Voici le compte des 17 millions en nombres ronds
Fourni parle roi 7,5 millions
— — la province 5,8 —
— — Riquet 1,9 —
isTF"
A déduire de l'adjudication le prix des ouvrages du nord de (}elle et
fallut encore dépenser 3 millions pour travaux de consolidation. Colbert songea à d'aulres canalisations. Le canal de Saint-Omer à Calais et celui de la Loire au Loing, à Montargis, concédé au duc d'Orléans (1679-1692) furent exécutés. Le canal d'Orléans donnait un débouché à la Basse-Loire sur la Seine comme le canal de Briare l'avait donné pour la Haute-Loire. Des études furent faites pour joindre la Somme à l'Oise, l'Oise à l'Escaut, l'Aisne à la Meuse, la Saône à la Loire. Il fallut attendre bien longtemps avant que ces projets fussent repris et rais à exécution.
Entrepôts et transit. — Colbert créa ou régularisa le régime des entrepôts et du transit. L'ordonnance de septembre 1664 porte : « Parce que les entrepôts des villes maritimes et autres et les transits par l'étendue des provinces dans lesquelles les bureaux des fermes sont établis peuvent beaucoup contribuer à la facilité du commerce, nous voulons que nos fermiers, pour la facilité et la commodité dudit commerce de nos sujets et des étrangers establissent des magasins es villes de La Rochelle, Ingrande, Rouen, Le Havre de Grâce, Dieppe, Calais, Abbeville, Amiens, Guise, Troyes et Saint-Jean-de-Losne pour y recevoir les marchandises qui seront destinées à être portées dans les pays étrangers et être seulement entreposées dans les dites villes franches et exemptes du paiement desdits droits d'entrée et de sortie. »
Les acquits à caution servirent à garantir l'exportation de la marchandise après la sortie de l'entrepôt.
Colbert créa aussi, par ordonnance de 1670, l'étape des villes maritimes, c'est-à-dire la faculté pour les marchands français et étrangers de réexporter avec remboursement des droits d'entrée les marchandises qu'ils avaient importées.
PoAir les marchandises lourdes, on prenait autant que possible la voie d'eau qui est plus économique que la voie de terre. Savary, qui cite quelques-uns des principaux entrepôts, dit que, de Lyon, les marchandises allaient s'embarquera Roanne d'où elles se distribuaient dans toutes les villes de la région de la Loire. Orléans, la principale place du bassin, recevait les marchandises d'amont (Roanne) et d'aval (Nantes) et les expédiait partie sur Paris par la roule et partie par le canal. Rouen était l'entrepôt de l'Angleterre et des pays du Nord pour
du canîil de l'étang de Thau que le roi se chargea de perfectionner 1
14,2 A ajouter 2,8 millions de travaux extraordinaires faits par Kiquet au delà de ses engagements et autres sommes non payées .... 2,8
Total. 17.
Ces 17 millions représentent un poids d'argent ('igal à 07 millions 1/2 de monna™ actuelle.
LES MOYENS DE TRANSFORT ET D'ECHANGE
Paris. Paris était le grand centre où affluaient aussi par terre ou par eau les produits du centre de la France, de la Bourgogne, de la Champagne, de la Flandre. Dans l'ouest La Rochelle, dans le midi Toulouse et les deux ports de Bordeaux et de Marseille étaient les principaux entrepôts.
La marine. — Mazarin, à la fin de sa vie, avait entièrement négligé la marine militaire. Elle était dans un état pitoyable ; des vingt vaisseaux de guerre, trois au plus, dit Colbert, étaient en état de tenir la mer et les deux tiers des galères étaient hors de service.
Les navires pourrissaient dans les ports ; les magasins étaient vides. Quanta la marine marchande elle comptait à peine 260 bâtiments; beaucoup de matelots avaient été chercher du service à l'étranger.
