DE FRANCE
La société européenne sort enfin du chaos causé ]Kir Tinvasion barbare. — Le commerce de Bordeaux s'agrandit de toutes les relations anglaises. — Mais Tesprit de privilège domine le monde. — Le principe de liberté étouffé dans les sociétés Test encore plus pour Tindustrie et les relations commerciales : privilèges des castes; privilèges des corporations; privilèges de l'industrie nationale; privilèges des produits de l'agriculture ; privilèges des villes. — Cependant les croisades produisent pour le commerce des effets inattendus. — Le besoin et Iv développement des rapports avec le Levant font rechercher une route directe pour les grandes Indes. — Découverte de rAmèrique.
Après le second mariage d'Éléonore , Bordeaux devint capitale de la Guyenne, nouvelle province q^ae les Anglais con)posèrent du Bordelais, de la Saintonge, de TAgenais, du Quercy, du Périgord et du Limousin. Dans sa nouvelle situation, le commerce de Bordeaux dut naturellement augmenter, puisque cette ville devint libre d'étendre ses rapports dans les provinces nombreuses , soit de la Grande- Bretagne , soit du continent , qui obéissaient au roi d'Angleterre , et notamment la Normandie , TAnjou , le Maine, le Poitou et la Touraine.
Dès cette époque ', on voit , en effet , la marine bordelaise transporter en Normandie des chargements considérables de vin que le Havre et Rouen répandaient dans toutes les contrées voisines, et sur-
tout daDS rtle de France. Les monastères contribuaient eux-mêmes à ce mouvement; on lit dans YHistoire du Commerce de Rouen : « En descendant la Seine, au-dessous de Mantes , le premier barrage féodal que Ton rencontrait aux XI* et XIP siècles était celui de la Roche-Guyon ; les maîtres de cette imprenable forteresse semblent avoir tenu rigueur pendant fort longtemps aux moines de Saint- Wandrille; peut-être avaient-ils raison? car il résulte d'un accord de 1S9S que les religieux des deux mo* nastères envoyaient dans leurs prieurés de l'île de France des vins de Gascogne, en quantité si considérable, qu'on n'oserait pas dire qu'ils n'en vendissent pas. » (1)
Mais les relations directes avec Londres et les principaux ports d'Angleterre devinrent surtout beaucoup plus considérables.
Voici quelques faits et documents commerciaux de cette époque :
1213. — Le registre des finances du roi Jean indique une somme de 51 7. livres 17 schellings pour achat de 348 tonneaux de vin , dont 2S2 tonneaux vin de Gascogne.
1246. — On trouve sur les comptes du chancelier de rÉchiquier 414 livres pour 404 tonneaux vin de Gascogne, et 1,846 livres pour 901 tonneaux du même crû.
1299. — Arrivée à Londres de 173 navires bor-
(1) Hist, du Comm. de Uouen, t. I, p. 60.
délais chargés de vins. D'autres bâtiments du même port fréquentaient Douvres, Sandwich, Hastings, etc.
1372. — Arrivée à Bordeaux de 200 bâtiments anglais venant charger des vins (1).
1154. — Les Anglais fixent un maximum pour le prix des vins, qu'ils limitent de 20 à 25 sous sterling Je tonneau.
1212. — Sur chaque chargement de vin importé en Angleterre, le roi prend un tonneau devant le mât et un tonneau derrière. Ce droit s'appelle prisa.
1273. — Henri ni établît un nouveau droit de Gange d'un denier sterling par tonneau pour feutrée en Angleterre des vins de toute provenance.
1302. — Nomination à Londres de six dégustateurs chargés de vérifier la qualité des vins.
1302. — Les vins d'Aquitaine sont exemptés du droit de prisa (2).
