‹ Histoire du College StanislasChapitre 26 sur 31 · ENTRÉE DE :\I. LALAN.XE A STANISLAS · texte numérisé non relu

ENTRÉE DE :\I. LALAN.XE A STANISLAS

M. Lalanno était aux Carmes depuis deux années, il se remettait aux études grecques et latines, et jouissait delà savante familiarité de M. Dùbner. Il ne songeait pas à un autre avenir, l'étude et la paix du cloître le reposaient de ses longues agitations. Un soir d'automne, dans les derniers mois de l'année 1854, M. Baquet, alors vicaire général de l'archevêché de Paris, le vint trouver. M. Buquet ne pouvait oublier son cher Stanislas. Il parla à M. Lalanne de leur ancien collège, de son passé glorieux, lui rappela le souvenir vénéré de M. Lif.utard ; et, venant ensuite à la description des tristesses présentes, 'il mit en regard ces deux tableaux et demanda à M. Lalanne s'il ne se sentait pas le courage, malgré son âge avancé, de reprendre cette œuvre.

Comme bien on le pense, M. Lalanne fut surpris de cette proposition, il savait dans quelle situation se trouvait le collège, et il ne pouvait se dissimuler les difficultés d'une pareille entreprise. Néanmoins, comme M. Buquet se disait envoyé par l'archevêque de Paris pour faire cette proposition, M. Lalanne promit de réfléchir.

Nous avons vu où en était le collège Stanislas sur la fin de l'année 1854. On écrivait à M. Goschler des lettres souverainement dures, dans lesquelles cependant il y avait beaucoup de vrai. On le prenait à parti sur sa manière

(l'administrer, et on ne craignait pas de lui dire : tant vaut l'administrateur, tant vaut Ventreprise. D'un autre côté les réclamations des créanciers se multipliaient.

On comprend que M. Goschler ait dû renoncer à tenir plus longtemps. Sans doute, ses ennemis mêmes se plaisaient à reconnaître sa bonne volonté, mais ses meilleurs amis ne pouvaient s'empêcher de dire que son administration était malheureuse. Aussi, lorsque M. Buquet vint lui dire le résultat de son entrevue avec M. Lalanne, M. Goschler s'empressa d'accepter l'unique voie de salut qui s'ouvrait devant lui. M. Lalanne ne pouvait pas opérer tout seul, il fallait que la Société de JNÎarie avec laquelle il était engagé, consentît à le suivre. De là des retards, M. Goschler était pressé d'en finir, il écrivait à M. Lalanne : « Si vous désirez que je vienne causer avec vous, je me mets à votre disposition ; vous savez qu'un quart d'heure d'entretien avance plus les affaires que toute espèce de correspondance. Le point capital pour moi, maintenant, est d'en finir avec nos ayants droit ; cela fait, le reste marchera (1). »

M. Buquet revint à la charge pour forcer les dernières hésitations de M. Lalanne; Mgr Sibour, de son côté, conseilla à la Société de Marie d'aller en avant ; et le 2 janvier 1855, M. Goschler se retire : « M. le Ministre, écrit-il, a reçu ma démission et m'a autorisé, en présence de M. le Recteur de l'Académie, à remettre mes élèves entre les mains de M. Lalanne. Les élèves rentreront demain soir ; il faudra donc venir prendre possession dans la journée de demain. Il faut désormais agir jJromptement pour agir sûrement (2). »

Le 3 janvier, M. Lalanne vint en effet à Stanislas;

(1) Lettre de M. Goschler, 26 décembi'e 1854.

(2) Lettre de M. Goschler, 2 janvier 1855.

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il y trouva présents 109 élèves. Plusieurs n'étaient laque parce qu'ils payaient une forte pension; l'ancienne administration les avait tolérés , c'était un moyen d'augmenter le chiffre de ses revenus. Le nouveau directeur dut agir avec beaucoup de prudence, pour gagner les sj'mpathies de ses élèves, et pour leur faire agréer les réformes qu'il apportait avec lui. Un mois après, quand il connaissait déjà un peu le terrain, il écrivait aux anciens élèves qui étaient capables de lui donner un appui moral :

« Pour demander à être recommandé, il faut avoir la conscience d'être digne de recommandation, et la réputation qu'on a faite dans ces derniers temps à Stanislas, ne vous paraît peut-être pas des plus rassurantes. Je ne dirai point que ce collège n'a pas souffert, mais on a exagéré le mal, comme à l'ordinaire.

« Ma première sollicitude s'est portée de ce côté. Une division avait besoin d'être épurée. Je n'ai pas craint de diminuer encore un nombre déjà trop diminué, persuadé que le point capital est d'avoir une maison où l'on puisse envoyer sans crainte un enfant innocent et bien né. Par là mes revenus se sont de plus en plus restreints, mais ma confiance n'afait que croître, parce que j'ai d'abord cherché le royaume de Dieu.

