ASSOCIATION DES ANCIENS ÉLÈVES
Chaque année le nombre des élèves augmentait, il fallut agrandir le local : en 1859, on bâtit une chapelle nouvelle, et Mgr Morlot vint poser la première pierre. Trois années après, en 1862, on fît l'acquisition de l'hôtel et du parc de la princesse Belgiojoso, ce qui doublait la surface du collège. En cette même année, M. Lalanne releva l'école préparatoire qui, depuis la retraite de M. Gratr}^ avait singulièrement baissé.
Pendant que toutes ces branches poussaient à l'arbre de Stanislas, M. Lalanne cherchait à se rapprooher des anciennes habitudes, et à faire revivre les vieux souvenirs. Il voulait relier les élèves entre eux, non seulement les élèves d'aujourd'hui, mais encore ceux qui avaient passé à Stanislas depuis MM. Liautard et Auge. C'est à lui que revient la première idée de l'Association fraternelle entre les anciens élèves, institution heureuse dont le but est de perpétuerles relations amicales contractées au collège^ et de venir en aide aux anciens condisciples qui auraient besoin d'assistance.
Au banquet de 1859, M. Lalanne fait pressentir son dessein. Après avoir montré ce qu'il y avait de charme
dans les souvenirs du cuUèt^e, il disait: « Mais peut-être ici nous manque-t-il quelque chose qui ne nous manquait pas au collège. Là nous nous connaissions tous, et nous nous connaissions l)ien. On n'entendait presque jamais l'un demander à l'autre : « Qui est ce monsieur là-bas? » Ici, nous savons parfaitement qui nous sommes et pourquoi nous sommes venus. Mais la plupart sont peu connus du plus grand nombre ; on a fréquenté le même collège, mais en différents temps, ou bien, après y avoir vécu ensemble quelques années, on a fait comme les constructeurs de la Tour de Babel : l'un s'en est allé à l'Orient, l'autre à l'Occident, et l'on ne se rencontre ici qu'après avoir fait un tour dans le monde: les cheveux ont blanchi, la bouche a perdu une partie de ses armes ; le front s'est ridé; on s'est connu, et l'on ne se retrouve que pour se dire : « Je ne te reconnaissais pas ! » Et alors :
A tous ces vieux amis qu'on voit avec plaisir, Oa ne serre la main qu'avec un gros soupir ; Le stérile regret d'une vigueur passée Vient, même du plus sage, attrister la pensée. En vain le souvenir invoque ces beaux temps, Où sont, amis, où sont nos roses du printemps !•
« Il manque donc à nos réunions, Messieurs, quelque chose qui aille au cœur, comme le Champagne va à la tète. Nous ne nous connaissons pas assez ; on ne se connait plus. — Le vieux collège est par trop, passezmoi l'expression, dècamaradisé, et cela étant, vous permettrez bien à celui qui a eu le bonheur de restaurer le nouveau, de faire quelque tentative, pour retrouver et réunir l'ancien. Savez-vous que nous sommes plus de cinq mille dans ce monde... ou dans l'autre — je n'irai point chercher ceux-ci, au moins de mon vivant, comme les héros d'épopée ; mais les atitres, ceux qui se mêlent encore aux choses d'ici-bas, il me paraîtrait infiniment intéressant de faire qu'ils se connussent mieux et
DIRECTION DE M. I.ALANNK 317
tous, qu'ils pussent se compter, et, dans l'occasion, se retrouver. Tout le monde peut y gagner, témoin l'aventure du Lion et du Rat. « On a souvent Ijesoin d'un plus petit que soi. » A preuve encore l'exemple donnô par des élèves de quelque autre célèbre maison, et vous savez tous ce qu'on doit d'admirable à cette fraternité. Mettons-nous donc tous à l'œuvre, aidez-moi k retrouver, par le monde, nos anciens condisciples, qui y sont épars, et un peu partout. Quand j'aurai une liste complète, je vous la communiquerai... Ce que je ferai ensuite, je vous le dirai une autre fois. En attendant, soyez sûrs qu'il n'y a ici aucune conspiration sournoise ; nous n'avons besoin de rien que de votre confiance, de votre amitié et de vos bons souvenirs... Ainsi:
« Au souvenir des amitiés du collège ! »
Cette pensée, qui est jetée en passant, va mûrir. Deux années après, au banquet de 1862, M. Lalanne pense que le moment est venu d'exposer son idée et de la faire agréer.
