VOCATION A L EDUCATION DE LA JEUNESSE
L'heure approche cependant de la suprême et complète révélation. Nous assistons aux dernières hésitations : le jeune séminariste sera-t-il cà la tête d'une paroisse ou d'une communauté ? Ira-t-il semer la divine parole sur de lointaines rives, ou restera-t-il aux lieux de son enfance? Il ne le voit pas encore. « Rien n'est plus incertain que ma destinée, écrit-il; je ne puis aller qu'à Paris et à Versailles, et jusqu'à ce moment, je ne vois aucun débouché (2). » Chose étonnante! cette incertitude se prolonge jusque vers la fin de son séjour à Saint-Sulpice.
(1) Lettre à d'Hautpoul, mai 1804
(2) Lettre à d'Hautpoul, avril 18
Vers le milieu de mai 1804, deux mois à peine avant de faire sa déclaration légale comme chef d'une maison d'éducation, M. Liautard annonçait à son ami d'Hautpoul qu'il serait ordonné diacre à la Trinité (1) ; puis il ajoutait, d'une manière fort énigmatique : « La prêtrise sera pour Noël. Mais auparavant, j'aurai quitté le séminaire. Vous dire pourquoi, ce me serait difficile, car je ne le sais pas moi-même : ce que je sais, c'est que je changerai de genre de vie, ce qui ne me cause qu'une joie très médiocre, car je ne m'en trouve pas mal. Adieu (2). »
Qu'agitait-il donc dans son esprit, et quels étaient ces projets qui semblaient le troubler lui-même ? C'est qu'il venait de concevoir une grande et belle œuvre, une entreprise laborieuse et difficile. Pour deviner et comprendre sa pensée, faisons comme lui, et jetons un regard autour de nous.
C'était le temps où Fourcroy, un ancien conventionnel devenu directeur général de l'instruction publique, venait de soumettre au Corps législatif un pâle projet de loi au sujet de la réorganisation de l'enseignement. Rien de plus ondoj^ant. On y sent une hésitation bien manifeste entre les principes nouveaux consacrés par la Révolution, et les exigences d'une djmastie naissante qui voulait elle aussi jeter ses racines dans le pays. Il arriva à Fourcroy ce qui arrive à tous ces hommes indécis et flottants, qui ne savent pas au juste ce qu'ils veulent. Il fit une œuvre terne et sans vie, parce que, ne se mettant franchement ni d'un côté, ni de l'autre, il ne réussit à se concilier les sympathies d'aucun parti.
En 1801 les conseils généraux avaient émis leurs vœux sur ce grave sujet, et, il faut le dire, c'était là une précieuse
(1) Mai 1804.
(2) Lettre à d'Hautpoul, mai 1804.
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indication. Les institutions alors établies, presque toutes des créations de la Convention, étaient loin de prospérer. Les écoles centrales n'avaient pas grand succès, soit qu'elles fussent (rop nombreuses ou d'un entretien trop difficile pour les départements, soit que plutôt la transition fût trop brusque entre leur enseignement et celui des écoles primaires, si écoles primaires il y avait encore.
Pendant que l'État travaillait à la réorganisation de ses écoles, i'affluence se faisait autour des institutions libres qui avaient repris leurs anciennes traditions : Juilly, Soréze, Tournon, Pontlevoy, Vendôme. Le mouvement religieux s'accentuait donc fortement, et les hommes de bon sens, comme Portails, pensaient qu'il le fallait favoriser, ou du moins ne pas l'entraver : « Il est temps, disait-il, que les théories se taisent devant les faits. Point d'instruction sans éducation, et point d'éducation sans morale et religion. »
Fourcroy eut le tort de ne pas comprendre ces aspirations, qui n'étaient pas nouvelles cependant, mais auxquelles ne l'avait pas habitué son passé. Ne savait-il donc pas qu'après tout, le sentiment le plus profond, celui qui révèle le mieux l'homme, c'est le sentiment religieux? Les cahiers des conseils généraux qui exprimaient le vœu que l'instruction religieuse fût de nouveau introduite dans les collèges, ne l'avaient-ils donc pas éclairé? Croyait-il encore aux chimères de Rousseau, et ne savait-il pas que c'est uniquement par une longue éducation et comme goutte à goutte que l'on fait pénétrer dans les âmes ces sentiments d'humanité, de droiture, de piété, de respect, d'honnêteté qui font l'homme de bien ?
