SOUS LES PREMIERS SUCCESSEURS
Le mouvement que M. Liautard avait imprimé à son œuvre ne s'arrêta pas avec lui. Ses successeurs recueillirent comme un précieux héritage les régies, les méthodes et les traditions qui avaient fait la prospérité du collège. Ils n'auraient pas voulu s'écarter de cette voie toute tracée, pour s'égarer dans l'inconnu, et, près de vingt années plus tard, l'un d'entre eux pouvait dire : «Malgré les événements extraordinaires que nous avons vus se succéder depuis trente-quatre ans, malgré les difficultés sans nombre qui se sont rencontrées pendant cet espace de temps, malgré les traverses que l'on a eu à essuyer et les changements divers que la marche des esprits amène nécessairement, la première impulsion donnée par le fondateur s'est toujours fait sentir, et l'esprit qu'il a su inspirer dès l'origine s'est maintenu le même parmi les maîtres comme parmi les élèves (1). »
(1) Discours prononcé par M. Buquet à la distribution des prix, 1838.
C'est en 1838, au moment où il prenait, après M. Auge, la direction du collège Stanislas, que M. Buquet prononçait ces paroles, et il ajoutait qu'il ne voulait pas interrompre, pour sa part, les habitudes anciennes : « Ma route est toute tracée, disait-il, elle m'a été ouverte par ceux que je regarde comme mes pères et mes maîtres : je veux avoir toujours devant les yeux les exemples qu'ils m'ont laissés ; je ne viens pas changer leur ouvrage, je viens le continuer. Je n'ignore pas qu'à côté de l'avantage d'améliorer se trouve le danger d'innover, et qu'il ne faut pas se précipiter, même dans le bien (1). »
M. Auge, le second directeur de Stanislas, n'est pas pour nous un personnage inconnu. Depuis le jour où, avec M. Froment, il s'était uni à M. Liautard pour fonder le collège Stanislas, il joua toujours un grand rôle dans l'administration de la maison. Nous avons dit comment il fit ses études à Louis-le-Grand. A peine échappé à l'exil et à la proscription, appelé par un concours de circonstances imprévues à coopérer à cette œuvre si belle, il avait apporté avec son dévouement le tribut d'une longue expérience, déjà acquise auprès de la jeunesse. Lors de la première organisation de la maison Notre-Dame des Champs, il fut nommé directeur spécial du petit et du moyen collège, et, après 1813, il alla remplacer M. Froment à Gentilly. C'était à cette époque un homme déjà plus prés de la vieillesse que de la maturité, et il jouissait parnsi les élèves d'une certaine réputation de bonté, qu'on n'était pas fâché de retrouver dans un surveillant général.
« Son extérieur, dit un élève de ces premiers temps, n'avait rien d'imposant, sa voix rien d'agréable ; il nous abordait toujours avec une caresse que lui permettaient ses cheveux blancs, et nous sentions que la bonté débordait
(1) Discours prononcé par M. Buquet, à la distribution des prix, 1838.
DIUKCTION DE M. AUGK 1G7
de son cœur. Quand il grondait, sa colère était toujours commandée. On le savait, et toutefois, il y avait dans le fond de cette parole grave, tendre, presque plaintive, un accent indéfinissable de douleur qui faisait respecter et craindre ce vieillard plus qu'on ne respecte et qu'on ne craint un homme qui ne sait être que bon (1). »
Cette note plaintive, cet accent de douleur dont il est parlé ici et que plusieurs élèves avaient cru remarquer en ces premières années, semblent dénoter une àme qui n'avait jamais trouvé complètement sa voie. De l'ait, M. Auge paraissait ensore chercher sa voie à soixante ans. Après avoir travaillé pendant dix-sept années à une œuvre qui lui était chère, il quitte ses deux amis, M. Liautard et M. Froment, il essaie tour à tour d'ouvrir la maison dite des Irlandais et de s'associer aux missionnaires de France ; puis il revient à Stanislas, comme directeur. N'j- a-t-il pas en tout ceci une vague hésitation et ne peut-on pas reconnaître à cette marque une àme incertaine qui ne trouve pas le repos dans la situation présente et cherche toujours au delà? Personne n'est content de son sort, il y a longtemps qu'on le répète ; mais il n'en est pas moins vrai que cette inquiétude, signe aussi bien de grandeur que de faiblesse, dissipe les forces de l'homme en les éparpillant, et l'empêche de fournir une carrière plus complète.
Toutefois il ne faut rien exagérer, et cette inconstance provenait autant des difficultés intérieures que du caractère même de M. Auge. On dit que celui-ci avait vu avec une secrète peine (peut-être serait -il plus vrai de dire avec une certaine crainte), M. Liautard, beaucoup plus jeune que lui, investi de l'autorité de directeur. Si donc les rapports étaient parfois tendus entre M, Liautard et M. Auge, nous devons l'attribuer en grande partie à la ténacité de ces
(1) Lalanno. Discours prononcé à la distribution des prix, 1855.
168 LE COLLÈGE STAMSLAS
deux caractères qui étaient aussi inflexibles l'un que l'autre et tous les deux dignes de tenir le premier rang. Le fondateur l'avait reconnu lui-même, et pour donner à M. Auge toute liberté d'action, il lui avait confié la direction de Gentilly. Cette situation ne dura pas longtemps ; nous avons déjà vu dans quelles pénibles circonstances les élèves de Gentilly revinrent à Paris, vers 1818. M. Auge les y suivit, et y resta jusqu'en 1821. La tentative qu'il fit alors de fonder une école pour les jeunes Irlandais demeura infructueuse, et, lorsque la direction du collège Stanislas lui fut proposée par M. Liautard, il n'hésita pas, malgré son grand âge, à mettre sur ses épaules cette lourde charge. C'était au mois d'avril 1824, M. Auge avait alors soixantesix ans.
La position était difficile et réclamait un dévouement absolu. Au milieu des visites importunes des créanciers, il fallait maintenir l'ordre à l'intérieur, soutenir les études, sauvegarder la réputation de la maison et faire renaître la confiance ébranlée. Hâtons-nous de le dire, M. Auge ne fut pas au-dessous de sa tâche, et pendant les quatorze années de sa direction, Stanislas vit de très beaux jours.
Le début fut laborieux : il s'agissait de terminer au nom de M. Liautard les interminables négociations entamées avec la ville de Paris, pour la vente du collège. Ce ne fut que le 30 juin 1825, c'est-à-dire deux ans après les premières conférences, que la ville de Paris obtint du Ministère l'autorisation de traiter avec le directeur de Stanislas.
Ce jour-là, M. Liautard était encore aux Missions- Etrangères; sur le soir, il sortait avec son avoué. « Nous descendions la rue du Bac, raconte celui-ci , je lui demandai où cette affaire en était, il me dit : Je sors pour cela, elle doit être terminée. Nous n'eûmes pas fait deux cents pas que nous manquâmes d'être écrasés tous les deux
du même coup, par deux charrettes chargées de pierres. Ce qui lui fit dire : Eh bien ! peu s'en est fallu que tout ne fût fini pour nous, d'autres auraient terminé les affaires (1). » Comme on sent bien la lassitude et le découragement dans ces quelques mots simples qui ne cachent rien! M. Liautard fut au ministère, on lui dit que tout était réglé et renvoyé à la ville. Il fut à la ville, on lui dit que les papiers étaient portés, et qu'ils étaient chez lui. Il rentra aux Missions : rien n'était encore arrivé à huit heures du soir. Il donna ordre qu'on lui remît à n'importe quelle heure, des papiers qui devaient encore venir ce soir. Il les reçut en effet vers minuit moins un quart. C'était le dernier jour et la dernière heure d'un dédit : à défaut de la ville de Paris, il était convenu qu'il traiterait avec une société qui s'offrait pour acheter sa maison.
Le 30 août 1825, l'acte de vente fut passé entre M. le comte de Chabrol, préfet de la Seine, et MM. Liautard et Froment, propriétaires du collège. On y trouve énumérés seize bâtiments de différente grandeur, sans compter la partie de l'hôtel Fleury qui appartenait à M. Auge. Ces bâtiments avec les cours, jardins et autres dépendances, occupaient une surface de 18,474 mètres carrés. Le mobilier delà chapelle, des réfectoires, des classes, des études était compris dans la vente ; le tout était cédé au prix de 502,819 francs.
« Si M. Liautard n'avait pas eu à cœur de conserver sa maison, fait observer son avoué, et s'il avait été spéculateur, il aurait pu vendre son diplôme, louer sa maison, ou la vendre à la compagnie avec laquelle il aurait traité, si la ville n'avait pas accepté ses conditions. Cette compagnie lui offrait six cent mille francs ; il aurait en outre vendu les bibliothèques, le mobilier, les ornements de la chapelle
(1) Extrait d'une lettre de 1^.1. Petel.
et son argenterie; ainsi, il aurait retiré plus de huit cent mille francs d'une propriété qu'il a cédée pour cinq cent mille. »
Le calcul de l'avoué est juste; mais nous connaissons assez M. Liautard pour savoir que l'idée d'une spéculation ne pouvait entrer dans son esprit, de même que l'espoir d'assurer l'avenir de sou cher collège ne pouvait sortir de son cœur. Comment aurait-il livré à un indifférent, à un industriel peut-être, cette maison à laquelle tant de jeunes gens attachaient les meilleurs souvenirs ? Comment aurait-il consenti à perdre le fruit de vingt ans de travaux ? Comment se serait-il résigné à voir d'un œil sec périr une œuvre où il avait mis son âme et sa vie ? Il fit donc ce que son honneur, sa foi, son passé, ses aspirations lui commandaient : à ses propres intérêts il préféra la conservation et le maintien d'une maison qui était fiére de son passé et que l'avenir devait dédommager des tristesses présentes. Au reste , il emportait avec lui une assez belle fortune : le souvenir du bien accompli et la reconnaissance de seize cents jeunes hommes qui s'honoraient d'avoir été ses élèves. Cette fortune lui suffisait, et elle restera sa vraie gloire.
Avant de partir pour Fontainebleau, il avait une dernière tâche à remplir; c'était de faciliter à M. Auge la succession et d'obtenir de la ville le bail du collège, à des conditions qui ne fussent pas trop onéreuses. Il écrivit au préfet, M. le comte de Chabrol, pour l'intéresser au nouveau directeur, et à la situation de l'établissement.
« Ma position au collège Stanislas devenait de plus en plus critique. Personne n'ignorait les changements qui se préparaient. Un secret gardé faisait naître mille conjectures. Cette maison si chère à la monarchie et à laquelle le conseil municipal, dans sa dernière délibération, avait rendu un si honorable témoignage, incertaine de sa destinée
DIRECTION DE M. AU'iK 171
future, était menacée des plus grands dangers. C'était la conséquence inévitable de l'agitation des esprits. On en savait assez pour prévoir une révolution, et trop pou pour en calculer les suites. J'ai dû aller au devant du péril et hâter le moment de mon sacrifice. Ainsi, sans attendre, comme il paraissait naturel, l'époque des vacances, j'ai remis dans les mains de M. l'abbé Auge les rênes d'une administration que la singularité de ma situation retirait des miennes.
« Dix jours se sont à peine écoulés, et déjà tout se consolide au collège Stanislas. Il ne faut pas en être surpris: pendant dix-sept ans M. l'abbé Auge a travaillé avec moi dans cette maison, il a contribué à tout ce qui s'y est fait de bien. Il en connaît les règles, les usages, l'esprit. Il a le cœur des enfants et l'estime des familles. Il ne vient point pour innover, mais pour conserver. Aussi les inquiétudes cessent, les esprits se rassurent, tout annonce le plus consolant comme le plus brillant avenir.
« Ma retraite suivie de l'entrée de M. Auge opérera donc un double bien, il n'y a là-dessus qu'une opinion. Mais il était de mon devoir d'instruire Messieurs du conseil de mes démarches, des motifs qui les avaient déterminées, et du succès qui les avait couronnées (1). »
Il en fut du bail comme de la vente du collège ; l'affaire traîna en longueur, et il fallut toute la persévérance de ces deux hommes énergiques, pour ne pas cesser toute relation. « Ce que je prévoyais a lieu, écrivait M. Liautard à M. Auge ; rien n'avance ; et ce n'est pas surprenant, puisqu'on vous impose des conditions dont on ne sait pas même le détail. Quant au fond, je ne puis rien dire ; si vous signiez les yeux fermés, vous attraperiez bien du monde; si par suite des difficultés que l'on élève, l'affaire manque, combien de gens se frotteront les mains d'aise !
(1) Lettre au comte de Chabrol, 1824.
« Au reste, tous ne pouvez rien faire sans M. Rauzan qui est à Besançon (1). »
Pour comprendre ce dernier mot de M. Liautard, il faut dire que M. Auge appartenait depuis quelque temps à la congrégation des Missions de France, dont M. Rauzan était alors supérieur. Celui-ci avait été lié d'étroite amitié avec M. Auge pendant leur commun exil à Liège, il estimait beaucoup le noble caractère de M. Liautard, et il portait à son œuvre le plus grand intérêt. Il soutint ses deux amis de ses conseils et de sa fortune, mais son absence momentanée empêchait M. Auge de rien conclure.
Depuis qu'une ordonnance du roi avait autorisé le comte de Chabrol à traiter avec M. Auge pour le bail du collège, le projet de contrat avait été recommencé deux fois ; M. Liautard s'en plaignait non sans quelque amertume : « M. le Ministre, écrivait-il, a refusé la signature, on vous proposera donc un nouveau traité. Je n'ai rien à vous dire. Je vais ramasser tous les matériaux que j'ai ici : il faut se préparer à tout. Heureusement, depuis cinq ou six ans, l'espérance est loin de mon âme, de sorte que ces contretemps ne me tuent qu'à moitié (2) ! »
Au mois de mars 1825, l'administration de la ville avait demandé au directeur de Stanislas une soumission dans laquelle il poserait lui-même les conditions du bail. C'était chose étrange, et M. Auge en fut effrayé. Il écrivit à M. Liautard une lettre pleine d'inquiétude. Celui-ci le rassura : « Vous ne devez pas vous effrayer, écrivait-il, des formes administratives, de certaines locutions, ni de l'oubli des précautions oratoires. Quant au fond de la lettre, je n'y vois pas très clair, et je ne saurais, à votre place, comment y répondre. Il me semble que ce n'est pas à
(1) Lettre à M. Auge, fév. 1825.
(2) Lettre à M. Auge, fév. 1825.
DIRECTION DE M. AUGi; 173
VOUS (le faire des soumissions ou des offres. Mais, le Ministre n'ayant pas approuvé la convention antérieure, M. le Préfet doit vous faire connaître ce que désire le Ministre et vous demander votre assentiment à ce vœu de l'autorité. Tout le reste sera sujet à révision, et l'on pourra peut-être dans six mois trouver un nouvel incident, comme on fait depuis si longtemps.
«Que veut M. de Corbière? M. le préfet le sait sans doute. Qu'il vous le fasse connaître. Vous agirez ensuite avec certitude de succès, si vous consentez. Si vous refusez, vous ne le ferez pas au hasard, etpar une vaino crainte (1).»
Nous ne reproduirons pas tout ce chassé-croisé de consultations, de réponses, de soumissions ou d'adresses renouvelées sans cesse. Qu'il nous suffise de citer la lettre que M. Auge écrivait au préfet, pour lui faire parvenir la soumission demandée, qui enfin eut du succès :
« J'ai rhonneur de vous soumettre, d'après l'invitation que vous m'avez faite dans votre lettre du 18 février dernier, un nouveau projet de traité pour la location des bâtiments du collège Stanislas.
« Ce traité a été dressé conformément aux intentions du Ministre de l'Intérieur, sur les bases de l'acte passé entre la ville et le directeur du collège Sainte-Barbe, dont communication m'a été faite par vos ordres.
« C'est à regret que j'ai tardé à prendre cette détermination; la personne aux lumières de laquelle je suis habitué de recourir (2) est revenue à Paris plus tard que je ne l'attendais, et ses conseils, dans cette circonstance, m'étaient d'autant plus nécessaires que j'étais effrayé, je
(1) Lettre à M. Auge, mars 1825.
(2) Nous avons fait observer plus haut que M. Rauzan, le supérieur de M. Auge, était en ce moment à Besançon, où il donnait une
mission.
VOUS l'avouerai frauchement, Monsieur le Préfet, par le poids des charges qui dépassent pour le moment les ressources. J'ai besoin, pour arrivera un heureux équilibre, de hâter la prospérité de l'établissement. Les réformes que j'ai eu le bonheur d'opérer sans secousse et sans bruit, et même à la satisfaction des élèves, me la promettent. L'opinion publique devient de plus en plus favorable à la maison. Il est entré un bon nombre d'élèves et je suis fondé à espérer que le collège s'accroîtra promptement, surtout si vous daignez l'honorer de votre appui et de votre bienveillance. J'ose réclamer cette faveur, Monsieur le Comte, moins pour moi qui en serai infiniment flatté et reconnaissant, que dans les intérêts du bien public qui est l'objet constant de votre zèle et de votre dévouement, (1) »
Cette lettre était accompagnée d'une soumission où se trouvaient arrêtées les principales conditions du bail. La soumission fut agréée après modification de deux articles, et le traité de location fut enfin signé le 20 août 1825. Les négociations avaient duré prés de deux ans.
Le bail était fait pour vingt années. M. Auge devait tenir à la disposition de la ville de Paris dix bourses entières et vingt demi-bourses, ce qui représentait en ce temps-là une somme de vingt-cinq mille francs. Des dix bourses entières, six étaient destinées aux lauréats du collège, quatre étaient données au gré de la ville; de même, une moitié des demi-bourses était réservée aux élèves de la maison, l'autre moitié restait à la disposition de la ville.
Les impositions et contributions étaient à la charge de M. Auge. Celui-ci devait aussi prendre sur lui les réparations ordinaires, et prélever à cet effet cinq mille francs chaque année sur le produit de l'établissement. Le directeur ne pouvait céder ses droits à un autre, ni même
(1) Lettre à M. do Chabrol, mars 1825.
DIllECTIOX DE M. AUGE 175-
prendre d'associé, .sans raiiiorisation du Préfet et de l'Université. La ville serait libre de faire, quand il lui plairait» le percement projeté d'une rue à travers les propriétés du collège, sans dédommager les locataires.
Tels étaient les principaux articles de ce traité ; il suffit de réfléchir un instant pour se convaincre qu'il était fort onéreux. Aussi M. Auge sentit bientôt que les charges étaient trop lourdes, et, s'il se retira avant l'expiration du bail, ce n'était pas seulement à cause de son grand âge.
Quoi qu'il en soit, grâce au sacrifice généreux de M. Liautard et à la constance de M. Auge, le collège Stanislas continuait à exister ; sans doute, il n'avait plus sa liberté et son indépendance d'autrefois, puisqu'il ne s'appartenait plus à lui-même, mais la vie subsistait encore. Pendant ces longues négociations, l'ordre intérieur ne fut jamais troublé, et, sans les charges pécuniaires qui, allégées un instant, revivaient et allaient grandissant,, on eût pu espérer une nouvelle et meilleure fortune.
Les élèves n'avaient pas diminué ; les noms les plus connus et les plus vantés parmi leurs condisciples étaient alors : Thionville, Binaut, Morin, de Laroque, de Marguerie, de Lujnes, Loisel, Rochefort, de Grand-Pré, du Pré de Saint-Maur, Vuillemot, Jannette, Dubois de Testu, Cauvière, du Perron, Vacher, Montmorin, de Haller, Taconet, de Tanquerel, Croué, Pernot, Mac-Carthy, Petit, Cools, de Noailles, de Labériac, de Vaulchier, John Lemoinne, Haro, Hetzel, Barbey d'Aurevilly, Guéneau de Mussy, etc. C'était l'époque où Binaut remportait successivement au concours le second prix d'honneur en rhétorique et en philosophie, Eugène Bore le grand prix d'honneur de philosophie. Ce dernier faisait pressentir ce qu'il serait un jour, et témoignait en même temps de l'esprit qui régnait dans le collège en se rendant à la chapelle pour déposer sur l'autel de Marie, la couronne qu'il venait de recevoir. Les^
noms de Polle-Deviermes, Jaunette, de Cambès, Vacher, de Ponton d'Amécourt, Mac-Carthy, Guillard, Dumas, etc., étaient proclamés plusieurs fois à la distribution des prix de la Sorbonne. «En 1824, raconte un ancien élève (1) qui honore encore aujourd'hui son collège d'une mémoire pieuse et fidèle, un rhétoricien sortit pour la première fois des rangs à l'appel de son nom, pour recevoir la première couronne. Le Ministre des cultes. Grand-maître de l'Instruction publique, l'accueillit par ces flatteuses paroles : Surge, gloria Jérusalem ! Il y avait là tout à la fois un éloge et un vœu; l'avenir devait justifier l'un et réaliser l'autre. »
Malgré le nombre relativement inférieur de ses élèves, le collège Stanislas avait eu depuis 1821 des succès au concours général, et un des professeurs pouvait féliciter en ces termes les élèves présents à la distribution des prix de 1828: « Vous êtes pour nous les aînés glorieux d'une belle famille, et nos soins, il faut le dire, ont été paj^és par ces succès qui depuis six années se multiplient comme les fruits de notre affection mutuelle et d'un zèle soutenu pour l'étude. Jamais, depuis six années, vous n'avez cessé d'avancer d'une course rapide dans cette brillante carrière, jamais vous n'avez reculé d'un seul pas, et déjà vos prix vous assurent un rang bien honorable parmi ces rivaux qui comptaient avec dédain votre troupe peu nombreuse, et qui commencent à s'apercevoir que vous ne les avez jamais comptés. Jouissez donc, jouissez de cette gloire qui vous est commune, et, s'il en était parmi vous que le sort eût trahis (2), je ne leur donnerai pas cette consolation banale que la fortune des armes est journalière, je ne leur rappel-
(1) M. Genouille, dans le discours ému qu'il prononça à la distribution des prix de 1859.
(2) Deux élèves qui depuis plusieurs années avaient été nommés honorablement, n'avaient pas l'éussi cette année.