Le premier soin de Colbert fut de faire radouber les vieux vaisseaux avec des matériaux achetés en Hollande et en Suède. Sur la Méditerranée il rétablit le service en achetant des galères à Malte et en reconstituant la chiourme. En 1664 douze navires, divisés en quatre escadres, croisèrent sur les côtes de France. En 1671 les flottes du Levant et du Ponant se composaient de 120 vaisseaux, jaugeant en tout 107.000 tonneaux, et de 70 brûlots, frégates et flûtes. En 1677 200 navires, dont 12 de premier rang et 30 galères manœuvres par des galériens turcs et par des condamnés pouvaient entrer en ligne de combat.
Les vaisseaux de premier rang avaient 70 à 120 canons.
L'organisation des classes par l'inscription maritime, fixée par l'ordonnance d'août 1673, assura le recrutement des équipages ; Colbert eut 52.000 marins à sa disposition.
Colbert créa des fabriques d'armes, des chantiers, des hôpitaux. Il fit garnir les hôpitaux et en régla l'administration par l'ordonnance du 6 octobre 1674.
Colbert fit creuser un nouveau port à Toulon ; à la suite d'un incendie,il en fit rebâtir et agrandir les magasins. Il fit construire à Marseille le fort Saint-Jean pour compléter la défense du port. Il créa le port de Cette pour servir de tête de ligne au canal de Languedoc. Il créa de toutes pièces sur les rives de la Charente le port militaire de Rochefort(1662- 1675). Brest, « le port le mieux assis pour toutes les actions de marine et le plus en sûreté », disait le marquis de Seignelay, fut depuis 1665 doté de magasins, de chantiers, de casernes. « Les grands établissements que Votre Majesté y a faits, disait encore Seignelay, ont augmenté le nombre des habitants d'une manière extraordinaire. » Un bassin de radoub, des forges, des magasins rendirent plus pratique le port du Havre. L'entrée des ports de Calais et de Dunkerque fut améliorée. De telles améliorations étaient l'objet d'une préoccupation constante de la part de Colbert. A Vauban, chargé de la surveillance des ports, il écrit ; « Je vous prie, toutes les fois que vous vous trouverez dans les villes maritimes, d'examiner les moyens de bonifier les ports
OU d'en faire de nouveaux, capables de recevoir de plus grands vaisseaux que ceux qui y entrent d'ordinaire. » Et Louis XIV, de son côté, se trouvant à Dunkerque en juillet 1680, écrit à son ministre : « Les travaux de la marine sont surprenants et je ne m'imaginais pas les choses comme elles sont. Enfin je suis très satisfait. »
Entre autres créations maritimes de Golbert, il faut citer le service qu'il établit du Havre à Cadix. Il le créa après s'être entendu avec les marchands de Lille pour le transport de leurs produits, surtout de la "toile en Espagne, sous le nom de « voilure ordinaire établie par le roi pour porter toutes les marchandises à Bayonne, Lisbonne et Cadix ». Le tarif était de 5 à 6 livres pour le parcours de Lille au Havre par 100 livres pesant et de 6 ducats pour le trajet maritime par 100 pièces d'étoffe. Golbert recommandait aux capitaines la propreté, dont les Flamands, disait-il, sont très jaloux, et la régularité dans les départs.
La marine marchande était loin de suffire au commerce maritime de la France ; la plus grande partie des transports, en temps de paix, se faisait par navires hollandais ou anglais. Les Hollandais, qui se procuraient facilement les matériaux, bois, goudron, cordages, construisaient et naviguaient à meilleur marché que les Français. Fouquet avait mis un droit de 50 sous par tonneau sur les navires étrangers entrant dans les ports de France. Golbert le maintient résolument pendant un temps contre les Hollandais ; mais il fallut en définitive leur concéder de ne payer le droit qu'une fois, à la sortie. William Pelty estimait hypothétiquement (vers 1690) que la marine marchande française n'avait pas un tonnage total supérieur k 150.000 tonnes. Il faisait observer, comme on l'a fait à maintes reprises depuis ce temps, que la France étant abondamment approvisionnée par elle-même, n'avait pas besoin d'importer beaucoup de produits lourds, qu'elle n'en exportait pas non plus beaucoup, à l'exception du vin, et qu'ainsi elle ne pouvait pas avoir par elle-même un fret considérable, que les transports par sa marine re* venaient en conséquence plus cher que par la marine hollandaise dont les armateurs avaient, en outre, l'avantage d'un intérêt de l'argent moitié moindre.