Les retours d'Angleterre se faisaient principalement en fers et laines. On a conservé une lettre d'avis de la maison Gherardi , de Londres , datée de 1286, au sujet d'un contrat d'achat de laines passé avec quelques abbayes anglaises (3) ; de Bordeaux , ces laines se transportaient à la Méditerranée, où les navires génois venaient les charger pour les répandre en Italie. Chaque balle de laine, pesant quatre quintaux de Provence , coûtait en fret et en droits, jusqu'à Aigues-Mortes, 9 florins d'or; pour l'assu-
(1) Chronique bordelaise,— Duesberg, Hist. de la Nàvigat.^ p. 407.
(2) Duesberg, Hist. de la Navigat.y p. '407.— Franck, Traité des Vins,
(3) Duesberg, Hisl. de la Navigat.y p. 407.
36 HISTOIRR DU GOaiMERCB
rance depuis Londres jusqu'en Italie, on payait 12 ou 15 florins, suivant les périls du transport (1).
Dans cette situation , notre ville reprenait quelque splendeur, et présentait cet aspect original et pittoresque que Tart gothique imprimait aux grandes cités. Bientôt s'élevèrent ces nobles monuments d architecture que nous admirons encore de nos jours : les tours de THÔtel-de-Ville qui devaient tigurer à jamais dans les armes de Bordeaux , les flèches aériennes de Saint-André , la pyramide grandiose de Saint-Michel. Dans le port , ce n'était plus les bateaux grossiers des Barbares , ni les bâtiments variés des Romains ; le génie naval avait combiné ses moyens pour les mers tourmentées qu'il fallait parcourir. Les navires étaient plus forts, la mâture et les voiles mieux établies. Le goût exagéré des gaillards avait produit aux deux extrémités du pont des constructions très-élevées enrichies d'ornement, et qu'on appelait les châteaux d'avant et d'arrière. Pour le petit cabotage , on se servait de barques légères , connues sous le nom de nefs; elles n'avaient, en général, qu'un seul mât, une grande voile et un foc; mais dans les temps calmes, elles pouvaient employer six à huit fortes rames.
Un des événements politiques les plus curieux de riiistoire, contribuait à cette époque à ranimer le commerce maritime; les croisades^ rétablirent plus de rapports que les Barbares n'en avaient détruits; des
(1) Depping, Hist. du Comm, du Levant, t. I, p. 301.
flolles nombreuses durent se former pour Iraosporier les armées en Orient. Ces vaisseaux rapportaient à leur retour les soies de Constantinopie et de la Morée, les broderies de la Grèce et les beaux tapis de la Perse. Le goût de ces riches produits fit renaître partout Tesprit industriel et commerçant. La prospérité des républiques de Venise, Gênes et Pise, sortit de cette lutte prolongée. Tout en transportant les approvisionnements immenses de l'armée des Croisés, la marine de ces cités opulentes rétablit et soutint le plus grand commerce qui eût jamais existé entre l'Europe, l'Egypte et les Indes.
La part que prenait Bordeaux à ce mouvement oriental avait lieu par Âigues-Mortes, Narbonne, Béziers, Montpellier et le port de Lattes, pratiqué à l'embouchure de la rivière de Lez, et qui communiquait à Montpellier par Un chemin pavé. Souvent ces villes s'associaient entre elles pour compléter leurs chargements. La ville de Toulouse entrait aussi dans ces associations. Quoique située dans l'intérieur du I^anguedoc, elle pouvait facilement rassembler dans ses murs, par la Garonne, non-seulement les productions de la Guyenne et des côtes occidentales de la France, mais encore toutes les denrées des contrées septentrionales que les Flamands, les Normands et les Anglais apportaient à Bordeaux (1}.
Pour les soieries et les épices du Levant, Montpellier était le principal entrepôt correspondant avec
(I) Clicquot (le BIcrvache, Comm. int.y p. 35.
jours; ainsi, les Anglais ne connaissaient d'autre manière de transporter leurs laines que de les vendre telles que la nature les leur produisait; ils ne savaient pas les mettre en œuvre; leur industrie ignorait même Tart de faire le savon, matière indispensable à toutes les manufactures d'étoffes et surtout aux fabriques de laine; cette ignorance industrielle ne commença à se dissiper que vers 1558, époque de la prise de Calais par le duc de Guise.