DIRECTION DE >r. AUGE 177
lerai même pas leurs triomphes non interrompus, je leur dirai seulement : Voyez l'étonnement universel , voilà votre couronne (1). »
On regardait l'avenir avec moins de crainte. ]\I. Auge essaya de reprendre une pensée de M. Liautard. Celui-ci, nous le savons, avait voulu unir entre eux ses collaborateurs par un lien religieux. Ce dessein n'eut pas de suite, il n'était pas encore mûr. M. Auge crut que le moment était arrivé. Déjcà membre de la Congrégation des Missions de France, il proposa à ceux qui travaillaient avec lui, de suivre son exemple. M. Rauzan avait certes bien mérité de Stanislas, et il accueillit avec joie l'ouverture que lui fit M. Auge. Mais cette proposition ne pouvait plaire à tout le monde. Elle avait été faite à l'improviste et il paraît même que M. Auge s'était engagé à l'avance pour tous ses collègues. Ce procédé un peu sommaire fut mal accepté et par les Missionnaires de France, qui pensaient que les œuvres d'éducation, comme Stanislas, étaient en dehors de leur vocation spéciale, et par les membres du collège, qui trouvaient étrange qu'on eût engagé leur liberté sans les avoir consultés. C'était de la part de M. Auge un excès de zèle, mais il avait de si grandes obligations à M. Rauzan qu'il ne sut pas mettre de bornes à sa reconnaissance. De part et d'autre le mécontentement fut égal, et plusieurs membres se retirèrent. Cette association, qui ne fut jamais franchement acceptée de tous, continua à se maintenir jusqu'en 1833. Elle dura ainsi treize années et réussit à conserver le collège dans une voie de prospérité.
La révolution de 1830 n'eut qu'un faible retentissement au collège Stanislas. Quelques parents, plus timides que
(1) Discours de M. Thuillier, professeur de rhétorique.
prudents, se croyaient déjà revenus en 1793 et voulaient emmener avec eux leurs enfants. Pour les rassurer, on conduisit les élèves dans les bcàtiments de la brasserie Santerre, au n° 16 (actuellement n" 22) de la rue Notre- Dame des Champs, où ils passèrent une nuit. C'était une première et fortuite prise de possession du local qui forme aujourd'hui encore une partie du nouveau Stanislas.
Deux années plus tard, l'épreuve fut plus dure et plus douloureuse ; le collège ressentit le contre-coup du choléra qui désola Paris en 1832. J'en trouve le souvenir dans une note, mise en tête du palmarès de cette année: «La classe de philosophie, est-il dit, s'est trouvée tellement réduite par suite de la maladie régnante, que l'on n'a pu établir de concours ; nous ferons remarquer que les deux élèves cités qui sont restés seuls de leur classe, ont obtenu trois nominations au concours général. » Ces deux élèves étaient MM. Guillard et Boissière.
M. Guéneau de Mussv, dont le fils était alors au collège, prit occasion de là pour adresser aux élèves présents de graves et nobles paroles où l'on trouve comme un écho affaibli de l'inquiétude générale. « Cette fête, disait-il, qui succède à une année troublée par tant de distractions douloureuses, offre un intérêt touchant qui parle à tous les cœurs. Nous y voyons ce qu'il y a de plus aimable dans la vie, une heureuse et florissante jeunesse. Tandis que nos pensées inquiètes se portaient vers ces asiles qui renfermaient l'espoir des familles, jeunes élèves, vous amassiez en paix les trésoi's de l'étude. Une succession régulière d'exercices, des connaissances acquises, des efforts soutenus, des succès divers, mais vivement disputés, voilà vos événements. » Puis, parlant de la religion qui console toutes les douleurs, il ajoutait: «Vous reconnaissez sa bienfaisante influence dans ce collège où l'autorité est si persuasive, l'obéissance si facile, le sentiment du devoir
DIRECTION DK M. AUGlî 170
si naturel, que chacun croit avoir rotrouvé une famille, loin de la maison paternelle (Ij. »
C'est cà M. Froment, alors aumônier du collège, et à M. Buquet, préfet des études, qu'était due, en grande partie, cette heureuse influence de la vie de famille. Quoique plus jeune que M. Froment et M. Auge, M. Buquet jouissait déjà parmi les élèves d'une grande réputation, il avait peut-être plus que M. Auge, l'esprit du fondateur, et ses fonctions de préfet des études l'obligeaient sans cesse d'intervenir dans l'enseignement et dans la direction.
Au cours du mois de novembre 1833, M. Buquet s'adressa à un jeune prêtre dont le nom et le grand talent commençaient à être connus , et lui proposa de donner des conférences religieuses aux élèves de Stanislas. L'abbé Lacordaire (car c'est de lui qu'il s'agit ici) accepta volontiers. « C'était, écrivait-il plus tard, une vieille idée en moi que ce genre de ministère, à cause de la privation où avait été ma jeunesse, de toute parole chrétienne capable de l'éclairer. Une seule fois, au collège de Dijon, quelques accents d'éloquence m'avaient ému, et depuis j'avais toujours été possédé de cette pensée que si la religion pénétrait jusqu'à la jeunesse par une bouche aimée et puissante, elle y créerait, malgré rindifl*érence du siècle, de fortes convictions (2). »
Le premier dimanche où Lacordaire parla à la chapelle de Stanislas, il ne s'y trouva que les élèves et quelques amis de la maison. A la seconde conférence, les auditeurs du dehors furent beaucoup plus nombreux, et enfin, le troisième jour, il fallut renvoyer la plus grande partie des élèves pour donner place à une multitude d'hôtes imprévus. On raconte
(1) Discours prononcé par ]\1. Guéneau de Mussy, à la distribution des prix, 1832.
(2) Testament du Père Lacordaire.
que l'enthousiasme des élèves, dans les classes supérieures, était sans limites ; il ne devait être égalé que par l'ardent amour des jeunes gens qui suivirent plus tard les conférences de Notre-Dame.
« Cette affluence dura trois mois, et elle me révéla, dit le Père Lacordaire, ma véritable vocation qui était l'enseignement apologétique de la religion du haut de la chaire (1).»
L'abbé Auge n'avait pas été élevé dans les idées qui travaillaient la jeune société de 1830, et il est à croire qu'avec ses souvenirs du dix-huitième siècle, il ne comprenait pas le Père Lacordaire, ou que même il fut étonné de son audace. Celui-ci était d'un siècle nouveau « dont il avait tout aimé »; il était l'image d'une génération ardente, passionnée, et demandant à l'Église cette jeunesse de formes et d'idées qui ne fut jamais incompatible avec son immuable antiquité. Il estimait « qu'à la différence de ces sociétés mortes qui vivent d'un dogme comme on vit dans un tombeau, la société chrétienne a toujours ressemblé à ces astres du firmament qui se meuvent dans un espace indéfini, sans jamais rompre pourtant l'ordonnance de leur marche et des lois qui les régissent sous la main de Dieu (2). »
M. Auge trouva étrange cette nouvelle manière de comprendre et de prêcher les choses religieuses, et, lorsque dans la première conférence, il entendit Lacordaire prononcer d'une voix vibrante cette parole, à coup sûr plus originale que factieuse : «Mes enfants, n'oubliez jamais que le premier arbre de la liberté a été planté dans le paradis terrestre, » le bon abbé Auge fut presque effrayé et il crut voir dans ce discours des tendances qui ne concordaient pas très bien avec les principes auxquels fut nourrie sa jeunesse. Lacordaire se retira, poursuivi par l'accusation
(1) Testament du Père Lacordaire.
(2) Ibidem.
d'avoir prêché des doctrines empreintes de l'esprit de révolution et d'anarchie ; il ajoute, en racontant ce détaO : « Ce devait être longtemps l'arme de mes adversaires, et encore aujourd'hui , elle n'est pas brisée entre leurs mains (1). »
La parole éloquente du Père Lacordaire fut-elle pour quelque chose dans les succès de cette année ? On pourrait le croire ; le concours de 1834 fut un des plus glorieux que Stanislas ait connus. Frédéric Dularaon remportait le prix d'honneur de philosophie, François Huet le prix d'honneur de rhétorique, Ronné Constantin le second prix de dissertation latine, Jean Macé le premier prix de discours français. Je ne sais pas d'année où les grands prix aient été si nombreux. Stanislas porta cette gloire avec assez de grâce, et M. Burette, professeur d'histoire, dans un discours très spirituel et très finement écrit, en plaisanta le premier d'une manière fort agréable : « Messieurs, je dois vous le (lire en finissant, la gloire pèse sur vous. Vos rivaux de l'Université, ces collé^^es géants dont les pensions nombreuses sont les cent bras, ont été réveillés par les coups rares, mais éclatants, partis de cette maison solitaire. Nous sommes les trois cents, non pas contre une armée de barbares, la victoire serait trop facile, mais contre l'élite de la grande phalange à la bannière royale ; et maintenant, elle vous regarde. Youlez-vous qu'elle dise en revenant de sa frayeur : « Ce n'est rien, c'est l'éclair qui passe, sans laisser de trace (2) ? » M. Burette, en galant homme qu'il était, n'oublia pas dans son discours le compliment obligatoire à l'adresse du directeur. Il lui répéta avec infiniment d'esprit ce que l'on disait depuis
(1) Testament du P. Lacordaire. ■
(1) Discours prononcé à la distribution des prix de 1834 par M. Burette, professeur d'histoire.
182 l'E COLLÈGE STANISLAS
(Ux ans, à savoir que ses cheveux étaient blancs, et que ses élèves étaient la couronne de sa vieillesse.
Il était bien certain qu'il vieillissait, l'abbé Auge : il était même très vieux, il allait avoir quatre-vingts ans; mais il n'en méritait pas moins les paroles émues dont M. Buquet honorait, quelques années plus tard, le souvenir de sa direction : « Le zélé du vénérable abbé Auge ne s'était point refroidi avec l'âge. L'amour du bien, toujours si vivant dans son ùme, ne semblait-il pas lui avoir prolongé au delà du terme ordinaire, les forces et toute l'ardeur de la jeunesse? Vous en avez été mille fois témoins, Messieurs : quelle activité, quelle exactitude, quelle ponctualité, lorsque des devoirs qu'il s'était imposés jusqu'à la fin l'appelaient au milieu de vous ! Combien sa parole était ferme, assurée, chaleureuse, et qu'il connaissait bien le chemin de vos cœurs ! Vous rappellerai-je et ces avertissements si tendres, donnés dans l'intimité d'une douce confiance, et ces encouragements, prodigués avec une si affectueuse bonté, et ces entretiens où il se laissait aller avec vous à tout l'abandon de son âme, et cette sollicitude à l'égard de tout ce qui touchait à vos intérêts les plus chers, à vos familles, à votre avenir ? Il n'avait qu'une seule ambition, celle de vous porter tous au bien et à la vertu; qu'une seule pensée, celle de votre bonheur. Combien d'hommes aujourd'hui doivent à ses soins paternels les principes honorables qui dirigent leur conduite, et la considération dont ils jouissent dans la société ! Vous-mêmes, chaque jour, n'en voyiez-vous pas d'un âge mûr revenir avec empressement auprès de celui qui forma leurs jeunes années, l'environner de leurs respects, lui demander de ces conseils qui leur furent jadis si utiles et les recevoir avec la docilité et la simplicité d'enfants parlant à leur père (1)? »
(1) Discours prononcé par M. Buquet, à la distribution d'''s prix, 1538.
DIRFXTION DE M. AUGlÔ 183
C'est ici le portrait de la vie finissante ; les traits un peu rudes du commencement ont pris un contour plus moelleux. Son caractère, d'abord un peu entier, s'était beaucoup adouci sur la fin; il aimait à .se trouver parmi ses enfants, il riait avec eux et leur pardonnait volontiers les malices qu'autrefois il n'aurait pas laissé passer. On raconte que deux charmants élèves de sixième avaient été cités devant son tribunal, pour s'être battus, comme de petits espiègles qu'ils étaient. Grand fut leur étonnement de se trouver en présence de ce vénérable vieillard, et vous pensez bien qu'ils lui promirent de ne pas recommencer. Dieu sait s'ils étaient sincères! Mais, rappelé au dehors, leur juge les quitte un instant, les laissant chacun dans un coin opposé de l'appartement. Deux minutes après, il rentre, et il trouve les deux lutteurs aux prises, achevant la bataille interrompue, trépignant des pieds, battant des poings et finalement roulant sous la table. La faute était grave, une récidive! ils étaient bien effrayés. Le bon vieillard ne put s'empêcher de sourire, ce qui déconcerta complètement les deux coupables. Il s'amusa un peu de leur embarras, et rapprochant ces deux tètes naguère si animées, il leur imposa pour toute pénitence de se donner le baiser de paix.
Nous aimons à finir sur ce trait charmant ; il y a des hommes qui eu vieillissant savent corriger les défauts de leur nature, ils mettent d'accord les différentes parties de leur àme ; ils peuvent dire eux aussi : « A un chant harmonieux ressemble le cours de ma vie. » M. Auge fut de ces hommes-là.
Il n'avait pas l'intelligence vaste de son prédécesseur ni les grandes qualités que celui-ci avait apportées avec lui en naissant; il sut du moins profiter de l'expérience, augmenter chaque jour son trésor de sagesse, et c'est là, au témoignage d'un ancien, un assez beau mérite : « S'il
est très noble et très grand celui qui sait par lui-même trouver toutes choses et les mener à bonne fin, il est aussi digne d'éloge celui qui se laisse former aux hommes et aux choses (1). » M. Auge A'écut au collège Stanislas plus de trente-quatre ans, il en vit l'origine et joua un grand rôle dans la fondation. Par sa prudence et sa ténacité il conserva l'œuvre de INI. Liautard aux jours difficiles où le fondateur croyait lui-même la situation presque désespérée. Pendant plus de treize années qu'il fut directeur, il maintint les bonnes et saines traditions qu'il y avait implantées avec M. Liautard et M. Froment. Pressé par les invitations réitérées de Mgr de Quélen, qui l'honorait de son amitié et de ses visites, il quitta une charge que son grand âge ne lui permettait plus de porter. Nommé vicaire général et jouissant parmi le clergé de Paris d'une réputation bien méritée, il acheva sa vie avec une noble dignité. Par une habitude qui lui était chère, il aimait à revenir dans son collège, encourager son jeune disciple, M. l'abbé Buquet, qui avait recueilli sa succession. On dit aussi qu'il trouvait un plaisir singulier à voir s'ébattre sous ses yeux cette vive jeunesse dont les grâces naissantes ne sont jamais mieux senties que sur le soir de la vie, et dont les charmes naturels réveillent dans l'àme des vieillards de si doux souvenirs.
Son ami et son compagnon d'armes, M. l'abbé Froment, le suivit de près: il fut nommé en 1838 supérieur de la maison Marie-Thérèse. Tous deux ils sortaient vieux et blanchis, de cette arène où ils étaient entrés dans la force de l'âge. C'étaient les ouvriers de la première heure qui quittaient les derniers leur travail; et, en se retirant, ils léguaient leur héritage avec le témoignage de leurs vertus à de jeunes disciples, fiers de marcher sur leurs
(1) Hésiode, Œuvres et Jours, vers 293.
DIRECTION DE >I. BUQUKT 185
traces. Ces deux noms que nous trouvons toujours réunis à celui de M. Liautard, ne doivent pas être séparés ici, ils méritent le rang d'honneur et la place première. Ainsi s'accomplit le vœu d'un des plus anciens amis du collège Stanislas, qui disait : « C'étaient trois hommes dévorés de l'amour du bien, et je souhaite lire un jour leurs noms à la place d'honneur du collège, afin qu'ils se transmettent d'année en année aux générations d'écoliers qui se succéderont ici, et afin que, selon la parole de l'Ecriture, la mémoire du juste ne périsse pas (1). •?>
M. l'abbé Buquet, qui prit après M. Auge la direction de Stanislas, était né à Paris le 21 novembre 1796, dans la rue Pérou, à quelques pas seulement de ce collège qu'il devait tant aimer. Il avait douze ans lorsqu'il fut présenté à M. Liautard, et, voyez les desseins de la Providence ! (d'autres diraient les caprices du sort) trente années après, ce petit écolier devait remplacer celui qui l'avait reçu entant dans sa maison.
En 1809, nous trouvons son nom pour la première fois : il était alors en cinquième. L'année suivante, ses rares talents et sa conduite irréprochable lui avaient mérité une des distinctions les plus flatteuses, le prix de sagesse que le suffrage des élèves de chaque division décernait à celui d'entre eux qui , pendant toute l'année scolaire , avait marché,
(l)M.Genouille. Discours prononcé à la distribution des prix de 1859.
sans dévier, au chemin de l'iionneiir. C'était le prix le plus envié et le plus honorable ; M. Liautard le faisait proclamer solennellement en vieux langage de Sorbonne : Inter adolescentes, tum comitate morum et urhanitate, tum sedula scholasticœ disciplinée observantia egregios,
primum ^9^«?m^M«^ meritus et consecaiiis est N Le
jeune Buquet obtint trois fois cette distinction, ce qui ne l'empêcha point de remporter chaque année un assez beau nombre de prix et d'accessits dans les différentes facultés. On peut encore lire dans les vieux registres annotés par M. Liautard, les bulletins qu'il envoyait à la famille du jeune Buquet; ils sont tous très élogieux : « Nous sommes fort contents de M. votre fils, écrit-il en 1810, il se distingue entre tous ses camarades par son application et son exactitude à tous ses devoirs. » L'année suivante, l'enfant avait été malade, M. Liautard écrit: « Je suis au désespoir que la maladie vienne encore retarder les progrès de votre cher enfant, dont nous sommes toujours on ne peut plus satisfaits. » Ceci explique pourquoi M. Buquet a toujours été si content de ses maîtres, c'est que ceux-ci avaient été fort contents de lui. En 1821 et 1822, nous le voyons encore dans la maison de M. Liautard. Il avait fini ses études classiques et s'adonnait à la théologie; deux ans de suite il fut préfet de la Congrégation de la Sainte- Vierge; c'était alors la dignité suprême, réservée aux meilleurs élèves. Tous ceux qui ont connu M. Buquet savent quel attachement singulier il avait pour ses anciens maîtres et combien il aimait plus tard à rappeler leur souvenir. Quand il parle d'eux, c'est toujours avec émotion. Jamais leur éloge ne tarit dans sa bouche, il y revient à plaisir: c'est sa vision de jeunesse, celle qui lui est restée la plus chère. « Je sentais le besoin d'épancher mon cœur au milieu de vous, dit-il quand il fut nommé directeur, et je me trouve heureux de pouvoir, dans cette occasion solen-
niRKCTION DE M. lîUQUET 187
nelle, pa3'er publiquement un tribut d'hommage aux trois hommes respectables qui ont élevé ma jeunesse (1). » Chaque fois qu'il prend la parole en public, il a soin de faire revivre la mémoire de ses maîtres vénérés: « En vous rappelant ces pieux souvenirs, disait-il encore à d'anciens élèves, j'ai pensé être d'intelligence avec vos cœurs, et remplir avec vous et en votre nom un devoir de piété filiale. Nous sommes tous ici enfants de la même famille, depuis les plus jeunes jusqu'aux plus âgés, nous devons être animés des mêmes sentiments d'amour et de reconnaissance pour nos pères et nos maîtres (2). » N'était-il pas bien digne de vivre lui-même dans la mémoire de ses nombreux élèves, celui qui savait environner d'un culte si pieux les maîtres de sa jeunesse?
En 1824, il fut ordonné prêtre, et depuis lors il exerça, sous M. Auge, différentes fonctions de professeur et de surveillant, jusqu'à ce qu'il devînt préfet des études. C'est à ces années qu'il faut remonter pour découvrir le secret de cet attachement profond que les élèves de Stanislas ont voué à M. Buquet. Celui-ci eut la bonne fortune d'être plus de trente ans en contact avec les élèves, et comme sa bonté, sous des dehors un peu froids, avait tout l'attrait d'un fruit caché, tous ceux qui en avaient goûté y voulaient revenir. Bien qu'il ne fût pas le plus ancien et qu'il n'eût pas vu la fondation et 'es premières années du collège, il eut du moins le privilège d'y rester plus longtemps que beaucoup d'autres. Tour à tour élève et professeur, il a pu toucher à toutes les générations qui, pendant un quart de siècle et plus, vinrent abriter leur jeunesse au collège Stanislas. Estimé de ses collaborateurs, aimé des élèves et des familles, il était désigné
(1) Discours prononcé à la distribution des prix de 1838.
(2) Discours prononcé au banquet do 18"o.
d'avance pour succéder à M. x\ugé ; et quand celui-ci se retira en 1838, on s'aperçut bien que la maison avait changé de directeur, — à la place du blanc vieillard se trouvait un homme dans la force de l'âge, — mais la direction restait la même. C'est ainsi que les élèves de la veille, devenus les maîtres du lendemain, ser\'^aient pour ainsi dire d'anneaux vivants entre les générations qui se succédaient.
Personne mieux que M. Baquet n'a été pénétré de l'esprit du fondateur ; personne n"a mieux compris que lui la vie de famille dans un collège chrétien. A la première distribution des prix, qui se fit sous ses auspices en 1838, il prononça un discours remarquable qu'il faudrait citer tout entier. C'est le programme et le résumé des trois courtes années de sa direction. Après avoir rappelé en peu de mots le passé de Stanislas, il disait, en parlant de la situation présente : « C'est cet héritage de gloire et de succès, mais aussi de travaux et de sollicitude, que je suis appelé à l'ecueillir aujourd'hui. Je vous l'avouerai, Messieurs, à la vue du fardeau qui allait peser sur moi, je me suis défié de mes forces, j'ai hésité, et certes, il m'était permis d'hésiter en songeant au mérite des hommes auxquels j'allais succéder, à l'importance de l'œuvre que j'allais continuer, à la responsabilité qu'impose la direction morale et intellectuelle d'une jeunesse nombreuse dont j'aurai à rendre compte aux familles, à la religion et à la société (1). »
Une chose le rassure toutefois, c'est qu'il ne vient pas innover, mais continuer ; il suivra la route que ses maîtres et ses pères lui ont tracée. Il peut en outre compter sur ses collègues qui sont ses amis. « Si j'ai surmonté, je ne dis pas mes répugnances, mais de justes appréhensions,
(1) Discours prononcé à la distribution des pris de 1838.
c'est que j'ai acquis la certitude de trouver un franc et loyal concours dans la personne de tous mes coilal)orateurs, que je suis accoutumé depuis longtemps à regarder comme des amis. Leur concours m'a été confirmé par un témoignage d'estime dont le souvenir restera toujours gravé dans mon cœur (1). »
Le concours de cette année n'avait pas été très heureux ; Stanislas n'avait obtenu que deux prix et douze accessits. Le directeur profite de cette circonstance pour stimuler ses élèves et pour leur dire, en même temps, comment il entend vivre avec eux. « C'est à là lutte prochaine que je vous attends. Messieurs ; je l'espère, vous ne tromperez pas mon attente. Non, vous ne la tromperez pas ; vous ne la tromperez sous aucun rapport. Et comment en pourrais je douter après les preuves d'attachement que vous m'avez données cette année dans plusieurs circonstances, et dont je conserve un doux et précieux souvenir? Si ces sentiments vous ont été inspirés par la pensée que vous trouviez aussi dans moi un attachement sincère pour vous, vous ne vous êtes pas trompés, mes chers amis ; oui, vous pouvez compter sur tout mon dévouement : mon existence tout entière est à vous. Je veux vivre avec vous, au milieu de vous, ma vie sera la vôtre. Marchons donc tous ensemble dans une unité parfaite de vues, de sentiments et de pensées; ne formons qu'une seule et même famille qui se rattache à la grande famille dont nous continuons les traditions ; que vos aînés, en revenant dans ces lieux témoins de leurs premiers jeux et de leurs premiers travaux, se retrouvent encore chez eux, au milieu de frères plus jeunes, il est vrai, mais animés de ce même esprit soi; s l'influence duquel leur jeunesse a été élevée ; que jamais surtout ils n'aient la triste occasion de laisser échapper cette
(1) Discours prononcé à la distribution des prix de 1838.