Len monnaies. — Dans la seconde moitié du xvii* siècle les principales monnaies courantes ont été : en or, le louis d'or avec ses demilouis et ses doubles, créé sous Louis XIII, l'écu d'or avec ses demis, monnaie plus ancienne ; en argent, le louis d'argent ou écu blanc de 60 sous avec les demis, les quarts et les douzièmes ; en cuivre, le denier et le double denier, les pièces de 4 et de 2 sous, le liard.
La frappe devint plus régulière depuis qu'elle fut faite au moulin, c'est-à-dire au balancier, au lieu de l'être au marteau. L'invention du moulin datait du temps d'Henri II ; mais l'emploi n'en a été général que sotis le règne de Louis XIV.
LES MOYENS DE TRANSPORT ET D'ECHANGE
L'argent était devenu plus abondant en France, quoique la production des mines d'Amérique n'augmentât pas à cette époque. « La valeur de l'argent, dit l'édit de décembre 1665, étant beaucoup diminuée par la quantité qui en vient des Indes et qui se répand dans nos Etats, nous avons jugé nécessaire d'en diminuer parallèlement le profit pour mettre quelque proportion entre l'argent et les choses qui tombent dans le commerce. » Cet édit abaissait l'intérêt légal du denier 15 (5 1/2 p. 100), au denier 20 (5 p. 100) et punissait sévèrement les notaires qui passeraient des actes à un taux plus élevé*.
Actuellement le système monétaire de la France, bien que bâtard en principe, puisqu'il ne limite pas le cours légal de la pièce de 5 francs, assure en fait le mono-métallisme-or ; la monnaie d'or est la régulatrice des valeurs. En effet, le cours légal, c'est-à-dire la somme qu'un débiteur a le droit d'imposer à son créancier, est limité à 5 francs pour les monnaies de cuivre et à 50 francs pour les monnaies divisionnaires en argent. S'il n'en est pas de même pour la pièce de 5 francs, du moins la frappe de cette monnaie d'argent est interdile par la loi et par la convention internationale de l'Union latine. L'Etat et les particuliers peuvent faire fabriquer autant de monnaie d'or qu'ils veulent ; mais ils ne peuvent pas augmenter la quantité de monnaie d'argent : c'est ce qui en maintient la valeur au pair avec l'or. La quantité de pièces de 5 francs en argent n'augmente pas, comme on le voit par l'encaisse de la Banque de France ; elle diminue même par l'exportation aux colonies et par la transformation des pièces de 5 francs en monnaie divisionnaire.
Il n'en était pas de même sous l'ancien régime, au xvii* siècle comme au moyen-âge. L'Etat fabriquait seul la monnaie, mais il n'y avait pas de limite à sa fabrication ; il n'y avait pas non plus de limite au cours légal d'aucune monnaie. On payait à volonté en or, en argent, en billon ou en cuivre*. Un débiteur pouvait donner des sacs de sous à son créancier. Comme les petites monnaies avaient une valeur réelle très inférieure à leur valeur nominale, ce droit devait probablement peser dans le sens de la baisse sur la valeur d'échange du numéraire.
Du temps de Mazarin, les variations du change occasionnèrent plusieurs modifications dans le système qui portèrent le louis d'or de 10 à 12 livres, l'écu blanc à 3 livres 10 sous. Une ordonnance du 4 avril 1652 les ramena à leur taux légal ; une seconde ordonnance (4 mars 1653) gradua ce retour ; le louis d'or fut fixé à 1 1 livres et l'écu blanc à 3 livres.
