‹ Histoire du commerce de Bordeaux depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos joursChapitre 8 sur 86 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

SCIZitMC ET DIX-SEPTIÈME SitCLE.

La découverte dn nouveau monde ne produisit d*abord d*aatre effet q^e d*augmenter en Europe la passion de Tor. — Deux siècles devaient s*écouler avant que cette nouvelle situation ne fit naître pour la France de sérieux éléments de commerce. — Les luttes religieuses anéantissent la prospérité de Bordeaux. — Au retour du calme, Sully, et, au siècle suivant, Richelieu et Colbert, s'occupent du commerce; mais le système mercantile et protecteur remporte sur toutes les idées de liberté des échanges. — Tableau de Torganisation du commerce de Bordeaux pendant ces deux siècles.

Exposé Kénéral.

La connaissance géographique de la terre se compléta rapidement par les découvertes nouvelles de Yasco de Gama et de Magellan. Le premier, parti de Portugal en 1497, doubla enfin le cap de Bonne-Espérance, parcourut toutes les côtes de la presqu'île indienne, et jeta Tancre devant Calicut au mois de mai 1498; le second, chargé quelques années plus tard , par Charles-Quint , de diriger une expédition contre les Moluques , conçut le projet de s'y rendre par Touest, en passant au sud de l'Amérique. Le 21 octobre 1519, il entra dans le canal appelé alors des Onze-Mille- Vierges, qui fut ensuite nommé de Magellan, et que les navigateurs avaient pris jusque-

là poar un golfe. A travers mille dangers, it atteignit rissue occidentale du détroit, et Timmense Océan se déployant devant lui calnne et majestueux, il le salua du nom de mer Pacifique. Après quatre mois de navigation, il re<A)nnut les Philippines; puis l'expédition, ayant traversé la mer des Indes et doublé le cap de Bonne-Espérance, rentra en Portugal le 7 décembre 1522, après avoir accompli le premier voyage autour de la terre en 1,124 jours.

Ainsi que nous l'avons dit, ces grandes découvertes furebt longtemps sans produire de nouveaux résultats dans le commerce de la France et notamment dans les rapports maritimes du port de Bordeaux. Il est facile d'en apercevoir les raisons : les îles et le continent d'Amérique, presque entièrement à Télat de nature vierge et ne nourrissant que des peuples chasseurs, furent près de deux siècles sans pouvoir offrir des moyens d'échange de quelque importance; les Espagnols et les Portugais, qui en prirent la possession exclusive, n'y établirent que des provinces nominales, et ne s'y livrèrent qu'à la recherche de l'or, dont l'abondance les avait éblouis et devait les égarer.

Il ne faut pas oublier toutefois que les navigateurs français ne restèrent pas sans faire quelques tentatives pour prendre pied sur le nouveau monde. En 1535, et sous les auspices de François P'^, Jacques Cartier remonta le Saint-Laurent, prit possession du pays et l'appela la Nouvelle-France. Quelques années plus lard , l'amiral de Coligny essaya de fonder une

colonie française dans les Florides. Ce dernier élablissemenl fat perfidement détrait par les Espagnols, et Ton sait que ce fut un enfant de la Guyenne, le capitaine Dominique de Gourgues, qui arma quelques navires à Bordeaux et vengea ^es compatriotes en exterminant ane partie des forces espagnoles dans cette péninsule de l'Amérique.

Mais le commerce ne devait pas encore profiter de ces entreprises ; ses développements furent arrêtés par les luttes sanglantes que provoquèrent les réformes religieuses; elles prirent une telle gravité dans la Guyenne, que tout mouvement commercial y. fut entièrement paralysé. Calvin, réfugié. à Angouléme, puis à Nérac, auprès de Marguerite de Navarre , répandit dans le midi de la France l'ardeur de sa doctrine. Les persécuiions et les arrêts du Parlement ne firent que rendre la réforme plus active. Le protestantisme n'était pas alors considéré comme une religion nouvelle, mais comme une simple réforme d'abus religieux. Les nouveaux principes pénétrèrent dans les communautés elles-mêmes; le couvent des Annonciades, à Bordeaux, y adhéra publiquement ; de nombreux prosélytes se formèrent dans toutes les classes et jusqu'au sein du Parlement. L'émotion devint générale , toutes les affaires , tous les intérêts firent place à la guerre religieuse. Cet état d'anarchie dévora , pendant près d'un siècle , le commerce et la prospérité du port de Bordeaux. Parvenus à posséder des armées nombreuses, les réformés s emparèrent plusieurs fois des ports et forteresses com-

mandant le cours de la Gironde. En 1562, Bourg, Blaye et tous les principaux mouillages situés de Bordeaux à la mer, se trouvaient au pouvoir des protestants; le commerce maritime était entièrement arrêté; on ne pouvait passer qu'avec des escortes nombreuses et en livrant de véritables combats. On lit dans la Chronique bordelaise, sous la date de 1574 : a Monsieur de Montpensier écrit aux maire et jurats pour leur donner avis d'une entreprise que ceux de la religion prétendue réformée avaient fait sur Blaye , et leur demander d'armer pour y pourvoir promptement six navires bien équipés , sous la conduite de Royer de la Galarande, général de' l'armée navale, d'autant que les ennemis avaient des navires aux ports de Méchets , Talmon et Royan. »

La même chronique rapporte encore, sous la date du %0 août 1593, que la garnison de Blaye, appartenant aux réformés , vint jusque dans le port de Bordeaux prendre une galîote de guerre que la ville entretenait pour sa défense.