çarole amère d'un ancien à la vue de Rome dégénérée :
Romam video, Romanorutn mores non video Que
dirais-je de plus? Notre sort est lié désormais ; vous me connaissez, vous savez quelles sont mes intentions, mes ■désirs et mes vœux ; aidez-moi à les réaliser. Je ne me dissimule pas les peines, les inquiétudes, les fatigues, les soucis de tout genre qui m'attendent dans cette nouvelle carrière. Mais qu'importe ? Heureux si ma tàclie est dignement remplie; si un jour je puis me rendre le témoignage d'avoir contribué à former des hommes vertueux, des •chrétiens fidèles, des citoj'ens utiles à leur pays (1)! » Pour mieux remplir son programme, le nouveau directeur négocia pendant les vacances de cette même année 1838, une affaire qui semblait devoir^contribuer beaucoup à la prospérité de Stanislas. Il avait pu voir, du temps de M. Auge, combien demande de sollicitude l'administration d'une si grande maison, et combien d'heures -étaient prises nécessairement par les exigences sans cesse renaissantes des choses matérielles et étrangères à l'éducation. S'il consentit à prendre la succession de M. Auge, c'est qu'il avait l'espoir d'être délivré de cette partie aussi ingrate qu'importante. Il ue voulait être directeur que des âmes et des intelligences, laissant à une société civile le soin d'administrer le matériel. Des hommes dévoués, persuadés d'ailleurs qu'ainsi la fortune du collège serait améliorée, s'offrirent pour exécuter ce plan. C'étaient MM. Gibon, professeur de philosophie à Stanislas, Henri Gouraud, Daniel Lebaudj-, Bernard de Chazelles, Gaston de Cacqueray. Au mois de septembre, ils arrêtèrent entre eux les bases d'un traité qui ferait passer à leur nom le bail que M. Auge et son successeur tenaient de la ville ■de Paris.
(1) Discours prononcé à la distribution des prix de 1888.
« Leiii' but était, disaient-ils, de conserver à l'enseignement donné dans le collège Stanislas, le caractère moral et religieux qui en fait la base, en y introduisant les développements et modifications progressives que l'intérêt des études et le bien-être physique des élèves pourront réclamer. Ils voulaient aussi que leur propriété commune conservât toujours sa nature d'établissement d'instruction publique avec ses prérogatives de collège de plein exercice, tant que cette qualité lui serait maintenue. »
L'histoire do cette société est intéressante, et il serait curieux d'en suivre les transformations successives ; on 3trouverait, à côté de bien des mécomptes, un dévouement constant et de généreux sacrifices de la part de ses membres qui étaient presque tous d'anciens élèves du collège. Sous ce régime vécurent et M. Buquet, et M. Gratry, et M. Goschler.
Le passage de M. Buquet à la direction de Stanislas, ne dura pas assez pour qu'il lui fût loisible de tenter de grandes entreprises. En éducation, le long espoir et les vastes pensées ne sont permis ou du moins féconds que si vous avez devant vous le temps, qui est la condition nécessaire pour mûrir les projets, et en assurer l'exécution.
Libre des soins extérieurs, il consacra toutes ses heures et toute son attention à l'administration intérieure de la maison ; aussi les succès ne faisaient pas défaut à ses élèves. Les concours de 1839 et 1840 furent très heureux pour Stanislas. M. Rendu, qui présidait alors pour la troisième fois la distribution des prix, félicitait les élèves en ces termes : « Cette année, nous aimons à le proclamer, il y a progrès sensible. Vous avez soutenu avec une nouvelle gloire cette lutte qui termine et qui juge vos travaux et ceux de vos émules. Nous vous en félicitons, j'ai presque dit, nous vous en remercions, au nom de l'Université de France. Oui, nous vous en remercions. Car, toutes les
fois que s'agitent dans les écoles ou dans les familles les immenses questions de l'instruction ou de l'éducation publique, le collège Stanislas, par sa constitution même et par les fruits heureux qu'il ne cesse de produire, est une des bonnes réponses que nous puissions faire aux adversaires de l'Université (1). »
Cette année, Camille Rousset rapportait du concours son grand prix d'histoire, dont ses condisciples semblent avoir gardé si bon souvenir, puisque l'un d'eux, aujourd'hui son confrère à l'Académie française, disait naguère : « Nous vous voyons, mon cher camarade Rousset, comme si c'était hier, revenant de la distribution du concours avec votre grand prix d'histoire en rhétorique. A nos yeux, dans tout le moyen collège, vous étiez consacré grand homme par ce rare succès. C'était prématuré, sans doute. Mais, pour qui aurait su lire dans votre avenir, cette couronne de laurier portait trois feuilles, trois fleurons, qui en se développant sont devenus de beaux livres : V Histoire de Louvois, le Comte de Gisors, la Correspondance de Louis XV et du maréchal de Noailles (2). »
Le directeur de Stanislas éprouvait une joie bien douce à voir ses élèves augmenter le patrimoine d'honneur de son collège. A côté de Camille Rousset, on pouvait nommer Perrot de Chézelles, Adnet, dé Laveleye, Tachet, Fizeau, Guichemère et, un peu plus tard, venait d'Audiffret- Pasquier qui suiA'ra à l'Académie ses trois condisciples, Rousset, Caro, John Lemoinne. Dans la classe d'Audiffret se trouvaient Courtin, de Labretesche, la Tour-d'Auvergne, Planchât, « jeune martyr, massacré avec les otages en
(1) Discours prononcé à la distribution des prix du collège Stanislas, 1840.
(2) Caro. Discours prononcé au banquet des anciens élèves de Stanislas, 1874. — Il faudrait ajouter d'autres fleurons qui se sont développés depuis : Histoire de la guerre de Crimée (ISTI ; Conquête d'Alger (1879).
lURECTION DE M. nUQt'F.T 193
récompense d'une vie passée dans les raul)oiirg-s, à soulager toutes les misèi-es (I), » tandis qu'à l'horizon commençait à poindre la bi-illante classe des Caro, des Lescoiur, des Nourrisson, des de Briey, des de Foucher, des de Su^ny, etc.
Lorsque nous revoyons, à quarante années d'intervalle, comment les lauréats d'alors ont tenu ce qu'ils promettaient, nous nous plaisons à reporter sur ces âges passés quelque oliose de l'éclat d'aujourd'hui, et nous oublions un peu vite, nous oublions trop Aite peut-être, au prix de quels patients efforts et de quelle couslanto solliciludo la gloire présente est sortie d'un passé laborieux. Le passé a ses perspectives comme l'avenir, et notre imagination se plaît à dorer les unes et les autres. Quelle continuité de dévouement de la part des maîtres, et de la pari des élèves quelle constance d'application ! L'abbé Buquet, qui joignait aux soucis de sa responsabilité un cœur 1)on et sensible, savait plus que tous les autres ce que lui coûtaient ces succès. Il était toujours en éveil, et l'on dit qu'il n'entendait jamais sans un certain effroi, le son de la cloche, au commencement ou à la lin d'un exercice. Plus tard, aux jours de sa vieillesse, il aimait à raconter en causant familièrement avec ses successeurs au collège, que, lorsque l'on frappait à sa porte, il sentait toujours un premier mouvement d'inquiétude, et se disait involontairement en lui-même : « Ah ! mon Dieu, qu'est-il donc arrivé ? »
Certains même nous ont assuré que cette sollicitude de toutes les heures devenait fort pénible à l'abbé Buquet et que sa santé en était ébranlée. C'est, à leurs 3^0 ux, la cause véritable qui amena sa retraite prématurée. Il faut y ajouter, comme nous l'avons souvent fait observer, la situation financière qui, depuis les dernières années de M. Liautard, n'avait jamais cessé d'être inquiétante. Disons
(Il Parolepronoacéepar M.le duc d'Aiuliffret-Pasquier, au banquet de 1873.
aussi, — pourquoi cherclior de grands motifs aux actions des hommes, quand il n'en est pas besoin i — que M. Baquet, sollicité d'un côté par l'arclievôque de Paris, qui désirait le mêler au gouvernement de son diocèse, voyant, d'un autre côté, un jeune prêtre plein de talents qui s'offrait à prendre sa succession , fatigué d'ailleurs par vingt années d'enseignement et de direction dont le souvenir n'est pas encore effacé, accepta, sur le retour de l'âge, une condition moins ])ruyante, où pesait moins immédiate la responsabilité de chaque jour.
Il convient de rappeler ici une lettre qui fait beaucoup d'honneur à "SI. Buquet. Lorsqu'il vit s'ouvrir devant lui le chemin des dignités ecclésiastiques, il se souvint, avant d'y entrer, de son ancien et vénérable maître, jM. Liautard, qui semblait toujours être sous le coup d'une disgrâce à Fontainebleau. Aux vacances de 1840 ou 1841, pendant que se négociait en secret sa nomination à un canonicat de Notre-Dame, il écrivait h. son vieux maitro, du fond delà Normandie: «A^ous me demandiez, dans une de vos lettres, à qui serait donné le canonicat. C'est moi que Monseigneur a nommé, sans m'en avoir parlé. Ma nomination a été envovée au Ministère, sans qu'il m'en ait été dit un mot. Si Monseigneur m'en eût parlé, j'avais une observation toute prête à lui faire, et comme l'abbé N*** le savait, il l'a faite lui-même. Lorsque Monseigneur l'a chargé d'envoyer ma nomination au Ministère : « Monseigneur, a dit l'abbé N***. M. Buquet sera sans doute reconnaissant de ce que vous faites pour lui, mais je sais qu'il eût été heureux de voir ses anciens maîtres passer avant lui. » — Je ne sais ce que Monseigneur a répondu.
« Vous me dites que vous me feriez grand vicaire et président de l'officialité. En conscience, j'aurais refusé; je ne suis pas assez au courant des affaires ecclésiastiques, pour m'}- ingérer ainsi. Monseigneur a l'intention de demander
DIRKCTIOX DE M. l;i-QrF,T 195
au Gouvernement un ([uatriènie grand vicaire. Dans ma pensée et dans celle de plusieurs autres, il serait déjà trouvé. ]Mais, Monseigneur écoute, puis, il fait son choix sans rien dire à personne, et tout à coup on entend [)arl('i' de M...
«Je ne veux pas vous quereller aujourd'hui sur la menace que vous faites de ne pas venir en 1843. Nous verrons cela ; à chaque jour suffit sa peine (1). »
Non, M. Liautard ne devait pas revenir en 1843; cette lettre avec une autre de M. Gratrv, dont nous parlerons plus loin, étaient les derniers souvenirs qui lui arrivaient de Stanislas sur cette terre. Le 17 décem])re 1842, il avait succombé à une maladie de cœur, dont il souffrait depuis vingt ans. Sa course était finie, finies aussi les longues tribulations que Dieu avait semées sur sa route. On sait dans quels sentiments d'humilité et de résignation il acheva sa vie, employée tout entière à défendre la vérité et la justice; on sait aussi le deuil de tous ses enfants de Stanislas. C'est h eux, c'est à son cher collège qu'il pensait en dernier lieu, léguant au directeur une partie de ses collections et ses tableaux. Ses cendres reposent à Fontainebleau, dans le grand cimetière ; ses anciens élèves lui ont élevé un monument très modeste dans une des chapelles de l'église des Carmes, à Paris, avec une inscription qui rappelle la fondation et la direction de Stanislas.
Pl/E . MEMORI.E
Ci.AUDii . RosALi.E . Liautard . presbyteri . Parisini
NaTI . D . vil . APRIL . MDCCLXXIV. VITA .FUNCTI . D .XVII . DEC . MDCCCXLII Qui . ADIUVANTIBUS . AMICIS . DUOBUS
Ant . JoAN . Bapt . Auge . et . Arm . Car . Bern . Froment . presbyteris
SCHOLAM . HODIE . StANISLAI . NOMINATA.M . COXDIDIT . AUXIT FlOREXTEM . FREQUENTEMQUE . SUCCESSORI . TRADIDII
YiRO . DE . RELIGIONE . PATRIA . IUVi:NTUTE . BENE . MERITO QUISQUIS . ES . .^TERXAM . ORA . PACEM
(1) Lettre do M. Buquct, datée do Valognos, en Normandie.
Mais le meilleur somonir qui subsiste de lui, le souvenir le plus vivant et le plus cher, c'est encore Stanislas, cette œuvre qui lui a survécu et qui dure pour témoigner du dévouement et de la fécondité de sa vie. Que son âme soit eu paix, et que sa mémoire reste chère et sacrée dans ce collège qu'il a tant aimé ! Puisque, tôt ou tard, le côté périssable de notre nature doit se perdre dans les ombres de la mort, que du moins les belles œuvres et la vie glorieuse de ceux qui furent nos maîtres et nos pères demeurent en bénédiction parmi leurs élèves et leurs enfants !
Il semble que l'ancien Stanislas se soit donné comme le mot d'ordre pour se retirer tout d'un coup ; c'est comme un groupe vénéré que l'on voit disparaître lentement à l'horizon. M. Liautard est mort, M. Auge, vieilli, le va suivre dans la tombe, deux années après; M. Froment achève dans l'oubli et dans une infirmerie de prêtres âgés, sa vie toute faite de modestie, et quand M. Buquet se retire, il emmène avec lui la plupart de ceux qui avaient vécu sous M. Liautard.
Ainsi s'efface la première génération, et une autre paraît avec M. Gratrj. Toutefois, même quand il eut quitté le collège, M. Buquet conservait toujours pour cette maison l'attachement de sa jeunesse. Promoteur du diocèse de Paris, vicaire général et archidiacre de Notre-Dame, plus tard évèque de Parium, il était toujours au premier rang quand il s'agissait de Stanislas ; il ne l'abandonna pas aux jours où la vie semblait s'en être retirée. C'est lui qui désigna M. Lalanne, l'encouragea à relever le mourant et l'aida à panser ses blessures. Puis encore, de concert avec M. Lalanne, il créa l'association amicale entre les anciens élèves, présida pendant plusieurs années les banquets annuels, où sa parole, toujours aimée, se plaisait à rappeler les vieux souvenirs du collège. « La vie de famille, c'est le charme de nos réunions habituelles,
DIRECTION DE M. UL-yLET 197
disait-il. On est heureux, n'est-il pas vrai, do se reconnaître après de longues séparations, de se retrouver après peut-être bien des orages et bien des tempêtes, d'écliani-er de ces paroles de franche amitié qui reportent par la pensée à ces jours si beaux et si vite oubliés de nos jeunes années (1). Lorsque nous commençons à avancer dans la vie, nous aimons à nous rappeler les souvenirs d'enfance et de jeunesse, et à nous reporter vers les lieux témoins de nos premiers jeux, où se sont écoulées paisiblement ces belles années, qu'on appelle le printemps de la vie. Mais parmi ces souvenirs, il n'en est pas de plus doux que les souvenirs de collège, surtout lorsqu'ils retracent à nos mémoires des noms chers et vénérés, et que tout ce qu'ils rappellent, réveille avec le sentiment de la reconnaissance, je ne sais quelle joie intime, qui fait qu'on est heureux de se voir, de se serrer la main, de se parler de cet ancien temps, où l'on était jeune encore, et de la maison qu'on a aimée et qui fut le berceau du jeune âge (2).»
Il se plaisait ainsi dans le passé, sa mémoire avait conservé toute sa fraîcheur. Lien vivant entre les temps anciens et les temps nouveaux, il venait souvent au collège, quand, sous M. Lalanne, reprenaient les vieilles traditions. Vieux et aveugle, il s'y faisait conduire encore, et comme l'apôtre Jean au milieu de ses fidèles d'Ephése, il disait toujours le même discours à ses enfants de Stanislas, rappelant les maîtres vénérés d'autrefois et leurs communes habitudes de famille. C'était à ses yeux comme le précepte du Maître et l'accomplissement parfait de la loi.
Il nous semble encore le voir en ces dernières années,
(1) Allocution de M. l'abbé Buquet au banquet de 1854.
(2) Allocution de J\I. l'abbé Buquet au banquet de 1853.
passer au collège des heures nombreuses, et racontant, à propos d'un nom qu'on lisait sur un vieux registre, tout un passé qu'on croyait perdu. Ces noms lui rappelaient quelquefois de touchantes anecdotes, ou de simples détails, parfois aussi de vraies aventures; il n'avait rien oublié, il y mettait tant de précision et de netteté, qu'il semblait dire ce qui se passait sous ses yeux. C'est qu'il les portait dans son cœur, tous ses cliers élèves. Plus souvent encore, ceux-ci se dirigeaient du côté de la rue Férou, où ils retrouvaient, dans un modeste appartement, « la figure aimée de Mgr Buquet, ce doux aveugle, comme dit l'un d'eux, qui reconnaissait à leur voix les enfants do Stanislas, quand ils venaient lui demander ses conseils et sa bénédiction (1). » Et quand il mourut, en 1872, on sait de quel amour et de quel respect ses anciens élèves environnèrent sa mémoire. Qui ne connaît la page délicate et émouvante que M. John Leraoinne lui adressait comme un filial et suprême adieu, au nom de ses condisciples de Stanislas, dans le Journal des Débals?
« Un juste, un saint, vient de nous être enlevé. Mgr Buquet, évèque de Parium, est mort hier, après quelques jours seulement de maladie. Cette nouvelle surprendra et atteindra douloureusement ])eaucoup de ceux qui chérissaient cet homme vénérable et vénéré, et qui apprendront en même temps le commencement et la fin de ses souffrances. Bien qu'âgé de soixante-seize ans, sa forte constitution, toujours servie par l'admirable régularité de sa vertueuse vie, faisait croire qu'il était encore longtemps destiné à dire les dernières prières sur beaucoup de ceux auxquels il avait enseigné les premières. Il avait été pendant de longues années directeur du collège Stanislas ; c'est dire les nombreux souvenirs qui s'attachent à lui.
(1) Parole de M. le duo d'AudifiVet-Pasquier, au banquet de 1873.
DIKKCTIOX l)K M. lîL'QlKT llH)
Dans les temps tiuiuiluieux. où nous vivons, dans la société troulAéo dont nous faisons partie, les jeunes gens autrefois sortis de ses inaius savaient d(^ qiKd côt('; ils devaient regarder nuand ils voulaient voir l'iiuagt? vivante de la bonté, de la piété, de la pureté, en un seul mot, do la vertu. Les oiseau.): voyageurs dispersés à tous les cents da ciel revenaient se ràcliaiilfer à ce l'huer de respect. Depuis plusieurs années, il avait pr(^s([ue entièrement perdu la vue, mais, si ses jeux ne nous distinguaient plus, il reconnaissait nos voix, des voix toujours pleines de vénération et de tendresse...
« Dans le clergé, dont il était un des doyens, ]\Igi' Bui|u«'t laissera uir grand vide et de profonds souvenirs. Ce que, pour notre part, nous avons à dire, c'est qu'il laissera aussi de profonds regrets dans le monde, à ceux qui l'ont connu dès leur enfance et dont ensuite il a béni les enfants. Ils se souviendront ioujours de celte bonté excellente et pleine de simplicité qui l'empêchait de voir le mal, et qui l'empèrliait d'y croire, quand il le voyait. C'est en notre nom et au nom de nos amis que nous disons un dernier adieu à ce cher vieux maitre, resté notre cher vieil ami, à cet homme pur et pieux qui ne connut jamais la méchanceté, et dont la méchanceté jamais n'approcha (1). »
Les restes de Mgr Duquel reposent au cimetière Montparnasse; mais, pour que sa mémoire ne fût pas séparée de celle de son maître, ses élèves et ses amis lui ont dédié, en face du marbi'e de M. Liautard, un monuuiont funèbre très simple avec cette inscription plus simple encore :
r. L. BUQUKT Oi.ni . Pariensi . Episcopo . et . antea . Coll. Stanisl\^i . primario
IIOG . PlETATIS . Sa.K . MONLMICN TUM . PROPINQUI . AJI1CI . DLSCIPULI C(3NDn)EUK
(1) Jouvdol dei DcbaL<, 19 janv. 1872.
Cette simplicité lui aurait plu, et, à ce cachet, il aurait reconnu ses anciens élèves. II disait autrefois de ^l. Froment : « Malgré le voile de modestie dont il a toujours aimé à s'envelopper, il brillait par la réunion de toutes les vertus sacerdotales ; une piété vraie, une humilité profonde, un zélé qui lui eût fait sacrifier sa vie pour le bien de ses semblables, le rendaient et le rendent encore un objet de vénération universelle. II suffisait de voir et de connaître cet homme si bon, si pieux, pour -se représenter ce que la vertu a de plus pur, la charité de plus tendre, le caractère du prêtre de plus saint et de plus parfait. Je tairai son nom, mais vous m'avez prévenu, il est déjà sur vos lèvres (I). »
Ce nom était aussi bien celui de M. Buquet que celui de M. Froment. ]\ous aimons à finir par ces paroles arrachées en quelque sorte à la modestie de M. Buquet ; il ne pensait pas, en les appliquant à .^I. Froment, qu'elles serviraient un jour à peindre ce qu'il fut lui-même; au reste, elles font l'éloge de l'un et de l'autre.
(1) Discours prononcé par ^^I. Burjuct, à la distribution des prix (le 1838.