« Du plaisir que je partage avec vous tous de nous retrouver ici réunis dans nos souvenirs, dans nos amitiés de collège, il ne peut sortir qu'un vœu — j'allais presque dire que ce vœu, je le voj'ais sortir de la mousse pétillante du Champagne, comme Minerve sortit tout armée de la tète de Jupiter — et, si vous me demandez ce que viennent faire en cette affaire Jupiter et Minerve, je vous i-èpondrai d'abord que ce sont des réminiscences de collège, qui, à ce titre, ont ici droit d'entrée, et aussi, que ce sont des mythes par lesquels on faisait entendre à ces pauvres païens, qui le comprenaient fort aisément, que de la joie des festins sortaient parfois de sages conseils et des résolutions utiles.
« De quoi s'agit-il donc. Messieurs ? Le voici: je porte un toast, au nom de la sagesse et de la constance en amitié, à la perpétuité de notre réunion. Sérieusement, Messieurs, oserai-je le dire, plusieurs fois cette année, la rougeur
m'est venue au front, quand j'ai vu les anciens élèves des lycées de Paris, ceux de la plupart des grands établissements de province, se réunir en association, pour se prêter secours et assistance mutuelle, ou tout au moins pour rajeunir ces premières amitiés, de toutes, les plus sincères et les plus douces ; — ces associations se maintenir, se consolider, s'étendre, prospérer, avec l'assentiment de tous les gens de bien, jusqu'à être reconnues quelques-unes comme des institutions d'utilité publique; — ces associations répandre autour d'elles des bienfaits sur de déplorables inf )rtunes; tandis que les élèves du collège Stanislas, — de ce collège qui, d'abord, seul foyer en France de l'éducation chrétienne, a conservé toujours, bien que caché un instant sous la cendre, le feu sacré de la charité, — dispersés par le monde, sans relations avouées, inconnus et comme étrangers les uns aux autres, se croient sans doute quittes du devoir de la fraternité et des engagements d'une bonne camaraderie, pour s'être réunis chaque année, tantôt les uns, tantôt les autres, autour d'une table somptueuse, se demandant entre le madère et le Champagne : Qui est celui-ci ? Comment s'appelle celui-là ? ensuite s'en aller, chacun chez soi pour ne plus se reconnaître le lendemain et ne se retrouver ensemble peut-être jamais. Eh bien ! Messieurs, je dis que j'ai eu honte de cela, et que j'ai conçu le dessein de faire cesser une anomalie, j'adoucis le terme, qui nous pose dans une exception si étrange, si disgracieuse ; et pour cela. Messieurs, ce n'est pas un règlement que je viens vous proposer, ni des considérations nouvelles. Non, c'est au fait qu'il en faut venir, et, dussiez-vous me reprocher de vous attaquer trop brusquement, j'invite tous ceux d'entre vous à qui il conviendra de former une association d'assistance mutuelle et de bonnes relations, à me faire riionneur de se rendre chez moi, au collège, lundi prochain, 6 février, à huit heures du soir. Ne serions-nous que trois,
nous poserions la pierre fondamentale ; nous rétablirions encore une fois sur cette base, la splendeur do l'ancien Stanislas, en rassemblant sous une même bannière tant d'hommes distingués par leurs vertus, par leurs talents, i)ar leur considération, et qui sont tous honorés de pouvoir se dire les élèves de l'abbé Liautard et du collège Stanislas. « Ainsi, à l'œuvre. Messieurs, à bientôt, à lundi ! » L'idée était lancée, le projet fut étudié. Mgr Buquet, qui n'oubliait pas, parmi les soins de sa nouvelle dignité, son ancien collège, y mit toute son ardeur et tout son amour. Il fut nommé président du comité, et, en 1865, plusieurs anciens élèves, réunis à lui et à M. Lalanne, arrêtaient les statuts provisoires de l'Association fraternelle, qui vit bientôt augmenter le nombre de ses adhérents. Après M. Lalanne, son successeur, M. de Lagarde, donna une nouvelle impulsion à cette œuvre, aidé en ceci de MM. Genouille, Camille Rousset, d'Audiffret-Pasquier, Caro, Arnaud, du Chayla, Faustin Hèlie, etc. On la coulait plus grande, on la voulait plus belle et plus riche : « L'existence de l'Association est assurée, disait M. Caro, mais cela ne suffit plus à notre ambition ; en grandissant nous sommes devenus moins modestes. Ce n'est plus deux cent cinquante souscripteurs qu'il nous faut, c'est cinq cents, c'est mille. Nous ne devons plus nous borner à d'humbles secours distribués furtivement à des détresses d'anciens camarades, d'autant plus chers dans leurs épreuves. Il faut pourvoir à l'avenir. Il faut, comme dans d'autres associations plus puissantes, arriver à fonder des bourses ou des demi-bourses, élever les fils de nos camarades moins heureux, étendre sur eux et sur leur avenir la paternité de l'Association. »
Ces paroles trouvèrent un écho, et l'Association grandissait avec les années. En 1877, elle a été reconnue comme établissement d'utilité publique. Elle est aujourd'hui en pleine prospérité, et répand autour d'elle une grâce bienfaisante.
