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LES PREMIERS COLLABORATEURS

C'est chose difficile de commencer, surtout quand il s'agit d'une œuvre aussi compliquée et exposée à des succès si divers que celle de l'éducation. Il faut dans l'éducateur des qualités si multiples et si variées, que c'est merveille qu'un seul homme les puisse réunir toutes au degré exigé.

Parmi les rares bonheurs de M. Liautard, il faut compter celui d'avoir rencontré dès l'abord des collaborateurs dévoués et intelligents. Citons parmi les premiers, M. l'abbé Gally, plus tard curé de Nevers, M. Douillac qui fonda un séminaire à "^ours. Mais deux noms surtout sont inséparables du sien: ceux de M. Auge et de M. Froment, qui partagèrent avec M. Liautard les travaux et la gloire de la première fondation, et eurent chacun des mérites divers.

M. l'abbé Froment avait été au séminaire de Saint- Sulpice de 1789 à 1790. Aux mauvais jours de la Révolution, il s'était retiré à Tulle, dans sa famille, pour rétablir sa santé délabrée. Le 5 avril 1793 il fut enveloppé dans la levée extraordinaire de 300,000 hommes. Incorporé dans le régiment du Doubs, il y resta jusqu'en mars 1794, époque à laquelle il rentra dans sa famille. Il était

revenu à Saint-Sulpice en septembre 1801, un an avant M. Liautard.

C'était une àme timide, faite pour l'intimité et non pour la représentation, qui, pour s'épanouir et pour donner tout son fruit, avait besoin de protection et d'appui. Il appartenait à cette famille d'esprits qui n'éblouissent pas de loin, qui gagnent au contraire à être vus de prés. Pour briller de leur éclat, ces sortes d'esprits demandent qu'il fasse beau autour d'eux. Comme il était aussi calme que M. Liautard était vif et ardent, la belle liaison qui s'établit entre eux et qui dura sans nuage pendant prés de quarante ans, fait également l'éloge de l'un et de l'autre. M. Froment avait étudié à Juillj-, qui passait en son temps pour avoir les meilleures méthodes d'enseignement et d'éducation. Lorsque les Oratoriens furent dispersés, il vint achever sa philosophie à Louis-le-Grand, et il avait dés lors songé à l'enseignement. Son nom se joint naturellement à ceux de M. Liautard et de M. Auge, mais je ne sais avec quelle discrète modestie et comme en demandant grâce. Il aimait l'ombre et le silence ; il se montrait moins souvent, disent ceux qui l'ont connu, il ne jouait pas, ne riait presque jamais. « L'expression de sa physionomie était plutôt semblable à de la tristesse qu'à la gaieté la plus calme ; mais parmi les rapports intimes, on trouvait dans cette âme tant de douceur, une si tendre charité, une bonté si indulgente, que, déposant toute crainte, on lui abandonnait plus volontiers qu'à tout autre tous ses secrets (1). »

Il faut s'en tenir à cette impression, qui est d'un ancien élève, devenu maître à son tour. On ne trouvera pas souvent le nom de M. Froment dans ce récit, cependant son action est au fond de tout ce que nous aurons à dire sur l'esprit de Stanislas. Les fondements, pour être cachés en terre, n'en

(1) Lalanne. -r Discours pour la distribution des prix 1855.

supportent pas moins tout l'édifice. C'est à lui, il le faut dire sans détour, que revient le mérite le plus délicat, celui d'avoir contribué, plus que tout autre, à faire régner parmi les élèves de la rue Notre-Dame des Champs une piété sincère, douce, affable, amie du travail et du sliccés. C'était l'homme de l'intérieur, il laissait la gloire plus bruyante et la lutte au dehors à un caractère plus fort, plus trempé, mais pas plus pur que le sien. Il y a dans cette existence qui se consume obscurément dans un collège et, plus tard, dans un hospice de vieillards infirmes (1), quelque chose de secret, d'humble et de caché qui attire. Même après que l'homme a disparu, on respecte encore cette modestie qui s'entourait de tant de voiles, pendant qu'il vivait encore. C'est un de ces noms qui ne volent pas sur les bouches des hommes ; ils vivent au ciel et dans le cœur de ceux (et ils sont nombreux) qui les ont connus et aimés.

Nous n'avons à dire ici qu'un mot de M. Auge. Il venait de Louis-le-Grand où il avait fait ses études avec beaucoup de distinction, et apportait à la fondation naissante les traditions de l'Université. Répétiteur de philosophie, à dixhuit ans, il fut l'ami et le guide des Cheverus et des Legris- Duval. A côté de ces heureuses natures, il vit grandir Robespierre (2), qui vécut avec lui sous le même toit. Nommé directeur du séminaire de Boulogne, il acquit dans l'exercice de cette fonction une belle réputation d'éducateur. Il avait pour lui l'âge et l'expérience ; nous aurons occasion d'entrer dans de plus grands détails lorsqu'il prendra la succession de M. Liautard.

(1) Ou sait qu'eu quittant Stanislas, M. Froment fut nommé supérieur de la maison Marie-Thérèse, fondée pour les prêtres âgés et infirmes du diocèse de Paris.

(2) Par son application, ses succès, et sa conduite régulière au collège d'Arras, sa ville natale, Robespierre avait mérité d'être porté l'un des premiers sur la liste des boursiers de Louis-le-Grand.

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Ainsi avaient été réunis ces trois hommes, formés diversement par les événements, venus de différents côtés et apportant l'un de l'Oratoire, les deux autres de l'Université, cette sève de bonnes traditions qui féconde les belles œuvres. Dieu leur avait mis au cœur une pensée commune, et ils étaient assez généreux pour ne reculer devant rien quand il s'agirait de l'exécuter. Ils avaient d'ailleurs conscience de la beauté de leur entreprise ; ils étaient convaincus qu'ils faisaient une chose utile, nécessaire même à la société de leur temps, et cette pensée les soutiendra dans les difficultés et les angoisses de la première fondation.

L'idée était conçue, le but de l'œuvre bien arrêté, c'était le moment de commencer. Bien qu'il fût inférieur à ses deux amis et par l'âge et par la dignité (il n'était encore que diacre, depuis le mois de mai 1804), M. Liautard fut reconnu' comme le chef de la petite communauté. On raconte à ce sujet, qu'ils allèrent trouver le curé des Missions Étrangères, M. l'abljé Desjardins, leur ami commun, pour lui demander lequel d'entre eux serait le directeur de l'œuvre projetée. Ce bon vieillard, qui les connaissait bien tous trois, s'adressant d'abord à M. Froment : « Ce ne sera pas vous, dit-il en souriant, votre nature serait trop délicate et trop frêle pour les luttes souvent matérielles que vous rencontrerez, mais vous serez notre ministre à l'intérieur. — Ce ne sera pas vous non plus, ajouta-t-il en se tournant vers M. Auge, les commencements sont durs, et à l'âge où vous êtes, vous pourriez fléchir sous le poids ; mais vous serez le conseil et l'expérience dans les moments difficiles. — Il faut ici, une force jeune encore, un caractère ardent qui se plaise à l'action, et qui, affable envers tous, infatigable en toutes choses, puisse se trouver sur tous les points à la fois. Ce sera donc le plus jeune qui aura la plus lourde tâche. »

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