L'Angleterre n'était guère plus avancée pour ses statuts et ses principes commerciaux. Il ne serait pas difficile de faire voir que c'est dans les anciennes ordonnances des rois de France que les Anglais ont puisé leurs plus belles lois sur le commerce; qu'on lise attentivement les édits de Charles YIII, de Louis XII et de François P', on y trouvera la base de tout leur système commercial (1). Plus que toute autre nation, l'Angleterre du moyen-âge avait adopté le principe absolu de restriction et de privilège ; la Chambre des communes ne cessait de provoquer des mesures prohibitives contre l'industrie du dehors; elle avait obtenu la défense de l'importation des tissus étrangers; en 1381, elle fit défendre toute exportation et importation par navires étrangers (2). Les Anglais allaient même jusqu'à interdire rigoureusement sur la place de Bordeaux la vente des vins récoltés dans les campagnes non soumises au roi d'Angleterre.
(4) Clicquot de Blervacbe, Comm. int.y p. 79. (2) Dopping. Hiat. du Comm,, t. ï, p. 3i0.
DK BORDEAUX. 41
« Fut ordonnai que tous peysanneys de Sania-Croux jurant sur lou bras de St-Moumolin, gué unapipa de bin que disent awgé vindut è la confrérie de St-Moumolin, si a le loc anglais et de leur propre bénéfice. » (1)
Ajoutons que ce fut à cette époque que se formèrent ou que prirent une véritable force, les privilèges des villes, les maîtrises, les monopoles; l'idée de liberté commerciale acheva de disparaître entièrement sous les principes d'inégalité, de méfiance et d'égoïsme qui devinrent la base artificielle de* tous les rapports sociaux.
L'occupation anglaise n'avait donc apporté aucune amélioration aux abus du système féodal. Henri IQ, roi d'Angleterre, tenta, il est vrai, d'abolir le droit de naufrage en Guyenne par son édit de 1226; mais sur les routes, des taxes arbitraires continuaient à être perçues par les seigneurs, et un grand nombre d'entre eux, retranchés dans leurs châteaux forts, exerçaient fréquemment un véritable brigandage qui rendait le commerce impossible. On peut même dire que le vol était organisé et protégé^ un certain baron de Rochefort ne vivait qu'en rançonnant à main armée les bourgs et les campagnes voisines ; ses soldats pillards dévalisaient tous ceux qui passaient par la voie publique (2). A Peyrehorade , un vicomte d'Horte arrêtait les marchands et voyageurs venant de Bayonne et les mettait à èontributién (3). Dans
{\) Chron. de Bardeaux, part. U, p. 29. , • (2) Lebaud, Hist, de Bretqgney p. 209.
(3) Rfiies gascons f^. 1341.
celte silualioD, si les commerçants voulaient entreprendre le moindre voyage, ils étaient obligés de se réunir en grand nombre et de voyager en armes. On * lit dans la capitulation de Rouen, 1419, que les habitants devaient apporter au château toutes leurs armes à la réserve de celles que les marchands portent quand ils vont à leur commerce (1).
Quant à la condition des personnes, elle était bien loin d'être plus heureuse en Guienne que partout ailleurs; les croisades, les besoms des seigneurs, avaient bien fait naître quelques concessions, mais le servage régnait toujours dans lou|e l'étendue de Tancienne Gaule. L'évéque de Champfleury cherchant à acheter un beau cheval pour faire son entrée dans la ville épiscopale, on lui en présenta un pour lequel il donna en échange cinq serfs de ses terres, savoir : trois hommes et deux femmes (â). Les chroniques de toutes les provinces présentent des faits semblables. Pour se faire une idée juste du développement que pouvait avoir le commerce de Bordeaux, il ne faut pas perdre de vue que plusieurs des éléments prhicipaux qui le composent aujourd'hui n'existaient pas encore; ainsi, la fabrication des eaux^de-vie était ignorée dans les premières années du KIY"" siècle ; on ne connaissait pas l'usage .du sucre et du café ; les trois quarts des industries naissaient à peine, et quant aux vins, il est certain que la Guyenne n'avait pas la dixième partie des vignobles qu'elle possède de nos
(i) Arnould, Balance du Comm.,^. 70. (2) Emoi sur VHiKt, de Paria, t. V, p. 423.
jours ; le Médoc n était alors qu un désert couvert de bois (i).