DIUECTIOX DU M. UM.-VTRY 201
(18'il-184C))
« Une bouche vénérée (1), écrivait M. Gralry on juillet 1844, m'avait ordonné, avant d'aspirer au sacerdoce, de me consacrer pendant quelques années à l'éducation des enfants. Voilà plus de seize ans que la Providence me maintient dans cette voie. Il n'est aucune sorte d'établissement secondaire, universitaire, ecclésiastique, laïque ou mixte, où je n'aie vécu plusieurs années comme maître ou comme élève. J'ai été chargé successivement près des
(1) Il s'agit ici, comme beaucoup le savent, do j\Ille Humanu, la sœur d'un ministre des finances sous Louis-Philippe. C'est elle qui avait ramené à la foi M. B.uitain, alors qu'il était encore professeur de philosophie à la faculté des Lettres de Strasbourg. Elle avait soixante ans, lorsque le jeune Gratry la vit pour la première fois, et elle exerça sur lui une influence analogue à celle qu'exerçait en ce même temps Mme Swetchine sur l'abbé Lacordaire. Elle fut au reste, comme la mère du groupe de Strasbourg, dont nous parlerons plus loin. M. Gratry lui a consacré plus tard, une des pages les plus délicates qu'il ait écrites : « Quant à la sainte que nous appelions notre mère, l'autorité de sa vertu, de sa piété profonde, de sa belle intelligence et de son grand cœur était sans bornes. Elle était l'âme, la chère ûmo de notre petite réunion. Elle était pour nous ce que furent autrefois, pour d'autres sainte Gertrude, sainte Brigitte, et sainte Catherine de Sienne. C'était, comme ces grandes saintes, une mère des ouvriers de Dieu. C'est par elle surtout, après Dieu, que cette divine parole : « Ils n'avaient qu'un cœur et qu'une âme, » tendait à se réaliser parmi nous. » (Souvenirs du P. Gratry, p. 1C7.J
enfants de tous les âges, de tontes les fonctions existantes dans l'enseignement et dans l'édacation. J'ai ètè pendant dix ans iiiaUre d'étude sans y être forcé. J'ai pratiqué les esprits les plus différents, depuis l'enfant qui me disait: J'ai avalé deux larmes pendant ma confession, puis-je encore communier, jusqu'au jeune homme qui ne croyait plus en Dieu et qui estimait qu'il était bon d'avoir un père et une mère, afin de pouvoir en hériter. »
On voit, d'après ces paroles, que M. Gratrj avait déjà fait ses preuves, avant de venir au collège Stanislas, et que les fonctions d'éducateur n'étaient pas pour lui chose nouvelle. On peut dire cependant qu'il avait été élevé lui-même dans un milieu tout autre que ses prédécesseurs MM. Liautard, Auge et Buquet. La plupart des anciens élèves prétendent que sous sa direction, l'esprit de Stanislas fut notablement changé. Il est nécessaire, pour mieux comprendre les idées de M. Gratry, et aussi pour nous expliquer ce changement de direction, de remonter plus haut et de rappeler en quelques mots, quel fut son passé.
Né à Lille, ea 1805, le jeune Alphonse Gratry fit succes- .sivement ses études dans un collège de Tours et au collège royal de Henri IV. Il eut en rhétorique le second prix de discours latin au concours général, ce qui le couvrait de (jloire, dit-il, et en philosophie le prix d'honneur avec le second prix de dissertation française. Il avait vécu depuis sa première communion dans une indifférence religieuse presque complète. C'est pendant son année de rhétorique, à dix-sept ans, qu'il vit pour la première fois briller la divine lumière. On ne peut lire sans émotion les pages touchantes dans lesquelles il a consigné ce souvenir. Il décrit avec une entraînante éloquence cette vision idéale que tout jeune homme contemple une fois dans sa vie. Il se voj^ait montant la pente lumineuse, parmi les acclamations et les chants de triomphe; en haut la lumière, la gloire, le bonheur l'atten-
DIUECTIOX DE M. CIIATUV 2Uo
liaient. Mais sou àiiio iiiquiéto oi l'ôflùchiiî poussait plus avant et elle devinait, de l'autre côté, la pente obscure où l'on ne chemine qu'en tremblant. Opposant alors le brillant commencement à cette fin sombre qui est la mort, il con- (duait sa méditation par ces amères paroles: « Voilà donc, la vie, tous les hommes naissent et meurent ainsi! l)o[)uis le commencement du uu)nde jusqu'à la fin, il en sera ainsi. Les générations se succèdent et passent vite; chacune vit un instant et disparait! Mais c'est affreux!
« Alors je voj^ais, continue-t-il, ces générations passer et disparaître comme des troupeaux qui vont à la boucherie, sans y penser ; comme les flots d'une rivière qui approche d'une cataracte où ils descendent tous à leur tour, mais pour rester sous terre et ne plus retrouver le soleil.
« .Je voyais de petits flots dans ce fleuve, surgir et jaillir un instant, et, pendant la durée d'un clin d'œil, répercuter un rayon de soleil, puis s'enfoncer. Ce flot, c'est moi ; ceux qui ont lui tout à côté, sont les êtres que j'ai aimés, mais tout est déjà replongé dans le gouffre. »
Considérant ensuite que la plupart des hommes passent leur vie sans penser à rien, semblables « à des moucherons qui dansent et bourdonnent dans un rayon de soleil, » il se prend à demander: « Pourquoi passe-t-on ? Pourquoi est-on venu ? A quoi bon ? Le désespoir alors me porta à rassembler mes forces et à chercher quelque part quelque ressource. Se peut-il que ce soit là tout? Se peut-il que tout soit absurde, inutile et dénué de sens ? Les choses ont-elles un sens, et quel est-il ? Si ce n'est pas là tout, où est le reste et à quoi sert ce que je vois (1) ? »
N'est-ce pas ainsi, par cet éternel retour d'une àme généreuse sur elle-même, sur sa vie, son origine et ses destinées, que la sagesse de tout temps a germé dans les
(1) Souvenirs de ,na Jeunesse, pago 4'j.
cœurs et produit ses fruits ? Le jeune Gratry cherchait encore ce que trouvait alors Maine de Biran après une longue vie de méditation, le point d'appui, Dieu. Il disait, lui aussi, sans le voir clairement à cet âge, il disait : « Je n'ai pas de base... pas d'appui pas de mobile constant... je souffre... (1) Je sens le besoin de reposer ma pensée sur quelque chose qui ne change pas et de m'attacher enfin à un point fixe, l'absolu, l'infini ou Dieu (2). »
Alphonse Gratry eut le bonheur de rencontrer dans un maître d'étude, un ami dévoué qui connaissait Jésus-Christ et qui l'aimait. Après quelques entretiens il sentait revenir lafoideson enfance, et Dieu rentrer dans son âme ; il écrivait alors, sur son petit journal: <i. Nunc 'primwn, quia sub Deo. »
L'histoire de sa conversion est racontée avec un charme et une simplicité souveraine. Il nous dit avec quelle ardeur il s'adonna alors à l'étude de la philosophie et des lettres, uniquement dans le but de servir la vérité. Il vit d'un autre côté qu'au nom de la science on repoussait la foi, il en voulut avoir le cœur net. Laissant ses chères études, il se livra tout entier aux mathématiques et se prépara dans un an à entrer à l'École polytechnique. Ce ne fut pas sans peine toutefois, ni sans regret qu'il abandonna ses études premières. Il avait un amour passionné de la philosophie, de l'éloquence, de la poésie, de la musique, et il fallait rompre absolument avec toute cette vie dont il était plein. « Il fallait laisser cette sève et ses beautés, et tout usage de ces belles facultés de l'esprit déjà si animées, si fières de leur force naissante, si confiantes dans les riantes promesses et dans l'étincelante lumière de leur printemps ! Quitter tout cela, y renoncer absolument pendant trois ans.
(1) Maine de Birau. — Journal iutimr", mai 1817,
(2) Ibid. — Mai 1818.
DIRECTION BK M. r.nATRV 205
laisser perdre cette étincelle, laisser mourir ce fou ! ne plus regarder ce soleil! entrer dans une froide caverne, pâle demeure de l'algèbre, pour y vivre de craie et de ligures géométriques (1). »
Il 3^ entra résolument, et, sous la conduite d'Ampère et de Caucliy, qui depuis restèrent ses amis, il y trouva des lumières inattendues. Cependant, cà travers des éprouves douloureuses dont il faut lire le récit dans les pages frémissantes des Souvenirs, Dieu le menait secrètement vers des hauteurs inconnues à la science. En consacrant à Dieu sa nouvelle vie, il n'avait pas renoncé à toutes les pures et légitimes espérances de la terre. Il aimait une jeune tille, dont le souvenir toujours présent le soutenait dans ses travaux, et il supposait qu'elle serait plus tard la compagne de sa vie. Il avait encore ce lien, et, « le maître qui me conduisait, dit-il, l'ange qui traçait ma route, n'avait jamais encore osé, si je puis le dire, toucher cà cela ». Mais voilà qu'un jour il s'aperçut avec terreur que cet amour, si pur et' si légitime qu'il fût, pourrait bien être un lien, un obstacle qui l'empêcherait de vivre pour Dieu seul, comme il l'avait résolu. Ilya là, dans les Souvenirs, quelques pages d'une beauté idéale et céleste, où la lutte entre Dieu et l'homme est retracée avec une vérité frappante et un charme indéfinissable. A toutes les raisons, à toutes les impossibilités qu'il objectait, la voix intérieure disait: « Ah! si tu voulais ! — Je ne peux pas vouloir, a'épondit-il avec beaucoup de douceur et de respect ; vous voyez bien que c'est impossible. — Pourtant! situ voulais! reprenait la voix, toujours plus caressante et plus vivifiante. Et il faisait la même réponse, en prenant à témoin le ciel entier que c'était impossible. — Tu n'es point obligé à cela, semblait dire la voix; mais, cependant si tu voulais ! » Il voulut.
(1) Souvenirs de ma jeunesse, page 98.
206 LE COLLÈGE STAMSLAS
Il fut ainsi vaincu par Dieu, et le lendemain de ce jour il fît vœu de pratiquer les conseils évangéliques dans toute leur rigueur. Il y ajouta le vœu (et c'est un vœu très original qui montre toute Tardour du jeune néophyte) de travailler tiuite sa vie pour connaître et faire connaître la vérité, et pour tirer de leurs ténèbres le plus grand nombre d'hommes qu'il lui serait possible.
Une tempête obscure de doute et de désolation faillit détruire ces heureux commencements, Dieu ne le permit pas ; et, après cette dure épreuve, et au sortir de l'École polytechnique, le jeune Gratry sentit naître dans son cœur un amour immense pour les àraes ; c'était pour lui la bienheureuse vision de la paix, dont il a dit des choses ai charmantes :
Crelcstis urbs Jérusalem, Beata pacis visio !
« Cette vision, écrivait-il, m'a rempli d'une joie indomptable et d'une espérance inflexible. Malgré les plus cruelles épreuves, cette joie, cette espérance n'ont pas été vaincues jusqu'aujourd'hui (1). »
Au sortir de l'école, c'était vers 1829, il renonça à Vépaulelte d'or et alla rejoindre à Strasbourg un groupe de quelques jeunes gens de son âge qui vivaient en commun et avaient les mêmes dispositions que lui. Il y trouva M. Bautain, qui alors était déjà prêtre et qui continuait à donner ses leçons do philosophie ; l'abbé Cari, le neveu de mademoiselle Ilumann, « un des prêtres les plus savants de France, philosophe et historien profond, philologue ingénieux et sûr, parlant avec chaleur, écrivant avec fermeté » (2); Théodore Ratisbonne, juif converti, qui
(1) Souvenirs de ma jeunesse, page 145.
(2) Dictionnaire Encyclopccliqnc de la théologie catholique, traduit par Tabbé Goschlcr, t. xxii, page 198.
I)ir>KCTIOX ])i: M. GRATItV 20T
fondera [)lus tard la Société dos prêtres de Notre -Danio de Sioii; l'abbé Jules Level, Israélite converti lui aussi avec son IVérc l'abbé Nestor Level. Plus taid (l('\aient venir s'adjoindre à eux : l'abbé Eugène de Ré^n}', lils de l'intendant des finances de la (Iréce, sous le roi Otlion; le baron Adrien de Reinach, ([ui apparlciiail à une des plus nobles l'aniilles d'Alsace ; l'abbé Isidore Gosclilor. que nous retrouverons à Stanislas, après j\l. Gratry ; l'abbé Jacques Mertian, et enfin M. de Bonnecliose, aujourd'hui cardinal archevêque de Rouen, qui ([uitta la cour royale de Besanron pour venir entendre M. Bautain et « recevoir la lumière et la vie de la foi par sa parole », comme il le dit lui-même (1).
« Rien n'était plus distingué que cette réunion, disait M. Gratr}'. Ces jeunes hommes avaient tous renoncé à un bel avenir; plusieurs étaient riches, ce qui, comme je l'ai remarqué depuis, est un obstacle presque absolu au dévouement complet de toute la vie et de toutes les forces. Mais eux avaient vaincu même la richesse, ce que j'ai peu retrouvé depuis. Tous étaient remplis d'esprit et d'instruction, et jamais je n'ai rencontré ailleurs tant d'ardeur, ni pareille générosité. On s'était donné sans réserve jusqu'à la mort et jusqu'au sang pour la vérité, pour Dieu (2). »
Ces jeunes hommes avaient formé le projet d'entrer dans l'état ecclésiastique, de consacrer leur vie à l'étude chrétienne des lettres et des sciences, et à l'éducation. M. Gratr}' ajoute : « Le premier point était précisément mon but ; j'admis l'autre comme excellent (3). »
Ce second point occupera désormais une grande partie dans sa vie. Après un essai infructueux de noviciat chez les
(1) Lettre à la Revue Européenne.
(2) Souvenirs de ma jeunesse, page IGG.
(3) Ibidem, page 165.
208 LE COLLÈGE STANISLAiS
Rédemptoristes du Bischenberg, il fut rappelé à Strasbourg par Mgr de Trevern qui lui confia la classe de rhétorique dans son petit séminaire. Il y fut douze années, tour à tour professeur et maître d'étude, maître cV étude sans y être forcé. Bien que surchargé de travail extérieur, il voyait toujours croître en lui le mouvement intérieur de la grâce. « La nuit, dit-il, ce travail durait encore, et le jour, au milieu des enfants, je les régardais des yeux, mais en même temps je continuais <à voir le beau spectacle intelligible qui me suivait partout (1). »
Ce spectacle intelligible que sa pensée voyait sans cesse, il le décrivait chaque jour, et il appelle cela ailleurs « écrire et traduire les veines secrètes du murmure sacré. » Ainsi, après une jeunesse assez agitée, Alphonse Gratry en était arrivé à juger de toutes choses, comme autrefois Malebranche et Fénelon, d'après la parole intérieure du Maître, qui n'est que l'écho du Verbe divin dans l'àma humaine. Il faut le dire toutefois, ces élans d'une philosophie presque mystique, où le point de départ est cependant si réel, montent parfois dans des régions idéales que nous ne voyons pas bien, nous autres profanes, peu habitués à cette vie transcendantale. C'est sous cette influence qu'il écrivait alors quinze ou vingt cahiers in-folio de méditations, de recherches sur des questions douteuses. Il les écrivit « sans rature, dit-il, et comme sous la dictée (2). » MgrPerraud, qui a si bien mérité de celui qui fut pour lui un maître et un ami, nous en a déjà donné quelques pages sous le titre de : Méditations itiédiies.
M. Gratr}- fut ordonné prêtre en 1832. Deux années plus tard, en 1834, M. l'abbé de Bonnechose livra au public, sous le titre de Philosophie du Christianisme, les
(1) Souvenirs de ma jeunesse, page 184 (2j Ibid. page 185.
DIUECTIOX DE M. ORATRY 200
lettres de direction religieuse que M. Tabbé Bautaiii avait écrites à ses disciples. On sait aussi que Mgr de Trevern crut trouver dans cet écrit quelques propositions entachées de traditionalisme et qu'il invita l'auteur à les effacer. L'abbé Bautain s'y refusa, quitta la direction du Séminaire et vint avec ses disciples fonder, dans la rue Toussaint, une grande institution, qui eut un rapide succès. Mais, fatigué d'être en désaccord avec son évêque, voyant d'un autre côté que l'Université ne le laisserait pas libre dans son collège, il quitta Strasbourg en 1837, pour se rendre à Rome, où il reconnut ce qu'il y avait d'erroné dans sa doctrine. De là, il se rendit à Juilly, dont la.direction lui avait été offerte par MM. de Salinis et de Scorbiac. Le groupe de Strasbourg se dispersa ainsi ; les uns, comme l'abbé Cari et l'abbé Goschler, suivirent M. Bautain à Juilly, les autres entreprirent des œuvres nouvelles, comme l'abbé Ratisbonne. Quant à M. Gratr3% il vint à Paris, et, sur l'invitation de M. Buquet et de la Société du Collège Stanislas, il prit en 18-41 la direction de l'ancienne maison de M. Liautard.
Les pages qui précédent nous font connaître dans quelles dispositions d'esprit l'abbé Gratry était venu à Stanislas. Il prit donc en main la direction d'une grande maison, et se résigna à sa situation nouvelle, bien qu'il sentît luimême qu'elle ne répondait pas à ses aspirations les plus chères. Nature délicate et vive, cœur tendre, esprit élevé et hardi, j'allais dire presque aventureux, l'abbé Gratry attirait à lui les jeunes gens par ses qualités et par les défauts mêmes de ses qualités. Mais cet aimable philosophe n'était-il pas trop absorbé dans ses méditations, et comme entraîné malgré lui dans un monde supérieur, où il contemplait « le beai'j spectacle iyitelligihle, » pour suivre avec attention et surveiller les rouages d'une vaste administration? Son idéal, nous le connaissons déjà, et il lui
fut douué de l'eutrevoir plus tard, c'était de travailler à l'union de la foi et de la science, en compagnie de quelques amis d'élite, soutenu par l'amour de la vérité et par le culte des lettres. Que de fois ne devait-il pas dire, parmi les sollicitudes sans cesse renaissantes de sa charge, ce qui revenait plus tard sous sa plume: « Où sont la solitude, le sileHce, le cloitre et ces douze frères écrivains qui déchiffrent, copient, cherchent pour saint Thomas, et sont prêts nuit et jour à écrire ces dictées que Dieu inspire (1)? »
Comment concilier ce désir de l'étude et du travail silencieux avec ses nouvelles fonctions? Il n'ignorait certes pas ce que celles-ci avaient d'astreignant et de pénible. Il savait fort bien que la situation du collège Stanislas n'était pas alors des plus florissantes. La discipline avait même un peu fléchi depuis quelques années. M. Auge, sur la fin de sa vie, n'avait plus la main aussi ferme. M. Buquet à son tour, « soucieux et inquiet au delà de ce qui est permis » (le mot est d'un de ses meilleurs amis, le R. P. Milleriot, alors préfet de discipline, et qui le connaissait bien), M. Buquet craignait de se voir débordé.
Or, il eût fallu après eux une main vigoureuse et forte, un esprit patient et souple, se plaisant aux clio?es administratives, voyant bien tous les détails, sans perdre jamais de vue l'ensemble. L'abbé Gratry avait certes d'émiuentes qualités: il aimait la jeunesse et en était aimé, sa science et son passé lui mettaient une auréole au front, sa piété était vive et sincère, et il avait une certaine pratique de l'éducation. Mais il lui manquait ces qualités administratives qui avaient distingué le fondateur, et qui alors étaient plus nécessaires que jamais. Il faut le reconnaître toutefois, ses efforts furent grands pour remonter la pente, et souvent ce charmant esprit devait se trouver
(1) Les Sources.
DIRECTION DE M. GRATUY 211
à la torture parmi les difliciiltés sans nonil)re au-devaiii desquelles il était allé si généreusement. Si ([uolque bras avait pu sauver Pergame, colui-ci eût été digne de cette gloire.
]\I. Gratrv arrivait avec des plans nouveaux et tout arrêtés. On ne saurait dire avec quelle ardeur et quelle fécondité il se mit à les appliquer. Il se réserva la principale part dans l'enseignement religieux, et il se plaisait à faire des conférences à la chapelle, chaque dimanche. Habitué aux spéculations élevées, il se permettait de monter un peu haut, afin d'inviter ses auditeurs à le suivre. Ceux-ci, dés l'aboi'd, avaient trouvé sa manière « nouvelle et transcendante » (le mot est d'un des meilleurs élèves de ce temps-là), mais bientôt ils furent charmés, séduits, et s'attachèrent pour toujours à ce jeune directeur qui d'abord les avait étonnés.
Son intervention dans les études ne l'ut pas moins considérable. Il créa coup sur coup une école primaire, pour amener les enfants à l'étude du latin, et une école préparatoire aux écoles du gouvernement. Il réorganisa l'enseignement des classes latines, celui de la littérature et des mathématiques ; mais il porta d'abord sa pensée sur les premières années de l'enfance. Il avait vu comme souvent le jeune âge est surmené, et il se félicite quelque part de n'avoir pas été mis à Louis-le-Grand à l'âge de dix ans, comme son père avait eu dessein de le faire. « Quand je commençai le latin, je me trouvais avec des enfants de huit, neuf et dix ans qui n'avaient encore rien lu et ne connaissaient pas la valeur des mots français. En trois mois, je rattrapai ceux qui avaient trois ans de latin ; j'entrai en sixième, où je fus de beaucoup le premier, ainsi qu'en cinquième. Ce succès venait en grande partie de ce que mes condisciples avaient commencé le latin trop tôt et de ce qu'on les faisait travailler
de six heures du matin à huit heures (hi soir. On leur imposait une tâche impossible. Ces pauvres enfants faisaient tout au plus semblant de travailler et prenaient leurs études en horreur. Pour moi, on ne me mettait au travail que de huit heures du matin à quatre heures du soir. A cause de cela même, j'avançai beaucoup plus vite que les autres, bien moins par supériorité d'intelligence, s'il y en avait, que parce que mon travail était possible et réel, le leur impossible et fictif (1). »
A ce souvenir de sa première éducation, il faut ajouter l'exemple de Vinstitution de la rue Toussaint, à Strasbourg, où il avait enseigné, lui aussi, sous la direction de l'abbé Bautain. On sait qu'à cette institution était jointe une grande école primaire qui préparait les enfants à l'étude du latin. C'est ainsi que M. Gratry fut amené et par le souvenir de sa propre expérience, et par ses réflexions sur les besoins présents, à fonder à Stanislas ce qu'il appelle « une école préparatoh^e aux travaux classiques,^ ou, plus simplement encore, une école primaire. Il en annonce l'ouverture dans un avis, envoyé aux parents pendant les vacances de 1841 : « Une école primaire est annexée au collège Stanislas depuis octobre 1841. L'école primaire reçoit des enfants de 6 à 10 ans... Les enfants de l'école primaire ont leur dortoir particulier, leur cour, leur salle de classe et d'études, et tous leurs exercices à part. Leurs récréations se prennent le plus souvent dans les jardins du collège. Les objets d'enseignement sont : la religion et l'histoire sainte, la géographie et l'histoire générale , la lecture , l'écriture , le français et un peu d'allemand, le calcul, le dessin et la musique. Le but de cette instruction primaire est de préparer les enfants à commencer l'étude du latin sans dégoût et avec succès.
(1) Souvenirs de ma jeunesse, page 22.
DIRECTION DE M. OUATRY 213
Faute d'une pareille préparation, beaucoup d'enfants manquent leurs études. »
L'objet de ce premier enseignement était d'apprendre aux enfants deux choses souverainement importantes : 1° à écrire lisiblement et correctement un morceau qui leur serait dicté ; 2" à raconter de vive voix ou par écrit, l'un ou l'autre passage d'un livre qu'ils auraient lu ou d'une leçon orale qu'ils auraient entendue. Au reste, le plan de cette éducation primaire se trouve exposé dans le discours que M. Rendu prononça à la distribution des prix de 1841. Après avoir rappelé avec quelle patience et quels efiforts on cherchait en France à améliorer l'enseignement classique, il félicite le collège Stanislas d'être entré le premier dans la voie des réformes nécessaires, et d'avoir posé d'une main ferme et sûre, le fondement de ces études classiques par l'ouverture de son école primaire.