« Veuillez donc regarder comme un fait accompli, que le collège Stanislas, votre collège, est rendu désormais à ses principes, à vos vues en éducation, aux vœux et aux besoins des familles chrétiennes auxquelles vous vous intéressez. »

Ainsi, M. Lalanne cherchait d'abord à faire renaître la confiance, mais elle ne revenait pas vite. Le souvenir de M. Goschler et des dernières années si pleines d'aventures, effrayait les esprits. Souvent on voyait arriver des avis dans le genre de celui-ci : «Je suis chargé par quatorze créanciers de vous adresser une réclamation s' élevant

à la somme de 4776 t'r. 65 cent... » Pendant les premiers mois, le cabinet du directeur était assiégé par les importuns. La justice intervint, et un jugement du tribunal delà Seine déclara que, bien qu'il lut successeur deM.Goschler, jM. Lalanne ne pouvait pas être considéré comme chargé de payer les dettes de son prédécesseur. Il fallut passer encore par bien des situations humiliantes : on raconte que les commis de librairies qui venaient apporter au collège les livres commandés par le directeur, ne remettaient leurs commissions d'une main, que lorsqu'ils en avaient reçu le prix de l'autre. C'était une comédie un peu douloureuse ; M. Lalanne avait besoin de toute sou activité pour obvier à ces difficultés.

Cependant les encouragements commençaient à venir. Le clergé de Paris revoyait avec joie ce collège espérer en un meilleur avenir; il se souvenait que Stanislas avait été autrefois comme une pépinière pour ses rangs, et Mgr Sibour, qui avait levé les dernières difficultés avant l'entrée de M. Lalanne, se plaisait à soutenir le courage du nouveau directeur : « Je regarde pour moi comme un devoir, écrivait-il en février 1855, d'encourager tous les efforts que vous faites pour relever le collège Stanislas de la situation où l'ont placé des embarras de toute nature, presque tous amenés par des circonstances plus fortes que les hommes, et que des temps plus heureux, et votre direction habile et prudente parviendront, je l'espère, à surmonter.

« Le collège Stanislas est destiné, • selon moi, à réunir tous les avantages des institutions chrétiennes libres et de nos grands établissements publics. L'idée de son institution est excellente, et elle se trouve réalisée par l'organisation mixte qu'elle a reçue et qui a donné jusqu'ici à l'établissement sa physionomie à part. Je verrais avec de grands regrets que cette idée fût aljandonnèe, et que ce terrain de conciliation fût déserté. Si les malheurs passés ont ébranlé

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la confiance, il me seml)le <[ifello devrait ronaîtro aujourd'hui. C'est mon espérance.

« Vous avez, Monsieur l'abbé, les bonnes et anciennes traditions de Stanislas ; vous les apporterez avec vous et on verra refleurir par elles un établissement qui m'inspire le plus vif intérêt, parce qu'il (\st un asile précieux de plus, ouvert à la jeunesse chrétienne. »

Fort de ces approbations, M. Lalanne sentit se fortifier ses espérances. « Non, Dieu ne veut pas que le collège Stanislas périsse, disait-it dans une réunion d'anciens élèves, par la raison qu'il y a eu là dès l'origine une œuvre de sa main et des hommes de son choix, et que Dieu ne détruit pas ce qu'il a fait ; si faibles que soient les instruments qui se mettent entre ses mains pour relever ce qui tombe, pour soutenir ce qui chancelle, il supplée à leur faiblesse par la puissance de sa Providence. Et voilà pourquoi, dans ces jours de péril extrême (je puis l)ien dire ici tout haut ce qu'on a tant dit tout bas), quand le vaisseau allait sombrer, moi, vieux débris des temps passés, peutêtre le seul dépositaire valide et disponible des bonnes et anciennes traditions, eh bien! j'ai quitté le port, où je me reposais de quarante années de traversée; je me suis élancé, appelé par une voix amie et vénérée, entraîné par le cœur — car... eh! mon Dieu! c'est là, c'est dans ce collège, qu'à dix-huit ans, j'ai consacré ma vie à l'Eglise, c'est là que j'ai puisé les premiers principes de l'éducation chrétienne. Quand je rendais compte de mes idées à M. Liautard, il m'écrivait que mes sentiments étaient les siens, — Admirez les voies de la divine Providence ! Qui m'aurait dit alors, qui vous aurait dit à vous-mêmes, mes cliers anciens, que je serais un joui- appelé à rendre à l'œuvre son premier esprit ? Ma confiance ne sera pas trompée, ni vos vœux stériles. — Il y a déjà beaucoup d'amélioration dans la tenue du collège; mais notre chère Jérusalem est

encore presque -déserte. Le temple est dépouillé, il faut lui rendre ses ornements et ses têtes. Mettons-nous tous à l'œuvre, chacun à sa manière et selon [son pouvoir ; ne croyons pas le succès impossible : tout est possible à qui veut avec Dieu. Allons à la restauration de la maison d' éducation de la rue Notre-Dame des Champs, et que, de notre vivant, nous n'ayons jamais le regret et la honte de donner ce banquet fraternel sur le tombeau de notre commune mère et nourrice (1). »