D*un autre côlé, la propriété territoriale n'avait aucune garantie réelle; elle dépendait des événements. En 1260, un certain nombre de seigneurs bordelais s'étant révoltés contre le gouvernement tyrannique du comte de Leycester, le vainqueur fit arracher une grande étendue de vignes, démolir les châteaux et dégrader les terres. Quelquefois, des mesures bizarres, inspirées sans doute par quelques faits isolés, effrayaient le petit cultivateur et reinpéchaient de défricher dans le voisinage des grandes propriétés seigneuriales ; on lit dans les règlements du roi Richard une disposition ainsi conçue : a Quiconque entrera danis la vigne d'autrui et y prendra une grappe de raisin, payera cinq sols ou perdra une oreille. » (2)
Avant de terminer ce paragraphe, nous croyons devoir rapporter ici quelques détails donnés par l'abbé Baurein, sur la construction du clocher de Saint-Michel , parce qu'ils sont de nature à faire connaître quelle était, à l'époque anglaise, la valeur relative de l'argent à Bordeaux : Unepiècedeboisde20 pieds de longueur, sur 1 pied carré, coûtait 24 liards; le tonneau de moellon valait 6 deniers; une grosse pierre de taille, 5 deniers; la journée des hommes se payait 3 sous; les appointements de Bauducheau, entrepreneur du clocher, étaient de 60 liv. par an.
(i) Franck, Traité des vins, p. 240.
(2) Règlements du roi Richard, ch. 5.
44 HISTOIRE t>V COMMERCE
A la fin (lu travail , la fabrique récompensa cet entrepreneur par le don d*un bel habit qui coûta 10 liv. On lit, en effet , dans les registres de comptabilité :
« Plus, paguat una rouba et ferradoura, en la feyssovn, qui fut dounade à Ugues Bauduchau, per los services de detz ans que abe feyt per Vovre , de nuyt et de jour, ci..., detz livres. »
Les victoires de Charles VII et Toccupation définitive de la Guyenne par la France produisirent une perturbation considérable dans le commerce de Bordeaux ; de nombreuses et riches maisons anglaises , établies dans le pays depuis longtemps furent obligées de le quitter , avec autorisation d'emporter tous leurs biens ou d'en disposer. Le dépeuplement et le préjudice que cette circonstance' occasionna furent tels, que quelques années plus tard Louis XI jugea indispensable de publier des lettres- patentes ac<îordanl des privilèges considérables aux étrangers qui viendraient fixer leur résidence à Bordeaux (1).
La Grande-Bretagne ne tarda pas à établir sur rentrée des vins bordelais des droits Irès-élevés, qui portèrent un coup funeste au commerce. On lit dans la Chronique de Guyenne : « Bien est vrai que le trafic qu'ils font de vin au dit Bordeaux, est beaucoup moindre qu'il n'a été ci-devant à cause des taxes imposées au royaume d'Angleterre. » (2) De son côté, la France redoutant toujours les intrigues
(1) Dom Devienne, Hist. de Bordeaux^ papes 98 et 103.