« Si, au sortir de la maison paternelle, disait-il, les enfants appelés à une instruction complète sont retenus, pendant trois ou quatre années, dans les limites de l'instruction primaire ; s'ils y trouvent un enseignement religieux proportionné à leur âge et composé principalement des touchantes histoires, des merveilleuses poésies des saintes Écritures ; un choix des traits les plus intéressants de l'histoire profane ; des vo^'ages imaginaires sur la carte et sur le tableau, des vovages où, visitant les contrées fameuses, s'arrètant aux lieux célèbres, ils apprendront, cliemin faisant, le nom des hommes qui ont le plus occupé la renommée, soit comme ravageurs de provinces, ou bienfaiteurs de l'humanité ; avec cela, l'étude intelligente de leur langue maternelle, ensemble l'étude d'une autre langue vivante qu'on aura soin de parler devant eux et avec eux; des calculs faciles qui leur rendront familiers les nouveaux poids et mesures ; le dessin linéaire qui leur donnera l'art de bien voir les objets usuels et de les
•Jl-l LE COLLEGE STANISLAS
retracer à la simple vue ; puis ces notions tout à fait élémentaires d'histoire naturelle et de physique expérimentale, que recommandent, comme un des meilleurs passetemps du jeune âge, le bon ahbé Pluche, et Duguet et UoUin : ou nous nous méprenons étrangement, ou, façonnés de la sorte à la discipline scolastique, les enfants que nous mettons en scène auront acquis, à un degré remarquable, deux choses bien précieuses pour la suite de leurs études et de leur vie : le goût du travail qui aura été leur plus douce occupation, et une heureuse habitude d'attention et de mémoire. Ainsi préparés à des cours plus sérieux, ces enfants, admis enfin à recevoir l'instruction secondaire comme un progrés et une récompense, s'élanceront vers elle pleins d'ardeur et certains du succès. Le collège alors n'aura plus pour eux rien d'effrayant (1). »
M, Gratry dit quelque part, en parlant d'un plan analogue : « Le plan est bon, mais on omet un point, c'est de l'exécuter (2). » Pour lui, il ne se contenta pas d'indiquer celui-ci, il l'exécuta avec constance, pensant ainsi, avec beaucoup de raison, peupler le collège à partir des basses fiasses, et ne l'alimenter que d'une sève pure dont tous les éléments lui seraient connus. C'était là, à ses yeux, comme la pépinière de sa maison. Les bons esprits reconnaîtront à première vue ce que ce plan avait de généreux et de fécond. On parle beaucoup aujourd'hui de l'enseignement réel, de V enseignement de choses, comme on dit, en traduisant un mot barbare ; il nous semble que ces idées toutes françaises, émises il y après de quarante ans, indiquaient assez bien la direction de nos études modernes. Mais elles avaient besoin de passer le Rhin et de nous en revenir, pour être mieux accueillies.
(1) Discours prononcé par M. Rendu, inspecteur général de l'Université, à la distribution des prix du collège Stanislas, 1841.
(2) Papiers inédits du P. Gratry.
rdRECTION DE M. GUATRY 215
Pour assurer les fruits do cel enseignement, M. Gratrv donna en même temps aux prcmièi-es classes de latin une organisation spéciale, de manière qu'elles fussent rattachées naturellement à la classe préparatoire. Il espérait ainsi éviter l'abus de trois ou quatre années d'études latines antérieures à la sixième. Cet abus, qui ne l'a connu? Qui n'a vu des enfants d(^ huit ans, pâlir sur une grammaire latine ? Qui n'a vu se ilétrir les grâces de leur esprit naissant ? Nous trouvons, parmi les papiers inédits du P. Gratry qui se rapportent a son séjour à Stanislas, le portrait d'un élève de neuvième, comme il en avait sans doute rencontré sur son chemin, un de ces enfants qui ne comprennent pas ce qu'on leur veut.
« Ily a des vétérans de neuvième. J'en ai vu do troisième année ; j'en ai vu de quatrième année. En général, le vétéran de neuvième n'a plus de cils, plus d'ongles, plus de sourcils, les cheveux secs, hérissés, presque brûlés, quelquefois arrachés par places, les yeux rouges comme les lèvres, les oreilles rouges, les mains bleues, le teint dépoli. Il se détache peu de son banc ; il s'y occupe à repousser de son esprit, par tous les moyens, toutes les paroles du professeur, il s'en défend comme de la pluie ; pendant l'étude, il s'occupe à faire la guerre au surveillant, et manœuvre pour le troubler, sans être vu ; pendant la récréation, il y demeure, et fait des vers, 1800 vers par jour ; pendant les promenades, il y est, et fait des vers, 400 vers à l'heure, avec quatre plumes liées ensemble. 11 ne quitte point son banc; sa vie y est scellée, de sept cà vingt ans il vivra sur ce banc,
« Mais ne parlons ici que du vétéran de neuvième, ou plus généralement de l'étudiant de quatrième année, en deçà de la sixième. Rendons-nous compte de ses 'progrès. Pendant la première année, il n'a rien compris à la grammaire latine. Pendant la seconde, il a renoncé à la corn-
prendre. Pendant la troisième, il s'en est servi comme d'un l)iivard, pour ôter les taches d'encre. Pendant la quatrième, il la réduit en boulettes, en pâté : il la mange et en emploie la couverture diversement, selon le cas, et en fera une Ijre, une arquebuse, ou des sous-pieds (1). »
Ce portrait, quoique chargé, ne rappelle-t-il pas un peu ceux delà Bruvére? Est-il difficile de trouver des élèves qui sont pris d'un insurmontable dégoût pour ces études qu'on leur dit être si belles, qui traversent leurs classes, comme s'ils ne les traversaient pas, sinon qu'après une suite d'années perdues, leur esprit et souvent leur cœur se trouvent flétris?
M. Gratrj^, pour ne pas voir parmi ses jeunes élèves cette horrible apparition d'un vétéran de neuvième, voulut d'abord que les heures do travail fussent abrégées pour les enfants. Il dit que, de son temps, on imposait à un élève de neuvième une journée de 14 heures, dont 12 heures étaient pour le travail, et 2 pour les récréations, et il s'en allait répétant :
Xec res hune tenerœ possint perferre laborem.
Rajoutait: « Si le travail est trop continu et trop multiple, il arrive que, comme la dent usée d'un rouage qui glisse et passe quand son tour vient de mordre, l'attention des enfants usée, vaincue, oblitérée, cède toujours, glisse toujours, et ne mord à aucun objet. »
Le règlement des initiaires était fait de telle façon que dans un an, les élèves arrivaient à leur sixième : « Tous les Commençants sont partagés en quatre sections. Chaque section doit parcourir un certain programme dans l'intervalle de trois mois (le quatrième programme, récapitulation des trois premiers n'occupant que six semaines). Tous les
(1) Papiers inédits du P. Gralry.
DIRECTION DE M. C.RATRY 217
trois mois, ceux qui savent leur programme théoriquement et pratiquement, passent dans la section supérieure, les autres recommencent le même programme. L'émulation est ainsi renouvelée pour tous: ceux qui n'avaient plus de rivaux dans. leur section, en trouvent dans la section supérieure, et ceux qui languissaient aux derniers rangs, parviennent à leur tour aux premiers. Il est difficile qu'un seul élève résiste à l'influence de cette méthode. »
Pour rendre cette méthode encore plus sûre et plus efficace, M. Gratrj confia ces premières classes de latin à des professeurs élémentaires qui suicaient leurs élèves pendant toute la journée et faisaient travailler individuellement chacun d'eux. Il voulait que l'on conduisit, comme par la main, chaque enfant dans ses premières études.
M. Gratry reprenait ainsi l'enseignement par la base; et c'était, à vrai dire, le seul moyen de relever les études et même la discipline. Il n'en resta pas là: après avoir organisé la classe préparatoire au latin, ilvènolMiàQ compléter l'œuvre de ses prédécesseurs, en y ajoutant comme couronnement une école préparatoire aux écoles du gouvernement. De fait, cette écola avait toujotirs existé à Stanislas, et l'on petit voir des élèves de M. Liatitard, reçus à l'École polj'techniqtie, dès 1806 et 1808; sous 'M. Auge et sous M. Buquet, il y en avait chaque année cinq ou six de reçus, et l'année même qui précéda l'entrée de M. Gratry à Stanislas, sur 8 élèves présentés à l'École polytechnique, 6 avaient été reçus ; et sur 6 élèves présentés aux examens de Saint-Cyr, quatre avaient été reçus, parmi lesquels le second et le dixième de la liste. Cette idée de M. Gratry n'était donc pas une innovation ; M. Gratry ne réalisa même qu'en partie et pour les mathématiques seulement, une. idée plus large du fondateur. Nous avons, en effet, montré ailleurs que, dans l'ancien Stanislas, après le cercle
des études classiques, il y avait deux années d'études spéciales pour les jeunes gens qui voulaient approfondir telle ou telle matière particulière : mathématiques, histoire, littérature ou langue vivante. Néanmoins, à lui revient la gloire d'avoir organisé Vécole préparatoire, et d'en avoir arrêté le plan d'études tel qu'on l'entend aujourd'hui.
C'est pendant sa première année de direction qu'il avait entrepris cette œuvre, et, en même temps qu'il faisait l'ouverture de la classe préparatoire au latin, il annonçait aux familles la création de Vécole préparatoire aux écoles du gouvernement :
« Dans tout collège de plein exercice, écrivait-il, il existe ou doit exister l'équivalent d'une école préparatoire aux Ecoles du gouvernement. L'enseignement doit se composer de tous les cours nécessaires pour l'admission à l'Ecole Polytechnique, à l'Ecole de Saint-Cyr, à l'École de Clarine et à celle des Eaux-et-Forêts. La nouvelle direction du collège Stanislas entend donner à cette branche d'études des développements tels qu'aucune école spéciale bb puisse offrir aux élèves des secours plus nombreux, en sorte que l'internat du collège renferme une véritable école préparatoire à toutes les écoles publiques. On pense qu'une telle institution, faisant suite au reste de l'enseignement du collège, et toujours maintenue sous l'influence d'une discipline chrétienne, peut produire un grand bien (1). »
Parmi les premiers professeurs de Vécole, il faut citer M. Desains, et M. Leverrier ; celui-ci était alors répétiteur à l'Ecole Polytechnique, et son nom quelques années plus tard sera entouré d'une gloire bien méritée. Souvent les amis avec lesquels M. Gratry avait été lié à l'Ecole polytechnique et qui alors occupaient les chaires les plus importantes de Paris, venaient examiner les élèves
(1) Noto envoyée aux fannllos, 1841.
DiuKCTiox nie r.:. guatuy 219
do l'école préparatoire et le-^ iiiiliai(Mit ;i Tan do subir les examens. Il y avait, de phi'^, poiu' les élèves de matliématiqiies , un coui's spécial de liltératui-e, des cours d'anglais, d'allemand, d'histoire, do géographie et de dessin. Les exercices corporels n'étaient pas négligés, et le manège, la gymnastique, la salle d'escrime étaient ouverts tous les jours.
Mais il est un point sur le{[uel JM. Gratry insiste principalement, c'est celui de la pureté et do la digniié chrétienne de la vie. Il disait sa pensée d'une manière nette et précise, mais en même temps avec tant de finesse et de charme, que personne n'en pouvait être blessé : « De môme, disait-il, que Platon avait cru devoir écrire au frontispice de son école : nul n'entre ici, s'il ne sait la géométrie, nous croyons, nous, devoir écrire au frontispice de notre école de géométrie : nul n'entre ici, s'il ne veut vivre en chrétien. Et ceci n'est pas de l'intolérance ; nous ne forçons personne à venir. Seulement, il y a des jeunes gens qui, se destinant aux écoles, désirent ne pas rompre pour cela avec des habitudes de vie chrétienne et sont bien aises de vivre avec des condisciples qui ont les mêmes vues et les mêmes habitudes. C'est précisément pour ceux-là, que notre maison entre quelques autres a été instituée et existe. »
Par cette fermeté, M. Gratry réussit à élever rapidement la fortune de son école préparatoire. Une année après la fondation, elle comptait quarante-deux élèves. Il en écrit à M. Liautard pour lui faire part de ses espérances. C'était en novembre 1842. ^l. Liautard, quoique malade, et peu éloigné de sa fin, avait applaudi aux efforts de son jeune successeur. Celui-ci lui répondait : « Je ne saurais dire avec quelle joie j'ai vu votre écriture. Je vous remercie bien vivement de m'avoir procuré cette douce surprise. Je vous croyais encore au lit et bien souffrant. Je remercie
Dieu de tout mon cœur de cette notable amélioration. C'est donc avec la joie la plus vive que j'ai revu cette belle et l)onne écriture toujours aussi ferme, toujours aussi droite, toujours aussi digne d'être le symbole littéral du : « Justum ac tenacem propositi virwn. »
« Je puis aussi totijours vous dire, cher et vénéré père, qtie votre œuvre subsiste, se développe et pousse des branches nouvelles. Dieu veuille bénir les moissons nouvelles! Noire école de mathématiques est une chose capitale. Il y a quarante-deux élèves. Elle est dés à présent constituée de telle manière qu'assurément il n'y en a pas de meilleure dans Paris. Je pense qu'elle ne tardera pas à être meilleure que les autres. La question sera dans son état moral et religieux. Je la maintiendrai pure au prix de lous les efforts', de tous les sacrifices et de tous les retranchements désirables.
« Priez toujours pour nous, bénissez-nous : j'ai foi dans les forces invisibles. Je prie Dieu de mon côté de remplir de ses forces invisibles et votre àme et votre corps (1). »
M. Gratry n'insistait pas moins sur la direction à donner à l'enseignement des mathématiques ; il estimait qu'il fallait poser comme objet et but de cet enseignement la science elle-même, et ne pas le réduire à un moyen plus ou moins facile d'obtenir un titre ou un diplôme : « Aujourd'hui, disait-il, l'enseignement scientifique, absolument isolé de toute application élevée, de tout principe et de tout commentaire philosophique ou religieux, engage l'esprit dans une direction exclusive, stérile, souvent fatale au développement dé l'intelligence. Le rapport de la science à la foi, celui de la science à la philosophie, sont brisés. On oublie que les grands inventeurs, les créateurs du mouvement scientifique moderne, Kepler, Newton,
(Ij Lettre de M. Gratry à M. Liautard, 26 nov. 1842.
Leibnitz, Euler, Descartes et d'autres, avaient un égal enthousiasme pour la science, pour la philosophie, et pour les divins trésors de leur foi. Ce développement complet d'intelligence et d'àine faisait leur force et leur fécondité. Telle est la voie dans laquelle nous voudrions conduire quelques esprits.
« Par là seulement peuvent se préparer des savants ; par là peut naître dans l'esprit des jeunes gens le' goût de la science, le plus grand bienfait de l'éducation, après le goût et l'habitude du bien (1). »
Ne trouve-t-on pas dans ce simple programme d'enseignement, le germe de tous les travaux postérieurs du P. Gratry? On sait qu'il a passé toute sa vie à préparer l'union de la foi, de la philosophie et des sciences. Souvent il parlait à ses élèves de science comparée, et il expliquait sa pensée par le mot de Leibnitz : c< Il y a de l'harmonie, de la métaphysique, de la géométrie, de la morale partout. » Il se plaisait aussi à répéter l'épigraphe que M. P)0rdaz- Desmoulin>; avait écrite sur la première page de son livre : « Sans les mathématiques, on ne pénétre point au fond de la philosophie; sans la philosophie, on ne pénètre point au fond des mathématiques; sans les deux, on ne pénétre au fond de rien. »
Autant il aimait l'étude des sciences, autant il craignait l'influence de cette étude, quand elle est séparée de touteautre, et il dira plus tard, avec beaucoup de justesse : « Quand Descartes, l'un des quatre grands mathématiciens, anathématise les mathématiques en ces termes : « Cette « étude nous rend impropres à la philosophie, nous désac- « coutume peu à peu de l'usage de notre raison, et nous « empêche de suivre la route que sa lumière nous trace », Descartes, par ces mots, ne contredit point Platon ; il parle-
(1) Prospectus du Collège Stanislas, 1842.
(le l'usage exclusif des mathématiques isolées. De même ([u'une terre est épuisée pai' tel produit unique, revenant cliaque année, mais le supporte par alternances, ainsi de notre esprit... C'est ainsi par exemple que les mathématiques isolées brûlent et dessèchent l'esprit ; la philosophie le boursoufle ; la physique l'obstrue; la littérature l'exténue, le met tout en surface; et la théologie parfois le stupéfie. Croisez ce^ influences, superposez ces cultures diverses : rien de bon ne se perd, beaucoup de mal est évité (1). »
Ailleurs il revient sur cette union féconde des lettres et des sciences, avec des accents de demi-prophète, qui ne seraient pas déplacés dans la bouche de Joseph de Maistre.
« Il faut superposer les deux éducations nécessaires de l'esprit, faire pénétrer la science dans les lettres, trop vides et trop banales sans ce vigoureux aliment, et par contre, donner à la science la chaleur lumineuse, le feu, qui seul en transfigure la masse, et la change en diamant. Le premier qui, en France, instituera sur une base durable, par la voie que nous indiquons (2), cette pénétration mutuelle des lettres et des sciences dans la première éducation, celui-là doublera les lumières de la génération suivante, et deviendra peut-être le Charlemagne ou le Richelieu d'un grand siècle (3). »
C'est un bel idéal, sans doute, que M. Gratry proposait à ses élèves de mathématiques ; heureux ceux qui ont cru pouvoir l'atteindre, car l'on peut dire qu'en ceci : « Satis est potuisse videri. »
(1) M. Gratry connaissail fort bien les auteurs anciens, et son stylo est parfois tout éclairé de souvenirs antiques, comme celui de Fénelon. 11 est facile de reconnaître ici le passage de Virgile :
TJrit enim Uni campum seges, urit avenœ^
Urunt lethceo perfiisa papavera somno,
Sed tamen altcrnis facilis labov. (Georg. I, 77).
(2) Il veut dire par la méthode infinitésimale.
(3) Les Sources, page 375.
DIRECTION DE M. ORATRY SJ'j
Il est vrai, des professeurs du plus haut mérite, parmi lesquels M. Courtois, M. Desains, M. Compagnon et M. Lcverrier, donnaient à la jeunesse de V école des leçons dont le souvenir n'est pas encore éteint ; et de fait, les élèves de Stanislas avaient en ces années d'assez beaux succès ou mathématiques, au concours général.
L'abbé Gratry poussait avec une égale vigueur les études littéraires et philosophiques. On sait combien alors la république des lettres était troublée depuis une dizaine d'années par la lutte des romantiques et des classiques. Les bruits des camps opposés trouvaient un écho même parmi les écoles de la jeunesse, et l'on voyait des rhétoriciens imberbes animés d'un beau feu pour les doctrines nouvelles. A Stanislas, on ne partagea ni cet engouement fiévreux pour le présent, ni ce dédain superbe pour le passé. ]M. Gratry était trop 1)on écrivain lui-même pour donner dans toutes les exagérations du romantisme, mais il était trop de son temps aussi, pour ne pas sentir le souffle nouveau qui rajeunissait notre littérature. Il sut garder une juste mesure.
« Notre enseignement littéraire, disait-il, est dirigé par des doctrines bien arrêtées. Nous voulons établir une barrière entre l'esprit de nos élèves et la contagion du faux goût. L'absence de pureté, de précision et de logique, l'exaltation mauvaise du style et le dérèglement de la pensée, cet ensemble de défauts régnants, enivre et pervertit les jeunes esprits, détruit le talent dans son germe, attaque la raison même, et réagit jusque sur le caratère et sur le cœur. Nous cherchons à nous renfermer dans les plus purs modèles, à y puiser, par une sérieuse étude, les qualités solides, fondamentales et nécessaires sans lesquelles il n'y eut jamais ni éloquence ni poésie. Le ton et la couleur du siècle viendront plus tard. En attendant, ce goût sévère, ce culte vrai de la parole dans sa
224 l'E COLLÈGE STANISLAS
heaiité de tous les temps et dans sa dignité, épure l'esprit, dirige les facultés, prépare l'intelligence à la lumière et dispose l'âme au bien. Les lettres deviennent alors le moyen de former des hommes (1). »
Mais ce qui valait mieux que tous les préceptes, c'était l'exemple et la vive parole des maîtres. Et n'est-ce pas ici le lieu de rappeler la mémoire impérissable de ce jeune professeur de rhétorique, Ozanam, si illustre par sa science et par sa foi, et dont la voix sympathique et éloquente ne sera pas vite oubliée, ni de ses élèves, ni de la France ? Les collèges ont leurs gloires comme les familles et les nations, et ils doivent consacrer le souvenir des hommes qui leur ont prêté quelque chose de leur immortalité. Ozanam était suppléant de Fauriel à la Sorbonne, en 1843, lorsque M. Gratry lui offrit la chaire de rhétorique; il accepta et professa à Stanislas pendant deux années.
Qui n'eût aimé être élève de rhétorique sous Ozanam ? Ceux qui eurent ce bonheur n'en parlent jamais qu'avec une pieuse émotion et une admiration toujours jeune. Qu'il nous soit permis de citer ici la page délicate et fine, dans laquelle M.-Caro, devenu à son tour un maître éloquent et une des gloires de Stanislas, a consigné le souvenir de cet enseignement.
« Il avait le secret d'intéresser tout le monde aux choses de l'esprit. Les âmes les plus stériles et les plus glacées s'ouvraient aux impressions de sa parole, et sentaient naître je ne sais quelle curiosité nouvelle qui les étonnait elles-mêmes. Ces écoliers maussades et grossiers, ces béotiens de collège, qui sont le désespoir des professeurs et la honte d'une classe, ne restaient pas toujours isolés dans leur indiff'érence. Quelques-uns comprenaient, d'autres croyaient comprendre, ce qui est déjà un grand
(1) Prospectus de 1842.
DIRECTION DE M. GRATKV 225
progrès. Cette action péiiétranle d'Ozanain sui- les iutelligences les plus rebelles, tenait à doux causes principales : le mouvemeut et l'élévation morale de son enseignement.
