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CHAPITRE V

M. LALANNE, SES ANNÉES d'ÉDUCATION (1795-181G)

On dit souvent qu'il est plus diflîcile de restaurer que de fonder : aussi bien un architecte aime mieux bâtir sur un terrain libre que de réparer un édifice aux murs branlants et ruinés. M. Lalanne, tous ses anciens élèves se plaisent à le reconnaître, fut le restaurateur de Stanislas, et, à ce titre, il mérite d'être placé presqu'au même rang, dans notre reconnaissance, que le fondateur du collège. Par de longs efforts et un dévouement de quinze années, il réussit à relever l'ancienne maison de M. Liautard de l'abaissement où elle était tombée, et lui rendit quelque cliose de sa gloire d'autrefois. Parmi les belles actions qui ont rempli sa longue vie, on peut dire que celle-ci fut la plus glorieuse.

Quarante années passées dans les travaux de l'éducation l'avaient merveilleusement préparé à cette tâche difficile. Ce fut comme le dernier et le plus beau fruit de sa vie ; après l'avoir donné, l'arbre pouvait tomber.

Jean-Philippe-Auguste Lalanne était né à Bordeaux le 7 octobre 1795. Il fit ses études comme externe au lycée de sa ville natale. En 18U7, il rencontra pour la première fois

M. l'abbé Cliamiiiade, co prêtre vénérable qui devait avoir une si grande influence sur sa vie, et dont le souvenir est encore vivant à Bordeaux. Sous cette habile direction, l'esprit et le cœur du jeune Lalanne s'ouvraient comme naturellement aux douces influences de la vérité et de la vertu. Il aimait à raconter sur la fin de sa vie la ferveur de ses premières années; il en reste d'ailleurs un témoignage authentique.

Nous avons retrouvé sur lui un vieux papier jauni, gardé soigneusement dans une enveloppe de cuir usée par le temps. La feuille était pliée et sur la première page on lisait cette

date 1809. Qu'était-ce donc? Une chose toute simple,

que nos mères chrétiennes n'oublient pas volontiers, une consécration à la Vierge Marie. Ce qui mérite attention, ce n'est pas le fait lui-même, c'est la constance et le soin pieux dont M. Lalanne sut entourer pendant soixante-dix ans un mémorial qui était toujours près de son cœur. Nous n'attachons pas à ces détails plus d'importance qu'il ne convient, mais on ne peut se défendre d'une émotion involontaire en songeant à cette piété fidèle qui conserve jusqu'au bord de la tombe le souvenir frais et pur de cette M ère, qui fut la joie et la lumière de la jeunesse. Heureux vieillard ! ne devait-il pas, à cette seule pensée de jours qui n'étaient plus, sentir renaître la grâce du premier printemps?

A la seconde page, il y avait un règlement de vie avec l'indication des vertus d'un bon écolier. On y trouve tracés de cette écriture fine que beaucoup ont connue, ces mots qui ne demandent pas de commentaire :

Docilité, Prudence,

Régularité, Obligeance,

Politesse, Piété,

Pudeur, Gaieté,

Sincérité, Activité.

DIIIKCTION DE M. LALANNK 263

Ainsi sa jeunesse coulait riante et houreuse, parmi les joies de la famille, sï'clairant do la douhle lumière do la piété et des belles connaissances. A quinze ans, ses études étaient achevées : il s'appliqua alors, avec une ardeur que l'on ne connaît qu'une fois, aux sciences naturelles, et devint dés ce jeune âge un des premiers membres de la Société Linnéenne, fondée à Bordeaux par ]\[. Laterrade. Il nous reste plusieurs petits discours prononcés aux réunions de cette Société : ils sont pleins de fraîcheur et de jeunesse d'observation. Plus tard, il en fit une pièce agréable, le Moustique, qu'il dit, sur la fin de sa vie, devant une Société savante à Cannes. On raconte qu'il était fort applaudi, ce qui l'encourageait dans ses recherches : il était de ces natures généreuses qui, pour un éloge, se sentent capables d'entreprendre les plus durs travaux. Il se destinait dès lors à la médecine et ses études d'histoire naturelle le préparaient à sa carrière.

