de compliments à la romaine et veulent même le porter en triomphe.

L'alarme fut vive dans la petite communauté ; il devenait imprudent de demeurer plus longtemps à Paris. Ce qui restait de Sainte-Barbe se mit à voyager ; on se transporta d'abord au château de La Douie, prés Compiégne ; un mois plus tard, Versailles recueillait les débris de cette institution jadis si florissante.

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