« Il avait toute sorte de prises sur l'esprit : il le saisissait par la raison, qu'il avait forte et exercée ; par l'imagination, qu'il avait heureuse, et surtout par une espèce de dialectique socratique, où il excellait, et par laquelle interrogeant l'élève et le conduisant avec art, il lui donnait l'illusion d'avoir trouvé ce qu'il lui faisait voir. Ces formes variées et dramatiques ajoutaient un vif intérêt à ses leçons, aiguillonnaient la paresse , réveillaient la somnolence, et répandaient autour de lui une agitation qui, réglée et dirigée, devenait une féconde activité. Avec lui on aimait à penser. Il élevait doucement à son niveau les jeunes gens, encourageant leurs efforts, applaudissant de tout cœur au zèle heureux, plein d'une indulgente sympathie pour les écarts d'une imagination adolescente ou les échecs d'une intelligence pauvrement douée; pourvu que l'on fût courageux, il était content, ilaimait surtout la bonne volonté.
« Il fallait l'entendre expliquer Virgile ; il fallait le voir tenant à la main un vieil exemplaire des Géorgiques, lisant ce pi'éme tout pénétré du parfum de la nature, s'animant à cette grave mélodie du vers latin, et, après les essais malheureux de quelque écolier inégal à cette grande poésie, reprenant la traduction faiblement ébauchée, rectifiant le sens indécis, condensant le style, et ramassant tout l'effort de son intelligence pour lutter de précision avec un beau vers, de grandeur avec une belle image, d'harmonie avec toute cette poésie qui est l'harmonie même ! C'était plaisir d'assister à un enthousiasme si naïf et si vrai. Dante lui avait appris à aimer Virgile avec une sorte de piété. Toute son àme passait dans ses improvisations jetées avec une verve brûlante sur le texte latin. La traduction appelait le commentaire d'un vers, le commentaire d'un vers appelait
226 LE cûLLKG:i: Stanislas
le cominenUiire du poème tout entier. Avec tout cela, pas l'ombre du pédantisiue. l'ingénuilé même et l'esprit dans toute sa naturelle vivacité, car il en avait, et du meilleur, du plus agile à la repartie, et du plus gai.
« A cette époque privilégiée de la vie d'Ozanarn, où nous l'avons rencontré pour la première fois, et où sa maturité précoce retenait encore tout l'entrain et le i)remier élan de la jeunesse, il se livrait volontiers à cette aimable et franche gaieté d'esprit, (jui est un rafraichissement au milieu des études austères. Il s'y abandonnait avec cette sincérité d'une àme excellente et pure que les fortes douleurs n'ont pas encore touchée, et qui, pleine de la joie de sentir vivre sa pensée et son cœur, laisse de temps à autre cette joie de la vie intérieure éclater au dehors. Notre jeunesse surtout semblait lui rendre toute la sienne ; ce savant, qui déjà avait publié des travaux considérables, et qui portait de grandes choses dans sa pensée, redevenait, à certaines heures, naïf et joyeux avec nous. Il avait le rire si franc, si naturel, la plaisanterie si agréable, si vivement tournée, bien que toujours tempérée par un sentiment exquis des convenances, que c'était un charme de le surprendre en ces douces gaietés. On l'y provoquait souvent, tant que cela était possible. Il résisiait le plus souvent, et l'on voj'ait que sa conscience, qui était d'une délicatesse extrême, se retranchait alors dans le respect de la règle, dans la sévérité du devoir, et aussi dans la gravité élevée de son enseignement. Parfois, il cédait à nos innocentes provocations ; quelque chose alors agissait en lui : soit le charme du beau soleil, dont il était amoureux comme un poète ; soit l'influence d'un de ces rayons intérieurs qui, sortis du plus profond de l'àme, viennent s'épanouir à la surface. Il fallait l'entendre alors! Que de jeunesse dans cet esprit déjà vieux par la science ! Candide et tin, c'était bien la manière d'être d'Ozanaiu, quand il s'égayait, et, s'il y a une
DIRECTIOX DE M. GUAÏIU" 227
contradiciiou, nous la mettons ;'i la charge de la nature, qui avait conservé à O/.aiiam la simplicité du cœur, au milieu dos raffinements littéraires de l'esprit.
« Ingénu et bon, il ne faut pas s'étonner s'il était populaire parmi tous les jeunes gens, réunis et groupés autour de lui; je n"ai jamais connu maître [)lus ainu'. La jeunesse allait cà lui par d'inévitables sympathies; et ces sympathies, des deux côtés, étaient fidèles. Par le progrés des années, ses anciens élèves devenaient presque tous ses amis. On ne se décidait pas à se passer de lui, (juaml ou l'avait connu (1). »
Et cette admiration était générale. « J'ai vu, dit un des successeurs de ]M. Ozanam dans la chaire de rhétorique de Stanislas, j'ai vu un de ses anciens élèves encore ému et troublé au souvenir de l'éloquence avec laquelle leur jeune maître parlait de Pascal, de son génie, de ses combats, de ses souffrances, de sa vie pleine et sitôt dévorée. Lui-même ne prévoyait pas qu'un jour, que bientôt, il mourrait comme Pascal, à la moitié de sa carrière, au seuil de la gloire, en présence d'un grand monument inachevé {'2) ! » Ozanam, pâle et souffrant, parlant de Pascal, quelle fête! L'explication do Bossuet, diton, offrait le même caractère d'admiration savante et passionnée.
Que dire de la correction des devoirs ? S'agissait-il de poésie latine, souvent le maître se souvenait des lauriers de sa jeunesse, entrait eu lice avec l'élève et improvisait des vers que Vanière, Santeuil ou Lebeau n'eussent pas désavoués. S'occupait-on de discours français, Ozanam indiquait un sujet habilement choisi, et, sans s'astreindre
(1) Caro. — Revue contemporaine du 31 juillet 185G. (•2) Carie Wescher, professeur de rhétorique : discours pour la distribution des prix, 1858.
à dicter une matière, puisait, dans le riche trésor de son érudition, des souvenirs historiques qu'il développait avec sa verve habituelle. L'élève, à la fois instruit et excité par la parole du maître, n'en composait que mieux.
« Telle était cette classe de rhétorique, conclut M. Wesclier, transformée en un véritable cours d'éloquence. Et quel maître fut plus capable d'en donner des leçons ? »
Ozanam aimait la jeunesse, et ses élèves l'adoraient. Ceux-ci n'ig-ÇLoraient pas que leur professeur était déjà un maître illustre dans la science, et applaudi en Sorbonne. Ils étaient touchés de voir qu'il consentît à descendre jusqu'à eux : ils lui en savaient gré comme d'un sacrifice, et un jour ils lui disaient :
Guide aimable et savant, dont la voix éloquente, En élevant notre âme éclaire notre esprit, Vous qui fuyez pour nous la foule impatiente D'applaudir aux leçons où son maître l'instruit ;
Plus tranquille au milieu d'un plus humble auditoire, Si vous ne trouvez plus ces triomphes bruyants. Votre cœur, respirant du fardeau de la gloire, Y trouvera du moins des cœurs reconnaissants.
Chaque jour, recueillis dans la paix de l'école, A vos doctes leçons tressaillant de plaisir, Nous n'osons point troubler votre aimable parole, Qu'il nous soit une fois permis de l'applaudir !
Est-il besoin de dire que la classe presque entière redoubla ? Et c'est peut-être la classe la plus brillante de Stanislas. On y voyait Caro, Nourrisson, de Briey, Lescœur, de Sugny, de Foucher, de Taillandier, etc.. Hélas! Stanislas ne devait pas conserver longtemps ce maître si brillant. M. Villemain, alors ministre, nous enleva à la fois et Ozanam etLeverrier. Ozanam recueillit la succession de Fauriel ; ce fut pour ses élèves une grande joie et une grande douleur :
DIRECTION I»K M. GIIATIIY 229
ils se félicitaient de voir leur jeune maiire jouir d(; ses triomphes, mais ils s'affligeaient à la pensée de le perdre. Dans leur naïve candeur, ils n'imaginèrent rien de mieux que d'adresser une requête à M. Villemain, pour qu'il autorisât Ozanam à rester, contre l'usage, titulaire de deux chaires, l'une au collège, l'autre à la Faculté. Voulant associer à leur démarch(? celui qui en était rol)jet, ils lui écrivirent la lettre suivante, que l'un d'eux lui présenta :
« Monsieur, nous ne saurions vous exprimer avec quelle douloureuse surprise nous avons reçu hier la nouvelle du malheur qui nous menace. Ceux qui ne sont près de vous que depuis quelques mois seulement, ceux qui après une année de vos leçons avaient espéré les entendre longtemps encore, ont été également affligés, et j'ai reçu la triste mission de vous manifester cette universelle douleur. Cependant, tout espoir n'est peut-être pas perdu, et, quelque indignes que nous soyons d'occuper un temps aussi précieux que le vôtre, 7ioiiS osons vous supplier de 2)rendre vous-mêmp^en main notre cause, et de nous conserver, s'il est possible, le maître que nous avons le plus ainiè... Quelle que doive être la décision de monsieur le Ministre, jamais nous n'oublierons les bontés que depuis deux ans vous avez eues pour nous... Veuillez en recevoir ici l'assurance bien sincère, et excuser l'indiscrétion de notre démarche en faveur de l'affection que vous ont vouée tous les élèves du collège Stanislas. »
Le Ministre ne céda pas, mais le cœur d'Ozanam fut vivement touché, et, après sa mort, on a retrouvé cette lettre parmi ses papiers.
Parmi tous les professeui^ dont le souvenir est cher à Stanislas, nous n'en connaissons qu'un qui ait été aussi vivement regretté. C'était un professeur de rhétorique, lui aussi, humble et savant, jeune et brillant comme Ozanam, enlevé comme lui dans la fleur de sentaient, quand
il touchait au Collège de France et à la Sorljonne : est-il nécessaire de nommer M. Anatole Feugère (l)'/
Nous avons consacré quelques pages au souvenir d'Ozanam : certes, il n'en avait pas besoin pour vivre dans la postérité, ses écrits sont là, et l'exemple de sa vie est dans tous les cœurs ; mais il convenait que sou nom fût particulièrement connu, aimé et vénéré des générations nouvelles qui passent à Stanislas, comme il le fut de ses élèves. Oli ! quand, dans un liomme, à la beauté et à la bonté de l'àme s'unit la vigueur de l'intelligence, et que cet homme est enlevé à la fleur de sa vie, et avant d'avoir donné tout son fruit, qui pourrait dire le deuil et les éternels regrets de ceux qui l'ont aimé !
A côté d'Ozanam se trouvaient d'autres professeurs qui, sans être environnés de tant de gloire, avaient cependant de grands mérites. Qu'il nous suffise de nommer M. Jourdain, esprit ferme et orné, qui aida si puissamment M. Gratrj' à donner une direction sage et pratique aux études philosophiques. On sait que M. Gratry tenta dès lors d'opérer une révolution dans l'enseignement de la philosophie. Il la voulait plus pratique. « Le premier pas à faire dans la restauration de la philospphie, écrivait-il en juillet 1844, est de rétablir sa base pratique, de retrouver le sens moral, de conseiller, de pratiquer soi-même la discipline du devoir comme source d'intelligence (2). » Il estimait que la philosophie, telle qu'on l'entendait de son temps, était « une sophistique » bonne à détruire. «Depuis le commencement du monde, les philosophes cherchent la clef de la science, mais non la science, et, si l'on ose le dire, ils cherchent la clef d'une porte ouverte. Ils
(1) M. Blauchemain, un tlos amis de ]\I. Feugère, a retracé dans des pages émues, que les anciens élèves liront avec amour, la vie si tût arrêtée de l'érament professeur. — Paris, Putois-Cretté, 1889.
(2j Papiers inédits du P. Gratry.
DIllKCÏION l)K M. (iKATRV 231
resseiiibloiu à ces cafants qui, dans Icui'.s jeux;, so dispiilent sur le choix du jeu, puis sur ses règles, et se disiiutent encore quand vieni. l'heure (Ui finir h^ jeu (1). » Il croyait que la philosophie a des incoui/jK^iisuraJ^lt's ('oniuK; les mathématiques, « et le jour, disait-il, on olle reconnaîtra ces incommensurables, sera i)our elle Tauriu-e d'une A-ie nouvelle ('2). »
Vers la fin de son séjour à Stanislas, en 184.">, M. Gratry prir p irt ai'c lutte-; ([ui s'engageaient autour de la liberté (renseignement. Il (''crivit plusioui-s lettres sur l'éducation, ([u'il appelle niagnitiquemenl « une nuigistrature préventive et un sacei-doco. » En cédant aux invitations de se^ auils, il disait : « Je me rends d'autant plus volontiers à votre désir, qu'au milieu de ces débats, la cause des enfants, celle des jeunes gens, dont il s'agit cependant, me parait complètement oubliée [S). »
Il parLiit après bientôt vingt années d'expérience, et il pensait qu'il y avait toute une réforme à l'aire dans l'enseigneamut et dans l'éducation : « 11 n'v a que peu ou point d'édacation paiani nous, disait-il, la tâche est tellement grande qu'elle dép isse trop visiblement les forces qui s'y emploient... Il faui doubler les forces de l'Université et L>s multiplier encore en étaljlissant en face d'elle la libarté... Les forées du clergé, les forces de l'L/niversité multipliéa-; par rénuilaiion, excitées par la c>)ncurrence libre, ne sont pas trop pour créer au sein de la société une Vi'aie puissance d'élucation et d'enseignement (4). »
(1) Papiers iivj'lits du P. Gratry.
(2) Ibliloin.
(S) Ibidoni.
(4) Ibidem. — Est-';1 besoin d'ajouter que M. Hratry était en bonnes relations avec rUniversit*' ? Nous en avons une preuve dans une lettre du Ministre do Tliistruction publique. La ville de Paris voulait construire un abattoir dans le voisinage ducollèî?e. i\I.Gratrv obtint du
On nous fait espérer la publication prochaine de toutes ces lettres qui sont d'un haut intérêt. Il y en a plusieurs sur la philosophie, sur les programmes surchargés du baccalauréat, sur le professeur de philosophie transformé en préparateur au baccalauréat (celle-ci charmante et riveraent écrite), sur les classes inférieures et l'enseignement de la grammaire. On a fait droit à quelques-unes de ces réclamations ; ainsi, on a donné une place à l'histoire naturelle et à la cosmographie, comme le désirait M. Gratry. « Les tgrandes magnificences de l'astronomie, disait-il, comme l'ont remarqué plusieurs penseurs, n'ont pas exercé sur l'esprit humain l'influence poétique, littéraire, philosophique et religieuse qui leur est due (1). »
Ainsi, pendant la durée de son administration, M. Gratry cherchait à améliorer les méthodes ; il dépensa à ce travail toutes ses forces vive.-. Il parvint à donner aux études de Stanislas une* vive impulsion, sans avoir le temps d'accomplir toutes les réformes qu'il méditait. Les succès des élèves, sous M. Gratrj', furent remarquables. En 1843, de Sugny avait au concours le premier prix de discours français , Lescœur le premier prix de version latine ; en 1844, Simon Darembert obtenait le premier prix de physique, et Caro le premier prix d'histoire. L'année suivante, le même Caro rapportait du concours le prix d'honneur de philosophie et le premier prix de dissertation latine; de Foucher, de Briey, obtenaient les premiers accessits dans ces mêmes facultés, pendant que de Perceval , Assolant, Gustave Merlet, d'Audigier, etc., étaient nommés plusieurs fois en rhétorique, en seconde et en troisième.
Ministre que ce projet n'eût pas de suite, et celui-ci, M. de Salvaady, lui écrivit avec une ]5arfaile bonne grâce : « Vous reconnaîtrez que rUniversité est Yalma parens d'autrefùs. Elle ne distingue pas entre ses enfants. »
(1) Papiers inédits du P. Gratry.
DIRECTION PK M. OUATRY 233
Un point toutefois n'était pus aussi brillant que lo reste : l'esprit d'autrefois et la discipline allaient baissant. Malgré ses sévérités apparentes, ÎM. Gratry était trop facile dans l'admission des sujets, ou plutôt, l'administration civile qui était propriétaire à son compte du collège Stanislas, tenait trop au nombre et ne voyait pas assez la qualité des élèves. Et même, pour rendre justice k M. Gratry, reconnaissons qu'il avait fait des efforts héroïques pour relever la discipline. Ainsi, il n'hésita pas à sui)primer les externes, qui étaient à ses yeux un principe de dissolution. « Dans une maison qui ne doit former qu'une famille, où l'esprit religieux doit régner, toute influence étrangère est une cause do relâchement. C'est parce que nous avons reconnu l'impossibilité de surveiller complètement les externes dans leurs relations avec les internes, que nous avons pris irrévocablement le parti de ne plus en admettre (1). »
Certes, le remède était radical, peut-être même trop radical, et il est permis de croire que M. Liautard n'aurait pas emplové celui-là. M. Gratry lit plus : il retrancha les incapacités qui surchargent les classes. « Il est des caractères et des esprits qu'aucune méthode et aucun soin ne peuvent dompter, soit qu'une volonté mauvaise pervertisse tout en eux, soit qu'ils n'aient véritablement point d'aptitude pour les travaux intellectuels ou du moins pour les études classiques. C'est un grand mal que de laisser monter de classe en classe de tels sujets : ils arrêtent l'élan général par une surcharge d'indiscipline et de paresse ; ils parviennent quelquefois à faire prévaloir dans la masse l'esprit de turbulence et de désordre. Il existe à cet égard des règlements qui défendent de laisser passer à une classe supérieure quiconque n'en est pas digne par sa conduite et par ses progrés. Nous espérons tenir la main d'une manière
(1) Avis envoyé aux familles.
très exacte à leur exécuiion. A la lin Je chaque aimée scolaire, nous n'hésiterons pas à restreindre en ce sens le nombre de nos élèves (1). »
Toutes ces réformes étaient bonnes ; elh'.s auraient pu relever la discipline si elles avaient été uniformément appliquées. Mais le directeur était oblig-é d'accepter les boursiers présentés par la société qui administrait Stanislas, et souvent il n'était pas libre de faire exécuter la régie. Il était fatigué d'une charge plus nominale que réelle, d'ailleurs son esprit n'était pas fait pour lutter contre des résistances matérielles. L'archevêque de Paris lui offrit les fonctions d'aumônier de l'iiicole normale supérieure ; il accepta volontiers et résigna son titre et sa cliarge aux mains d'un de ses anciens amis de Strasbourg, M. l'abbé Goscliler. Avant de quitter Stanislas, il initia le nouveau directeur, et le cliangement se fit d'une manière presque inaperçue et sans Troubler les esprits. Au mois de juin 184(), M. Gratry faisait connaître sa retraite aux familles:
« J'ai l'honneur de vous annoncer, au nom de M. l'abbé Delage et au mien, qu'un très heureux événement nous a permis de nous adjoindre, comme coopérateur, M. l'abbé Goschler, ancien directeur du collège de Juilly, docteur es lettres, licencié en droit, bachelier es sciences,
« Cette accession rend possible une combinaison qui me paraissait depuis longtemps nécessaire au Inen du collège. Désirant n'être point absorbé dans les affaires de la direction, et m'emploj'er surtout à l'éducation morale et intellectuelle des élèves, je viens de demander et d'obtenir, pour moi, le titre de directeur honoraire du collège, et pour M. l'abbé Goschler le titre de directeur, M, l'abbé Delage, de son côté, a désiré ne pas changer
(1) Avis envoyé aux familles.
Dir.KCTION DK M. i.HATIlV ^.^35
Je position, oi no pas so cliarym' (runo rosponsahilit*! plus grande (jue celle (|u'il partage avec moi depuis ciiKj ans. Du reste, M. Dolage et moi, heureux de l'alTcctiou i|ue nous témoignent nos élèves et que nous leur rendons abondamment, espérons rester longtemps au collège Stanislas, et contribuer, selon nos forces, au bien de ces jeunes gens. Le concours d'un collègue excellent et dévoué, ({ue les élèves apprécient déjà et (|ue les t'anùll(\s ap[)rècieront bientôt, reilou])le d'ailleurs notre conliance (1). »
Ainsi se retira M. Oratry. Les ein(| ann/'cs de sa direction m t'arent pas sans IVuit ; il créa Vi'cole i)ri/)iair(> et Vêcoli préparatoire, il rajeunit l'enseignement littéraire, philosophique et mathématique ; mais il ne réussit pas, et c'était le point capital, à renouveler la vie intérieure de cette maison qui vieillissait. Tout en reconnaissant que ses l)ras étaient liés, (ju'il n'étaii- pas libre dans sa maison, comme le fut ^l. Liautard, nous devons avouer cependant, que l'abbé Gratry n'était pas né administrateur, ses meilleurs amis aui-aieni hésité à lui confier la gestion de leurs affaires. Le côté prati(jue, dont il parle cependant Ijeaucoup, puisi^u'un archevêque de Paris le félicite d'avoir ramené, comme autrefois Socrate, la philosophie à la pratique, ce côté pratique ne domine vraiment pas dans les idées de M. Gratr}'. Il était avant tout philosophe ; il contemplait le hean spectacle intelligible, il cherchait les proljlémes intérieurs, et il estimait avec raison, que le côté idéal des choses, les réalités supérieures, les idées, comme dirait Platon, sont fort au-dessus des apparences extérieures. C'est fort l)ien ; mais comme la plupart des hommes se c.)nduisent et jugent d'après ces apparences, il arrive que le philosophe qui a raison
(1) Avis aux familles, G juin 1846.
dans son cabinet, se trompe au milieu des réalités matérielles qui l'entourent, et courant après le côté absolu et permanent des choses, il manque le moment présent. Or, si c'est là une belle qualité dans un philosophe, c'est un très grand défaut dans un administrateur. Nous croyons que M. Gratry s'est trompé en acceptant la direction de Stanislas ; un esprit comme le sien, n'était pas fait pour se mettre à la gêne parmi les complications journalières d'une vaste administration. Il y avait en lui un coin tout idéal ; jusque dans sa prose, il passe comme un souffle de poésie, et l'on peut dire que « même quand il marche, on sent qu'il a des ailes». Il en faut de ces natures idéales et sereines, pour nous dédommager des banalités qui nous heurtent à chaque pas. Laissons-les, les divins songeurs, rêver aux éternels problèmes, et qu'il leur soit permis de voir par delà les tristesses présentes, les belles formes d'en haut et l'avenir d'or. ]M. Gratry parle quelque part « de ces âmes profondes, mystiques, harmonieuses, qui vont volontiers au centre des idées ; » il en était de ces âmes, et il est bon que la race ne s'en perde pas. Pour peindre l'enthousiasme nouveau avec lequel cet esprit accueillait et étudiait chaque nouvelle idée, M. Augustin Cocliin disait : «Le P. Gratrj^ change perpétuellement d'idée fixe. » Le mot est piquant, mais ne peut-il pas se dire aussi bien de Malebranche, et, en général, de toutes les âmes douées d'une grande puissance de réflexion interne? Au reste, ce que l'on appelle les idées fixes du P. Gratrj*, ressemble beaucoup à ces conceptions originales qui font raj'onner la vérité d'un éclat inaccoutumé, et parmi celles-ci, il en est quelques-unes qui ont été gravées et splendidement frappées dans un moule impérissable, que l'Académie française a consacré. Il suffit de nommer: la Connaissance de VAnie, la Connaissance de Dieu, la Logique, les Souvenirs, la Morale et la Loi de r Histoire, et tant d'autres pages qui vivront après lui.