Vers 1814, il fut envoyé à Paris, pour suivre des cours de physique et de chimie. Au reste, il avait remarqué que les jeunes gens qui fréquentaient avec lui les cours de médecine à Bordeaux, avaient une légèreté de vie et d« parole qui contrastait singulièrement avec ses idées et l'exposait lui-même à de grands dangers. Il disait plus tard que Dieu l'avait environné d'une protection spéciale et retenu ferme sur les pentes glissantes où plus d'un de ses condisciples s'était laissé entraîner. Il avait dix-huit ans lorsqu'il vint à Paris, dans la maison de M. Liautard, il ne pensait guère que son nom devait s'y attacher^ Mais, que nous sommes aveugles dans nos destinées ! L'homme souvent entreprend une chose, et, pendant qu'il poursuit son idée, il lui arrive, on no sait comment, de travailler pour un but tout différent de celui qu'il s'était proposé. Le jeune Lalanne voulait devenir médecin. Dieu avait décidé qu'il serait prêtre. Après un séjour de six mois dans la maison

de M. Liaiitard, ses idées sont complètement changées. Il était trop bon observateur, pour ne pas faire la comparaison de cette société, nouvelle pour lui, avec le milieu où il s'était trouvé auparavant. Il comprit dés lors ce que l'on peut espérer d'une bonne éducation, ce que l'on doit craindre d'une mauvaise. L'impression qu'il en ressentit fut si vive qu'elle lui fît changer ses plans d'avenir. Les aspirations surnaturelles devinrent prédominantes, et, renonçant à toute fortune terrestre, le jeune étudiant en médecine résolut d'embrasser l'état ecclésiastique et de se dévouer à la jeunesse.

Il se rattache à cette année d'études auprès de M. Liautard, un souvenir belliqueux qui témoigne assez de l'enthousiasme du jeune Lalanne. Pendant les Cent jours, il s'était engagé dans les volontaires rovaux, avec Berryer, Odilon Barrot, et d'autres encore. Il fit en cette circonstance sa première chanson : à défaut de poésie et de sobriété, on y voit l'ardeur et les goûts du jeune homme.

M. Liautard avait distingué les talents de son élève, et il avait même cherché à l'attacher à son œuvre. Il fut pour lui plus qu'un guide, il fut un modèle. Plus tard, M. Lalanne aimera à lui rendre hommage de sa méthode d'éducation, et il le fera avec une voix pleine d'émotion: « 0 mon premier collège ! ô mes anciens maîtres ! souvenirs si souvent invoqués dans le cours d'une vie toute consacrée à perpétuer vos traditions et vos leçons, à reproduire votre sage et pieuse discipline (1) ! »

Le jeune Lalanne ne resta qu'une année dans la maison de M. Liautard; mais il en emportait un profond souvenir. Rappelé à Bordeaux par la mort de son père, il continuait à

(1) Discours prononcé par M. Lalanne, à la distribution des pris, du collège Stanislas, 1855.

entretenir une correspondance assez suivie avec ses anciens maîtres et quelques-uns de ses condisciples.

M. Liautard, voyant que son jeune ami se livrait à ses travaux et à ses études avec toute la fougue de son âge, le priait de se modérer, et d'avoir bonne espérance de l'avenir : « Vos lettres, mon cherLalanne, me feront toujours plaisir ; elles sont l'expression de vos sentiments, et vos sentiments sont les miens. Il faut y tenir, malgré ce que font les

méchants et les fous Pour vous, ménagez-vous et ne

vous tuez pas de travail. Usez de théologie sobrement, et surtout ne criez pas trop fort en classe : consen'ez vos poumons. »

Cette lettre est du 26 janvier 181G. On voit qu'en ce moment M. Lalanne était déjà professeur. Il faisait en effet la troisième et la quatrième, dans une institution de Bordeaux, celle de M.Estebenet, qui était lui aussi en relation avec M. Liautard.

Les amis de Paris ne l'oubliaient pas plus que ses anciens maîtres ; il a conservé plusieurs lettres intéressantes de ses condisciples. Nous n'en citerons qu'une, parce qu'elle montre en même temps et les sentiments du jeune professeur, et la piété qui régnait alors dans la maison de M. Liautard. Elle est d'Adolphe Dupuch, Bordelais lui aussi, qui devint dans la suite évèque d'Alger. On y sent tout le dévouement d'un apôtre naissant :

« Cor Uiiwin et anhna una!

