‹ Histoire du College StanislasChapitre 4 sur 31 · ETUDES SPECL\LES. — PREPARATION A LA MISSION D EDUCATEUR · texte numérisé non relu

ETUDES SPECL\LES. — PREPARATION A LA MISSION D EDUCATEUR

PRE?*IIERS ESSAIS

Ici commencent quelques années d'études spéciales et de graves méditations. M. Liautard cherche sa voie; après ces changements de lieux, après ces situations diverses et ces événements variés où l'avait entraîné la marche des affaires, il entrevoit obscurément sa place future. Ce n'est encore qu'un point lointain qui tantôt se montre et tantôt se dérobe aux yeux ; mais chaque jour il s'en rapprochera d'un pas, sans s'en douter lui-même.

Au milieu de ces temps profondément troublés, il eut le bonheur de trouver à Versailles une solitude paisible. Il jM'écut huit ans, avec plusieurs de ses maîtres d'autrefois. Les jours d'intimité et de calme qu'il avait connus à Sainte- Barbe, pendant son adolescence, semblaient être revenus. L'adolescent toutefois avait grandi ; il était dans cette période intéressante où l'élève soumis et studieux se transforme en maître savant et dévoué. Il prêta son concours aux œuvres d'éducation que MM. Formentin et Borderies, parmi des difficultés incessantes , reprenaient et continuaient dans la mesure et sous la forme qu'ils pouvaient. Il devint bientôt le précepteur de quelques jeunes élèves appartenant aux familles les plus distinguées de Versailles. De ce nombre furent M. Simoneau, plus tard conseiller à la cour de cassation, et celui qui fut le général

VIE DE M. LIAUTAUD 15

d'Hautpoul (Ij. 11 s'attacha surtout à co doriiier, et entretint avec lui pendant de longues années une correspondance suivie, semée de hautes idées de formation intellectuelle, sur lesquelles nous aurons à revenir.

Il eut la sagesse de ne se point livrer, dès le début, tout entier à ses nouvelles fonctions ; il sut partager son temps entre les devoirs de sa charge et ses travaux personnels. Lectures variées, études sérieuses, histoire, mathématiques, philosophie, religion, langues, il pousse tout avec une extrême vigueur, et il trouve encore bien des heures libres. Celles-ci, il les consacre à ses amis absents, pour les encourager, les diriger, et à ces amis plus humbles, les pauvres et les ignorants, auxquels il apprend les éléments de la doctrine chrétienne. Mais écoutons-le plutôt lui-même nous rendre compte d'une de ses journées. Il suffit d'une, car elles se ressemblent toutes par le travail et par l'étude :

« Puis([ue j'ai commencé à vous parler de ce qui se passe dans notre ville, je vais vous raconter quelques particularités sur l'auteur de ce petit traité des sections coniques disposées sur trois colonnes parallèles (il venait d'envoyer ce petit essai à son élève d'Hautpoul). Il se couche à onze heures passées et devrait être sur pied entre six et sept. De

(1) Il s'agit ici do Marie-Coastant d'Hautpoul, né en 1780 au château de Liborde (Languedoc), mort on 1854. — Élève de rÉcolo polytechnique et de l'École d'artillei'ie de Metz, il entra comme souslieutenant dans l'artillerie à cheval en >803, fit les campagnes d'Allemagne, d'Espagne et de Russie. Nommé maréchal de camp en 1818, inspecteur général de l'artillerie en 1823, il défendit en 1830, avec Latour-Maubourg, l'hôtel des Invalides, contre le peuple de Paris, et fut quelque temps gouverneur du comte de Chambord à Prague.

Son frère (Alphonse-Henri) comte d'Hautpoul, plus jeune que lui de 9 années, et qui fut gouverneur général de l'Algérie en 1850, grand référendaire au sénat en 1852, avait aussi suivi de loin les programmes d'études tracés par M. Liautard.