Dans un mémoire adressé en 1659 à Mazarin on lit : « Avant la
1. Pendant la guerre de Hollande, le taux fut relevé au denier 18, puis ramené en 1679 au denier 20.
2. En 1781, le cours légal de la monnaie de cuivre fut limité;
guerre les marchands étrang;ers prenoient partie de nos denrées à crédit et les payoienl à raison de 8 livres la pistole. En 1636, cette pistole monta à 10 livres et l'étranger profita de cet avantage pour rembourser le marchand français à un quart de perte de son principal. Le roi ayant ordonné dans la même année de recevoir les espèces sans les peser, l'étranger les rogna et il fallut les porter au billon. En 1653 la pistole valut 12 livres. En 1654 elle fut réduite à 11 livres ; de sorte que ces trois changements, peu profitables au royaume, eu égard aux maux qu'il en soufTre, ont emporté les deux tiers de l'argent qui circuloit. »
11 y eut très peu de changements durant l'administration de Golbert. Toutefois, par arrêt du Conseil du 18 janvier 1866, le régime de la régie pour la fabrication des monnaies fut substitué avantageusement à celui de la ferme ; le roi renonça au seigneuriage, c'est-à-dire au bénéfice que la royauté prélevait sur cette fabrication et même au brassage lors de la frappe de 1679 (déclaration du 28 mars). L'exportation des métaux précieux fut tolérée. Le rapport de valeur des deux métaux était toujours un sujet de préoccupation. Le louis d'or fut fixé à 11 livres et l'écu blanc à 3 livres. Une refonte eut lieu, mais le roi ne voulut faire aucun bénéfice sur cette opération et rendit poids pour poids la nouvelle monnaie en échange des pièces démonétisées. Comme la monnaie française d'argent était trop forte relativement aux monnaies étrangères, elle était exportée ; pour arrêter cet exode, Colbert fit frapper des pièces de 4 sous qui contenaient un peu moins d'argent.
Quelques années après la mort de Colbert, la guerre et les besoins du Trésor amenèrent une « augmentation » de la monnaie (1689-1690): le cours du louis fut élevé de 11 livres à 11 livres 12 sous et celui des écus de 3 livres à 3 livres 6 sous. Dans cette réforme on oublia de comprendre les pièces de 3 sous 6 deniers. Ces pièces, ayant une valeur intrinsèque supérieure à la nouvelle valeur légale du sou, passèrent à l'étranger.
On s'aperçut du gain que l'étranger faisait sur les nouvelles monnaies et on réduisit en 1692 et en 1693 la valeur intrinsèque du louis d'or dont le cours fut porté à 14 livres. A partir de 1700 une série de diminutions le ramena à 12 livres en juillet 1701. Mais bientôt, après la déclaration de guerre, il remonta à 14. En 1703, on fabriqua des pièces de 10 sous dont la valeur intrinsèque n'était que de 6 sous 3 deniers ; aussitôt les étrangers en fabriquèrent aussi et on ne paya plus pour ainsi dire qu'en pièces de 10 sous *.
1. En résumé, la livre tournois a contenu, en moyenne de 1643 à 1650, 8 gr. 19 d'argent brut, autant que 1 fr. 84, et de 1701 à 1725 5 gr. 49, autant que 1 fr. 22. Si, au lieu de calculer la valeur de la livre tournois d'après la monnaie d'argent, on la calcule d'après la moyenne du poids des monnaies d'or et d'argent du temps, on trouve une valeur moyenne de 1 fr. 98 de 1041 à 1099 et de 1 fr. 25 de 1709 à 1713.
LES MOYENS DE TRA^ SPORT ET D'ECHANGE
L'état des deux principales monnaies en 1709 se trouva être : en or, le louis d'or taillé à 36 1/4 au marc et à 22 karats de fin valant 13 livres* ; en argent, le louis d'argent taillé à 8 11/12 au marc et à 11 deniers 11/23 de fin valant 3 livres 8 sous *.
Dans la pratique on comptait par francs ou livres valant 20 sous ou par écus valant 60 sous.
