ENTREE AU SEMINAIRE. — VIE A SAINT-SULPICE
Le 9 octobre 1802, Liautard écrit à d'Hautpoul : « Seriez-vous le dernier, mon cher ami, à qui je ferais part d'un projet que vous auriez dû connaître avant tous? Que n'ai-je point tenté pour vous le faire découvrir? Pourquoi donc vous êtes-vous refusé constamment à le deviner ? Était-ce parce que je n'avais pas le courage de vous l'avouer? Que direz-vous, mon cher, mon excellent ami, lorsque je vous aurai déclaré que lundi, 11 octobre, c'est-àdire le lendemain du jour où vous recevrez ma lettre, que, dans A'ingt-quatre heures, je suis installé au séminaire. La voilà donc expliquée cette énigme! Adieu, longues et douces soirées, adieu, petits entretiens qui pour d'autres eussent été bien insignifiants. Je vais faire un an de retraite; je vais pendant un an m'exercer à l'obéissance, à l'amour de la pauvreté, à bien des vertus qui me manquent et que beaucoup de gens s'imaginent voir chez moi au suprême degré. Ce n'est pas trop d'un au; je ne vous exhorte pas à prier Dieu pour moi. Je connais votre amitié, votre solide et incomparable amitié. Je sais, et vous me l'avez promis, que rien jamais ne pourra l'altérer. »
C'est en ces ternies que M. Liautard annonçait à son ami son entrée à Saint-Sulpice. La grande tourmente avait passé, l'anarchie avait disparu : l'ordre se consolidait sous la main ferme du premier consul, les écoles ouvraient leurs portes, les églises étaient rendues au culte, et il était permis de nouveau de servir Dieu.
Le séminaire de Saint-Sulpice, dont Fénelon disait qu'il ne connaissait rien de plus vénérable ni de plus apostolique, était alors dirigé par M.Émery, que M. de Fontanes appela plus tard au conseil de l'Université. A côté de lui, on vovait MM. Duclaux, Garnier, Montagne, Frayssinous et Boyer. Parmi les condisciples que M. Liautard rencontra à Saint-Sulpice, il faut nommer de Quélen, mort archevêque de Paris ; Feutrier, plus tard évêque de Beauvais et ministre des cultes après Mgr Frayssinous; de la Croix d'Azolette, archevêque d'Auch ; Letourneur, évêque de Verdun ; Despinassous , doyen du chapitre royal de Saint- Denis. La liste serait longue de ces prêtres zélés dont les noms, à des titres divers, sont lus avec respect dans les annales de l'Église de France.
M. Liautard fut à Saint-Sulpice ce qu'il avait été à Sainte-Barbe et à l'Ecole polytechnique, l'élève le plus distingué de son cours, de l'aveu même de ses émules. Mais, au milieu de ses études, il visait à une chose plus haute que la science, plus nécessaire au prêtre que le talent, je veux dire ces habitudes fortes de sacrifice et d'abnégation qui sont de tous les jours en cette vie, et sans lesquelles il ne se fait rien de grand, rien de durable dans les œuvres de Dieu.
Cette pensée le préoccupait et il en parle à ses amis dans toutes ses lettres. Deux jours après son entrée au séminaire, il écrit à M. Simoneau, son ancien élève de Versailles :
« Vous devez être bien impatient, mon cher ami, de savoir où je demeure et ce que je deviens: mon adresse exacte est rue Saint-Jacques n° 81, aux Dames de Sainte- Marie. Je deviens, ou du moins je tâche de devenir moins amoureux de mes aises, moins, moins, moins tout ce que j'étais auparavant et que je n'aurais pas dû être. Il ne s'agit pas ici d'un examen à faire subir devant trois enfants et deux personnes raisonnables, ni d'un discours de quatre
pages que de bonnes âmes veulent bien arroser de leurs larmes; mais d'un état, le })lus difficile et le plus terrible de tous, où il faut mépriser richesse, plaisir, considération, où la plus grande science est nécessaire, et où la vertu est plus nécessaire que la science.
