ÉCOLE POLYTECHNIQUE
Claude Liant ard était parvenu à terminer ses études classiques, comme il a été dit, au milieu du bouleversement général de toutes choses ; il avait près de vingt ans. Mais que faire, dans quelle carrière entrer, lorsque autour de soi, il n'y a que troulile et sanglante anarchie ? Incertain de sa destinée, et espérant qu'en des jours meilleurs. Dieu lui ouvrirait une voie, il se décide à suivre ses maîtres à Versailles.
M. Liautard rentra dans cette ville où s'était écoulée son
heureuse enfance, et il y rentra en 1793 Ilvoj'ait déserte
la grande maison, comme il disait autrefois ; le martyre ou l'exil en avait chassé les hôtes, le silence et la mort régnaient dans les appartements solitaires et dans les vastes jardins. Quel contraste et quel enseignement ! Ainsi donc, cet éclat et cette grandeur dont furent témoins ses premières années, ce n'est plus qu'un songe lointain entrevu à travers un nuage de sang. Leçons graves et austères, qui montrant à cette âme religieuse la vanité de la gloire et l'incertitude de la fortune, la trempaient fortement pour les luttes de l'avenir !
Le cœur rempli de ces images et de ces souvenirs, le jeune Liautard se livrait à des études approfondies de mathématiques, d'histoire et de philosophie. Parfois le travail était suspendu et faisait place à des entretiens familiers avec
quelques condisciples qui avaient suivi, eux aussi, la fortune errante de Sainte-Barbe : c'étaient MM. Lemaire, Dussault, Barbier-Dubocage, Miel, Delalot, noms bien connus depuis, et qui se devaient illustrer à divers titres. Dans les luttes du savoir que ces jeunes gens engageaient entre eux et que MM. Formentin et Borderies savaient habilement diriger, le futur fondateur de Stanislas se montrait toujours avec un brillant avantage. C'est l'éloge le plus sûr que l'on puisse faire de son mérite et de ses talents.
Vint le décret du 23 août 1793 qui ordonna une levée en masse de tous les Français capables de porter les armes. Au silence de la retraite studieuse succéda le bruit des camps. Charmes de la vie intime, entretiens sereins et graves de l'amitié où se reposait l'âme, jours de paix et d'étude, qu'êtes-vous devenus?
Le jeune conscrit est envoj'é à Maubeuge : il emporte avec lui ses auteurs favoris, Virgile, Tacite, qu'il lit comme dans son cabinet de travail, de l'air le moins belliqueux du monde. A peine arrivé, il entre dans un régiment d'infanterie et peu après dans le 3' dragons.
Il avait apporté avec lui le souvenir des gloires antiques, et ces illusions généreuses qui font battre le cœur à vingt ans. Mais, hélas! l'héroïsme n'est pas de tous les jours ; à côté des journées glorieuses, il y a le service régulier et la vie monotone des camps ! D'un autre côté, parmi ces troupes confuses et levées à la hâte, il était rare de trouver un officier instruit (1). Les armées d'alors avaient la valeur, le feu, l'entrain, qualités toutes françaises, qui suffisaient pour vaincre ou pour mourir avec gloire sur un champ de bataille. Mais, hors de là et dans les relations de société,
(l) Oa peut voir, dans les mémoires de M. Liautard par l'abbé Denys, l'entretien avec Huuion, le brave capitaine des dragons. (Tome I, page 27.)
elles étaient intérieures à elles-mêmes. Do }>lu.s, parmi ces soldats improvisés, il n'était pas rare de rencontrer de frêles adolescents, peu formés à la vie des camps et regrettant les habitudes domestiques. Les rêves militaires (si rêves militaires il y avait) devaient s'enfuir devant une dernière et triste expérience. M. Liautard fut chargé de conduire sa compagnie de Maubeuge à Compiégne, et, dans le trajet (il ne sut comment), la moitié de ses hommes disparut. Décidément la fortune de la guerre ne lui souriait pas, et ce début n'avait rien d'encourageant. Son retour à Maubeuge le rendit à ce service matériel et uniforme qui était si loin de ses goûts.
En 1794, la Convention nationale venait de créer coup sur coup l'Ecole normale, l'Ecole de Mars, le Conservatoire des arts et métiers et l'École polytechnique. Notre officier de circonstance, autant pour recouvrer sa liberté que pour céder à l'attrait qui l'avait toujours entraîné vers les sciences'exactes, résolut de se présenter aux examens de l'École polytechnique, qui portait alors le nom d'École centrale des travaux publics. Son capitaine fit quelqiuBS difficultés, et bien qu'il admirât l'intelligence du jeune soldat, il était de ceux qui aiment le service pour le service, et qui, aux plus brillantes facultés intellectuelles préfèrent l'expérience acquise dans les camps. Mais enfin la permission fut obtenue. Le candidat devint bientôt un des élèves les plus remarquables de Monge et de Lagrange, qui avaient alors la haute direction de l'École.
Vers ce temps, on exigea des élèves le serment de haine à la royauté. Le jeune Liautard voulait servir loyalement son pays, mais son âme droite n'avait pas de place pour la haine. Il donna sa démission sans attendre qu'on le mît dans la nécessité de se prononcer, et il alla retrouver à Versailles, où ils vivaient dans une retraite honorée, ses anciens maîtres, MM. Formentin et Borderies.