«Je commence par vous remercier, mon bon et cher confrère, de votre aimable lettre dernière, dont j'ai été ravi. Tous les détails ont été transmis à nos confrères de la rue Notre- Dame des Champs (1), qui vous remercient aussi de tout

(1) Nous avons parlé de la congrégatioa de la Sainte- Vierge et de celle du Saint-Sacrement établies dans la maison de j\I. Liautard; M.M. Dupucli et Lalaune en étaient membres.

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leur cjeiir. Coui'age ! la ferveur se ranima aussi parmi nous ; nous venons de nous associer entre autres deux jeunes gens de seize à dix.-liuit ans, qui se disposent à entrer à l'Ecole polytechnique aux vacances prochaines : nous y avons d'ailleurs déjà deux de nos confrères depuis six mois ; le Saint-Sacrement y est donc connu, aimé et adoré... J'ai parlé hier à notre petite famille (l'un sujet trop intéressant pour ne pas vous en parler un peu : je veux dire la dévotion au Cœur de Jésus. Je ne sais si cette dévotion, vraiment de Dieu, est bien répandue dans notre Boi'deaux. A'ous ne pouvez vous figurer avec quel acharnement les impies et les libertins se déchaînent contre elle, comme aussi avec quel empressement inouï les âmes fidèles s'y consacrent et s'y dévouent, même au milieu de Paris. Elle fait chaque jour des progrés incroyables, si bien qu'on la regarde maintenant comme notre unique ressource et le fondement de notre salut dans les jours mauvais aux(|uels nous sommes arrivés.

« Encore une fois, je ne sais si elle est bien répandue à Bordeaux, je vous conjure donc do me donner là-dessus au plus tôt une longue et admirable satisfaction. Je ne vous eu écris pas davantage : il y aurait à ce sujet une bonne œuvre à faire et bien simple; écrivez-moi ce que je vous demande, et je vous enverrai un duplicata de mes projets. Comme je le dis à notre Emile, travaillons, faisoas da bien pendant qu'il fait encore jour, car la nuit approche (1). »

Ne convenait-il pas de rappeler ici cette page où respirent le zèle et le dévouement d'une belle nature, liée avec M. Lalanne d'une étroite amitié 't Qu'ils étaient beaux tous deux dans cette ferveur de jeunesse, se préparant obscurément à leur mission d'apôtres !

(Ij Lettre d'A'lolpho Dupuch, 1816.

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LES TRAVAUX DE M. LALAXNE DANS L EDUCATION AVANT SON ENTRÉE A STANISLAS

De retour à Bordeaux, le jeune Lalanne revit encore son père, mais c'était pour lui fermer les yeux. L'amour qu'il portait à sa mère le retenait auprès d'elle, mais son dessein était arrêté d'entrer dans l'état ecclésiastique, afin de se livrer ensuite àl'éducation de la jeunesse. Il estimait, dès lors, que l'éducation était une dos plus belles attributions du sacerdoce. «Plus facilement qu'aucun autre liomme,dirat-il plus tard, le prêtre peut mêler sa vie à celle des enfants; moins que tout autre il compromettra dans cette familiarité le respect et l'autorité du maître ; de lui moins que de tout autre, on craindra les erreurs et la. faiblesse qui perdent au lieu de sauver ; lui, plus que tous les autres, aura un cœur assez sensible pour assez aimer, et assez libre pour ne pas trop aimer (1). »

Et voilà pourquoi M. Lalanne se fit prêtre, plus encore, .religieux dans une congrégation vouée à l'éducation et à l'enseignement. Pendant qu'il était à la rue des Menuts, professeur chez M. Estebenet, il vivait en relations très intimes avec M. l'abbé Chaminade et quelques jeunes hommes qui s'étaient groupés autour de ce prêtre vénérable. Déjà ils avaient formé entre eux une amitié sainte, fondée sur l'union de prières et la communauté de bonnes uîuvres. M. Chaminade leur proposa de s'unir plus étroitement

(1) De rêduc/'tion, par M. Lalanne. — Dillet, ('diteur.

encore par des liens religieux et de former, s'il plaisait à Dieu, une congrégation religieuse, principalement vouée à l'enseignement de la jeunesse, sous les auspices de la Yierge Marie. Ce fut le commencement de la Société de Marie, le 2 octobre 1817.

