DERNIERES ANNEES DE LA DIRECTION DE M. LIAUTARD
M. Liautard s'était toujours préoccupé de l'avenir; deux choses surtout lui donnaient de l'inquiétude : d'un côté, la transmission de l'esprit et des traditions du collège par une série non interrompue de collaborateurs, poursuivant le même but; de l'autre, les ressources matérielles, nécessaires pour la prospérité de la maison.
Quant au premier point, nous avons déjà rendu justice à la pénétration et à la clairvoyance du fondateur. Son expérience l'avait amené à cette conviction, que l'éducation n'était possible, du moins la grande et haute éducation, qu'à la condition d'une vie commune entre les maîtres et les élèves.
Il s'était efforcé, nous l'avons dit, de former lui-même les maîtres ; il avait créé ce qu'il appelait la Solitude, et la Société de VAmor Jesu. La Solitude, mot charmant, indiquait ces jours de retraite, de paix et de silence, où l'on se formait aux vertus et aux habitudes de l'éducateur. C'était une sorte de noviciat, qui, il faut le dire, n'eut pas alors le succès que l'on espérait. Mais l'idée ne fut
pas perdue, et quarante années plus tard, nous la verrons se réaliser.
Un autre point qui inquiétait vivement M. Liautard en ces années, et nous en avons parlé, c'était l'insuffisance des ressources matérielles. L'acquisition de l'hôtel Fleury constituait une charge bien lourde. La maison, avec ses revenus ordinaires, ne la pouvait pas alléger ; et l'on sait de reste que dans ces conditions les plus petits embarras amènent peu â peu les situations les plus graves. Ajoutez aux calamités de la guerre et aux malheurs successifs qui vinrent battre en brèche le collège, les largesses que ce noble cœur versait, sans y regarder, dans les mains des malheureux. Sans doute, les faveurs de Louis XVIII étaient une gloire et un honneur pour le collège, mais elles créaient à M. Liautard de nouvelles charges. A partir de 1821, Stanislas était de plein exercice; par suite, ses professeurs devaient être agrégés, et leur traitement augmentait : ceux qui précédemment avaient 1200 francs étaient portés à 1800, 2000 et 2400 francs.
En 1818, lorsque la gène était plus grande, il avait fait venir les élèves de Gentilly à Paris, pour donner ainsi à sa maison un air de prospérité qui n'était pas réelle, et aussi pour augmenter les ressources : c'étaient de vains efforts. Bien que pour le moment les revenus fussent en rapport avec les dépenses, les emprunts qu'avaient nécessités les acquisitions nouvelles, les intérêts qui s'y ajoutaient pesaient chaque jour plus lourdement sur la maison.
Dans un projet de lettre adressée à Louis XYIII, on sent toute la pen.^ée et l'inquiétude du directeur :
« M. Liautard, supérieur de la maison érigée en collège de plein exercice par un arrêté de la commission d'instruction publique en date du 28 août dernier, en vertu des dispositions de l'ordonnance du 21 février de la même année, ose s'adresser à Votre Majesté pour solliciter un nouveau
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bienfait: celui d'assurer la stabilité d'un êtabliss;eiuent qui est déjà si redevable à la l)ienveillance dont elle a daigné l'honorer.
« L'établissement de !M. Liautard, formé dans dos temps difficiles, existe depuis plus do dix-sept ans ; il ne s'est jusqu'ici soutenu que par les ressources que la Providence lui a fournies. Cette divine Providence l'a conservé d'une manière en quelque sorte miraculeuse, tant qu'il n'a pas eu d'autre appui. En sujet fidèle et chrétien, M. Liautard voit en Votre Majesté une seconde Providence à laquelle il doit recourir, et en laquelle il doit mettre une entière confiance. Si jusqu'à ce jour il n'a pas eu recours à ce moyen d'assurer la prospérité de son établissement, il en a été empêché bien plus par la difficulté des circonstances que par le défaut de besoin.
«Quelques succès qu'ait obtenus M. Liautard, il ne peut se dissimuler que son établissement, tant qu'il ne sera pas fondé (c'est-à-dire assuré par une fondation), ne soit dépendant de beaucoup de circonstances qui souvent le mettraient/ en péril, et à l'empire desquelles il pourrait à la fin succomber. Pareil malheur ne serait plus à craindre, si cet établissement, après avoir obtenu un titre honorable, était fondé, comme l'étaient autrefois plusieurs établissements de même nature, et comme plusieurs le sont encore. Alors le collège Notre-Dame des Champs ne serait plus sujet qu'à ces variations inévitables dans les choses humaines, mais il serait mis à l'abri d'une ruine entière.