• L'avènement d'Henri IV et l'édit de Nantes apaisèrent, pour un moment, la fureur des passions religieuses. Ce grand roi s'occupa sans retard d'améliorer la position désastreuse ou se trouvaient les finances et le commerce de la France. Bordeaux fut im des premiers ports visités par ordre de Sully. Les renseignements fournis sur tout le littoral prouvèrent que la marine française était nulle. Pour la faire revivre, ce ministre frappa d'un droit d'ancrage tous les navires étrangers et accorda des privilèges aiix

navires français. Encouragés par les faveurs du Gouvernement, les commerçants se livrèrent à de nouvelles entreprises; Samuel Ghamplain, parti de Dieppe en 1 608 , établit définitivement la colonie du Canada, fonda la ville de Québec, et dès ce moment le port de Bordeaux dut faire quelques armements pour porter dans la colonie naissante des vins et eaux-devie dont le goût se répandit rapidement chez les peuples sauvages des rives du Saint-Laurent. A cette époque, on ne prenait en retour du Canada que des pelleteries, telles que peaux de loutre, rat musqué, renard rouge, hermine, daim, cerf, chevreuil et castor.

Dans le même temps , les navires portugais et bollandais commençaient à importer à Bordeaux toutes les productions du Brésil.

Après la mort d*Henri IV, le génie de Richelieu chercha à donner une nouvelle imp\ui^ion au commerce maritime français; mais les difficultés étaient grandes, les intérêts rivaux embarrassèrent le pouvoir, et les intentions de ce grand ministre ne produisirent, il faut le reconnaître, que des tâtonnements sans résultats sérieux.

On considéra d abord , comme principe dominant , Tesprit de monopole et d*antagonisme qui, depuis plusieurs siècles , gouvernait le commerce tant à Tintérieur qu'à l'extérieur; au droit d ancrage établi par Henri IV , on substitua l'interdiction absolue de fréter aucun navire étranger; cela fit naître en Angleterre et en Hollande des mesures et des taxes élevées trèsnuisibles aux rapports commerciaux.

On parut en général pénétré de cette pensée, que le commerce ne pouvait se développer qu'en se groupant dans des'sociétés générales et privilégiées. « Pour 5e rendre maître de la mer, dit Richelieu , il faut faire de grandes compagnies, obliger les' marchands d^y entrer, leur donner de grands privilèges. Faute de ces compagnies, et pour ce que chaque petit marchand trafique à part de son bien, et partant pour la plus part en de petits vaisseaux a^sez mal équipés, ils sont la proie des princes nos alliés, parce qu'ils n'ont pas les reins assez forts comme aurait une grande compagnie. »

Imbu de ces idées, dont le temps a démontré Terreur, du moins comme règle absolue, le ministre de Louis XIII ne s'occupa qu'à former des compagnies pour l'exploitation entière du commerce dans tous les établissements français; il traça en 1626 le projet d'une compagnie générale des Indes orientales; mais ce plan ne reçut son exécution que sous le règne suivant. Quelques années plus tard, le commerce du Canada fut également attribué à une société qui ne put se maintenir. Denambuc, gouverneur de l'île Saint-Christophe, obtint le privilège de faire le commerce exclusif de toutes les colonies qu'il pourrait fonder dans les Antilles; l'État lui abandonnait pendant vingt ans toutes les iles que la société mettrait en valeur, et l'autorisait à se faire payer cent livres de tabac et cinquante livres de coton par chaque habitant, depuis seize ans jusqu'à soixante. Cette société ne fut pas prospère; en 1649, elle vendit

la Guadeloupe, Marie-Galante et les Saintes pour 73,000 fr.; la Martinique, Sainte-Lucie et la Grenade pour 60,000 fr. (1). Ces ties furent^ comme on le sait, rachetées en 1664 par le gouvernement français pour une valeur double environ. Saint-Domingue, occupé en 1630, ne ëommença à faire un commerce régulier que vers 1661. Quelques années plus tard, d'Herville découvrit le Mississipi et fonda sur ses bords le premier établissement français dans cette partie de TAmérique. Bordeaux armait seul à peu près le petit nombre de navires qu'exigeait ce commerce naissant.

La cour de France luttait avec énergie contre les difficultés de tout genre que présentait la conservalion de ses colonies. En 1670, le Gouvernement 6t fabriquer pour toutes les îles une monnaie particulière dans le but d'éviter le déplacement désastreux du numéraire; d'un autre côté, deux édits de 1673 et 1675 affranchissaient de tous droits de sortie les marchandises expédiées spécialement de Bordeaux pour les lies; enfin, en 1681, notre port fut avantagé de rétablissement d'un entrepôt pour le tabac venant des colonies.