Dans une lettre datée de Gra}-, M. Lalanne donne luimême quelques détails sur ces humbles commencements : « Dès ma première jeunesse, dit-il, j'aperçus les vices énormes de notre éducation publique. J'en gémis, et quelques amis d'enfance partageant les mêmes sentiments, nous résolûmes ensemble de nous dévouer à la régénération religieuse de l'éducation. Absolument étrangers à tout parti politique, sans relation ni liaison aucune avec aucune société quelconque, ni politique ni religieuse, simples, désintéressés, ardents comme on l'est à vingt anS;, nous n'eûmes d'autre prudence que de renoncer, pour être libres, à tout intérêt temporel, à toute affection étrangère, et de nous remettre corps et biens à la conduite d'un sage vieillard, isolé comme nous dans son existence sociale, mais qui approuvait notre dessein et l'avait inspiré ^1). »

M. Estebenet s'étant retiré, M. Lalanne, qui venait d'être ordonné prêtre, prit sa succession. Il ouvrit dans l'hôtel Razac, rue du Mirail, une institution qui eut un rapide succès. Il n'y resta pas longtemps. Mgr Frayssinous lui fit offrir, en 1826, la direction du collège de Gray, dans la Haute-Saône. M. Lalanne accepta; «car, dit-il, élève de l'Université, je n'avais jamais eu de répugnance pour elle; tous mes vœux, au contraire, étaient pour sa régénération. Le collège de Gray m'était présenté sous un aspect séduisant: il y avait, disait-on, beaucoup de bien à faire. Je vins, je vis ; ce n'étaient en effet que des ruines. »

Les difficultés de l'entreprise irritèrent son courage :

(1) Lettre de M, Lalanuo, Gray 1830.

M. Lalaniie fut à la l'ois principal, auniôiiior, professeur (le rhétorique et de philosophie; il a laissé quelques leçons (le psychologie qui datent de cette époque et qui dénotent chez lui une grande science d'ohservation. Le collège de Gray se releva comme par enchantement, et, vers 1829, il comptait plus de deux cents élèves. Mgr Besson nous raconte que bien des années après, on y parlait encore de ce jeune principal qui avait, « k un degré incroyable, l'art de s'attacher les enfants, l'art plus difficile de demeurer maître d'une jeunesse qui grandit. — J'étais aumônier du collège de Gray en 1846, dit-il, et j'ai trouvé cette maison toute pleine encore du charme et des bienfaits de son administration. Il l'avait gouvernée trois ans, mais seize ans après, son nom demeurait dans toutes les mémoires et dans tous les cœurs. Les professeurs que je connaissais alors avaient été ses élèves, plusieurs, ses maîtres d'études ou ses collègues ; tous le tenaient en vénération (1). »

Mais les difficultés sont inséparables des plus belles œuvres. M. Lalanne était actif et entreprenant. Il avait l'imagination très vive, et, dans la conception de ses plans, il ne tenait pas assez compte des réalités et des obstacles matériels. Les réparations qu'il fit faire au collège de Gray, exigeaient de fortes sommes, et l'administration de la ville hésitait à le suivre. On dit que le mouvement de 1830 contribua à amener ce manque de confiance. M. Lalanne donna sa démission, ou plutôt, dit-il lui-même, « je l'arrachai de mon cœur, malgré les plus vives résistances. » Il se retira avec quelque tristesse dans l'àme, et il disait, non sans une secrète amertume d'un cœur offensé :

« J'avais disposé toutes choses pour qu'elles se main-

(1) Lettre de Mgr Besson, évêque de Nîmes, 1879.

tinssent sui' le même pied ; mais, sans doute pour faire mieux, des gens qui ne veulent pas tout ce qu'ils font, poussés par d'autres qui ne savent pas ce qu'ils veulent, ont rompu toutes mes mesures, — et moi, sans regret, comme sans rancune, car, tant qu'il y aura un Dieu au ciel, je n'aurai perdu ni mon temps ni mes peines, je ne demande plus aux hommes dans cette affaire que la justice due à la vérité. »

M. Lalanne, en quittant Gray, se rendit à Saint-Remy (prés Yesoul), où la Société de Marie possédait un établissement. On parle encore de sa manière originale d'enseigner la géographie. Un grand pré de deux hectares avait été transformé en une carte physique de la France : on y voyait couler la Seine, et le Rhône, et le Rhin, et la Loire et la Garonne ; les montagnes s'étageaient sur les collines, rien n'}^ manquait, et aujourd'hui encore ce pré s'appelle la carte. M. Lalanne avait de ces inventions ingénieuses qui présentaient l'étude aux enfants sous la forme d'un jeu intéressant.