Quoi qu'il en soit, la loi fut votée. Mais Daru traduisit la pensée d'un grand nombre, quand il disait: «Je ne puis voir sans étonnement que le projet de loi ne fasse aucune mention des idées de religion à donner aux enfants. »
Ces questions d'un si haut intérêt attiraient alors l'attention de tous les esprits sérieux ; à Saint-Sulpice, on peut le croire, elles fournissaient matière à de longues et fréquentes conversations. Il s'y trouvait alors des hommes qui avaient étudié avec ardeur tout ce qui touche à l'éducation ; les idées se communiquaient, des desseins généreux étaient conçus et discutés. Affermi dans la pensée secrète qu'il nourrissait depuis longtemps, encouragé par les conseils de ses amis, éclairé surtout par la direction intelligente de M. Duclaux, son maître et son guide, M. Liautard crut que le moment était venu d'entreprendre ce qu'il méditait.
Ses réflexions personnelles sur le passé, la vue des besoins nouveaux d'une société qui sortait, à dire vrai, du tombeau, l'impulsion donnée aux études par l'Etat, lui faisaient comprendre que la chose la plus urgente, c'était de s'occuper activement de la jeunesse.
Nous verrons plus loin comment M. Liautard entendait l'éducation. 11 suffira de dire ici qu'il se proposait avant tout de former des chrétiens : c'était à ses yeux le vrai moj^en de former des hommes. Cette idée est comme la base fondamentale de l'œuvre qui vit déjà dans son esprit; luimême avait été préparé admirablement pour l'exécuter.
M. Liautard avait alors trente ans; il était dans la force de l'âge, et l'on peut dire que les qualités de sa personne étaient si bien combinées qu'il semblait réunir tout ce qui donne sur les hommes une influence durable. Il était capable de servir une grande cause avec un grand dévouement et un grand amour. Actif, hardi, entreprenant, peu ménager de ses aises, il joignait à une vive conception une vigueur d'exécution qui ne s'arrêtait devant aucun obstacle. Son esprit avait pénétré avant dans toutes les connaissances, et s'était fortifié par des méditations suivies sur les sujets les plus divers et sur les questions les plus élevées. Il avait tour à tour étudié les auteurs classiques,
les mathématiques où il excellait, l'histoire qui avait ses préférences, la philosophie et les sciences sacrées; il était ainsi également capahle d'enseigner toutes les branches. Sa fermeté d'ànie ne s'était jamais démentie parmi les épreuves de ses jeunes années, et sa foi avait grandi au milieu des événements de la plus haute portée. Il avait connu la grandeur, assez pour en voir les dangers et la vanité, pas assez pour en être ébloui. Il avait mieux connu l'adversité, mais pour apprendre à vaincre la mauvaise fortune et à sentir une grande pitié pour ceux qui en étaient vaincus. Sa bonté naturelle devait séduire les cœurs, et peut-être poussa-t-il trop loin cette qualité qui est, à vrai dire, la qualité la plus humaine. Aussi bien alla-t-il jusqu'à s'oublier lui-même, plus loin encore, jusqu'à oublier son œuvre, pour satisfaire cet élan de bonté qui l'entraînait à secourir toute infortune et à soulager toute indigence. Mais inflexible quand il s'agissait de son droit, il était âpre à la lutte et inébranlable dans la résistance. Rien n'égalait alors sa vivacité ; sa franchise allait jusqu'à la rudesse, sa parole était pénétrante comme l'épée, il avait l'émotion du combattant ; la lutte terminée, son courage s'apaisait vite, et il oubliait volontiers l'ardeur de la mêlée.
A ces qualités élevées de l'esprit et du cœur, il faut joindre tout ce qui dans son extérieur attirait et charmait à première vue. Sous un front large et lisse qui rayonnait d'intelligence, ses yeux vifs prenaient tour à tour une expression de fière résolution ou d'une bienveillance affectueuse. Son visage, plein et coloré, annonçait dans sa calme attitude une force qui se possède elle-même, mais qui se pourrait déployer facilement. Son port, son maintien était noble, plein de distinction ; il y avait en toute sa personne quelque chose qui rappelait Versailles et la cour.
Ajoutez à cela une parole aisée, vive, facilement brillante, cette voix ferme, sympathique qu'on aimait toujours
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à entendre, ce'mélange de bonté et de fermeté, d'esprit et d'abandon 'qui respirait dans tous ses traits, et vous comprendrez l'ascendant, ou, pour dire un mot que nous avons entendu nous-mème d'un vieillard, son élève et son ami, la fascination que M. Liautard exerçait sur ses collaborateurs, sur ses élèves et sur tous ceux qui l'approchaient.