OBSERVATIONS FINALES
Dans notre conviction , il n'est pas de commerce plus Bolide que celui de Bordeaux ; mais nos négociants doivent faire des efforts incessants pour en développer le progrès. L'objet de ce dernier chapitre est de présenter à cet égard quelques observations rapides.
Il n'existe pas en effet de craintes fondées qui paraissent pouvoir, menacer la destinée commerciale de notre pays. On a quelquefois adopté sur ce point des idées peu sérieuses : Marseille, le Havre, Nantes ont grandi et grandiront par des raisons qui leur sont propres, mais non en se substituant à notre commerce maritime et en le ruinant. C'est un tort grave que de faire naître entre les places commerçantes des sentiments d'envie et d'hostilité. Depuis l'époque où un préjugé de concurrence fatale s'est plus ou moins répandu , toutes les villes désignées , et Bordeaux non moins que les autres , ont doublé en population et en richesse. En Angleterre, en Hollande, les ports sont animés entre eux d'une sorte de solidarité fraternelle, qui va jusqu'au dévouement; il devrait en être ainsi chez nous ; c'est là l'esprit du grand commerce.
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Mat'seille sera toujours remporium naturel de tout rOrient; nous n avons rien à lui disputer sur ce point. Le Havre a pour lui la proximité de Paris et des manuractures d*étofles de coton; mais le commerce étranger n*y trouvera jamais, aux mêmes conditions que chez nous, les fortes cargaisons de retour et le riche marché des produits agricoles. Nantes ne fournit également que des produits secondaires; le commerce y montre , il est vrai , une activité méritante , un esprit d'entreprise et d'ensemble qu'il est bon de remarquer; mais l'infériorité naturelle de son port ne mettra jamais cette place sur la même ligne que Bordeaux , même avec le secours des bassins de Saint-Nazaire.
Nous croyons ainsi, sans aveuglement, que Bordeaux sera toujours en réalité le port principal du grand commerce maritime français, et cela par l'importance des produits de son sol , la beauté de son fleuve , les conséquences certaines de sa position géographique.
Le goût de nos vins ne s'éteindra jamais; leur réputation n'est pas un caprice; elle repose sur une valeur' réelle reconnue par tous les peuples. On a déjà essayé la culture de la vigne sous toutes les latitudes, sans pouvoir retrouver cette vertu spéciale du vin bordelais , qui double de qualité en traversant les mers et en subissant toutes les fatigues.
Nous devons donc marcher avec conûance; si notre commerce peut souffrir pendant la guerre, il est certain de renaître avec la paix. Tant que la mer
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sera libre, tous les peuples viendront chercher nos précieux liquides; leur consommation grandira toujours dans la proportion directe des rapports des nations; elle doit centupler avec la liberté commerciale.
Les garanties d'avenir que nous présente la beauté de notre tleuve sont également évidentes ; il ne faut que ravoir vu pour reconnaître que le commerce ne peut y périr *,- la Gironde est jusqu'à vingt lieues de son embouchure le plus beau cours d'eau de l'Europe, le seul qui puisse être comparé aux grands fleuves d'Amérique et d'Asie pan sa largeur, la masse de ses eaux, la magnificence de ses rives; les deux belles rivières qui s'y réunissent au Bec-d'Ambès parcourent elles-mêmes ou par des affluents navigables , les pays les plus fertiles de France. Bordeaux est le centre naturel de ces admirables contrées; c'est le point le plus commode, le plus sûr et le plus beau pour le mouillage et l'armement des navires. Lorsqu'on arrive à Bordeaux, soit de la mer, soit par le chemin de Paris, on est frappé de la magnificence de cette cité qui garnit tout l'horizon comme un im-. mense palais. Dans ce port modèle, les bâtiments ne sont pas pressés bord à bord comme dans les bassins de Marseille et du Havre; largement espacés sur (rois rangs, ils présentent toutes les facilités possibles pour le chargement et le déchargement , les manœuvres de départ et d'arrivée, le mouvement des embarcations.
Ajoutons enfin que si la position géographique de
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Bordeaux a été regardée dans tous les temps comme la plus favorable an commerce , elle semble réserver à la génération qui vient des destinées plus brillantes encore.
Le Moniteur annonçait il y a peu de jours que la transformation du canal du Midi en grand canal maritime, était sérieusement à l'étude; qu'un premier rapport considérait l'œuvre comme très-pratique , et évaluait la dépense totale à 22 millions.