Si tous ces efforts ne produisirent pas immédiatement de grands résultats, il faut tenir compte de l'état d'enfance dans lequel se trouvaient presque toutes choses, et reconnaître que Colbert s'occupa du commerce avec une activité qui mérite la reconnaissance du pays.

{i) Hist, philosophique des deux IndeSy par Tabbé Raynal, t. Vil, pages 7 et 0.

Après avoir rétabli la marine militaire el purgé les mers des pirates barbaresques, ce ministre porta son attention sur la marine marchande. Par une protection efficace, il parvint à lui donner, en peu d'années, un développement que la France n'avait jamais connu. Un grand nombre de mesures utiles furent mises en pratique : en 1663, un Conseil central et permanent du commerce fut établi à Paris ; chacune des grandes places y avait son représentant ; une prime fut accordée à tout navire au-dessus de cent tonneaux construit dans nos ports.

Malheureusement, ce génie actif ne put voir encore, du point de vue où il était placé, que la liberté et la concurrence pouvaient seules former la base de toute prospérité commerciale durable ; persévérant dans la voie tracée par Richelieu , il s empressa d'appliquer à nos colonies le système de monopole et de sociétés privilégiées ; par édit de 1664, le commerce exclusif des Antilles fut cédé à une compagnie qui ne put se soutenir et qui tomba quelques années après avec un déficit considérable ; le commerce de ces îles fut déclaré libre en 1674. Quant aux Indes, Colbert, accomplissant le projet de Richelieu, forma la grande Compagnie dite des Indes orientales; le privilège exclusif de ce commerce était accordé pour cinquante ans; TÉtat s'engageait à payer 50 liv. par tonneau de marchandises exporté de France dans les Indes , et 75 liv. pour chaque tonneau pris aux Indes pour porter en France ; tous les navires revenant de rinde étaient obligés de se rendre à Lorient ou à

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Toqlon , pour y faire leur déchargement. Celte dernière mesure, qui mettait presque toutes les autres places maritimes dans l'impossibilité absolue de participer aux avantages de ce commerce , fut maintenue contre les réclamations les plus vives du port de Bordeaux. Toutefois , malgré ces privilèges et beaucoup d'autres, cette Compagnie ne donna que des pertes, et vers la fin du XVIl« siècle elle se vit forcée d'accorder des permissions particulières pour faire librement le commerce des Indes, moyennant une prime de 10 p. 100 sur la valeur des cargaisons. Ajoutons, pour terminer ce tableau de l'esprit commercial de cette époque, qu'en 1669 le commerce avec les puissances du Nord fut également adjugé à une Compagnie, mais ce ne fut encore là qu'un essai trèsrapide. — Les diflFérenls points de la côte d'Afrique devinrent aussi la possession exclusive d'une grande Société commerciale par des éditsde 1679 renouvelés en 1685; en sorte que le monopole étant universel, le capital se trouva obligé de subir le despotisme des Compagnies et les frais dévorants de leur administration.

Les places elles-mêmes se laissaient entraîner à la contagion du monopole ; en 1671, et sur la demande du commerce de Bordeaux, Louis XIV créa dans notre ville une Compagnie privilégiée de commerce à laquelle il accorda toute sa protection, et qui n'eut cependant qu'une existence éphémère. L'édit d'établissement portait qu'aucun négociant de Bordeaux ne pouvait être nommé jurat-consnl ou juge, ni aucun

liabilaot être reçu bourgeois, s'il ne justifiait avoir dans la dite Société, savoir : S, 000 liv. pour être jurai ou juge; 1,000 liv. pour devenir bourgeois. L'étranger demandant la naturalisation et la bourgeoisie devait avoir dans la Société : 1,000 liv. pour la première qualité; 2,000 liv. pour la seconde. Les vaisseaux de la Compagnie avaient seuls le droit de porter les armes de la ville de Bordeaux à leur couronnement.

Comme nous l'avons dit, le principe adopté ne se bornait pas au monopole des Compagnies : Colbert , entrant résolument dans le système mercantile , promulgua le tarif de 1667, qui, pour protéger l'industrie nationale, établit des droits élevés sur les produits étrangers. Quelques années après, les draps anglais furent réellement prohibés par l'énormité des droits d'entrée ; et de leur côté les Anglais commencèrent, au préjudice de nos vins, ces tarifs exagérés qui ont occasionné aux contrées vinicoles des pertes incalculables.

Ce n'était pas uniquement dans un but fiscal, mais par conviction économique , que le ministre de Louis XIV suivait la marche protectionniste : « Je sais bien, disait-il, que pour combattre mon opinion Ton objecte que si nous nous mettons sur le pied de nous passer des étrangers, ils feront de même à i\otre égard ; qu'ainsi , il est plus expédient de laisser les choses sur le pied qu'elles étaient et qu'elles ont toujours été; mais pour parler de la sorte, il faut être peu instruit que nous n'avons besoin de personne

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