« Voilà la tâche que je me suis proposée, ou pour mieux dire, avant de le faire, j'ai dû examiner mes forces... Vous parlez de venir me voir, mon cher ami... nous n'avons guère de liberté.... venez cependant. Donnez-moi de vos nouvelles par écrit, mais n'attendez pas de moi de longues lettres, mon temps ne me le permettrait pas, surtout au commencement, où il faut que je me mette au courant des examens. Chargez-vous, pour tous mes petits enfants, de mille amitiés (1). »
M. Liautard entretenait ainsi dans son âme des pensées mâles et fortes. Avant de se jeter dans la mêlée ardente, il préparait ses armes et leur donnait la dernière trempe.
Les catéchismes de Saint-Sulpice, d'après un long usage, étaient confiés aux séminaristes. Ils étaient dirigés alors par M. de Sambucv avec cet éclat et cette célébrité qu'ils ont conservés depuis. M. Liautard fut chargé du catéchisme des filles ; il fit lui-même le règlement et sut si bien l'adapter aux besoins de la jeune génération et à l'esprit du temps, qu'il est resté toujours en vigueur, si vous exceptez les légères modificatious que les circonstances ont commandées. De temps en temps, M. Borderies, alors vicaire à Saint-Thomas d'Aquin, invitait son ancien élève à venir faire des instructions au catéchisme dont il avait la direction. C'était un pas de plus vers le but final où la Providence le dirigeait.
Le samedi de la Pentecôte (2), il reçut les quatre Ordres
(1) Lettre à M. Simoaoau, du 13 octobre 1802.
(2) 4 juillet 1803.
mineurs, et il alla passer les vacances de fin d'année à Meudon avec la communauté de Saint-Sulpice. Est-il resté quelque chose de ses entretiens d'alors ? Nous l'ignorons. Nous savons seulement que, vers ce temps, il lia une belle amitié avec M. l'abbé Froment de Champlagarde, qui devait être un de ses plus fidèles collaborateurs dans la fondation de Stanislas. Il nous est permis de croire que dès lors il entrevoyait sa mission d'éducateur.
Au retour de Meudon, les Sulpiciens vinrent habiter le petit hôtel Traversaire, rue Notre-Dame des Champs, n" 1466. C'est dans cette même maison que, moins d'un an après, M. Liautard reviendra avec quelques compagnons, pour tenter sa grande entreprise. Mais l'avenir était encore caché à ses yeux ; il pensait alors n'y rester que deux ans pour continuer ses études théologiques et pour se préparer aux ordres.
La foi l'illumine de plus en plus et lui fait comprendre la vanité de tous les projets et de toutes les combinaisons qui ne reposent pas sur Dieu.
« J'aurais voulu, écrit-il, passer ma vie avec vous. Dieu ne l'a pas permis, cela vaut mieux sans doute. Lorsque les hommes nous manquent, nous sentons plus vivement ce que Dieu vaut, et nous nous attachons à lui plus fortement (1). »
Et deux mois plus tard, au moment où il allait être ordonné sous-diacre, ces graves pensées reviennent:
« Il est de votre devoir de devenir un savant officier, écrit-il à d'Hautpoul, alors élève à l'école d'artillerie de Metz, comme il est du mien de devenir un saint prêtre... Lorsque je suis venu ici, je ne connaissais qu'à demi ce qu'il fallait faire pour Dieu, peut-être n'aurais-je pas eu la force de venir, si je l'avais mieux connu. Mais,
(1) Lettre â d"Hautpoiil, srpt'^mbre 1803.