Jusqu'en 1709 (depuis 1641) la taille de l'écu d'argent resta invariablement à 8 11/12 au marc et celle du louis à 30 au marc *. C'est à parpartir de 1690* et surtout de 1701, lorsque la guerre absorba beaucoup d'argent, que les remaniements devinrent fréquents °.
Il en eut une dizaine de 1713 à 1715 ; la valeur légale du louis était de 14 livres à la mort du roi. Il se trouva alors, comme toujours, des financiers pour conseiller comme un moyen légitime de procurer des ressources au Trésor « l'augmentation » de la monnaie, c'est-à-dire l'augmentation du nombre de pièces taillées au marc et, par conséquent, la diminution de leur valeur intrinsèque.
En mai 1709 fut entreprise une refonte générale. On était dans l'année la plus douloureuse de la guerre de la succession d'Espagne ; la bataille d'Oudenarde avait été perdue. Lille était aux mains de l'ennemi, la famine sévissait. Il avait fallu surcharger la'circulation de billets d'Etat d'espèces diverses qui tous perdaient beaucoup ". Desmarets espéra tirer quelques ressources d'une refonte. Il avait commencé (26 mars) par ordonner une diminution d'espèces qui réduisait les louis d'or à 12 livres 10 sous et les écus à 3 livres 7 sous afin d'augmenter le bénéfice que le roi retirerait du retrait des espèces.
L'ordonnance parut le 14 mai. Toutes les monnaies anciennes devaient être rapportées aux hôtels des monnaies pour être mises au creuset et frappées de nouveau en écus de 5 livres et en louis de 20 livres ; chacun pouvait fournir en billets de monnaie un sixième de la somme qu'il apporterait et qui lui serait restituée en espèces nouvelles : c'était un moyen de débarrasser la circulation d'une partie du papier-monnaie que la pénurie des finances avait obligé le gouvernement à émettre. L'Etat semblait faire acte de générosité ; car il admettait au pair des papiers qui perdaient 80 0/0 dans le commerce et on
1. De 1652 à 1709 la valeur légale du louis d'or avait varié entre 10 livres et 15 livres.
2. De 1652 à 1709 la valeur légale du louis d'argent a varié entre 3 livres et 3 livres 19 sous.
3. En 1709 et années suivantes on frappa des écus à 8 au marc et des louis d'or à 30 au marc.
4. Dès 1691 un intendant écrivait: « L'impossibilité d'avoir de la monnaie nouvelle cause une cessation du commerce que vous ne sauriez croire. » Ce fut bien pis au commencement du xviu' siècle.
o. En 1700, 1703, 1704, 1705, 1709, 1713, 1715.
6. Les premiers billets avaient été créés en 1701 pendant une refonte des monnaies comme^bons de monnaie en attendant la frappe.
pouvait croire que chacun s'empresserait de profiler de cette faveur. Mais le marc d'argent était, par la refonte, porté de 82 livres 10 sous à 40 livres, de sorte que celui qui apportait 600 livres dont 500 en espèces et 100 en billets, donnait, outre son papier, 15 marcs et 4 onces 1/3 pour ne recevoir que 15 marcs d'argent. Peu se laissèrent prendre à ce piège ; une grande partie du numéraire passa chez les étrangers qui, en le frappant au nouveau type, gagnèrent, dit-on, 52 millions tandis que le profit de l'Etat se borna, de l'aveu de Desmarets, à 330.773 livres. Cette explication fait comprendre combien en général ce genre d'opération, nuisible au commerce, était peu profitable aux finances publiques.
Foires et marchés. — Les rois du xvi® siècle s'étaient appliqués comme ceux de la fin du xv^, à ranimer les foires et ils en avaient augmenté le nombre. Henri IV et Colbert s'y intéressèrent aussi, Colbertsurtout. Celui-ci recommandaitaux intendantsde ne pas en troubler le commerce ; comme « bien peu de chose est capable de l'interrompre, il faut procéder en tout cela avec bien de la prudence, de l'adresse et de la vigilance ». Il établit une croisière sur la Méditerranée afin de protéger les navires qui venaient à la foire de Beaucaire. Dans les instructions qu'il écrivait pour sonfilsSeignelay.illui recommandait « pour avoir les marchandises à bon prix... de commencer par faire acheter toutes les marchandises dans les foires ».