(2) Chron. bordelaise, 1^* part., p. 26.
anglaises en Guyenne, avait adopté un système de surveillance qui nuisait aux rapports commerciaux. Les navires anglais montant à Bordeaux étaient tenus de laisser à Blaye leurs armes , munitions et artillerie; avant même d'entrer en rivière, ils devaient mouiller sur la côte de Soulac pour demander un sauf-conduit (1). Les capitaines ou négociants anglais ne»pouvaient sortir de la ville pour aller acheter des vins qu'accompagnés d un archer et avec la permission expresse des jurats; dans la ville même , ils ne logeaient que dans des hôtels désignés par le fourrier de la ville, et il ne leur était permis de circuler, dans les rues ou sur le port, qu'à sept heures du matin , avec obligation de se retirer à cinq heures du soir (S). De cet état de choses devaient naître des représailles toujours défavorables aux affaires : ainsi, le roi d'Angleterre ordonna qu'on ne pourrait charger des vins à Bordeaux avant décembre, c est-à-dire au moment le plus préjudiciable aux voyages; de son côté, le roi de France décréta que la morue et autres poissons salés venant d'Angleterre ne seraient reçus dans le port de Bordeaux qu'après Pâques, et les laines anglaises qu'après la Saint-Jean (3).
Telles sont les principales circonstances commer-
*ciales que l'histoire nous transmet comme ayant été
la conséquence immédiate du retour de la Guyenne
(1) Delurbe, Anciens Statuts de Bordeaux, p. 490.
(2) Chron, bordelaise, !'• part., p. 26.
(3) Chron. bordelaise, p. 152.
46 UISroiRK Dl COMMERCE
a la France. Quant à la nature du conimerce et au fond des rapports, il est facile de comprendre que des années nombreuses s écoulaient sans y apporter de changements très-remarquables, parce que Tagriculture, la civilisation et l'industrie ne progressaient encore qu'avec une grande lenteur.
Toutefois , les ports de Bordeaux et de Bayonne se livraient déjà à la pèche de la baleine, qui se faisait souvent dans le golfe- même de Gascogne , ce qui nous est attesté par ce passage de Clairac : « Les pêcheurs de cap Berton et du Flech ou du Boucau , les basques de Biarritz et autres pêcheurs de Guyenne, lesquels vont hardiment par grande adresse harponner et blesser à mort la baleine en pleine mer , ne paient ou n'ont payé jusqu'à présent quoi que ce soit au roi ni à seigneur quelconque, pour amener et déposer leurs prises à terre. La saison du passage des baleines sur les côtes de Guyenne et de Biarritz commence après l'équinoxe de septembre et dure presque tout l'hiver. - La raison pour laquelle ces beaux cétacés viennent au dit temps s'ébaudir en ces plages, est qu'ils fuient les profonde ténèbres et les rigueurs de l'hiver, qui , pour lors, possèdent la mer glaciale'du Nord , en laquelle est leur repaire et leur séjour ordinaire pendant tout l'été ; car les baleines sont naturellement amoureuses de la lumière et de l'aspect du soleil , comme le sont aussi plusieurs autres poissons et divers oiseaux qu'on nomme de passage , tous lesquels pendant tout l'été font séjour aux mers et les oiseaux aux tçrres hyperborées , sous ou
proche le pôle, aux fins de jouir de la grâce et du plaisir d'un jour continuel de six mois de durée. Les grands profits et la facilité que les habitants de Guyenne ont trouvé' à la pêcherie des baleines ont servi de leurre et d'amorce à les rendre hasardeux h ce point que d'en faire la quête sur l'Océan, par toutes les longitudes et les latitudes du monde. A cet effet, ils ont ci-devant équipé des navires pour chercher le repaire ordinaire de ces monstres. Ce sont les barques et les navires de quelques marchands de Bordeaux qui se rendirent les premiers vers la mer glaciale du Groenland , au nord de l'Islande et au Spitzberg, où ils ont enfin trouvé la station ordinaire des baleines, pendant le jour qu'il y fait de six mois de durée ; là , ces monstres jouent et s'ébattent en troupes comme les