« Une fondation qui assure la stabilité de son établissement, telle est la grâce que M. Liautard ose solliciter de Votre Majesté et que sa bonté lui permet d'espérer. Ce n'est pas au suppliant à faire valoir les titres qu'il peut avoir à une pareille faveur. Les suffrages constamment honorables qu'il a reçus dans les feuilles publiques, organes de l'opinion,
pourraient peut-être paraître suspects à quelques-uns. Mais il en est un qui l'honore à la face de toute l'Europe, et qui fonde son espoir, c'est le suffrage de Votre Majesté attesté par les faveurs nombreuses par lesquelles elle a déjà daigné le distinguer, et que M. Liautard croit pouvoir, à juste titre, regarder comme un gage nouveau de celle qu'il sollicite (1). »
Quel fut le succès de cette requête ? Fut-elle même présentée au roi? Nous l'ignorons. Mais ne révéle-t-elle pas la gêne secrète où se trouvait alors le collège, et ne fait-elle pas pressentir les causes qui amenèrent la retraite de M. Liautard, deux années après ?
Dès l'année 1821, M. Auge, se croyant appelé à fonder un institut nouveau, s'était séparé de ses deux amis, et cette retraite n'était pas de nature à relever la situation malheureuse du collège. Pour rendre à M. Auge ce qui lui revenait, M. Liautard et M. Froment lui abandonnèrent une partie de l'hôtel Fleury, consistant en trois corps de bâtiments avec cour au milieu, et ayant entrée sur la rue Notre-Dame des Champs par une porte cochère, n° 36. I]s lui cédèrent en outre plus d'un hectare de terrain, à prendre sur les jardins de l'hôtel (2).
L'entreprise de M. Auge n'eut pas de succès, et le collège ne réussit pas mieux à solder ses dettes. Tout allait s'empirant. Un jour, M. Liautard devait payer uri billet; la caisse
(1) Ce projet de lettre au Roi, fut rédigé par M. Froment.
(2) M. Auge fonda dans cette partie de l'hôtel Fleury, une maison qui, à cause des nombreux élèves ecclésiastiques venus d'Irlande, a été désignée quelquefois sous le nom de Séminaire irlandais. Ces jeunes ecclésiastiques étaient alors disséminés dans plusieurs maisons de Paris et de la province ; ils furent réunis plus tard dans l'établissement qui porte aujourd'hui le nom de Séminaire des Irlandais. C'est sur la partie de l'hôtel Fleury, abandonnée à M. Auge, que furent ouvertes dans la suite les rues Bréa et Vavin.
était vide. Il fallait aviser au plus tôt. Il se rendit clioz un de ses amis et rencontra M""" du C*** (1) ; celle-ci lui donna tout ce qu'elle avait alors, et ne voulut jamais se souvenir qu'on lui devait quelque chose. Mais ce n'était là qu'une ressource passagère, et les créanciers tourmentaient toujours. C'est alors que l'idée de se retirer et de céder son collège à la ville de Paris, se présenta pour la première fois à M. Liautard.
Toutefois, il ne voulait pas se retirer avant d'avoir pourvu, autant qu'il en était capable, à l'avenir de son œuvre. Le 1"' avril 1824, il écrivait à un de ses amis, M. Desjardins, celui-là même qui l'avait encouragé lors de la fondation, une lettre où, d'un ton de solennelle tristesse il rappelle avec quelque exagération les déceptions, les déboires et les entraves qu'il avait rencontrés pendant ses longues années de direction.
« Je n'aime pas, disait-il, la guerre et les disputes contre l'autorité, je les regarderais comme des crimes.
« J'ai pu, pendant quelques années, à mes risques et périls, lutter contre l'usurpation et l'impiété, ou du moins ne les pas seconder dans leur coupable entreprise. Je n'ai pas encore sous la main rencontré d'armes à opposer au pouvoir légitime : si j'en rencontrais, je les briserais.
« Mais, autant je sens de force et d'énergie contre ce qui menace d'envahir le trône et l'autel, autant je me sens faible et déconcerté, lorsque l'autorité protectrice se retire de moi (2).
« Je hais par-dessus tout l'apparence de désunion. Je ne voudrais pas être une pierre d'achoppement : égal, je
(1) Nous croyons qu'il s'agit ici de M"'' du Cayla, dont l'influence était assez considérable sur l'esprit de Louis XVIIl.