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après avoir médité sur les récompenses, poiirrais-je me rebuter des travaux et des épines? Non, mon cher ami, j'espère que la grâce me soutiendra jusqu'à la fin. Lorsque vous recevrez ce peu de mots, j'aurai reçu l'ordre du sous-diaconat dont les liens sont indissolubles, trop heureux d'être admis au service de Celui que j'ai tant offensé. Priez-le pour moi, mon cher ami, afin que cette grâce nouvelle ne soit pas pour moi la matière d'un arrêt terrible (1). »
Au milieu de ses études et du fond de sa retraite, M. Liautard suit avec amour dans leur carrière ses anciens élèves de Versailles. Avec quel intérêt, avec quelle tendresse il s'attache à leurs pas ! Ses lettres les vont chercher, soutenir, encourager. C'est qu'il aimait les âmes, et, tout en donnant une place dans ses lettres à ces riens charmants qu'on s'écrit volontiers entre amis, il savait toujours, sans fatigue, sans ennui, ramener les questions qui tiennent partout la première place dans la vie chrétienne et qui intéressent à un si haut point la conscience et la dignité de l'homme. Que de choses délicates, élevées dans cette correspondance avec d'Hautpoul, où il laisse si bien couler le flot de son cœur ! Quelle foi vive et sincère ! Tantôt il excite dans l'âme de son élève, comme une flamme sacrée, le désir du travail sérieux, par lequel il passera tous ses rivaux. Tantôt il lui rappelle avec une franchise que lui permettait son ancien titre de précepteur, ses devoirs de chrétien, l'exhortant à ne céder rien aux froides critiques et aux railleries mal placées de compagnons moins heureux que lui. Un jour, il le console des peines et des difficultés qu'il rencontre, lui montrant, comme une figure amie penchée au bord du ciel, l'idée de la Providence : « A brebis tondue Dieu mesure le vent. »
(1) Lettre à d'Hautpoul, décembre 1803.
Un jour enlîn, il lui annonce une nouvelle douloureuse, la mort d'une do ses sœurs, jeune religieuse de Saint- Vincent do Paul, enlevée à la fleur de l'âge. Il faut citer ces paroles de chrétienne amitié, qui ne perdent rien de leur tendresse pour être inspirées par la foi.
« Lorsqu'il vous en coûtait si fort, pour une séparation de quelques jours, pouvions-nous prévoir que ce n'était rien encore?... si du moins je pouvais vous dépeindre le courage héroïque de votre sœur à supporter les douleurs d'une longue maladie, son^calme, son amabilité, la sérénité de cette belle àme qui voyait avec une joie secrète le moment où Dieu allait enfin l'appeler auprès de lui.... Si vous pleurez, que ce ne soit pas sur elle, mais sur vous, mais sur moi, sur nous tous qui restons incertains de notre salut.... Mon cher ami, vous le voyez, rien n'est sûr ici-bas. Combien de fois ne nous sommes-nous pas entretenus du bonheur que nous aurions à vivre sous le même toit, et lorsque nous en avons joui, ne l'avons-nous pas goûté bien vivement? Mais tout cela se rencontre si rarement, et puis tout cela doit finir. Heureux ceux qui n'ont employé la sensibilité de leur âme qu'à aimer Dieu, ou qui, s'ils ont aimé les créatures, ne les ont aimées qu'en Dieu et pour Dieu !
« Remercions Dieu qui, dans sa bonté, ne frappe que ceux qui sont assez forts pour attendre ses coups avec sécurité... Ce n'est pas par une excessive douleur que nous nous rendrons agréables à Dieu. Imitons, s'il est possible, la résignation de celui qui, frappé dans ses biens, dans ses enfants, dans son propre corps, disait: Dieu me les avait donnés, Dieu me les a ôtés ; que son saint nom soit béni ! Quoi! craindrais-je de vous le dire, à vous qui êtes chrétien et^qui désirez l'être toujours, jusqu'au dernier moment de votre vie ; n'est-il pas bon que de temps en temps Dieu nous frappe et nous afflige? Dans le bonheur nous ne tarderions pas à l'oublier. Et puis, il y a tant de gens qui
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ne savent pa.s mettre ses avertissements à profit ; n'en augmentons pas le nombre (1). »
Cette lettre, où resj)érance et la fermeté chrétiennes s'unissent si bien à une vive tendresse et à cette pitié profonde pour notre nature, pour tout ce qui passe dans sa fleur, fut une des dernières que M. Liautard écrivit de Saint-Sulpice. N'accuse-t-elle pas une qualité éminente, qualité bien précieuse dans un éducateur, je veux dire cette délicatesse, ce côté sensible de l'àme, qui vibre toujours en harmonie avec ceux qui nous entourent? Ne sera-t-elle pas souvent pour lui le chemin le plus sûr et le plus direct pour arriver au cœur, et l'inspiration qui lui dictera les conseils les plus sages, les plus humains ?