La vieillesse venait pour le directeur de Stanislas, elle était même déjà venue. En 1865, quand il créait l'Association, il avait soixante-dix ans, il sentait lui-même que son temps était venu : « J'avais bien résolu, écrivait-il, de suivre les conseils d'Horace, pas tous assurément — mais celui-ci: Soloe senesceniem matu/'e sanus equum. »
Et cependant, il lui était réservé, pour sa dernière année de direction, la plus pénible douleur qui puisse affliger un cœur français, celle de voir les désastres de la patrie. Les maîtres et les élèves de Stanislas y prenaient leur part. Les élèves faisaient l'abandon de leurs prix et apportaient leur modeste cotisation pour le soulagement des blessés : « Le collège, disait M. Lalanne, conservera dans ses archives, comme un de ses titres les plus honorables, les lettres par lesquelles les élèves de chaque division, et les plus distingués en tête, faisant abandon des livres de prix auxquels ils pouvaient prétendre, priaient le directeur d'en faire verser la valeur en numéraire dans une des caisses de secours aux blessés. Cette prière avait été exaucée, et déjà nous avions substitué aux livres de prix une pancarte, à délivrer à chaque lauréat, comme un souvenir et un témoignage de son mérite et de son bienfait. On y lisait qu'ils avaient choisi la meilleure part, car un livre peut toujours se dégrader et se perdre, tandis que le souvenir d'une bonne action réjouit le cœur jusqu'à la dernière heure. Déjà la pancarte commémorative était chez le lithographe, quand nous avons eu communication officielle d'une décision qu'avait prise M. le Ministre de l'Instruction publique à l'égard de tous les établissements de l'Université. »
mUECTION DR M. LALANN'K ',i'2\
« Son Excellence, tuui en approuvant cet élan pour la cause nationale, et nous faisant prier d'exprimer ii nos élèves, au nom du gouvernement de l'Empereur, et en son nom, les remerciements et les félicitations les plus sincères, exposait les motifs pour les(|ucls il n'}' avait pas lieu d'accepter ce sacrifice.
« Les motifs étaient trop graves et trop justes, pour ne pas y obtempérer, et, quoique toute liberté nous fût laissée de faire autrement, nous n'avons pas voulu que nos élèves se séparassent de la cause commune, et nous leur avons rendu leurs livres.
« Mais eux, en bons Français, n'étaient pas hommes à se laisser vaincre en générosité, et ils ont aussitôt ouvert une souscription, pour reproduire les sommes qui auraient résulté de l'échange de leurs prix contre du numéraire.