carpes en un vivier , et les poissons blancs dans les rivières et fleuves tranquilles, et les pêcheurs en rencontrent à choisir plus qu'ils n'en veulent ou qu'il ne leur eu faut. Les Anglais qui n'avaient pas l'adresse ou l'industrie de cette pêcherie , en ayant eu l'avis, furent jaloux ; ils y accoururent et leur firent de grands molestes pour les em|)êcher de travailler et de descendre à terre, lesquels ils continuèrent et redoublèrent tous les ans; enfin, ils leur prohibèrent absolument la descente en Islande et Groenland , pour y travailler à fondre les lards; depuis, un bourgeois de Cibourg, nommé François Saupette , a trouvé l'invention , laquelle a fort utilement réussi , de cuire el fondre les graisses à flot et en pleine mer , loin des terres , toujours flottant sans
48 HISTOIRE Di: COMMERCE
mouiller Tancre , ce qui leur revient à grand profit , car ils étaient fort incommodés à porter les lards crus à cause de la senteur de venaison ou de la puanteur et corruption , et le marc ou immpndice qui ne peut être fait huile revenait au tiers de la cargaison; par rinvention de Saupetle, ils sont à présent libérés de tous ces inconvénients et n ont nul besoin de descen— are à terre. » (1)
A peu près à la même époque , les pêcheurs 'commencèrent à profiter des bancs immenses de harengs qui descendent tous les ans du pôle nord ; le golfe de Gascogne offrit aux marins de la Guyenne les sardines et autres poissons de même espèce, pendant que s'établissait dans la Méditerranée la pèche analogue de lanchois et du thon. Ce commerce du poisson devint dès lors une des sources principales de prospérité pour Bordeaux, et bientôt s'élevèrent, dans le quartier de la, Rousselle, ces vastes magasins profonds et frais, dont un grand nombre existent encore de nos jours. (2)
En ce qui regarde les droits supportés par le commerce, la conquête de Charles VII replaça Bordeaux sous Tempire, à peu près arbitraire , des règles établies par Philippe le Bel et ses successeurs.
Les anciens droits de traites ou coutumes furent appliqués à tout le mouvement du commerce. Également imposés sur toute espèce de marchandises , soit sur les choses de nécessité, soit sur celles de
(1) C\ii']T2LC , JJsages de la mer, p. 151.
(2) Guilhe, Études sur VHist. de Bordeaux, p. 219.
luxe, ces droits étaient perçus à l'importation comme à réimportation (1). Ils étaient, en effet, considérés comme impôt sur les profits des marchands ^ on ne comprenait pas alors que les profits des marchands ne sont pas de nature à être imposés directement , ou que le paiement de tont impôt assis de celte manière doit toujours retomber avec une charge considérable sur le consommateur (2). Les statuts de la sénéchaussée de Guyenne relevaient, il est vrai, cette contrée de tous droits quant à l'exporta tion, mais ce privilège se trouvait subordonné à Tempire des circonstances : si le gouvernement royal éprouvait un besoin , aussitôt la traite était rétablie , malgré les plus vives réclamations, et souvent Bordeaux se vit obligé de faire un sacrifice considérable en argent pour obtenir le retrait du nouvel impôt et le respect de ses privilèges (3). Il est même prouvé que, dans ces circonstances , la ville envoyait des cadeaux de vins précieux, soit aux ministres, ^soit aux seigneurs les plus influents (4).
Les choses étaient dans cette situation lorsque arriva , sous Fe règne de Charles VIII et vers les dernières années^du XV® siècle , un événement qui étonna le monde et devait changer la face du commerce. Les conséquences de la découverte de l'Amérique ont élé tellement immenses pour le port de
(1) Smith, Richesse des Nations y t. II, p. 575.
(2) Repert. de la LéyisL , t. XVII, p. 537.
(3) Chron. bordelaise, pages 35, 59, 62, 69, 105 et 167. (4)/W</.,p. 73.
50 UISTOIRE DU COMMERCE
Bordeaax, que dous croyons devoir nous arrêter uii moment sur ce fait bistorique d'un si grand intérêt.