(2) C'est peut-être une allusion discrète aux déceptions qu'il avait rencontrées auprès de Mgr d'HermopoIis.
céderais ; inférieur, je rentre dans le néant. Telles sont mes maximes, fruit de quelques réflexions. Toute notre conduite en a été la conséquence. Tant que j'ai été retenu par des liens plus forts que la mort, et que je me devais à mon honneur et à celui de l'Eglise, qui m'est cent fois plus cher que le mien propre, j'ai tout supporté dans le silence. Je suis décidé à tout supporter encore. Mais comme aucune loi ne m'oblig-3 à être supérieur même d'un simulacre de séminaire et encore moins d'une Congrégation (1) qu'il semble que l'on repousse, je renouvelle en vos mains, Mon-sieur, la déclaration que je vous ai faite ce matin. Je renonce pour toujours à ce titre de supérieur et à toutes les fonctions qui en dépendent.
« Je le fais dans vos mains et en secret, devant ici préparer toutes choses pour que ma retraite ne fasse aucun bruit. Les étais ne seront enlevés qu'après que le nouvel édifice sera construit. Pour cela, je me concerterai avec nos Messieurs ; puis, j'irai soumettre à Mgr l'archevêque les plans nouveaux, et le prier d'agréer que je prenne quelques instants de repos. Il y a vingt ans que je porte le joug ; avec plus de vertu, j'aurais pu sans doute le rendre plus doux, j'aurais pu alléger ce fardeau qui m'a toujours paru si pesant, depuis cinq ans surtout. Il y a longtemps que je médite ce projet, que dis-je ? je n'ai pas été ici huit jours, sans reconnaître que je m'étais trompé. Mais à quoi bon revenir sur le passé ? Bornons-nous au présent.
« Je suis bien peu de chose. Ce peu que je suis m'est une source de trop de peine pour que je ne tende pas à être moins encore. On me pardonnera d'aspirer à quelques instants de repos : c'est tout ce que je demande. »
(1) Il s'agit ici sans doute de la Congréjçation des Missions de France, à laquelle on voulait affilier les prêtres et les surveillants du collège Stanislas. Nous aurons à revenir sur ce point, lorsque nous parlerons de la direction de M. Auge.
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Cette lettre nous semble révéler bien (los(loul(nirs secrètes, do poignantes sollicitudes sur lesquelles nous n»* [)()uvons insister.
Depuis ce moment, M. Liauianl ne songe en effet qu'à se retirer, et, après ses grands travaux, il aspire à un rei)Os plein de dignité. Mais le repos n'était pas lait pour cette âme active. Déjà on parlait à la cour de le nommer précepteur du duc de Bordeaux. M. de la Rochefoucauld fui chargé de lui offrir l'évêché de Limoges, M. Liautard avait accepté volontiers la charge de précepteur, mais il ne voulut pas assumer le fardeau de l'épiscopat.
La mort inopinée de Louis XVIII vint renverser ces projets : les amis du nouveau roi firent nommer, comme précepteur, Mgr Tharin, évéque de Strasbourg, et M. Liautard fut oublié.
^es amis cependant étaient indignés en voyant un homme de ce mérite obligé de céder à de brutales circonstances, et d'ensevelir ses grands talents dans quelque position inférieure. Mais ceux qui le voulaient tirer d'embarras, étaient incapables de le faire ; les autres, les puissants, dont quelques-uns lui étaient redevables de leur dignité, n'avaient pas la mémoire du cœur, ou craignaient que l'entreprenante activité de M. Liautard, qui ressemblait parfois à de la fougue, ne compromît les intérêts généraux.
Avant de se retirer, JM. Liautard résuma une dernière fois, dans un mémoire, ses vues sur le collège, en indiquant les conditions dans lesquelles il désirait le voir maintenu. Il parle d'abord des trois grandes divisions de sa maison : petit collège, grand collège, séminaire Notre-Dame des Champs ; puis il continue ainsi :
« Tous les agents seront pris dans le séminaire, comme il se pratiquait à Sainte-Barbe. Le séminaire doit être de 25 élèves au moins et de 50 au plus en théologie. Le Grand
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collège de 200 élèves, le Petit de 100 ; la cinquième étant la transition du Petit au Grand collège.
« La maison dégagée de toutes dettes, et franche d'imposition, se suffirait à elle-même, selon l'état ci-joint. »
Dans cette balance de recettes et de dépenses, il expose avec de grands détails les moyens de relever sa maison; il insiste principalement sur la fondation d'un certain nombre de bourses, puis il termine ainsi son mémoire :
« De la sorte, l'équilibre serait rétabli entre Stanislas et les autres collèges de l'Université. Il y aura émulation entre des collèges qui partageront les mêmes avantages, et une ressource de plus pour le clergé de Paris qui éprouve une si affreuse diminution de sujets. Le fruit de vingt années de travaux ne serait pas perdu.