Cette maison, bien qu'éloignée des centres populeux, prospéra rapidement. M. Lalanne n'y resta que trois années ; en 1833 il revint à Bordeaux prendre la direction de l'Institution Sainte-Marie.

Depuis longtemps il rêvait de créer une maison d'éducation de plein exercice. L'institution Sainte-Marie ne pouvait pas recevoir d'élèves pour la philosophie. A Bordeaux, les règlements universitaires obligeaient M. Lalanne d'envojer au collège royal les élèves de cette classe, et il avait mieux aimé ne pas en recevoir : « Non pas, dit-il, que l'enseignement de ce collège fût défectueux ; il est, au contraire, des plus distingués ; mais il ne nous convenait pas d'avoir chez nous, à titre (ïélèi:es, des jeunes gens dont nous n'aurions pas été les professeurs. » Il imagina alors de transporter son Institution

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loin (ruiiG Aille où so (roux ("lail un (■(tllc'i;e royal ou communal. Il choisit Layrac.

« Nous venons, dit-il, de faire l'acquisition do l'ancien couvent de La vrac, à une lieue d'Agen, au confluent du Goi's et de la Garonne, dans un site qui ne laisse rien de mieux, à voir pour la salubrité et pour l'agrément. C'est là que je vais fonder une maison, où je pourrai eniin réaliser tout ce que mes études, mes réflexions et vingt ans d'expérience m'ont fait concevoir comme le plan le plus complet d'une vraie éducation, »

Telles étaient ses espérances : hélas ! comme elles seront vite brisées dans leur fleur ! M. Lalanne jeune, ardent, plein de confiance, fit des préparatifs et des aménagements immenses, sans trop calculer ses ressources : il contracta ainsi des dettes que vingt années de succès et de constante prospérité auraient à peine pu couvrir. On dit cependant qu'il y avait dans ces commencements de Layrac, une merveilleuse flo-raison, et les élèves de ces temps-là parlent encore avec enthousiasme des industries et de la sagacité de M. Lalanne.

Il avait des inspirations charmantes pour alléger le poids de l'étude et pour conserver à l'enfance le naïf bonheur des premières années : « Si je venais à découvrir quelque précieux talisman, qui pût rendre plus sage et plus heureuse cette chère jeunesse, croyez-vous que j'irais le vendre? Non, je le donnerais, car je craindrais de ne pas trouver assez d'acheteurs (1). » Il songeait au bonheur actuel et présent des écoliers : « Les âges sérieux de la vie, disait-il ailleurs, ont trop souvent déversé sur l'enfance la surabondance de leurs ennuis, comme ces grandes forêts qui assombrissent les plus riantes vallées, en y projetant leurs ombres, et y font pâlir et languir de tendres fleurs (2). »

(1) Discours sur l'Académie d'émulation à Layrac, 1839.

(2) Discours proaoacé par M. Lalanne, à la distribution des prix, aux Ternes, 1851.

2(2 LE COLLEGE STANISLA.S

Il voulait rendre l'étude agréable, et comme la couronner de fleurs; il présentait le vase entouré de miel, et l'enfant séduit buvait la liqueur fortifiante. De là, des inventions multip] es : les examens publics, les congés d'honneur, les fêtes littéraires, les séances académiques, les excursions aux lieux célèbres. On parle aujourd'hui de faire voyager les élèves, de leur enseigner la géographie et l'histoire et beaucoup d'autres choses encore, comme on ferait à une compagnie de touristes. C'était un peu le système que l'on suivait à Layrac, et les élèves de l'Institution Sainte-Marie visitèrent tour à tour la cathédrale d'Auch, le palais de Henri IV à Nérac, les forêts de liège de Xaintrailles, les grottes de Scaliger, les jardin^^ de Saint-Amans, les ruines de Castel Cuilhé, auxquelles s'attache, comme une plante verte à un mur croulant, V Aveugle de Jasmin. Plus tard, M. Lalanne aimait à raconter lui-même ces belles promenades. Ces souvenirs, sous sa plume, se coloraient de toute la fraîche lumière du matin, et l'on sent passer dans ses récits comme la brise d'un printemps lointain et regretté.