Les anciens pensaient que le Grand Océan, situé a l'occident de l'Europe et de l'Afrique, ne formait qu'une immense étendue d'eau enveloppant la terre, sans interruption, depuis les rivages occidentaux de l'ancien monde jusqu'aux extrémités orientales des Grandes-Indes. Dans leur opinion, cette mer était impraticable, soit par la violence des tempêtes, soit par rimpossibilité d'en opérer la traversée; c'est ce que nous apprend ce passage remarquable de la Géographie de Strabon : <t Que la terre habitée soit une île , dit ce savant géographe dans l'introduction de son ouvrage , d'abord le sens et l'expérience vous le disent, puisque partout où les^hommes peuvent parvenir aux extrémités de la terre, ils trouvent cette mer que nous nommons Océan ; ensuite , là où les sens ne peuvent s'en assurer , la raison le démontre. En effet, ^tout le côté oriental, le long de l'Inde, ainsi que tout le côté occidental occupé par les Ibères et les Maures, se parcourent sur mer, de même que la plus grande partie du côté méridional et du côté septentrional ; le reste, réputé jusqu'à présent non navigable , parce qu'aucun navigateur n'a encore osé s'y engager ou n'a pas exécuté jusqu'au bout ses desseins, n'est pas considérable, à en juger par les distances correspondantes aux points où l'on a pu parvenir; or il n'est point probable que la mer Atlantique soit divisée en deux par des isthmes aussi étroits qui empêcheraient seuls de naviguer toutautour
de la terre; on doit plutôt penser que cette mer est une et continue. Ceux qui ayant essayé de Taire par mer le tour de la terre sont revenus sur leurs pas , avouent tous qu'ils y ont été forcés, non pour avoir rencontré quelque partie du continent qui leur fermait le passage , mais par la disette et le défaut de secours. Du reste, s'ils eussent pu poursuivre jusqu'au bout leur entreprise, ils eussent toujours trouvé la mer ouverte devant eux. » (1)
Ces idées géographiques ne firent aucun pro* grès pendant bien des siècles. L'arabe Édrisi, qui écrivait au'XI^ siècle, appelle l'Océan la mer Ténébreuse; a personne ajoute-t-il, n'en connaît les limites à l'ouest; il est couvert d'une nuit éternelle et en
proie à des tempêtes sans fin; nul pilote n'a osé s'y aventurer en pleine mer. »
Toutefois , à l'époque même où ces opinions étaient répandues, les grandes pêches entreprises par les riverains du nord et de l'occident de l'Europe habituaient les marins de ces contrées à braver les tempêtes de l'Atlantique. Déjà , dans le IX*' siècle, Éric Branda était passé de l'Islande dans le Groenland. On prétend même que le Yinland , c'est-à-dire la côte la plus nord des États-Unis, fut découverte pour la première fois en 956 , par l'Islandais Biorn Herjols, qui était allé chercher son père au Groenland. Poussé par la tempêle vers le sud-ouest, Biorn alla aborder à celte terre qui éta-
(1) Strabon, Géogr., p. 113.
lai^ une riche végétation. De retour auprès de son père , il partit avec Lief Éricson , fils de cet Éric Braoda qui avait fondé les premiers établissements au Groenland; un Allemand, nommé Tinker, qui les accompagnait, leur fit entrevoir la possibilité de récolter du vin dans le Yinland. D après les indications que les Sagas donnent sur cette contrée (1), il faut Ja placer sur la côte américaine , depuis New- York jusqu'à Terre-Neuve, où Ton reacoritre, en effet, plus de sept espèces de vignes sauvages (2).
Il paraît même prouvé que les marins de Guyenne, dans leurs courses pour la pécbe de la baleine, avaient également rencontré Terre-Neuve et le Canada dans le XIII^ siècle. Si les Castillans, dit Clairac dans son vieux langage, n avaient pas pris à tâche de dérober la gloire aux Frai%çais de la première atteinte de rtle Atlantique qu'on nomme Indes occidentales, ils avoueraient^ comme ont fait Corneille , Wotjtsler et Antoine Magin^ cosmographes flamands, ensemble Antonio Saint-Romain, Monge de San Benico (De la Hisloria gênerai de la India, liv. /®^ chap. II, p. 8), que le pilote, lequel porta la première nouvelle à Christophe Colomb, et lui donna la connaissance et l'adresse de ce monde nouveau, fut un de 7ios marins de Guyenne (3). '
Cependant ces découvertes s étaient peu répandues dans le monde maritime et n avaient pas changé les
(1) Traditions historiques des peuples septentrionaux.