Cet appel fut entendu. On raconte que parmi ces anciens élèves de M. Liautard, il j en eut qui vinrent en pleurant parler à M. Lalanns des vieux souvenirs et des nouvelles espérances. Ils étaient là en]grand nombre, quelques-uns avaient été les témoins des premiers succès du fondateur, c'étaient MM. de Marguerye, Buquet, Ravinet, Genouille, Denys, Leroy d'Etiolles, Caumont, Modelonde, de Luynes, de Sainte-Marie, de Surville, de Crouseilhes, etc. Tous promettaient leur concours et leur^ protection.

Les premiers temps toutefois furent difficiles ; l'activité du directeur était sollicitée en tous sens : elle resta à la hauteur de l'entreprise, et son courage ne connut aucune défaillance.

Aussi ces efforts furent-ils récompensés. A la fin de la première année 1855, M. Lalanne rendait compte aux familles de ses travaux et de ses espérances. « De quel autre sujet pourrais-je vous entretenir,!, qui ait ici plus de droits à votre attention bienveillante et qui me convienne mieux, que du collège lui-même ? Ce collège dont le passé est si cher à tant de nobles cœurs ; ce collège qui depuis huit mois a été pour nous l'objet d'une incessante et si grave sollicitude; ce collège dont on^a dit tant de fois qu'il allait cesser de compter parmi les chosesfqui existent, et qui tout à coup, revêtant sa façade d'unelteinte blanche,

(1) Discours prononcé au banquet des anciens élèves, 1855.

symljole d'une rénovation intérieure, s'en va se faire annoncer par tout le beau pays de France, et jusque dans un autre hémisphère, comme chose ancienne qui redevient nouvelle. Œuvre de réparation, de renaissance, plus difficile, sans aucun doute, que de mettre au jour et de faire naître. Ce qui liait a devant soi la jeunesse, avec sa force et sa fraîcheur, avec sa vigueur et son activité. Ce qui renaît, au contraire, a toujours derrière soi (quelque regret et quelque deuil, et devant soi les nuages, souvent orageux, d'un avenir peu certain. »

Il ajoutait avec grâce : « Il n'est donné qu'aux fleurs du printemps d'éveiller l'espérance ; les fleurs d'automne

exhalent toujours un peu de mélancolie Et voilà que

pour assurer des chances heureuses à une si hiborieuse entreprise, au lieu de compenser la vétusté de l'œuvre par la jeunesse de l'ouvrier, on exhume, pour ainsi dire, un vétéraii.dc l'éducation; on relance dans la carrière, où ont blanchi ses cheveux, un athlète qui avait presque déposé le cesto et ne se souvenait plus de son art que pour l'enseigner. Ainsi, pour rendre à la cité sainte sa splendeur regrettée, le peuple aux éternelles destinées allait-il fouiller sous les débris du temple. Heureusement que si le courage et l'ardeur n'atteadent pas toujours le nombre des années, il est vrai aussi que le nombre des années ne glace pas toujours le courage et ne refroidit pas le zèle ; et dans l'homme, vous le savez, il y a quelque chose qui doit bien s'éteindre un jour et cesser d'être, mais vieillir... jamais ! c'est le cœur (1). »

Elle s'était terminée cette année, plus laborieuse encore parles obstacles à surmonter que par les devoirs à remplir: le vaisseau revenait de loin, et non sans avoir eu à subir

(1) Discours prononcé par M. Lalanne à la distribution des prix. de 1855.

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quelque orage; mais eutiii le calme s'éiait fait, et avec le plus graiid nombre on était arrivé au port ; d'être arrivés au port, c'était déjà, pour les élèves de M. Lalanne, un mérite et un éloge. Le directeur se plaisait à les en féliciter : « Huit de vos condisciples, sur dix, sont sortis avec succès d'une épreuve toujours difficile, toujours périlleuse. Grâce au travail soutenu de quelques-uns, et aux soins intelligents et assidus de leurs maîtres, le nom de votre collège n'a pas été passé sous silence et il a même jeté une fois un vif éclat dans cette lutte solennelle , où vous n'avez pu envoyer qu'un si petit nombre de concurrents (1), »

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