DIRECTION DK M. GRATRY 237
Nous n'ajoutons rien sur le rôle que joua le P. Gratry lans la philosophie : « il a aimé la vérité jusqu'au sang. » Le mot est de lui, c'est le plus bel éloge qu'on puisse faire d'un philosophe.
En quittant l'Ecole normale supérieure, où il avait été aumônier, il eut le bonheur de réaliser, dans une certaine mesure, un de ses rêves les plus chers : le travail en commun au service de la science chrétienne. « Que de peines on pourrait s'épargner, si on savait s'unir et s'entr'aider ; si, au nombre de six ou sept, ayant la même pensée, on procédait par enseignement mutuel, en devenant réciproquement et alternativement maître et élève; si même, par je ne sais qael concours de circonstances heureuses, on pouvait vivre ensemble ; si, en un mot, on pouvait former quelque part une sorte de Port-Royal, moins le schisme et l'orgueil ! » Ce Port-Royal fut créé, et il prit nom « Oratoire. » C'est alors, après ses conférences fécondes avec ses amis, que le P. Gratry écrivait ses plus belles pages de philosophie. « Son âme et sa pensée étaient, en ces moments, comme un épi plein d'autres pensées et d'autres âmes. »
Mais les choses humaines sont imparfaites, et ce n'est pas ici-bas qu'il faut chercher la cité idéale à laquelle cependant croyait le P. Gratry. L'harmonie des premiers jours ne dura pas longtemps, et l'on fut obligé de se séparer. Néanmoins le P. Gratry espérait toujours que l'union était possible parmi les hommes, et au milieu des déceptions de sa propre vie, il espérait encore. Il fut, à vrai dire, « l'apôtre de l'espérance », et il pensait certainement à lui-même, lorsqu'il écrivait dans une de ses méditations : « Semblable au voyageur plein de jeunesse et d'illusions, qui rêve et s'imagine de beaux lacs et de riches palais au delà de toutes les collines qui bornent chaque horizon, qui rêve toitjouvs dans le lointain une nature plas
richs et [dus belle; de même aussi, dans son voyage terrestre, l'honim.^. espère en tout avenir; il espère toujours mieux pour le joui" qui va suivre, pour l'année qui commence, pour cliaque pas qu'il fait en avant, pour toute œuvre qu'il entreprend, pour tout nouveau sillon qu'il trace sur la terre (1). »
Voilà bien une de ces idées fixes qui étaient enracinées dans son àme : il avait l'espérance indomptable ! Sur le soir de sa vie, quand déjà s'approchaient les ombres de la mort, cette idée semble devenir })lus nette et plus claire : « C'est que, depuis quelque temps, j'ai des idées si grandes, si pratiques, j'ai tant (T espérances ! » disait-il en mourant. Et comme on lui demandait si c'étaient des espérances générales ou des espérances pour lui : « Pour le genre humain, répondit-il, oui, depuis quelque temps je me suis fortifié à un tel degré dans mes convictions et dans mes espérances. Si j'avais seulement encore la force d'écrire ces choses!... » Le royaume de paix s'entr'ouvrait devant lui ; ses rêves allaient se changer en réalités et cette vision qu'il avait poursuivie depuis sa jeunesse, s'arrêtait enfin et prenait forme devant son àme :
Cœlostis urbs Jérusalem, Beata pacis visio !
Ses dernières années furent attristées par la polémique que l'on sait, au sujet du concile du Vatican; mais il répara noblement une erreur momentanée et ajouta ainsi à sa vie finissante cette grâce souveraine d'une humble soumission;, qui rappelle le souvenir de Fènelon avec lequel d'ailleurs ce charmant esprit eut plus d'un trait commun.
(1) Mcdito lions inédites.
DIUF.CTIOX DE M, GOSCHLKll 230
DIRECTION DE M. GOSClILEIl (18'iG-1855)
Nous louchons ici à la pari ic la plus pciiiljlc do cette histoire. Nous aurions voulu l'abréger, mais nous espérons que de ce récit même il se dégagera une utile leçon. La fortune et la prospérité ne sont pas les esclaves de l'homme ; une foi:s (|ue la déroute est commencée, le général le plus habile devient impuissant à arrêter la fuite ; il peut du moins consoler les yeux du spectateur par la beauté de son attitude, au milieu du danger. C'est le spectacle que nous voyons sous nos yeux pendant les huit années (jue 'M. Goschler fut directeur de Stanislas. Lorsque tout croulait autour de lui, il ne désespérait pas ; il s'en allait cherchant sans cesse des ressources nouvelles, et ne voyant pas que plus il avançait, plus l'abîme se creusait profond sous ses pas. Il faut lui rendre la justice qui lui est due, et, tout en déplorant la facilité avec laquelle il s'est lancé dans les emprunts et dans l'application de moyens plus ingénieux que vrais, nous aurons lieu d'admirer souvent sa fermeté et son égalité d'àme.
M. Goschler avait été, comme M. Gratry, du groupe de Strasbourg. Il avait suivi Fabbé Bautain à Juilly, où il fut censeur des études, sous la direction de l'abbé Cari, et plus tard, directeur lui-même. Il montra beaucoup d'énergie pour affermir et restaurer les études et la discipline dans ce collège que MM. de Salinis et de Scorbiac venaient de quitter. Mais, en 1846, à la suite d'un conflit qui s'était élevé entre lui et l'économe de sa maison , il se fit l'elever des vœux qui le liaient à la Société des prêtres
de l'abbé Baiitain, et partit pour Rome. A son retour, il passa par Paris, et y resta quelques jours sans occ&pation spéciale. Il arriva alors que deux hommes qui se connaissaient de longue date, furent également heureux de se rencontrer: l'abbé Gratry, déjà philosophe aimable, et alors directeur du collège Stanislas, et l'éducateur sans élèves, l'abbé Goschlcr ; l'un dont la santé s'altérait dans les sollicitudes incessantes de !a direction d'un grand collège, l'autre fatigué de son inaction et désireux d'avoir un grand collège pour exercer son talent et son activité. Anciens amis, ils avaient vécu ensemble pendant près de dix ans, tendant au même but et partageant les mêmes travaux. Ils se furent vite entendus. L'abbé Goschler reçut avec empressement la mission que lui transmit M. Gratry : il en fut presque heureux, ses espérances étaient grandes et il avait confiance en son étoile, tant il est vrai que les hommes les plus éclairés voient souvent peu clair dans leur propre destinée !
Il prit en main la direction du collège au mois de juin 1846. La discipline avait fléchi ; c'était la première brèche à réparer. Dans son discours de fin d'année, il signalait ce genre de mal avec une grande énergie, et l'on peut se demander si, pour faire ce portrait d'un collège sans discipline, il n'avait pas trouvé plus d'un trait autour de lui. «Un collège sans discipline, disait-il, c'est une ville sans police, où les délits abondent, où les crimes se multiplient ; c'est une armée en déroute, où le soldat méconnaît son capitaine, où les rangs sont confondus, où le drapeau flotte sans honneur ni puissance. Un collège sans discipline, c'est un des spectacles les plus affligeants que je connaisse, puisque les choses les plus sacrées y deviennent une dérision, puisque la loi y est sans cesse violée, l'autorité toujours méconnue, que la folie de l'enfance y usurpe la place de la sagesse et de l'expérience.
DIRECTION DE M. GOSCHLER 2-il
et que le maître s'}' dégrade par sa faiblesse ou s'y déshonore par sa lâcheté (1). »
C'est une manière de parler un peu générale ; voici qui l'est moins : « Ah ! cliers élèves, pourquoi nos cœurs sont-ils si souvent affligés, si ce n'est parce que vous ne savez pas mettre un frein à votre langue ? Que de fois un avis provoque une réplique, un mot engendre un incendie ! On ne sait pas se taire devant la réprimande : les paroles attirent les paroles, les sottises succèdent aux niaiseries, les outrages aux impertinences. Pour une parole indiscrète, on se met hors la loi, pour un mot malséant qu'on n'a pas su retenir d'abord, on est banni, on va désoler sa famille et compromettre son avenir (2). »
Le mal était signalé; et c'est déjà un pas vers la guérison que de bien connaître la maladie. M. Goschler indiquait comme remède le silence, et il terminait son discours d'une manière fort spirituelle, en rappelant l'apologue oriental de l'Académie silencieuse, dont le premier statut était conçu en ces termes : « Les académiciens penseront beaucoup, écriront peu et parleront le moins possible. » — Nous aussi, disait M. Goschler, nous écrirons, en tête du règlement que nous nous proposons de rédiger pour l'an prochain, en recueillant les sages habitudes de la maison, ce texte simple et fécond de l'Académie silencieuse: « Les élèves de Stanislas parleront le moins qu'il sera possible. >
Mais suffisait-il de terminer un discours sévère par un mot agréable, pour renouveler une maison et la ramener dans la voie d'une véritable prospérité ? Les maîtres dans l'art de l'éducation savent que pour obtenir ce résultat, il faut de la part du directeur une action continue, un contrôle incessant,
(l)]ûiscour3 prononcé par M. Goschlor à la distribution des prix, 1846. (2) Ibidem.
une impulsion qui s'étend à tout et ne s'arrête jamais. Et voilà que pour raffermir cette discipline sans force et sans vigueur, M. Goschler, à peine au pouvoir, commença par accorder une sortie de plus chaque mois, sous le prétexte plausible que la vie de famille est, avec la religion, la sauvegarde de la jeunesse. C'était une innovation qui se serait mieux expliquée dans un temps de prospérité et sous le règne d'une bonne discipline. M Goschler ne tarda pas à s'apercevoir que les résultats qu'il en attendait ne venaient pas. Les rentrées étaient inexactes et se prolongeaient au delà de l'heure réglementaire. La sanction n'était pas impitoj'able et une première faute faiblement réprimée en amenait une seconde, celle-ci une troisième. De là au désordre il n'y avait pas loin. Ces inexactitudes habituelles se faisaient sentir après les grands congés et les vacances; on avait de la difficulté à faire rentrer les élèves pour le jour convenu, et désormais, à la fin de chaque distribution de prix, M. Goschler recommande l'exactitude de la rentrée avec une insistance qui n'accusait que trop la baisse du collège et le relâchement du nerf disciplinaire.
Cette situation mauvaise se compliquait d'un autre mal dont la maison souffrait depuis longtemps, mais qui allait s'aggraver. Dans le courant de juillet 1847, on répétait que la société du collège Stanislas était sur le point de se dissoudre, que les biens du collège seraient vendus, en un mot que Stanislas avait vécu. Malheureusement ces bruits n'étaient pas sans fondement. Les hommes de cœur, MM. de Chazelles, Gouraud, Lebaudy,etc., qui avaient fait de grands sacrifices pour sauver leur ancien collège, se voyaient entraînés au courant. D'abord locataires, ensuite propriétaires de Stanislas, ils avaient vu chaque année la perte s'accentuer davantage ; et comme ils étaient exposés à une ruine totale, ils résolurent de liquider les intérêts de leur asso-
DIRFXTION DK M. GOSCHLEP. 243
ciation. Grand fut l'émoi, commo bien on \o pense: les parents des élèves se demandaient avec inquiétude s'il y aurait encore l'année suivante un collège Stanislas. La panique était générale ; comme il arrive en ces circonstances, une partie dt; la vérité entrevue fait concevoir des soupçons exagérés et les collines deviimnent des montagnes. M. Goscliler fut celui qui se préoccupa le plus de la situation: c'était son devoir. Ici commence cette série de tentatives et d'opérations qui, loin d'apporter le salut, rapprochaient tous les jours du dénouement falal. D'abord il rassura les parents :
« C'est un devoir et un besoin pressant pour moi de vous prévenir que malgré les bruits contradictoires qui circulent depuis quelque temps, la rentrée du collège Stanislas aura lieu comme de coutume, le lundi 4 octobre 1847, rue Notre-Dame des Champs, 34. .l'espère que cette affirmation, simple et positive, suffira pour écarter de votre esprit toute inquiétude à ce sujet (1). »
Il écrivait ce petit mot à la fin de juillet 1847; il était bien sincère avec lui-même, depuis plus d'un mois il cherchait à réunir les éléments d'une société nouvelle, envoyant circulaire sur circulaire pour stimuler le zèle des futurs associés. « La fin de l'année scolaire approche, disait-il, il est essentiel que nous soyons prêts avant cette époque. Le nombre d'adhésions que j'ai déjà reçues me fait espérer que, si tous nos pères de famille s'associent par un commun effort, léger imur chacun, efficace par Vunanimitè, nous arriverons au but désiré. Je ne puis croire que vous nous abandonniez dans cette grave occurrence (2). »
Il était temps en effet de préparer un nouvel avenir à Stanislas, car peu de jours après la sortie de 1847,
(1) Avis aux famlUci?, juillet 1847.
(2) Lettre do M. Go?chler, juin 1847.
le 20 août, un jugement du tribunal de la Seine déclarait dissoute la société du collège, et deux mois plus tard les terrains et les bâtiments de l'ancien Stanislas étaient vendus aux enchères publiques. Que sont-ils devenus depuis ? Nous ne le savons que trop ; les restes qui subsistent encore nous font regretter ce qui manque ; et s'il ne nous est plus donné de voir de nos yeux ces lieux où gazouilla tant de jeunesse, du moins le souvenir en reste gravé dans les cœurs des anciens élèves. L'un d'eux qui y avait vécu longtemps et comme élève et comme professeur, exprimait publiquement les regrets de tous : « Pour moi, disait-il, je ne puis passer devant ce pavillon qui fut le berceau du collège Stanislas, sans ressentir une émotion profonde. Que sont devenus les autres bâtiments qui servaient à nos études et à nos classes ? Où sont ces vastes cours, tliéâtre de nos jeux? Où sont ces grands jardins réservés cju'on nous ouvrait quelquefois avec confiance, dont nous foulions avec tant de bonheur les frais gazons? Où est cette galerie dorée que l'abbé Terray avait élevée pour ses fêtes, que la religion avait consacrée pour nous et qui retentit des premiers accents d'une voix, l'une des' plus éloquentes du siècle ? Une population nouvelle s'est emparée de tout cela; le marteau des démolisseurs a tout nivelé; puis on a dessiné des rues nombreuses; on a élevé des rangées de maisons, sans respecter aucun de ces beaux arbres que nous aimions tant ; mais notre cœur se plaît à reconstruire l'ancien collège qui continue à vivre ainsi dans nos souvenirs (1). »
C'en était fait, et la veille même de la rentrée, l'asile qui avait abrité les studieuses générations de Stanislas pendant plu s^ de quarante ans, s'était fermé. Il n'est pas
(1) Discours prononcé par M. Gcnouille, à la distribution des prix, 1859.
DIRECTION DE M. GOSClILEn. 245
difficile de se représenter la position de M. Goscliler, directeur d'un collège qui n'avait pour toute fortune que son nom et son passé; il fallait, en quinze jours, tout en conservant intacts les souvenirs, les privilèges de Stanislas, transplanter son drapeau sur un terrain nouveau, et y offrir aux familles les garanties sérieuses qu'elles réclamaient. Il fallait associer à l'œuvre commencée de la résurrection de Stanislas, les efforts puissants et désintéressés des pères de famille, qui seraient comme la caution d'une administration nouvelle ; il fallait obtenir du Ministère de l'Instruction publique, l'autorisation de tenter de nouveau la fortune, en un autre lieu, sans se soumettre aux salutaires lenteurs qu'exige la loi.
Et en quinze jours, grâce à la Providence qui veillait sur les destinées" de cette maison, le nouveau local était trouvé, l'autorisation du Ministère était obtenue, et la société chargée d'administrer Stanislas s'organisait.
M. Goscliler, àla fin de septembre 1847, annonçait pour la seconde fois aux familles que Stanislas existait encore, et fixait l'époque de la rentrée : « En vertu d'une autorisation de M. le Ministre de l'Instruction publique, en date de ce jour (25 septembre 1847), le collège Stanislas est transféré du n° 34 de la rue de Notre-Dame des Champs au n° 16 (aujourd'hui n° 22) de la même rue. C'est dans le nouveau local qu'aura lieu la rentrée des classes, le jeudi 14 octobre prochain. Le nouveau collège, qui est absolument dans la même situation que l'ancien, aboutissant comme celui-ci au boulevard Montparnasse, a en outre de grands avantages sous le rapport de la surveillance plus facile, des dortoirs plus vastes, des salles d'études plus élevées. Il répond à toutes les conditions hygiéniques que nous pouvions désirer pour la santé et l'agrément de nos enfants. Rien n'est changé d'ailleurs dans la constitution et dans les règlements du coUèf^e. Cette heureuse solution nous est
2iG LE COLLÈGE STANISLAS
une preuve nouvelle de la protection divine qui préside aux destinées de cette maison à laquelle nous avons consacré notre cœur et notre temps (1). »
Le nouveau local dont M. Goschlor fait ici un si pompeux éloge, était cependant loin de valoir l'ancien: il était situé quelques mètres plus bas, au n" 16 (n° 22), presqu'à l'entrée de la rue Notre-Dame des Champs. Il occupait l'emplacement de l'hôtel Mailly, qui existait encore au milieu du dixhuitiéme siècle. Vers 1770, cet hôtel avait été remplacé par la brasserie Lyonnaise, dite aussi brasserie Santerre, que nous connaissons déjà, car c'est là qu'aux jours de juillet 1830, les élèves de Stanislas avaient trouvé un abri.
Grâce à l'industrie parisienne, qui transforme les lieux et les choses comme par enchantement, et fait en un instant d'une usine profane un asile sacré, d'un modeste réfectoire une salle de concert ou d'académie, grâce aussi à l'activité de M. Goschler, la rentrée put se faire dans le nouveau local, au jour indiqué. Mais toute cette transformation aurait été impossible sans le concours généreux de la nouvelle Société d'administration. Les crises financières par lesquelles avait passé l'ancienne maison de M. Liautard, étaient nées de la nature et de la constitution du collège. Depuis 1838, Stanislas avait toujours été la propriété de quelques particuliers, et il était ébranlé toutes les fois qu'il perdait l'un de ses propriétaires par décès, transfert de propriété, ou pour toute autre raison. Le nouveau directeur pensait asseoir la fortune de Stanislas sur une base plus large, en créant une société anonyme d'anciens élèves et de pères de famille dans le but d'assurer l'existence du collège, d'en conserver l'esprit et d'en diriger l'administration, Il disait avec beaucoup de justesse, dans les préliminaires de cet acte d'association : « S'il était question, en ce
(1) Lettre do M. (.toscliler, 2.j septembre 18i7.
IJIP.ECTIOX PK M. fiO?CHr.KIt, 247
moment, pour les catholiques d'étal)!!!' à Paris un collège dans le faubourg Saint-Germain, aux confins des boulevards, sur un vaste et salubre emplace!iient de ce quartier, d'y réunir les enfants des familles les plus honorables, de les pourvoir d'un professorat instruit, expéri!nenté, muni de tous les grades univei-sitaii'es, d'obtenir en mè!no temps pour ce collège une liberté pleine et entière et la jouissance de tous les di'oits et privilèges des collèges royaux; malgré les difficultés d'un pareil projet, on no devrait pas douter que le zèle et la bonne volonté des familles intéressées ne parvinssent à le réaliseï'.
« Mais ce collège existe. Il existe depuis quarante-trois ans, avec tontes les conditions de succès (1). »
La société nouvelle fut créée au capital de 300,000 û'ancs répartis en GOO actions de 500 fi^ancs. Les membres du conseil montrèrent un dévouement inaltérable dans les douloureuses épreuves que traversait alors le collège. Nous devons conserver leurs noms dans notre récit; c'étaient: MM. le marquis d'AudifiVet, président à la Cour des comptes ; Béchard, représentant du peuple ; Cornudet, maître des requêtes au Conseil d'Etat ; Cramait, substitut du procureur de la République ; le co!nte de Kergorla^', le vicomte de Falloux, Goschler, Gratrv, Gouraud, médecin du collège, le vicomte de la Lande, Lenormant, membre de l'Institut, Louvet, le marquis de Luppé, Ratisbonne, le marquis de Saint-Seine et l'amiral de Suin.
Déjà l'on commençait à respirer librement et à bien augurer de l'avenir. Mais il semblait qu'un mauvais génie s'attachait à toutes les entreprises de M. Goschler pour les ruiner. A peine sorti de cette tempête, son vaisseau se vit assailli d'un nouvel orage. La révolution de février 1848, suivie bientôt de l'insurrection de juin, en
(1) Acte d'association. — Préliminaires des statuts.
diminuant le nombre des élèves, vint encore jeter le trouble et le désarroi dans l'administration financière du collège. A l'intérieur cependant, même aux mauvais jours de février, l'ordre s'était maintenu, et M. Goschler en félicitait ses élèves : « Je l'atteste, en face de vos parents que ce témoi gnage dédommagera peut-être de bien des sacrifices, jamais, depuis vingt ans que je dirige la jeunesse de nos écoles, je n'ai vu plus de calme, d'ordre et de discipline, au milieu des circonstances les plus graves ; car c'était au bruit des trônes renversés, des lois ébranlées, de la société entière menacée que s'annonçait le nouveau régime. J'atteste que durant tous ces jours de mortelles épreuves, grâce à vous, notre règle n'a pas été suspendue, nos exercices n'ont pas été interrompus, pas une faute n'a été commise qui nous ait imposé un de ces actes rigoureux qui font la douleur de notre ministère comme la désolation des familles; vous avez par le fait, par votre bonne conduite, par votre excellent esprit, votre docilité pieuse et intelligente, aboli dans notre paisible demeure ce qu'on peut appeler la peiné de mort des collèges (1). »
M. Goscliler, toujours confiant, regardait déjà sod collège avec moins d'inquiétude. Mais Stanislas ne recommençait pas à fleurir aussi vite que les espérances de son directeur. L'année 1849 fut aussi fatale que l'année précédente ; le clioléra, l'émeute de juin chassèrent les élèves hors de Paris et la maison se trouvait à moitié vide pendant plusieurs mois. Que pouvait faire M. Goschler et que devenaient ses projets? N'était-ce déjà pas beaucoup qu'il ne perdît pas toute espérance? L'archevêque de Paris, Mgr Sibour, le pensait du moins, et, à la distribution des prix de 1849, autant pour encourager le directeur de Stanislas que pour témoigner sa sympathie à ce collège,
(1) Discours prononcé par M. Goschler à la distributioa des prix, 1S48.