(2) Notes sur V édition impériale de Strabon, t. I, p. 132. (5) Clairac, Usages de la mer y p. 151.
idées des géographes sur la configuration de la terre; on persistait à penser qu'au sud de llslande et dans tout le reste du globe , le Grand Océan s'étendait depuis les limites des rivages indiens jusqu'à ceux de l'Europe .
C'était le développement de l'intérêt commercial qui devait faire découvrir ce quatrième continent situé au milieu des mers et dont le monde avait toujours ignoré l'existence. Comme nous l'avons dit, le commerce des Indes orientales, considérable sous les Romains, avait, pour ainsi dire, disparu pendant les luttes et la barbarie qui couvrirent l'Europe du VI« au XI® siècle. Les croisades le réveillèrent , les républiques italiennes le rendirent immense; mais les expéditions de ce commerce étaient ccfftteuses, difficiles et surtout d'une longueur désespérante ; elles se faisaient par l'Egypte et la mer Rouge , ou par l'Euphrate et le golfe Persique. Les progrès dans la science maritime, l'application de la boussole et de l'astrolabe durent porter les marins à rechercher s'il ne serait pas possible de trouver à travers les mers une'route directe pour arriver dans les Indes et éviter ainsi les lenteurs et les transbordements ruineux.
Les premières recherches eurent pour point de départ le projet de parvenir à doubler l'extrémité méridionale de l'Afrique, et d'arriver ainsi dans les mers indiennes. Un grand nombre de navigateurs firent des tentatives vers ce but et découvrirent successivement toute la côte occidentale du continent africain. En 1486, Barthélémy Dias reconnut le cap
qui termine TAfrique au sud; mais ii revint sans oser le doubler, et le nomma cap des Tempêtes, à cause des tourmentes qu'il y avait essuyées. A son retour, et sur le rapport de ce voyage, le roi Jean II de Portugal nomma ce promontoire cap de Bonne- Espérance , parce qu'il espérait , à juste titre , que cette découverte ouvrirait la route directe des Indes.
La seconde idée géographique, basée sur toutes les traditions anciennes , était d'aller trouver les grandes Indes orientales, en traversant directement rOcéan du levant au couchant.
On sait que ce fut dans, ce but qu'un marin de ré* solution et de génie, Christophe Colomb, commandant trois caravelles du gouvernement espagnol, découvrit, le 3 afoûl 1492, les îles Lucayes, puis Cuba, Saint-Domingue, et enfin le continent d'Amérique.
Cette découverte inattendue fit naître un véritable enthousiasme dans le monde. Pierre d' A nghiera écrivait dans ses lettres de 1493 à 1494 : « Chaque jour il nous arrive de nouveaux prodiges de ce monde nouveau, de ces antipodes de l'Ouest, qu'un certain Génois, Christophus Columbus, vient de découvrir; notre ami Pomponius Lactus n'a pu retenir des larmes de joie lorsque je lui ai dorlné la première nouvelle de cet événement inattendu. » (1)
Il est facile de comprendre, en effet, quel dut
être rétonnement de l'Europe ; les philosophes admirèrent cet événement comme une preuve de la vé-
(1) Humboldt, Hist, de la Géogr», t. I, p. 4 et suivantes.
rite de leurs conjectures, mais qui devait , à raison des difficultés , être placé parmi les faits les plus étonnants; le peuple prit cette découverte pour un vrai prodige qui avait agrandi la terre et doublé le monde. Les souverains qui avaient refusé l'offre de Colomb en laissèrent voir leur repentir (1).
Les ports maritimes de France partagèrent Timmense impression que fit naître cette conquête de l'intelligence et du courage; mais plusieurs circonstances, que nous examinerons dans la section suivante, les empêchèrent longtemps encore d'en recueillir les conséquences.
(1) Chapus, Hist. des RévoL du comm,, p. 163.