Quelle que soit l'importance de cette somme , elle serait certainement peu de chose auprès de la grandeur des résultats. On peut dire, sans hésiter, que la France n'a jamais accompli un travail comparable à celui-ci pour ses conséquences. En effet , la jonction des deux mers réellement établie ; un voyage de quelques jours sans transbordements, sabs frais considérables, sans dangers, remplaçant une navigation longue, difficile, ruineuse, et qui fait périr chaque année un grand nombre de marins; quel ouvrage humain pourrait conduire à de pareils résultats I La réalisation de cette œuvre n'est-elle pas le complément nécessaire du canal de Suez? Entièrement achevée, cette roule féconde et directe de tout le nord de l'Europe vers l'Orient, l'Afrique, les Indes, l'Australie, deviendrait une nécessité commerciale pour tous les peuples maritimes, et par cela même, un nouvel élément de paix entre les nations. Qui ne voit combien cette clef puissante, placée dans les mains de la France, augmenterait son influence, sa richesse et sa force? En ce qui regarde notre port, quelle
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source de prospérité et de travail dans cet immense passage , voie principale du monde , fleuve d or déposant chaque jour sur ses rives.
Le commerce de Bordeaux doit néanmoins faire des efforts énergiques pour seconder les faveurs naturelles qui lui appartiennent.
Il faut qu'il cherche sans cesse à augmenter la réputation de ses produits. Tout est susceptible de progrès. Depuis quarante ans seulement, l'industrie vinicole a changé presque tous ses procédés. Nos propriétaires de vignobles ne sauraient trop étudier et comparer pour bien choisir les terrains , combiner les cépages, diriger la taille ^ la culture et la fabrication , de manière à améliorer encore la qualité de leurs vins.
D*un autre côté , nos négociants doivent accomplir plus que partout les devoirs rigoureux du commerce, surveiller leurs intermédiaires, et mériter sous tous les rapports la confiance du monde entier. Prompts à faire droit aux réclamations fondées, nous devons, toutefois, combattre avec fermeté la mauvaise foi et rester insensibles à la calomnie. Le commerce de Bordeaux est , on peut le dire hautement, Tun des plus réguliers dans les affaires. Notre place possède toujours un grand nombre d'anciennes maisons , qui conservent et propagent les traditions honorables de plusieurs générations commerciales.
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Il est certain que Hnjusiice et l'eovie pourraient seules contester les qualités heureuses qui distinguent le commerce de Bordeaux ; ce qu'on doit désirer pour lui , c'est de voir s'y développer avec plus de force l'esprit d'association , source féconde des grandes choses, la hardiesse et la vivacité d'exécution, compagnes inséparables du génie commercial, l'étude sérieuse et prompte de tous les moyens de crédit qui peuvent augmenter le capital et ne laisser aucune force improductive.
Ajoutons qu'il ne suflSt pas de tout faire pour maintenir nos anciens moyens d'échange, il faut en créer de nouveaux ; l'expérience est là pour en démontrer la nécessité. Comme nous l'avons vu , l'esprit industriel s'est beaucoup amélioré dans nos contrées; il est loin d'y avoir obtenu cependant le développement désirable. Le but que nous devons atteindre est facile à reconnaître : Ne rien perdre des richesses que peuvent produire notre climat et notre sol; étendre, décupler chez nous, si c'est possible, la consommation des produits étrangers ; ce sont là les deux fondements certains de la fortune commerciale.
Quant au premier de ces deux moyens, M. Bérès, du Gers, et plusieurs autres économistes, conseillent principalement à Bordeaux la recherche de nouveaux produits d'agriculture, et ils placent en première
ligneja cullare du mûrier. Des essais assez nombreux, faits dans notre département, sont restés jusqu'ici sans succès déterminés. La maladie qui désole depuis quelques années la production séricicole a jeté le découragement dans les établissements que nous possédions.
Le journal la Patrie, du 24 juin 1864 , renferme sur cet objet des réflexions utiles :
« Les savants, comme les praticiens, dit ce journal, sont loin d'être d'accord sur la cause de cette maladie. Deux sériciculteurs justement renommés, M. Guériu-Méneville et M. Emile Nourrigat, pensent qu'elle est communiquée aux vers à soie par les feuilles du mûrier , atteintes aussi depuis quelques années d'une affection spéciale. On reconnaît, en effet, que cette feuille est envahie par d'innombrables taches indépendantes des taches de rouille, se rapprochant de celles qu'on a remarquées sur la vigne et sur d'au- Ires végétaux, et ayant pour effet de provoquer la chute prématurée des feuilles sur les arbres non dépouillés^ au printemps; à cette cause morbide viennent se joindre les ravages d'un insecte microscopique.
» La feuille , dont les fonctions vitales sont ainsi profondément altérées, se recoquille, se dessèche, prend une teinte noirâtre et se détache du sujet au moindre contact ; peu de temps après qu'elle a été cueillie, elle exhale une odeur nauséabonde.
» Si d'autres savants , notamment M. de Quatrefyiges , ont contesté l'existence de celte maladie, cela
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tieDi à ce qu'elle n'était pas encore apparue en avril et noai , date de leurs observations.
» Les expériences faites par M. Quati*efages ont démontré que l'addition de sucre à la feuille du mûrier produit les meilleurs résultats. M. Nourrigat en conclut que la feuille manque de partie sucrée , et , par conséquent, de qualité substantielle , peut-être même d'autres propriétés non moins essentielles aux fonctions de l'insecte. Du reste, la maladie v^étaie a ses phases ; elle n'agit pas d'une manière immédiate sur les générations; son action est plus on moins lente, mais toujours progressive. C'est ce qui explique l'échec d'une race à côté de la réussite d'une autre, bien que toutes deux aient été élevées simultanément dans le même local et nourries de la même feuille.