DIRECTION DE M. GOSCIILER 249
et comme pour former autour do son enceinte un cercle de défense, il prononçait ces paroles émues qui devaient avoir leur écho: « Malgré les vives instances qui m'arrivaient de toutes parts, j'avais, avant l'époque des solennités littéraires qui se célèbrent en ce moment à Paris, pris la résolution de n'assister à aucune distribution de prix que celle de mon petit séminaire, où m'appelle mon devoir. Cependant l'intérêt tout particulier, l'affection vive et paternelle que je vous porte, élèves de Stanislas, m'amène au milieu devons. »
Il ajoutait avec une grâce charmante : « Souffrant depuis trois jours d'une aiïection qui ne me laisse aucun repos, si je ne viens pas avec toute la force de mon intelligence, je
viens avec toute l'ardeur de mon cœur Étudiez, cliers
enfants, mais prenez des vacances ; c'est pour avoir trop négligé ce remède que je ne puis aujourd'hui vaquer à tous les devoirs de mon ministère. Du moins, j'en puis remplir un des plus doux et des plus consolants, en me trouvant au milieu de vous, en vous redisant tout ce que j'espère de l'avenir de Stanislas.
« Si Stanislas a souffert, comme tous les établissements publics, des graves circonstances qui ont pesé sur la France, s'il a ressenti le contre-coup des agitations de l'époque, mon ferme espoir est qu'il triomphera de tous les obstacles, et que son avenir sera égal à son passé. Quel passé ! que d'hommes illustres qui ont honoré l'Eglise, l'armée, la magistrature, par l'éclat de leurs vertus! Que de dignes et saints prêtres, imitateurs de prélats élevés sur les plus beaux sièges de France, sont sortis de cette pieuse école! Quel avenir nous est promis par là ! et qu'il nous sera doux de contribuer à la prospérité de cet avenir, en donnant au collège des preuves toujours renouvelées du patronage spécial que nous lui accordons, de l'appui moral dont nous le soutiendrons, et auquel, nous l'espérons, toutes les familles chrétiennes s'empresseront de concourir à la
Yoix. de leur premier pasteur ! Nos vœux, nos prières, notre patronage, notre protection spéciale, tout nous assure les succès du collège. Ces succès nous sont garantis encore par le zèle de son directeur, qui m'inspire une si vive confiance, et par le dévouement de ses coopérateurs, qui nous sont si chers (1). s>
Ainsi, les meilleurs amis de Stanislas se plaisaient à parler du passé el; de l'avenir, mais ils évitaient de rien dire du présent. Le Directeur, mieux que personne, savait que la situation n'était pas rassurante; aussi faisait-il chaque jour de nouveaux efforts pour remonter la pente sur laquelle il se sentait entrainé. Il ouvrit au nom de la Société d'administration, un emprunt de 250,000 francs ; car les frais d'installation, d'appropriation du nouveau local et d'acquisition du mobilier s'étaient élevés à une somme beaucoup plus considérable que le montant des actions. Ces emprunts pouvaient-ils améliorer la situation? N'étaitce pas ajourner les difficultés et les compliquer, au lieu de les aplanir ou de les résoudre ?
M. Goschler imagina alors de former, sous le nom (ÏŒuvre de Stanislas, une association entre toutes les mères de famille qui avaient un enfant au collège. Le but était d'augmenter la clientèle par une active propagande au dehors, et la confiance des familles par une exacte surveillance au dedans. A cet effet, les dames de VŒiivre avaient pour mission de surveiller tout ce qui concernait riijgiène des élèves ; elles inspectaient au jour qu'elles clioisissaient et sans l'intervention d'aucun fonctionnaire du collège, la chapelle, les dortoirs, l'infirmerie, la lingerie, le vestiaire, le réfectoire, la cuisine.
Ce projet a quelque chose d'étrange, il dénote bien un
(1) Discours proaoncé par Mgr Sibour, à la distribution des prix, 18 i9.
DIRECTION DE M. GOSCIILF.K 251
liomiiiG à bout de ressources, et toui prrs du désespoir. Toutefois la proposition fut accueillie, et l'on vit les dames du plus haut rang prêter leur nom et leur dévouement à cette œuvre d'un nouveau genre. C'étaient Mesdames Récamier, comtesse de la lîourdonnaye, comtesse Fernand Foy, marquise d'Aulan , de Boissieu, duchesse do Bellune, comtesse de Luppé, princesse de Ponts, princesse de Polignac, de Bassompierrc, de Maisonneuve, comtesse de Blanpré, Gouraud, baronne de Nervo-Barante, marquise de Saint-Seine, baronne de Buissaizon, comtesse de la Ferronnays, comtesse de la Roclie-A3'mon, de Salinis, marquise de l'Aigle, comtesse de la Rochefoucauld, comtesse Tascher de la Pagerie, comtesse de Loris, comtesse de Portes, marquise de Barbançois, duchesse d'Uzés, de Berty, etc., etc.
Cette entreprise créait ainsi, comme le disait avec beau- . coup de délicatesse un professeur de Stanislas, « de nouvelles associées dont Finiluence douce et toute-puissante, parce ({u'elle peut tout ce qu'elle veut et qu'elle veut beaucoup, était un bienfait et une fortune pour Stanislas. » Nous croyons plutôt que c'était une marque de bienveillance, car nous ne voyons pas que cette œuvre ait eu d'autre résultat que de montrer le dévouement svmpathique des familles, et de mettre à nu la situation déplorable du collège.
D'ailleurs ces spéculations et ces entreprises diverses absorbaient le temps et Fattention du directeur. Il était plus facile de le rencontrer au dehors et dans les salons que dans son propre cabinet ; on le voyait alors en soutanelle, les cheveux poudrés et les mains finement gantées. Certains trouvaient à redire à ces manières un peu mondaines ; M. Goscliler s'}^ croyait obligé; il^tenait salon lui-même et donnait de petites soirées, soirées très simples mais qui soulevaient cependant de malveillantes critiques. Faut-il lui en faire
2o2 LE COLLEGE STANISLAS
un crime, et ne devons-nous pas au contraire le remercier de n'avoir pas désespéré, et, quand les ressources sérieuses faisaient défaut, d'avoir osé recourir à ces petits moyens qui ne pouvaient rien sauver, mais qui montraient au moins sa bonne volonté ? Il se débattait en vain. « N'allez pas vous briser contre le courant ; ne coneris contra ictiim fluminis, » lui disaient ses amis. Il ne les écoutait pas, et, sans crainte de s'exposer lui-même, il essayait un moyen après l'autre, croyant rencontrer enfin le salut.
Il avait cependant remarqué que ses absences fréquentes et prolongées nuisaient à l'esprit du collège, il ne pouvait plus suivre le mouvement des études et de la discipline. Aussi, dès l'année 1848, il avait confié à M. Nourrisson, ancien élève et alors professeur de philosophie au collège, la direction spéciale et la surveillance active de toutes les classes, « afin, disait-il, de maintenir tout le monde constamment en haleine, de voir chaque élève toutes les semaines. » M. Nourrisson devait en outre lui présenter un rapport détaillé sur ce qui se faisait, sur ce qui était à faire, et ne laisser personne s'attarder, s'endormir, ni perdre son temps.
Cette mesure était excellente, et elle valait mieux que toutes les spéculations du monde. Mais n'était-ce pas en quelque sorte de la part du directeur une abdication de ses fonctions les plus importantes ? N'y avait-il pas imprudence à abandonner ainsi le soin moral et intellectuel de ses élèves, pour ne s'occuper, comme un vulgaire financier, que de l'intérêt matériel ? Ces reproches et d'autres plus durs encore lui arrivaient de toutes parts ; mais M. Goschlerse réservait de veiller à la brèche, en abandonnant à d'autres mains la partie de l'enceinte qui était debout. Hélas ! il ne devait pas réparer la brèche, elle allait s'élargissant chaque jour, et entraînant la ruine de l'édifice. Le nombre des élèves diminuait rapidement; en 1845 ils
DIRECTION' DE M. GOSCHLER 2o,>
étaient 345, en 1847, il n'en restait plus que 220, et en 1849, ce nombre s'était réduit de moitié.
C'est alors que le directeur de Stanislas, ne voyant plus autour de lui de main assez ferme, sur laquelle il pût s'appuyer, s'adressa à la ville de Paris et fit des instances pour que Stanislas devînt collège municipal. M, de Salvand}', lors de son ministère, et M. le vicomte de Falloux, pendant son court passage aux affaires, avaient déjà été sollicités dans ce sens, et ils avaient promis l'un et l'autre d'étudier la question. M. Goschler, dans le courant do l'année 1849, adressa à la commission du Conseil municipal chargée d'examiner le projet, une note dans laquelle il énumérait les principaux motifs qui militaient en faveur de sa proposition. « Dans les temps ordinaires, disait-il, les classes des Ivcées de Paris regorgent tellement d'élèves qu'on se demande comment l'enseignement non seulement peut prospérer, mais se maintenir dans une moyenne raisonnable, quand il est donné par un seul professeur à plus de 90 ou 100 élèves à la fois. Cet état de choses nécessiterait un collège nouveau à Paris ; donc et à plus forte raison ne faut-il pas laisser tomber un collège déjà existant... Le faubourg Saint-Germain, déjà peu favorisé, perdrait, par la ruine de Stanislas, un établissement nécessaire, le seul qu'il possède, auquel il est habitué depuis près de cinquante ans, et qui répond aux besoins de sa population... Il n'est pas inutile de rappeler, en ces temps d'agitation politique, que depuis sa fondation le collège Stanislas a été remarquable par l'ordre et la tranquillité qui y ont régné, par le respect des élèves pour l'autorité, par leur éloignement pour toute espèce d'agitation turbulente, et qu'il présente ainsi et par l'esprit qui l'anime et par sa position dans un quartier éminemment tranquille, un asile sûr aux familles inquiètes et troublées. »
M. Goschler disait ensuite les avantages que présentait le
collège, les gages de succès qu'il offrait, quelles étaient ses charges et les conditions de son acquisition. La ville répondait qu'elle avait déjà le collège Rollin, M. Goschler faisait observer que les conditions n'étaient pas les mêmes : « Le collège Stanislas, disait-il, répond plus spécialement aux exigences des quartiers où il se trouve, en ce que, outre son caractère classique, il a un caractère scientifique très prononcé qui ne permet pas de le confondre avec d'autres établissements. Stanislas ne ferait donc pas double emploi ni avec le collège Rollin qui est plus spécialement classique, ni avec l'école municipale Chaptal qui est purement industrielle. »
— « Mais, disait encore la Commission, la ville a déjà eu Stanislas et ne l'a pas gardé. »M. Goschler répondait que la ville n'avait été que .propriétaire des terrains et qu'elle n avait jamais administré le collège.
« Et encore, reprenait-on, en supposant que l'acquisition de Stanislas soit une bonne affaire au point de vue des finances, et même au point de vue moral, la ville ne doit pas arborer le drapeau d'un parti.» — « En conservant Stanislas, disait M. Goschler, la ville n'arbore pas le drapeau d'un parti, mais elle maintient le drapeau de l'ordre, de l'autorité, des mœurs, de la religion, toujours hautement soutenu, défendu par les générations sorties de Stanislas ; et si jamais on a senti la nécessité de former des générations fortes, saines, sensées, et d'opposer par là une digue aux envahissements des erreurs les plus fatales à la société, n'est-ce pas de nos jours ? Et quel moj'en plus efficace que l'éducation et l'instruction ? Faut-il aijandonner ce moyen unique à l'industrie privée et désarmer la ville en face du plus grand péril qui la menace ? Courons aux digues, comme l'a écrit l'éloquent défenseur de la propriété et de la famille. »
M. Goschler concluait que la ville ferait un acte de
PIRKCriON DE M. OOSClILEIl ~00
bonne politique en ouvrant, sous sa protection et son immédiate dépendance, des asiles sûrs à la jeunesse ; on soutenant un collège (jui, sous cette haute tutelle, pourrait devenir européen, et où l'on enverrait de toutes parts des enfants puiser aux sources de la science, se former au goût des lettres, à la vie pratique et publique. Belle illusion! Il était dit que M. Goschlei' essaierait tout et qu'il ne réussirait en rien. Le Conseil municipal rejeta la proposition, et brisa les dernières espérances du directeur de Stanislas. Mais non, M. Goschler ne désespérait pas encore, et comme il voyait que les familles étaient inquiètes, il écrivait pour les rassurer : « La commission municipale de la ville de Paris n'ayant point adopté, dans sa séance du 29 mars dernier, la proposition de jNL le préfet de la Seine concernant le collège Stanislas, des 1)ruits inquiétants sur l'avenir du collège se sont répandus dans le puljlic et ont été rapidement propagés par une malveillance intéressée. Il est de mon devoir de rassurer les, familles. Le collège subsiste et subsistera. »
Et de fait, ^I. Goschler, rebuté d'un côté, se tournait de l'autre ; il reprenait avec plus d'activité l'organisation de la société d'administration, stimulait le zèle des associés et en muUipliait le nombre. Au reste, il faut le dire à l'éloge de tous, directeur, professeurs et élèves de ce temps-là : alors que la fortune paraissait le plus leur manquer, ils ne se manquèrent jamais à eux-mêmes. Le directeur donnait le premier l'exemple d'une énergique volonté ^|ui, si elle ne conduit pas au succès par la persévérance, produira cependant son fruit. Les professeurs euxmêmes laissaient leurs modestes appointements entre les mains de la Société d'administration, pensant que leur ■obole ramènerait l'inconstante fortune.
Pendant que le collège Stanislas passait par ces épreuves successives, la loi de 1850 sur la liberté de l'enseignement
secondaire venait d'être votée, grâce aux lumineuses discussions de MM. de Montalembert, Thiers, Dupanloup et de Falloux. Cette loi, née d'hier pour les autres, était déjà ancienne pour le collège. Stanislas n'avait pas à entrer dans une voie nouvelle, il n'avait qu'à marcher dans son premier chemin. Néanmoins quelques esprits se demandaient si cette loi, qui accordait de nouvelles libertés, n'abolissait pas, par le fait, les anciens privilèges. Le Ministre consulté à ce sujet, répondit que Stanislas conserverait tous ses avantages. Voici au reste son arrêté :
« Le Ministre au département de l'Instruction publique et des Cultes, vu les articles 21, 22 et 23 de l'ordonnance du 27 février 1821, relatifs aux collèges particuliers de plein exercice ;
« Vu le statut de 28 août 1821, rendu en exécution des articles ci-dessus ;
« Vu l'arrêté du Conseil de l'Instruction publique qui a érigé l'institution connue sous le nom de Stanislas en collège particulier de plein exercice ;
« Vu la loi du 15 mars 1850 ;
« Considérant que si l'article 69 de la loi précitée a établi des formes nouvelles pour régler les engagements spéciaux que l'État peut contracter avec les établissements libres d'instruction secondaire, ces formes ne sont applicables que pour les contrats faits postérieurement au 1" septembre 1850 ;
« Considérant que les avantages accordés au collège Stanislas, en 1821, l'ont été suivant la forme et la législation de cette époque, et qu'ils ne sont pas contraires aux principes essentiels de la loi du 15 mars 1850 ;
« Le Conseil supérieur de l'Instruction publique entendu :
« Arrête:
«Art 1"'. Le collège Stanislas est maintenu en possession des avantages qui lui ont été assurés par les contrats faits sous l'ancienne législation et suivant ses formes ;
DIRKCTION DE M. GOSCllLER 257
« Art. 2. Des fonctionnaires publics pourront continuer, sans perdre ce caractère, d'être emplo3-és au collèg(; Stanislas avec l'autorisation du Ministre de ITiistruction publique.
« Fait à Paris, le 29 mars 1851.
« DE PaRIEU. »
Malgré ces témoignages de la faveur pul)lique, Stanislas déclinait de jour en jour, et c'était chose triste de voir périr ainsi la gloire d'un long passé. Vers 1853, le nombre des élèves ne s'élevait guère au-dessus de la centaine, et, comme le disait naguère un ancien professeur du collège, M. Glachant, aujourd'hui inspecteur général de l'Instruction publique, qui a été lui aussi un passager des mauvais jours, déjà l'on entendait prononcer le Finis Poloniœ ! de Stanislas. Le directeur cependant espérait contre toute espérance, et, comme les mauvais succès du concours avaient laissé une impression fâcheuse dans plusieurs esprits, il retrouvait quelques mots pleins de bonne humeur pour relever les courages abattus : « On demandait au maréchal de Luxembourg, disait-il, comment il avait fait pour perdre, je ne sais quelle bataille, dans sa fameuse retraite de 1673. Il répondit froidement: « Je croyais la gagner, et je la perdis. »
« C'est la réponse que nous ferons avec quelque fierté, en votre nom et au nôtre, à ceux qui viendront nous demander comment nous avons succombé dans la lutte annuelle des collèges, avec d'aussi braves soldats que les élèves de Stanislas et d'aussi bons capitaines que ceux qui vous conduisent au combat. Nous leur dirons : Nous avions de légitimes espérances ; car, durant dix mois entiers, vos maîtres n'ont rien épargné pour vous préparer k la lutte ; durant dix mois entiers, votre docilité a répondu à leur dévouement, et vos succès encourageaient leur zèle.
« Quand nos élèvos de raatluMuaiiquGs supéi-ieures touchaient au prix d'honneur si vivement disputé ; quand ceux de philosophie, en soutenant l'antique honneur de leur classe, allaient combattre avec une assurance qui faisait justement trembler leurs riAaux ; quand nos jeunes et vifs combattants de troisième étaient prudemment dirigés par un chef qui connaît le feu et a su battre l'ennemi; quand nos milices de quatrième, si neuves, il est vrai, mais si ardentes, étaient si habilement exercées qu'il ne leur manquait pour vaincre que l'âge..., qui viendra: avec de tels maîtres, avec des élèves tels que de Polignac et Cornet, Blanc et de Tréverret, Bocher, de Liebliaber et de La Bourdonnave, Gouraud. Pinczon et de Luppé, et tant d'autres qu'on vient d'applaudir, nous devions dire à la veille de la bataille: Nous la gagnerons ; et nous l'avons perdue! »
Ainsi il parlait, et en terminant, il invitait ses élèves à préparer la victoire avec frayeur, de manière à pouvoir dire, l'année suivante, en rendant compte de la dernière bataille : «Xous treml)lions de la perdre, — et nous l'avons gagnée ! » Hélas ! la l)ataille ne fut pas gagnée ; seule, la rhétorique fit une i)rillante exception a la défaite trop' générale, et « elle sauva le drapeau. »
Stanislas paraissait frappé d'une grande impossibilité de vivre ; la société des pères de famille qui depuis six ans administrait le collège, désespéra de la cause qui lui était confiée, et renonça à une entreprise qui lui apportait pour tout profit des dettes nouvelles. M. Goschler avait l'espérance plus ferme, il aUait créer une nouvelle société et courir de nouveaux hasards avec son navire démâté, lorsque Mgr Buquet, qui avait suivi en gémissant la désastreuse histoire des dernières années, lui proposa de donner sa démission en faveur de M. Lalanne. M. Goschler avait-il prévu cette issue? Nous ne le croyons pas, car deux mois avant de s^ retirer, à la fin de l'année 1854, il disait encore
DIRECTION DE M. (inSCnr,EU 259
à se.s élèves : « Il y a des moniouts où un mot en dit [dus que de longs discours. Nous terminerons donc cette solennité par une annonce qui, toute vulgaire qu'elle est, et quoique faite en apparence pour jeter comme une ombre sur les joies do ce jour, va les redoubler, je l'espère, en vous donnant une certitude (jue nous sommes aussi heureux de vous couiuiuui([nei' (|uo aous êtes impatients de la recevoir.
c< Conformément a la décision do S. E. M. le Ministre de l'Instruction publique, la rentrée des classes aura lieu pour Stanislas , comme pour tous les lycées , lo lundi 2 octobre 1854. »
M. Goscliler fut interrompu par de longs et unanimes applaudissements qu'il est facile de comprendre, car l'auditoire était sA'mpaUiique à Stanislas et il s'attendait à de plus tristes nouvelles.
« Prouvez au monde, disait-il encore en terminant, ([ue Stanislas est une famille où régne l'union la plus intime, où h\ ferveur des études répond aux affections du cœur, où la confiance des uns égale le dévouement des autres, et où ces sentiments redoublent avec les années, à travers les succès comme parmi les épreuves, plus forts en (|uelque sorte parmi les épreuves elles-mêmes : Fortior in adversis. »
Cette belle devise que M. Goschler laissait aux élèves de Stanislas méritait d'être la sienne. Nous l'avons vu, durant huit années de revers insurmontables à toute volonté humaine, déployer une rare activité, une prodigieuse fécondité de ressources, et étonner chaque année ses ennemis et ses rivaux mêmes, qui déjà applaudissaient à sa chute. Nous l'avons vu, pendant la tempête, debout sur le pont du vaisseau, la main sur le gouvernail, et cherchant à passer à travers les récifs qui obstruaient le port, « Il peut échapper à ces écueils. Il a vingt chances pour lui et une contre... c'est sur celle-ci qu'il tombe; à quoi a-t-iltenu.
260 LE COLLÈGE STAÎsISLAS
en effet, que Fabbé Goscliler atteignît le but que poursuivaient ses efforts? On le sait assez. S'iH'eùt atteint, quel triomphe ! quelles louanges ! comme on eût admiré son habileté, et quelles actions de grâces lui auraient rendues tous ceux dont les intérêts eussent été sauvés avec le sien ! En aurait-il eu plus de mérite ? En aucune sorte : il aurait eu seulement plus de bonheur (1). »
Nous souscrivons volontiers à ces paroles de M. Lalanne; il y a cependant des réserves à faire, et, sous le prétexte plausible que l'opinion enveloppe souvent d'une même condamnation la vertu malheureuse et une criminelle audace, il ne faut pas admirer de gaîté de cœur tous les malheurs ni tous les insuccès. M. Goschler se hasardait aux entreprises aventureuses plus qu'il n'est permis, surtout quand on est chargé d'intérêts aussi graves que ceux de l'éducation. Ses intentions étaient bonnes ; il a montré beaucoup de courage et de persévérance, nous le savons et nous l'avons reconnu; mais il est vrai aussi que par cette inextricable complication de sociétés, d'emprunts, de nouvelles sociétés et d'œuvres diverses, il a mené Stanislas à deux doigts de sa perte. Il faut cependant lui rendre grâce de son indomptable fermeté au milieu de tant de revers, et nous rappeler que si, après un grand naufrage, il fut donné à d'autres plus heureux que lui de recueillir les débris, de réparer la nef et de la remettre sous voile, c'est qu'il existait encore une nef, et sans le persévérant courage de celui qui l'avait dirigée, tout aurait péri avec elle. Il nous est donc permis de répéter avec M. Lalanne: « Tout a été compromis, même l'honneur; tout a été rétabli, même l'honneur. »
(1) Discours prononcé par!M. Lalanne à la distribution des prix, 1866.
TDE GÉNÉRALE DC
(Prise de l'angle de la rue du Mont