ce moment à liuit heures et demie il s'occupe à peu près de la même manière que son ami (1); mais de plus apprend six versets de l'Ecriture par cœur, et possède ce que l'autre regrette sans doute de ne pouvoir se procurer plus souvent. Le reste de la journée s'écoule, je ne sais trop comment, plutôt avec un désir ardent de travailler qu'avec un travail véritable. Il lit habituellement la moitié d'un sermon (2) et la Bible de Vence, mais du reste s'occupe à différentes choses. Les leçons et les préparations quelquefois nécessaires absorbent une partie considérable de son temps ; et, depuis près de six mois, ce qu'il a fait de plus notable, se réduit à des notes sur V Emile et sur la Henriade. Je ne compte pas un assez grand nombre de lettres qu'il n'a pas écrites pour son instruction, mais pour son plaisir ; enfin, vers le commencement du mois dernier, il s'est avisé de faire deux fois par semaine le catéchisme à de petits enfants. Le dimanche, il y ajoute l'explication de l'Evangile; mais, ne se tenant pas aux petits enfants, il a prêché ces jours derniers un petit sermon sur l'espérance chrétienne ; les sujets gais lui conviennent, à ce qu'il paraît. De tout cela que ne penserez-vous pas? Mais, si le personnage vous était connu, soyez plus discret que moi (3). »

Est-il nécessaire de faire observer comment des journées, comment des années si bien remplies et partagées entre les études les plus sérieuses et les œuvres de dévouement et d'instruction, étaient éminemment propres à former le futur fondateur d'une grande maison d'éducation? Nous ne craignons pas d'appeler sérieuses les études

(1) Il fait allusion aux études religieuses auxquelles maître et élève avaient l'habitude de consacrer les premières heures du jour.

(2) 11 s'agit probablement des sermons de Massillon, pour lequel M. Liautard semblait avoir bien des préférences.

(3) Lettre à d'Hautpoul, 1798.

dont il est question''dans cette lettre ; nous nous appuyons pour cela, non seulement sur le genre même de ces études, mais encore sur les témoignages authentiques qui nous en restent. Sans parler d'une longue et intéressante analyse de la Henynade, où la spirituelle vivacité du commentaire fait oublier l'ennui du texte, disons seulement un mot de ses notes sur V Emile. Nous le pouvons faire, sans sortir de notre sujet.

Ces notes ont été commencées le 2 octobre 1798; M. Liautard était alors dans sa vingt-cinquième année, et malgré tant de causes de dérangements, il n'avait jamais interrompu le travail de sa propre formation. Aussi bien, les notes sur VEmile portent-elles le cachet non plus d'un élève qui tâtonne et admire ou blâme par commande, mais d'un maître qui a observé, réfléchi, comparé. Il sait reconnaître le côté vrai, généreux parfois, souvent original de cet ouvrage qui était alors dans sa première vogue; mais, que de fois il a occasion de faire ressortir ce qu'il y a d'utopies, de contradictions, de paradoxes et de sophismes dans le système d'éducation de Rousseau ! Avec quelle finesse il relève ses idées erronées sur l'homme, sur la famille, sur la société!

Ici, lorsque Rousseau semble établir qu'on ne peut être à la fois vraiment homme et bon citoyen, et qu'il faudrait élever l'homme pour lui seul, M. Liautard met à la marge : « La belle société que celle où l'homme serait élevé pour lui à l'exclusion des autres hommes ! Est-ce vraiment le but que Rousseau se propose? — La bonne éducation ne serait-elle pas au contraire celle qui tendrait à concilier les droits de l'homme naturel (si jamais il a existé) avec les devoirs du citoyen dévoué à sa patrie? Autrement comment la société subsisterait-elle? Tout ce mauvais raisonnement de Rousseau vient au reste de ce qu'il s'était persuadé que l'état social n'était point dans la nature de l'homme. Erreur fondamentale! »

Ailleurs, à la maxime posée par Rousseau: « Tant que les enfants n'ont pas acquis toutes leurs facultés morales, gardez-A-ous de les exercer, » il répond avec une veine railleuse : « C'est comme si quelqu'un disait : Pour qu'un enfant fasse de ses jambes tout l'usage possible et qu'il ne chope pas, attendez avant de le faire marcher qu'il soit devenu grand ; ne donnez des aliments à son estomac que lorsqu'il aura acquis toute la force nécessaire pour les bien digérer. » Plus loin, ne sachant pas où mettre son Emile à l'abri de la corruption, Rousseau s'écrie avec un air de vertueux désespoir: « 0 hommes, pourquoi êtes-vous si méchants, etc., » l'annotateur malin répond sur le même ton: « 0 Jean-Jacques, pourquoi êtes-vous si extravagant que de proposer un plan, qui n'étant point basé sur la vertu et la raison, ne pourra nulle part recevoir d'exécution ! »

A voir le soin minutieux avec lequel M. Liautard suit ainsi pas à pas l'auteur de V Emile, on devine un homme qui se propose comme objet d'étude spéciale tout ce qui concerne l'éducation, dans le dessein, alors encore un peu vague, d'en faire un jour l'œuvre de sa vie.