« Il y a eu pourtant une exception pour l'Ecole préparatoire. Ces jeunes gens étaient déjà, pour la plupart, rentrés dans leurs familles. Avant de partir, ils avaient ^■oté avec enthousiasme l'abandon de leurs prix. Il n'était plus temps de revenir avec eux sur un fait accompli, et la valeur de leurs livres a été ajoutée à la somme totale de la souscription, qui s'élevait à2, 293 francs. »
L'offrande était modeste ; mais l'amour de la patrie la grandissait. Les vacances allaient commencer, en même temps que lés revers de la France. Les élèves de Stanislas rentrèrent cependant , pas tous assurément, ni à l'époque fixée d'abord. M. Lalanne était absent ; il avait pris quelques jours de repos à Cannes, et l'invasion, rapprochant son cercle de fer, avait séparé Paris du reste de la France. Il se fit alors ce qu'on avait prévu depuis longtemps : M. de Lagarde, sousdirecteur du collège, qui avait été pendant quinze ans comme le bras droit de M. Lalanne, remplaça auprès des élèves et des familles le directeur absent. Stanislas, pen-
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dant cet hiver de deuil, partagea les douleurs des Parisiens. Les demi-pensionnaires venaient tous les jours assister aux leçons de leurs maîtres ; les internes avaient cédé leur place aux soldats blessés. Dès le début de la guerre, le directeur avait offert à l'administration de l'armée une ambulance de 100 lits dans les bâtiments du collège Stanislas. M. Lalanne, do loin, s'était associé à la générosité do ses collaborateurs, et pondant le siège de Paris, les professeurs et les surveillants de Stanislas partageaient leur temps entre les élèves et les blessés de la guerre. Aux jours de l'armistice, et dés que la route vers Paris s'était ouverte, M. Lalanne accourut vers son cher collège. A peine arrivé, il voit s'allumer la guerre civile ; quelques i)ensionnaires étaient déjà revenus, lorsque parut un décret de la Commune qui appelait sous les armes tous les jeunes gens de Paris, âgés de dix-neuf ans. Il fallait pourvoir à la sûreté des élèves qui avaient atteint cet âge. Malgré ses soixante-quinze ans, M. Lalanne se met à leur tète, et part avec cette colonie pour Juilly. Il aimait à parler de ce séjour dans le premier et le plus ancien collège de l'Oratoire ; il en a conservé le souvenir dans quelques vers, qui ne sont pas désagréables :
De la Commune, clans l'histoire, D'autres chanteront les hauts faits; Pour nous, gardons clans la mémoire Un souvenir de ses bienfaits.
Sans qu'elle en eût la moindre envie, Ses décrets nous ont fait couler De ces beaux jours, que dans la vie On se plaît tant à rappelc^r.
Sur ce ton do belle humeur, M. Lalanno, raconte ainsi son départ :
Mais voyez la belle escapade !
Pendant que sages et prudents,
DiuKCTKiN i>i: M. r.Ar.ANNK '.'rj'.',
A riipurc ilo la proiaoïiade
Ntius rostinns clours sur nos liants,
Tout à coup, on salin dï-tudo Nous voyons ontror le Patron, Soa regard et son attitud*^ Trahis-ont son '''motion.
On dresse roroillCj <iu écoute :
11 nous faut premlro un grand parti, Nous dit-il; mettons-nous en roule, Et replions-nous sur Juilly.
Sous le renom do l'Oratoire^ Ce collège qui refleurit S'honore d'une belle histoire Dans les annales <le l'esprit.
L'accès en est sûr et facile, Et ses heureux agencements Compenseront Inen de la ville Les é(|uivo(|ues agréments.
0(^10 harangue obtini un plein succès. On parlil, ci l\ia s'y pi'enair à temps: car, ([uatio heures plus lai'd, les o-ares étaient occupées et la cdiiimunicatiDn intci-copiée avec le dehors.
L'accueil fut franc, simple et sincère.
En entrant, nous étions chez nous.
Etait-ce un frère ? Etait-ce un père ? Rien d'aussi bon, rien de plus doux.
Le pi'iutemps renaissait, et l'espérance revivait au cœur (lu hon vieillard. Il pensait que nos maux finiraient aussi, et que, semblable à l'immortelle nature qui rajeunit chaque année les l);)is, les champs et les monts, il viendrait un moment oi'i la France jouirait encore de la paix, de l'ordre, de la tranquillité et de la justice. Cependant il soupirait après son collèo-e de Paris, il lui tardait de rentrer chez lui.
Ah ! ce chez soi, si plein de charmes, Aujourd'hui si pleiu de douleur!
Mais on aime encor dans les larmes Ce qu'on aimait dans le bonheur.