C'étaient les beaux jours de Layrac ; les mauvais jours allaient se lever. Le rapide développement de cette institution, comme il arrive aux choses qui grandissent vite, avait attiré l'attention des hommes. Les uns louaient et battaient des mains, les autres critiquaient et blâmaient. M. Lalanne fut desservi auprès du ministère, et ses démarches pour obtenir le 'plein exercice furent mal interprétées ; on lui interdit de garder les élèves au delà de la troisième. Il n'en perdit ni son courage, ni même sa belle humeur. La chose s'était passée sous le ministère Salvandy ; ce qui faisait dire à M. Lalanne : « Non sumus salvi, at salvandi. » Bientôt les journaux jetèrent ce cri d'alarme : Layrac est fermé, Layrac est mort! — Il n'en était rien, et le directeur rassurait ainsi les familles : « Elle est encore et toujours la même,

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cette école ; elle n'a point varié dans ses principes ; ellu n'a point dévié de ses tendances ; elle s'est maintenue aussi complète dans son organisation : pas un de ses ressorts ne s'est affaibli ; pas un de ses moyens d'éducation no lui a manqué, et si elle vous apparaît aujourd'hui réduite à de moindres proportions, réputée comme en décadence, aussi bien sur telle colline de vos belles campagnes, voyez-vous un chêne, qui étalait naguère sur de nombreux rameaux un riche feuillage, se dépouiller en hiver, perdre l'une après l'autre, sous l'influence d'un vent froid et d'un brouillard humide, ses feuilles décolorées ; mais il a conservé toute sa hauteur et sa force ; toute sa vie s'est retirée dans ses puissantes racines, mais il n'a point dégénéré ; c'est toujours un chêne, et il n'est pas mort. »

Tout le monde cependant ne partageait pas cette confiance du directeur ; et l'on vit diminuer rapidement le nombre des élèves. M. Lalanne était plein de dignité et de résignation : « Quand j'avais la vogue, disait-il, je la méritais moins qu'aujourd'hui. Les circonstances m'ont amené à des épreuves critiques, dont j'avais sans doute besoin pour fixer mes principes et consommer mon expérience. Enfin, j'ai longtemps étudié, cherché, tâtonné ; aujourd'hui je ne cherche plus. Après trente années de travaux, j'ai trouvé, je sais mon art, j'ai fait mon œuvre ; j'en suis content, et, dans l'état de réduction où est en ce moment mon école, je ne désire rien de plus, parce que je ne saurais avoir rien de mieux. »

Cette constance et cette volonté ferme pouvaient bien retarder, mais non pas empêcher la ruine. M. Lalanne lutta encore quelques années ; il l'avait dit : « Aucune difficulté surmontable ne m'arrêtera; je ne reculerai devant aucune fatigue, comme, jusqu'à présent, je ne me suis refusé à aucun sacrifice. Si je suis laissé seul, je redoublerai

d'efforts, je me multiplierai, je prendrai de la peine jusqu'à la mort, car je suis ici de la part de Dieu, et ce n'est pas seulement sur un champ de bataille que le courage et la fidélité font un devoir de mourir à son poste. »

L'année 1846 fut la dernière que M. Lalanne passa à Layrac; il n'avait plus qu'une trentaine d'élèves, et beaucoup de ceux qui l'avaient le plus vivement encouragé, le laissaient seul se débattre avec la ruine. Il fallut dire adieu à ce vieux couvent de Bénédictins. Les élèves qui restaient furent conduits au collège de Bazas, tenu par M. l'abbé Martial, un disciple et un ami de M. Lalanne. Pour lui, il sortit le dernier de cette maison où il avait travaillé pendant près de dix années. Le moment qu'il avait prévu était venu, et sa ligne de conduite était tracée d'avance: « Si, par quelque événement de force majeure, avait-il dit, il fallait renoncer à cette œuvre, ce ne serait pas sans un immense regret que je m'en irais porter ailleurs le tribut de mes services et le fruit de mes veilles; emportant néanmoins aussi cette consolation que mes peines ici n'auraient pas été tout à fait perdues, car j'aurais lai>sé dans bien des cœurs, avec les principes de la foi, des germes de vertu et de la seule félicité qu'on puisse trouver ici-bas, la résignation aux maux de la vie. »