Son esprit curieux se portait vers toutes les ))ranches des connaissances humaines; un jour, quand il les fera enseigner sous sa direction, il sera en état d'intervenir et d'indiquer le chemin. L'influence de cette retraite studieuse à Versailles s'étend sur toute sa vie. Il l'a reconnu luimême plus tard: n'est-ce pas au souvenir de ces années de culture intellectuelle, qu'il a tracé dans ses mémoires les lignes suivantes :

«• Dans les sociétés du monde comme dans les communautés les plus solitaires, dans la lecture et la méditation comme dans les entretiens avec les hommes instruits de toute condition, combien n'acquiert-on pas de connaissances qui, par leur variété, donnent ensuite delà supériorité dans les affaires ? Je ne dis rien ni des langues et de la

littérature, ni des mathématiques, de la géographie et de l'histoire, ni de tant de connaissances utiles qui plus tard s'échappent en partie de la mémoire, mais dont il reste une teinture indestructible, toujours profitable et d'une continuelle application. »

On se tromperait toutefois si l'on pensait que le jeune Liautard, tout absorbé qu'il fût dans ses études, ne portât souvent ses regards au delà de l'heure présente, vers sa carrière. Il était à l'âge où la pensée va naturellement en avant, et essaie de choisir entre les voies qui s'ouvrent devant elle. Les grandes questions qui intéressent souverainement l'homme et l'humanité, faisaient tour à tour le sujet de ses méditations solitaires et laissaient une lumineuse empreinte dans son esprit. La prière, la lecture habituelle de l'Ecriture achevèrent ce que ses méditations avaient commencé.

Si l'on veut suivre les lettres que M. Liautard écrivit à cette époque, on sentira comment se dessine plus nettement de jour en jour sa vocation. Il y a un plaisir secret à voir ainsi naître, grandir et se développer dans une àme humaine une pensée généreuse, comme un beau fruit qui mûrit. Il était venu à Versailles sans dessein bien arrêté, mais il apportait avec lui deux trésors inestimables, une foi vive et sincère, sa jeunesse ardente et pure d'Éliacin.II avait vu les hontes de la Terreur, l'héroïque résignation des victimes, il avait vu l'innocence traînée à l'échafaud; et ce n'est pas impunément qu'on est témoin à vingt ans de cet étrange renversement de la raison et de l'idée morale.

Il entendit alors plus clairement la voix de Dieu qui l'appelait à une vie humble, obscure, mais pleine de dévouement et de sacrifice. C'est sous ces traits que lui apparaissait le sacerdoce. Depuis longtemps un sentiment vague le poussait de ce côté ; lorsqu'enfin cette pensée se montra à lui non plus comme une vision de jeunesse, mais

avec un caractère de certitude et de netteté qui excluait le doute et l'hésitation, il sentit un bonheur immense remplir son âme, et il alla, sans balancer plus, déclarer sa résolution à ses maîtres. La joie rayonnait sur son front, et ses yeux étaient pleins de larmes. Lorsqu'on lui fit observer que les prêtres étaient voués à la haine, à la proscription, à l'échafaud, il répondit avec l'enthousiasme d'une conviction sincère et d'une résolution affermie : « Quand les cris des saintes victimes frappaient mes oreilles, une voix intérieure m'appelait dans les rangs de cette légion fidèle.... Au sein de la tempête, quand le navire sombrait, que les chefs étaient garrottés et jetés à la mer, enfant éperdu sur le rivage, j'entendis une voix, une voix du ciel qui m'a dit d'entrer dans le navire, de combattre dans la mesure de mes forces pour la gloire de Dieu, et mon âme s'est agrandie dans le courage, à la vue de ces pilotes qui montaient au ciel pour recueillir les palmes du martyre (1). »

Celui qui, le lendemain de la Terreur et quand les images de deuil et de mort l'entouraient de toutes parts, nourrissait dans son âme ces sentiments généreux, n'était-il pas digne d'imiter les confesseurs de la foi qu'il avait vus aux fers, et, ne pouvant partager leur mort héroïque, de continuer du moins leur vie? N'était-il pas visiblement préparé à sa mission de prêtre et d'apôtre ?

(1) De Grand'maison y Bruno, Vie de M. Liautard, page 27.

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