Adieu, Juilly, séjour de liesse, Adieu, vénérable manoir; On ne te quitte sans tristesse Qu'après t'avoir dit : à revoir!
Il fallait conserver le souvenir de cette émigration à Juilly, qui s'était faite dans des circonstances si douloureuses. Lorsque l'armée de Versailles fut rentrée à Paris, M. Lalanne ramena ses jeunes compagnons et les remit à celui qui pendant son absence avait dirigé le collège.
Pour lui, il désirait depuis longtemps avoir une occupation moins pénible et une moins lourde responsabilité. Sa verte vieillesse (il avait soixante-seize ans), sans fléchir encore sous le poids des années, aspirait à une vie plus calme, à une plus grande tranquillité. Il crut que le moment était venu de résigner sa charge. Le 24 juin 1871, jour de sa fête, il fit ses adieux aux élèves, adieux déchirants et pleins de larmes. Il voulut une dernière fois célébrer solennellement le saint sacrifice devant ses enfants réunis ; et, quand il en vint à ces paroles du F a.ter : fiât voluntas tua, sa voix était étouffée par les sanglots.
Le lendemain, il partit pour Cannes. Là, sur les bords de la Méditerranée, dans une position ravissante et dans des conditions plus calmes qu'à Paris, il retrouva les œuvres, les habitudes, la vie et le nom même de Stanislas. Il se plut à former l'Institut Stanislas de Cannes à l'image de son cher collège ; c'était pour lui comme le souvenir de sa Troie absente.
Et parvam Trojam siir.ulataque magnis
erorama !
Il mit tout son amour à faire prospérer cette colonie naissante, qui, sous un climat plus doux, permettait aux élèves faibles ou malades de Stanislas de continuer leurs études, sans compromettre leur santé. A quatre-vingts ans, pour se délasser des travaux plus sérieux qu'il n'avait jamais voulu interrompre, il s'en allait au jardin une petite bêche à la main. On le voyait alors, traçant des allées, plantant des arbustes, soignant les palmiers, et contemplant, avec la satisfaction d'un amateur, les progrés de ses eucalyptus. Entre temps, il revenait aux études d'histoire naturelle qui avaient charmé sa première jeunesse, et lisait devant les Sociétés savantes de Cannes des travaux toujours remarqués pour la grâce et le piquant des observations.
Cette vie paisible se prolongea pendant cinq années, de 1871 à 1870. Le successeur de M. Lalanne à Stanislas ne lui permettait pas d'oublier son collège de Paris, et venait souvent lui demander des conseils. Ainsi, M. Lalanne n'était pas complètement absent de Stanislas, et quand il y revint en 1876, il savait bien qu'il rentrait dans sa maison et dans sa famille. Néanmoins il ne voulait pas de retraite, et n'acceptait point un repos complet ; et il était étonnant de voir ce vieillard se livrer au travail avec l'ardeur d'un jeune homme. Chargé de visiter les établissements secondaires de la Société de Marie, il se plaisait à faire aux maîtres Il ■; ■■.)nférences sur l'enseignement et sur l'éducation. Il rédigeait ses notes d'inspection d'une main ferme et avec un esprit lucide qui ne se ressentaient pas des fatigues de l'âge.
Quand il était à Paris, sa journée était réglée avec la plus grande exactitude. Il se levait à cinq heures et employait à la prière et à la méditation les premières heures. Le reste de la journée était consacré à divers travaux, à revoir et à mettre en ordre ses écrits. Vers huit heures,
'S2V) ],E CoLLÈliF, STANISLAS
quand le toinp.s était beau, il descendait au jardin et regardait avec une admiration naïve, les gouttes de rosée luisant aux rayons du soleil. Il aimait les fleuî's et toute cette vie exubérante de la nature à son réveil. Que de fois ne l'avonsnouspas vu s'arrêter devant un marronnier en fleurs, contempler avec ravissement ces belles grappes blanches, comme s'il les voyait pour la première fois !