« Et pendant que l'on se A'Oit forcé à dissoudre le plus extraordinaire établissement de la capitale, devenu un foyer de rébellion, on ne laissera pas périr celui qui, dans les temps les plus difficiles, a conservé le feu sacré et formé tant d'hommes qui, dans tous les rangs de la société, servent si puissamment à la défense de la patrie et de la religion. »
M. Liautard fut le premier à s'apercevoir que son plan n'était pas facile à réaliser. Il essaya alors de traiter avec la ville de Paris. Il comptait trouver dans le Préfet d'alors, qui était M. le comte de Chabrol, et dans le Conseil municipal, des personnes qui apprécieraient ses services, qui l'aideraient à conserver et à soutenir son collège. Les premières négociations remontent à 1823. L'administration était bien disposée en sa faveur, mais les affaires administratives ne vont pas vite. Il fallut l'assentiment du ministère de l'intérieur, et l'on sait combien il est difficile qu'une requête sorte, dans un bref délai, du labyrinthe des bureaux.
Pendant ce temps la campagne d'Espagne s'était terminée ;
à la ville, on fêtait le retour du duc d'Angoulème ; le conseil s'occupant de fêtes, laissait de côté les affaires civiles. Survint la mort de Louis XVIII, puis le sacre de Charles X ; en sorte qu'une affaire qui se pouvait terminer en quelques mois, traîna en longueur et ne fut négociée qu'au bout ils deux années complètes.
Que de douleurs secrètes pendant ces deux années ! M. Liautard ne put en attendre la fin: il savait qu'en disparaissant, il aplanirait les plus grandes difficultés ; aussi dés le mois d'avril 1824, il écrivit à Mgr d'Hermopolis pour lui offrir sa démission. Il présenta en même temps une liste de trois membres parmi lesquels on choisirait son successeur ; c'étaient M. Auge, son ancien collaborateur ; M. l'abbé Rollin, un de ses anciens élèves, directeur de la maison de Châlons; M. Chauvel, ancien élève également, supérieur du séminaire de Versailles.
Le choix du ministre se fixa sur M. Auge, que M. Liautard avait inscrit le premier sur sa liste.
Le 13 avril 1824, le Grand-maître de l'Université répondait :
« A M. l'abbé Liautard,
« Monsieur, j'ai l'honneur de vous informer que, sur votre demande, et d'après la présentation que vous m'avez faite de M. l'abbé Auge pour vous succéder dans la direction du collège Stanislas, le Conseil royal, dans sa séance du 8 mai, a pris une décision en ces termes :
« Le Conseil, vu l'article 11 des statuts sur les collèges particuliers en plein exercice,
« Autorise M. l'abbé Auge à succéder en qualité de Directeur du collège Stanislas, à M. l'abbé Liautard, démissionnaire.
« f Frayssinous. »
La réponse était sèche, et, s'il faut en croire quelques
amis (le M. Liaiitard, elle aurait été accompagnée d'une parole désobligeante, que le directeur de Stanislas n'avait pas méritée.
Un mois plus tard, le 14 mai 1824, M. Liautard quitta, à la nuit tombante, cette maison où il avait laissé la plus belle moitié de sa vie, et où restait encore son âme. Il la quittait secrètement, et il n'y devait plus rentrer. Quel ne fut pas le déchirement de ce cœur fier qui ne cédait qu'à la nécessité ! Par le fait de sa retraite, le soin de terminer les négociations entamées avec la ville de Paris retombait sur M. Auge ; pour lui, il resta renfermé au séminaire des Missions étrangères, en attendant que Mgr de Cosnac, évoque de Meaux , demandât à Charles X de l'agréer comme curé de Fontainebleau.