A cette note plaintive, on sent bien que M. Lalanne avait l'àme navrée en quittant Layrac. Ce qu'il regrettait, ce n'étaient pas seulement ses longs efforts, ses patients travaux ; il est une chose qui pénétre plus avant dans le cœur de l'homme: il voyait périr sous ses yeux ses plus belles espérances, et cet arbre qu'il avait rêvé si beau, si fleuri, il le voyait nu et dépouillé de ses feuilles. N'avez-vous jamais senti combien il en coûte à un homme de renoncer à une pensée qui a germé dans son esprit, qu'il a portée avec lui et la nuit et le jour, à un beau projet longtemps caressé comme un enfant de prédilection? Voilà surtout la dou-

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leur dont M. Lalanne se sentait atteint. Il faut y ajouter une situation d'afraires déplorable. Toutes ces pensées sans doute occupaient son esprit, et l'attristaient. Il niî put supporter plus longtemps la vue de ces liciux où il avait rêvé tant de bonheur, et où toutes ses illusions s'étaient venues briser. Il partit pour Paris, où il établit délinitivement son séjour ; il ne s'absenta qu'une année (lcS49-1850), qu'il passa au séminaire Saint-Lucien de Beauvais, auprès de son ami et ancien condisciple, Mgr Gignoux.

Depuis qu'il était venu à Paris la picniiére l'ois, combien les choses étaient changées et en lui et autour de lui! Il était jeune alors, plein d'ardeur, son àme chantait, et la poésie en tieur s'épanouissait sur ses lèvres. Trente ans se sont écoulés; les années, en fuyant, ont emporté bien des illusions, et la lutte a allermi son caractère. Il est pauvre aujourd'hui, presque délaissé. Néanmoins, plein de confiance en Dieu, il entreprend des travaux considérables, qui lui permettront de réparer noblement son échec de Layrac. Il enseigne, il écrit, il travaille à obtenir les grades de l'Université, ^four à tour professeur, préfet des études, il prend avec M. l'abbé Leboucher la direction d'une institution aux Ternes, puis d'une autre à la rue Bonaparte. Entre temps, il se remet à l'étude du grec, et vient à cinquante ans s'inscrire comme candidat de licence. L'un de ses amis dit à ce sujet: «J'étais confondu de voir un prêtre de cinquanredeux ans, essuyer un échec sans se plaindre, et se présenter une seconde fois devant la même faculté. Je m'en ouvris à lui, sa réponse est demeurée dans ma mémoire: «J'ai fait tout cela pour la bonne cause et le bon combat; mais quel rude métier que de faire à mon âge des vers latins, et surtout des thèmes grecs!»

Pendant son séjour aux Ternes, ^M. Lalanne fut

comme l'àme de la maison LeLoucher. Il dirigeait les études, et enseignait la rhétorique. Au reste, il était aimé et adoré des enfants. Ses élèves des Ternes en ont conservé un souvenir impérissable. L'un d'eux écrivait naguère : « Si cette maison a pu durer quelques années, elle l'a dû certainement à l'action de M, Lalanne. Je me souviens encore de ses discours à la chapelle, avec quelle chaude conviction il nous parlait, et comme il se multipliait partout dans la maison. La retraite de première communion qu'il nous fit faire a laissé dans ma vie une empreinte toute particulière, tant il nous entourait de zèle et de sollicitude! Nous l'aimions comme un père, et c'était à qui obtiendrait de l'accompagner dans certaines promenades au bois de Boulogne, où nous allions avec lui chercher des papillons et des insectes. Il fallait le voir armé de son grand filet vert, et la boîte entomologique en bandoulière, suivi de toute une bande joyeuse qui se pressait sur ses pas et l'accablait de mille questions sur la chasse qu'on allait faire. Il était d'une gaieté et d'un entrain qui ne se sojit jamais démentis. »

Ainsi, M. Lalanne trouvait auprès de la jeunesse une diversion agréable aux souvenirs de Layrac. L'étude et cet amour de l'enfance le consolaient de ses douleurs passées. C'est en ces années qu'il avança ses travaux littéraires , écrivit pour une première fois son traité de Rhétorique et présenta à la Faculté des lettres tle Paris ses thèses pour le doctorat.