En toutes choses il se plaisait au côté poétique, à la surface brillante. Pour cette raison, il était devenu, sur la fin do sa vie, d'une tendresse ineffable pour l'enfance, et s'il venait à apercevoir une lête blonde d'enfant, il souriait, parfois même il pleurait. Il avait l'habitude d'aller au parc Monceaux qui est à l'autre extrémité de Paris, uniquement pour y voir jouer les jeunes enfants de l'Institution Sainte- Marie de la rue Monceau ; il s'égayait auprès de cette bruyante jeunesse, la rassemblait autour de lui, et décrivait en vers ses jeux variés. Puis, il s'en revenait content : \ « C'est ainsi, disait-il avec grâce, que ce qui finit de mourir ■ s'attache à ce qui commence à vivre. Il y a des attractions infinies entre la vieillesse qui penche et la jeunesse qui se lève ! »
Il avait conservé jusque dans les glaces de l'âge une imagination fraîche et gracieuse et comme un rayon de jeunesse. Dans ses conversations avec ses amis, il était plein d'abandon, de finesse et de riante malice. Sa causerie était spirituelle ; quelquefois, quand il parlait à de vieux amis, l'émotion le disputait à la bonhomie. Il avait eu toute sa vie le talent « des belles conversations, » comme on disait au siècle dernier, et il savait ti-ouver de ces mots
1 Où la buiiche sourit et les yeux vont pleurer.
Un jour, avant'de quitter Paris pour la dernière fois, il était allé faire ses adieux à un ancien professeur de Stanislas. Celui-ci, logé au cinquième étage, s'excusait, en le recon-
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(Partie la plus rapprochée de réalise Not.e-I)a,nc-des-U.a.n,..)
DlllECTtoN Dli M. LAI.ANXK
iluisant, de l'avoir obligé ;i iiiontor si haut : « Il m'en coûte, répli({ua en souriant M. Lalanne, de gravir avoc mes vieilles jambes un escalier de cinq étages, mais il m'en coûte bien plus de le redescendre, quand c'est pour vous quitter. »
Un de ses délassements les plus cliers, dans les derniers jours de sa vie, c'était la poésie. Par une habitude qui lui était chère, il allait régulièrement chaque semaine au bois de Boulogne, évitant les larges l'outes et se })erdant dans les sentiers oudjreux. Il aimait les poètes, pas tous assurément, et il était lui-même poète à ses heures, poète comme le sont un peu tous les gens lettrés, c'est-à-dire qu'il faisait des vers, et aimait à en faire. Vous ne trouverez pas dans ses poésies de grands mouvements ni même des senthnents énergiques. A-t-on jamais demandé au soleil d'automne les rayons ardents de l'été ou la voix de la grande mer au murmure du ruisseau? M. Lalanne avait la muse riante, son haleine était courte et sa veine vite tarie. Plus gracieux t[i\e sévère, quand il ouvrait la bouche, c'était pour sourire; mais il s'est fait comprendre des enfants et c'est peut-être un mérite.
M. Lalanne a beaucoup écrit, et il employa en grande partie les dernières années de sa vie à revoir ses ouvrages. Pendant ses tournées d'inspection, il corrigeait les drames ([u'il avait fait jouer autrefois par ses élèves.. 11 s'était essayé dans différents genres, cependant ses écrits les plus estimés sont ceux qui traitent de quelque matière d'éducation. Son style a un cachet original, il est plein de surprises. Vous croyez marcher dans une plaine, et tout à coup vous rencontrez des accidents de terrain imprévus, des hauteurs que vous ne soupçonniez pas. On peut dire que peu d'hommes se trouvaient dans des conditions plus favorables pour écrire sur l'éducation avec plus d'autorité. Ses ouvrages, presque tous des écrits de eii'conslanee, sont remplis d'observations
fines et justes, mais ils ne présentent pas cet ensemble et cet enchaînement qui satisfont l'esprit. Il les avait écrits rapidement, et, quand il voulut y mettre de l'ordre et une certaine unité, le temps lui fit défaut ; il y travaillait encore la veille de sa mort, et les conférences qu'il faisait aux maîtres auraient été la dernière forme de sa pensée.
Ainsi, comme un vieil athlète qui a quitté la carrière, il passait ses dernières années à enseigner son art aux jeunes lutteurs, et ne pouvant plus tenir les armes luimême, il apprenait aux autres à s'en servir. Il a donné soixante ans de sa vie à la jeunesse et à l'éducation, et il mourut au service de cette belle cause. Il visitait les classes de l'Institution Sainte-Marie de Besançon, lorsqu'un soir, en se retirant, il fut frappé d'apoplexie, c'était le 27 mai 1879; il avait quatre-vingt-quatre ans .