» D'ailleurs, cette immunité d'une même race s'étend rarement à plusieurs générations , si elle reste soumise aux mêmes influences : l'expérience Ta prouvé.
» Il n'est pas étonnant que le mûrier , soumis depuis des siècles à un mode de culture qui contrarie sa végétation, puisqu'il le prive de ses feuilles au moment même où leurs fonctions s'exercent avec le plus d'activité, ressente aujourd'hui les effets de ce traitement contre nature.
» Il n'en est pas de même pour l'espèce nouvelle et très- vigoureuse introduite par M. Nourrigat. Le mûrier du Japon ou Nangasaki fmorus japonica), par sa végétation constante et le renouvellement incessant (le ses feuilles, s'harmonise parfaitement avec
les organes délicats des jeunes insectes pendant leurs quatre premiers âges. L'introduction de ce végétal permet de doubler la production annuelle au moyen d'une deuxième récolte, et de donner à la seconde feuille tombante d'automne des mûriers ordinaires, précédemment perdue pour l'agriculture, une valeur égale à celle de la feuille du printemps.
» Ce nouveau mûrier sauvage à grandes feuilles , dont le mérite a été attesté par les médailles obtenues dans nos grandes expositions agricoles, loin de faire attendre ses produits pendant huit ou dix années , comme le mûrier ordinaire , donne un revenu presque immédiat; il présente une économie de 25 à 30 p. 100 sur la consommation. Ses feuilles, plus nutritives et moins chargées de parties aqueuses, n'exposent pas l'insecte aux nombreuses maladies qui naissent de l'alimentation parlafeuilledumûriergreffé.
» Enfin , le mûrier sauvage , par sa multiplication rapide et sa prodigieuse végétation, permet d'obtenir de nos landes les plus arides, et sans aucune valeur, tin revenu des plus importants.
» Les vers alimentés dans leurs premiers âges par la feuille naissante du mûrier du Japon, marchent avec une simultanéité remarquable, montent à la bruyère en quarante ou quarante-deux jours, ne laissant ni morts ni malades sur les litières, et produisent enfin d'abondants et excellents cocons.
» La graine provenant de ces éducations, pondue en novembre, a constamment donné à Lunel, chez M. Nourrigat, les meilleurs résultats au printemps
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suivant. Et ce qii*il y a sartoul de remarquable dans cette aemence automnale, c'est la spontanéité des naissances à l'incubation; un jour d'avant^oareurs et deux jours d'éclosion suffisent pour la complète apparition des vers.
» Si une expérience, facile à faire, constate que le tnorus japonica possède réellement les qualilés qu'on lui attribue , ce sera pour notre industrie séricicole une précieuse acquisition. »
Une autre industrie nouvelle nous paraît pouvoir se développer dans le pays bordelais.
Le voisinage des plus belles forêts de pins maritimes qui existent en Europe et qui s'étendent sans interruption de l'embouchure de la Gironde jusqu'à l'Adour , ne pourraient-ils pas faire naître en effet sur notre territoire quelques essais commerciaux ?
Il existe en Prusse , dans les environs de Breslan , au lieu appelé Pré Humbold, une manufacture de laine végétale faite avec la feuille du pin maritime. Cet établissement est en grande prospérité; il fabrique principalement des matelas et des couvertures, qu'il livre à bas prix et qui sont adoptés dans une grande partie des hôpitaux de l'Allemagne. On les considère comme très-favorables à la santé. A la fabrique sont réunis des bains aromatiques, alimentés par les eaux de l'usine; ces bains sont en grande réputation comme curatifs et fortifiants.
Il nous semble qu'il n'est pas un pays ou un établissement de ce genre fût mieux placé que dans les environs de Bordeaux.
En ce qui regarde les fabriques qui oui pour base la consommation des produits étrangers et notamment le tissage du coton , on ne peut contester que •leur adoption dans nos contrées eût été un grand bien pour notre port ; elles y auraient ramené la grande navigation des États-Unis. On ne conçoit pas comment les capitaux bordelais n ont pas fait d'énergiques efforts pour arriver à cet immense résultat; on doit reconnaître au contraire qu'à cet égard Tindifférence et même la froideur du pays n'ont pas été sans reproches. Une manufacture de tissage, établie aux Chartrons depuis vingt ans , vient de cesser ses travaux. Pour vivre et grandir, il faut que les industries trouvent autour d'elles le patriotisme éclairé qui protège, et la sympathie générale qui donne l'espérance du succès.
Nous pourrions peut-être soumettre encore au commerce de Bordeaux quelques critiques fondées; mais nous bornons là ces observations, que nous avons considérées coipme appartenant à l'histoire. De plus longs développements dépasseraient les limites dé nôtre sujet.
Est modus in rébus, sunt certi denique fines —