Ici se termine pour M. Liautard la carrière d'éducateur. Il ne nous appartient pas de le suivre à Fontainebleau, où il va achever sa vie au milieu des soins et des sollicitudes de sa nouvelle charge. On a dit qu'il était indigne d'une si belle intelligence de se cacher vivante dans une petite ville de province. M. Liautard ne trouva jamais ses fonctions au-dessous de lui ; il n'avait pas ce fiel, cette Kaine qui travaille les petits esprits et leur fait croire qu'ils' sont méconnus ou dédaignés. Il estimait que Dieu lui avait donné encore une belle occasion de faire du bien aux âmes, et que le théâtre était toujours assez vaste pour celui qui ne cherche pas l'intérêt présent, mais la fortune durable et éternelle. Ses ennemis ont répété que c'était un homme intrigant, mobile, poursuivant le bien avec une agitation fébrile, et incapable de le faire. Nous ne voulons pas abaisser cette belle image qui, nous aimons à le croire, sort pure et sans tache de toute sa vie. Il fut un moment où l'entraînement des affaires extérieures absorba une partie de son attention ; il a eu, il est vrai, la fièvre de- l'action, et il le prouvait assez par ses regrets dans l'insuccès et par sa joie
dans le triomphe ; mais il ne perdait jamais de vue le but, le bu"' premier. Au milieu de ces agitations du jour, quelle vue profonde sur le néant des choses humaines ! Ecoutez plutôt cette lettre qu'il écrivait au temps de sa plus grande prospérité :
« 0 mon ami, qu'est-ce que les biens d'ici-bas? Chacune de vos victoires nous l'apprend éloquemment : A côté de vous, deux puissants souverains, dont l'un, de tout l'art de régner ne sait plus que celui de dresser des capitulations, tandis que l'autre doit s'attendre à perdre tout ce qu'il plaira à la France de lui enlever. Qu'est devenu tout ce qu'il y avait de grand dans cet empire d'Allemagne ? Que de fortunes renversées, de dignités anéanties! Et Vienne, le boulevard de l'Europe, la capitale d'un puissant empire, devenue en quelques jours une ville do province! Que nous sommes petits et misérables, si nous nous arrêtons à la terre! Tâchez donc, mon cher ami, d'élever vos pensées vers le ciel ; c'est là votre véritable patrie ; c'est là que vous avez l'espoir de retrouver ceux que vous sont chers, c'est là que nous nous reverrons sans doute un jour. 0 amitiés humaines, que vous êtes tristes et insuffisantes ! Il y a eu un temps, j'étais effrayé de cette pensée : dans quarante ans je ne serai plus avec vous. Quatre ou cinq années se sont écoulées depuis, et combien nous sommes-nous vus de fois? et lors même que nous nous serions vus, que serait-il arrivé,? — Nous ne devons pas être embarrassés sur le choix : entre la vie présente et l'éternité, y a-t-il à hésiter (1)? »
Il y a en tout ceci quelque chose qui passe la sagesse humaine proprement dite ; au delà des ruines du temps, M. Liautard se peint à lui-même et montre à ses amis la cité permanente, à laquelle nous devons chacun apporter notre pierre.
Ces nobles paroles témoignent assez que l'homme capable de ces pensées élevées, ne s'abaissait pas à chercher
(1) Lettre à d'Hautpoul, décembre 1805.
dans son œuvre le succès d'un jour, mais que, regardant par delà les troubles et les inquiétudes de l'heure présente, il se proposait un but plus haut que la gloire humaine, une fortune plus durable que les biens terrestres: la gloire de Dieu et le salut des âmes. On a accusé M. Liautard d'avoir agi dans les vues d'une politique mesquine: il faudrait, pour juger les hommes, pénétrer jusqu'au fond de leur nature, et ne pas s'arrêter aux circonstances extérieures qui se produisent en dehors de leur volonté. Ici, il y avait avantage et profit à le faire, car, à côté des opinions politiques et sous les dehors apparents, on aurait trouvé un vrai chrétien et un digne prêtre.
Qu'on envisage la vie de M. Liautard comme on voudra, il reste qu'il a dépensé les forces vives de son intelligence et de son cœur pour une belle œuvre ; celle-ci lui devait survivre, et quand il ne serait plus là, continuer à répandre son influence bénie sur beaucoup de jeunes esprits. A lui, la gloire de la fondation et de l'organisation de Stanislas. Ses successeurs, à vrai dire, ne vécurent que des principes qu'il avait établis, et le collège fut d'autant plus prospère que ces principes étaient mieux observés et appliqués avec plus de bonheur. Il lui fut donné de suivre de loin les destinées de sa maison ; Dieu lui épargna la douleur de la voir penchée vers sa ruine, et quand il mourut en 1842, il pouvait saluer une dernière fois son collège, dont la vision souvent excitée ne l'avait jamais quitté. Aujourd'hui encore, si le collège a repris une nouvelle vigueur, c'est aux traditions anciennes de M. Liautard qu'il aime à en rendre hommage, et s'il vit encore, s'il anime de son souffle une élite de jeunes esprits, s'il a quslques charmes, c'est au fondateur qu'il le doit :
Quod spiro et placeo, si placeo, tuum est (1). (1) Hor. Odarum, iv, 3.