M. Lalanne avait reçu du Ciel un esprit d'une rare fertilité. L'imagination, comme il arrive pour toutes les natures d'artistes, dominait les autres facultés. Ardent, actif, entreprenant, il était sans cesse à élaborer de nouveaux projets, et comme il avait dans l'âme une étonnante sincérité, on voyait toujours se refléter sur son mobile visage, la préoccupation présente. Il est des hommes qui ne laissent jamais percer leurs pensées au dehors ; chez M. Lalanne l'âme débordait, et le corps s'associait pour une très large part à toutes les opérations de l'esprit. Même quand il se croyait seul, et quand il se parlait à lui-même, les gestes les plus variés accompagnaient et scandaient pour ainsi dire sa pensée. C'était le sang du midi qui travaillait dans ses veines. Il était prompt, trop prompt parfois à juger et à se prononcer. Comme il avait l'esprit très vif, il saisissait vite les choses, mais il n'avait pas la patience d'examiner tous les côtés, et, s'il est permis de dire ainsi, d'en faire le tour. Il se fiait trop à la première impression, qui souvent
blRECTIOX DE M. LAI.ANXK oVjl)
étaitjuste, mais qui pouvaitêtre fausse. Il a reconnu plus tard que s'il y a eu des fautes dans sa vie et des erreurs dans ses jugements, c'est qu'il n'avait pas su mettre toujours la discipline dans son esprit, et, dans sa conduite, cette sage temporisation qui réprime le premier mouvement et attend le calme pour agir. Il aimait à signaler aux autres les écueils qu'il n'avait pas toujours évités, et nous l'avons entendu souvent parler en pleurant de certaines opinions sur lesquelles il était revenu et de certains actes qu'il ne cessait de regretter. Et qui donc, pour peu qu'il ait vécu, n'aperçoit dans son âme la flétrissure qu'y a laissée le contact des clioses humaines? Heureux ceux d'entre nous qui savent reconnaitre leurs faiblesses, et qui aiment assez la vérité pour la préférer aux préjugés les plus enracinés ou à un système longtemps caressé !
Ce qui frappait dés l'abord en M. Lalanne, c'était la Ijonté de son cœur, et tous ceux qui l'ont connu aiment encore à rendre hommage à cette qualité maîtresse do son àme. Il pouvait offenser dans un premier mouvement de vivacité naturelle, mais toujours la bonté revenait, faisant oublier par un sourire l'impatience d'un moment. Il a aimé beaucoup et il fut beaucoup aimé. Il a aimé les enfants d'un grand amour, et leur a consacré sa vie tout entière. L'enfant était pour lui la vivante et pure image du Dieu qu'il adorait au ciel. Il a voulu lui servir de protection et de guide, estimant que s'il parvenait à faire de ces eniants des hommes forts, amis de la vertu et amis de l'honneur, il serait récompensé de toutes ses peines.
Les élèves de M. Lalanne, de leur côté, ont conservé à leur maître un attachement qui ne mourra pas. Quand leur pensée se reporte vers Stanislas, ils revoient l'image et les traits de celui qu'ils aimaient à appeler leur cher père Lalanne. Les lettres de regret qui sont arrivées de toutes parts lorsqu'il plut à Dieu de rappeler à lui cet
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homme de bien, témoignent assez de l'amitié que ses élèves lui avaient conservée.
M. Lalanne mourut à Besançon, et ses restes mortels reposent à Coiirtefontaiue, dans un coin solitaire du Jura, au milieu de ceux que la religion avait fait ses frères. Les anciens élèves, pour témoigner leur reconnaissance, lui ont consacré un marbre, dans la chapelle de Stanislas, aA'ec cette inscription qui résume les mérites de leur regretté directeur :
.JOANXI . PIIILIPPO . AUGUSTO . LALANXE
PRESIJYTERU . SOriETATIS . MARI.E
BURDIGALEXSI . AC . BELLOVACENSI . CANOXICO
NATO . BURDIGALAE . A . D . MDCCXCV
YESONTIONE . VITA . FUXCTO . A . D . MDCCCLXXIX