La royauté était devenue maîtresse absolue des marchés et des foires, comme elle l'était d'ailleurs de toute l'administration de la France. Elle en abusa, après la mort de Colbert, pour créer un nombre considérable d'offices sous prétexte de faire remplir certaines fonctions ou d'exercer une surveillance, plus souvent en réalité en vue de procurer une ressource au Trésor par la vente de ces offices .
Un des principaux objets de la réglementation des marchés était d'assurer la vente au détail et d'empêcher les accaparements : défense d'acheter hors du marché et des heures de marché % de former des associations, d'emmagasiner des approvisionnements. Quelque tulé-
1, Le lieutenant général de police La Reynie explique au contrôleur général la raison de la défense faite par les ordonnances aux marchands et aux boulangers de Paris d'acheter des grains dans l'étendue de huit lieues (13 juillet 1095). « Cette défense produit seule le bon effet d'obliger ceux qui recueillent des grains dans cette étendue de les amener dans le lieu mesme de la consommation pour en avoir un bon débit. Les halles de Paris sont remplies par ce moyen et cette abondance qui rend la subsistance des habilans commode tient en même temps les grains à un juste prix, parce que la quantité de grains qui est tirée et amenée à Paris de cette étendue des huit lieues fait un juste contrepoids et une balance qui empesche le concert et le monopole des marchands et des boulangers. »
Cependant.en juillet 1694, les boulangers de Paris se sont permis de se concerter dans les marchés de Gonesse.de Dammartin et de Brie et ont fait en un jour monter le prix de 7 à 8 livres. « Ils ot^ esté corrigés comme ils le dévoient estre. »
LES MOYENS DE TRANSPORT ET D'ECHANGE
laire que parût la pensée inspiratrice de cette réglementation, elle ne facilitait guère pour l'acheteur la consommation et elle était dommageable au cultivateur. Une grande partie de cette réglementation d'ailleurs datait des piècles antérieurs.
A Paris il y avait plusieurs marchés très fréquentés, la halle au blé, le marché aux poissons, la halle à la viande, la halle au vin, la halle aux toiles. Les marchés aux bestiaux de Poissy pour la Normandie et de Sceaux pour la Beauce furent organisés, le premier sous Henri IV, le second sous Colbert.
Les foires de Saint-Germain et de Saint-Laurent à Paris. — Il se tenait par an deux foires à Paris, celle de Saint-Laurent et celle de Saint-Germain.
La foire de Saint-Laurent, qui s'était tenue primitivement dans le champ de Saint-Laurent, était établie depuis 1661 au-dessus de l'église de Saint-Laurent dans un enclos garni de boutiques et ombragé d'arbres, qui appartenait aux prêtres de la mission. Au xvii^ siècle elle commençait à la Saint-Michel. Elle était fréquentée principalement par des orfèvres, des merciers, des confiseurs, par des marchands de petites étoffes de Picardie et de Champagne.
La foire de Saint-Germain, qui s'ouvrait le 3 février, durait quinze jours et se prolongeait même au delà pour les marchands de Paris. Les bâtiments construits par l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés pour recevoir les marchands occupaient une partie du Pré-aux-Clercs. Ils comprenaient quatre longues galeries parallèles, séparées par des rues et divisées chacune en cinq pavillons, chaque pavillon étant affecté à plusieurs industries, et entourées d'une galerie de pourtour qui était affectée d'un côté aux oiseliers et de l'autre aux lingers. Nombre de professions y avaient leur place ; un pavillon entier était occupé par les marchands d'Angleterre, de Flandre, de Hollande et d'Allemagne, un autre était réservé aux saltimbanques. Les bâtiments passaient au xvii* siècle pour une œuvre remarquable de charpente. Chaque rue ou chaque quartier avait sa spécialité. Les draps et autres lainages, principalement ceux d'Amiens, de Beauvais,de Reims, formaient le plus important assortiment ; on estimait à 1.400 le nombre des balles de tissus qui y étaient apportées annuellement. Aussi deux inspecteurs, celui de la halle aux draps de Paris et celui du déparlement de Beauvais,y étaientils en permanence, chargés d'examiner, au moment de l'ouverture des balles, si les pièces étaient conformes aux règlements *. Après eux les maîtres et gardes de la draperie procédaient à un seconde visite pour laquelle ils prélevaient un droit. On voyait aussi dans les rangées de boutiques de l'orfèvrerie, delà tabletterie, de la faïence, des confi-
1. en était de même pour la plupart des grandes foires, notamment pour celle de Guibray.