En l'année 1852, M. l'abbé Leboucher, par l'intermédiaire de M. Lalanne, céda l'institution de la rue Bonaparte à la Société de Marie. A la distribution des prix de cette année, M. Lalanne annonçait ainsi la nouvelle direction : « Aujourd'hui, par des raisons qui vous sont connues, un notable changement s'est opéré dans le personnel de cette maison ; or, qu'avons-nous d'abord à vous dire, nous les continua-

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teiirs d'une œuvre entreprise avec de si lionnes intentions et poursuivie avec succès ? Nous pouvons dire, que nous aussi, un sentiment religieux nous a dévoués à l'enfance.. . Pour ne pas être des hommes du monde, nous ne sommes pourtant pas des hommes d'un autre siècle, ou d'un autre pays ; nous n'avons pas caché notre vie, relégués dans des solitudes désertes, ou renfermés dans des cellules. Persuadés que, pour agir sur le monde, il faut le connaître, nous avons passé notre vie mêlés à tous les mouvements qui ont influé sur l'esprit de l'époque, et y ont amené un nouvel ordre de besoins. »

Dans ce môme discours, M. Lalanne déclare que rien ne sera modifié à l'organisation de la maison, et il nous donne, à ce propos, sa pensée sur les demi-pensionnats : «Il est un certain nombre de parents, et des mieux conseillés peut-être, qui tiennent singulièrement à ne point se séparer entièrement de leurs enfants. Il y a là pour eux un besoin et un devoir, sentiment et raison. Ce qu'ils redoutent par-dessus tout, c'est de voir l'esprit de famille, qui n'est rien moins c|ue la vie propre de la famille, s'altérer et s'éteindre dans l'esprit de collège ; ils se promettent de mieux conserver la belle innocence de leurs enfants, si chaque jour ils peuvent interroger leur cœur et leurs yeux : ils regardent comme un élément très important d'éducation, ce vernis de politesse, ce ton de bonne compagnie, cette tenue propre et modeste qui régne à leur foyer domestique, qu'ils ont héritée de leurs aïeux et qu'ils veulent transmettre à leurs descendants. Ces considérations qui, pour les élèves des classes supérieures, pourraient être dominées et effacées par un autre ordre d'idées et d'exigences, ont toute leur force" pour les plus jeunes enfants. C'est donc répondre à des vœux légimes, à des besoins vrais, que de maintenir, dans un bon établissement, complet d'ailleurs, cette spécialité d'un^demipensionnat pour les classes inférieures, à commencer par

les élémentaires ; sauf à aviser ensuite avec les parents, au moyen de continuer le cours d'études et de l'achever suivant le même plan (1). »

L'archevêque de Paris, Mgr Sibour, avait remarqué les mérites de l'abbé Lalanne ; il fut heureux de l'attacher à la direction de l'Ecole des Carmes. M. Lalanne continua néanmoins à diriger les études de l'Institution Sainte- Marie. 11 traça le programme et le cadre de chaque classe, et il recommandait aux professeurs de « revenir souvent sur les plus simples éléments, d'y insister longtemps, de ne pas croire trop aisément que les enfants savent ce qu'ils ont déjà appris une fois, pas même ce qu'on leur a répété dix fois ; de ne pas courir du commencement de la grammaire à la fin, tant qu'on a d'haleine ; et de ne pas faire enfin consister la force d'une classe dans des tâches d'une telle difficulté, que la plupart des élèves ne

puissent s'en acquitter, qu'en outrageant le bon sens à

moins d'une répétition ou d'un répétiteur {'2) !...

« M. Lalanne espérait ainsi ne pas mettre ses élèves dans la triste nécessité « de refaire perpétuellement, pendant tout le cours de leurs études, comme cela arrive quelquefois, une huitième et une septième, par la raison qu'en septième, ils n'auraint pas fait de cinquième (3). »

On nous pardonnera d'avoir insisté quelque peu sur les courtes années que M. Lalanne passa à l'Institution Sainte- Marie de la rue Bonapar.te. Aussi bien nous parlons déjà de Stanislas, en nous occupant d'elle ; car l'Institution Sainte- Marie, peu d'années après, deviendra le petit collège Stanislas, sous la direction de M. Lalanne. Avons-nous

(1) Discours prononcé à la distribution d^s prix de l'Institution Sainte-^Iaric, 1853.

(2) Ibidem.

(3j Ibidem.

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besoin de nous justifier d'être entré dans les détails du cette l»remière partie de la vie de M. Lalanne if Cette longue formation, par laquelle il plut à Dieu de le l'aire passer, n'était-elle pas la meilleure préparation à cette œuvre importante et capitale, où il devait rencontrer tant de difficultés, le relèvement et la direction de Stanislas ?

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