tures. La foire, avec ses baraques, ses saltimbanques, ses cafés et restaurants, son théâtre, était une fêle très fréquentée, moins importante toutefois à la fin du règne de Louis XIV par son commerce que par les divertissements qu'elle procurait aux Parisiens.
La foire désignée sous le nom de Lendit se tenait depuis Louis XI dans la ville même de Saint-Denis ; elle s'ouvrait le lundi après la Saint-Barnabe (du mois de juin) et durait quinze jours. On y faisait principalement le commerce des draps et autres lainages et des soieries* CommeàlafoiredeSaint-Germain,lesinspecteurs et les gardes du corps de la draperie et mercerie visitaient les pièces avant la mise en vente. Comme au moyen âge, l'Université s'y rendait en corps. Cette foire attirait une grande affluence de marchands, d'acheteurs et de curieux, sans avoir toutefois l'importance qu'elle avait eue au moyen âge, dans un temps où les boutiques de la ville étaient moins bien approvisionnées *.
Paris était, en outre, doté de quelques foires spéciales, telles que la foire aux jambons qui se tenait le mardi saint sur le parvis Notre-Dame, la foire aux oignons à la Notre-Dame de septembre sur le quai Bourbon, la foire du Temple à la Saint-Simon.
Quelques autres foires, — Le Dictionnaire universel de commerce de Savary contient une longue liste des foires qui existaient en France vers la fin du xvii^ siècle ; il n'y en avait pas moins de 194 dans la seule généralité de Paris et de 301 dans les autres provinces, dont 47 étaient des foires franches.
Dans la région de Paris les principales étaient celles de Meaux, de Melun, de Coulommiers, de Rosoy-en-Brie, de Nogent, de Montereau, de Sens à l'est ; celles de Nemours, d'Etampes au sud ; celles Mantes, de Chartres, de Dreux, de Pontoise à l'ouest ; celles de Château- Thierry, de Senlis, de Beauvais, de Compiègne au nord.
Dans la région située au sud de Paris nous citons entre autre foires, celles de Montargis, de Gien, de Romorantin.
Dans les généralités du nord-ouest étaient la foire de Guibray, célèbre surtout par son commerce de bestiaux ', qui se tenait dans un faubourg de Falaise, celle de Caen qui avait lieu après la Quasimodo et qui était presque aussi considérable, celles de Vire, d'Alençon, les trois foires d'Angers dont deux avaient été établies par Louis XIV (1G90), celles de Saumur et de Cholet, celles de Nantes, de Morlaix, de Montrichard où l'on débitait jusqu'à 15.000 pièces de lainages, celles de
1. Saint-Denis avait en octobre une autre foire, bien moins importante, qui durait huit jours. Il y avait, près de Paris, une foire à Saint-Cloud et à Meudon.
2. En 1692 on estimait à 7.500.000 livres la valeur des marchandises apportées j\ la foire de Guibray. On y vendait non seulement des chevaux, mais toute espèce de marchandises, depuis Iji bijouterie de Paris jusqu'aux^épiceries de l'Orient,
LES MOYENS DE TRANSPORT ET D'ECHANGE
Tours et de Blois qui étaient prospères, celles de Dieppe où se débitaient les marchandises d'Afrique, ivoire et noix de coco, et les articles fabriqués avec ces matières.
Au nord on sif^nalait surtout les foires de Saint-Quentin et de Cambrai dont la plus récente avait été créée en 1681 par Louis XIV.
Dans les provinces de l'ouest étaient, entre autres, les foires de Niort, de Fontenay, de Cognac.
Dans le bassin de la Garonne étaient les deux florissantes foires de Bordeaux, en mars et en octobre, foires franches qui attiraient en temps de paix plusieurs centaines de grands navires ; la seconde surtout qui était affectée aux vins ; les foires de Cahors, de Lectoure, d'Auch et autres ; en Auvergne, les foires d'Aurillac et de Clermont et autres ; dans les provinces du sud-est, les foires de Pézenas.
Sur le bas-Rhône se tenait la grande foire internationale de Beaucaire, «. la plus grande et la plus renommée du royaume, dit l'intendant Basville dans son mémoire de 1698, où il se fait plus de 6 millions d'affaires de tout commerce » (soit 9 millions 1/2 de francs en poids d'argent). Elle s'ouvrait à la Ste-Madeleine (22 juillet) dans la ville et dans une province voisine où l'on dressait des tentes pour la circonstance. Les marchands du Lyonnais, de la Bourgogne, de la Suisse, de l'Allemagne y venaient, en partie par le Rhône ; par le Rhône aussi débarquaient les trafiquants des contrées méditerranéennes et même de la Perse. Les soieries, les épiceries, les merceries foisonnaient.
La foire de Toulon, créée sous Henri IV, fut rétablie à la fin du règne de Louis XIV (1708)
Les quatre foires de Lyon étaient toujours très fréquentées, surtout par les marchands d'Italie, de Suisse et d'Allemagne. Elles avaient lieu en janvier, après la Quasimodo, en août et en novembre, et duraient chacune quinze jours. C'étaient des foires franches ; les marchands y étaient exempts de droits ; les dettes contractées en foire étaient privilégiées, c'est-à-dire que la créance passait avant toute autre et ne pouvait pas être prorogée. Les marchandises qui y étaient vendues pouvaient sortir du royaume sans payer de droits, sinon la traite domaniale. Ces foires souffrirent beaucoup pendant les dernières années du règne *.
En Bourgogne les privilèges des foires fde Dijon, rétablies en 1596 par Henri IV, avaient été confirmés en 1643 ; celles de Beaune l'avaient été en 1644; celles de Chalon-sur-Saône, d'Autun étaient fréquentées. En Franche-Comté une des plus importantes était celle de Dôle.
La Champagne conservait ses foires de Provins confirmées en
1. Le consulat de Lyon écrivait au gouverneur Villeroy en 1715: « Nous sommes à la veille du payement et les premiers négociants de la ville ne sauraient entrer en bilan à cause de la rareté infinie de l'argent comptant et du défaut de payement des banquiers de Paris qui doivent des sommes immenses sur cette place, »
LIVUE VI — CHAPITRE 111
1675, colles de Troyes confirmées en 1696, celles de Reims ; mais elles n'étaient plus que l'ombre de ce qu'elles avaient été au moyen âge.
Nous avons déjà fait remarquer qu'en général les foires, sauf quelques exceptions, n'avaient plus une importance commerciale égale à celle qu'elles avaient eue dans les temps passés *. Les routes étaient devenues plus sûres, les villes étaient mieux approvisionnées et les marchands avaient moins besoin de ces rendez-vous en un lieu et en un temps fixé et sous une protection spéciale pour faire des échanges.
Les marchés, qui se tenaient en général une fois par semaine et qui étaient beaucoup plus nombreux, perdirent aussi beaucoup dans la dernière partie du règne, mais pour une autre cause : c'est que la campagne était alors appauvrie par la guerre et par les impôts.
1. Cependant Boisguillebert évaluait, très hypothétiquement, à 80 millions les opérations qui se faisaient dans les foires et il notait l'usage des virements et des effets de commerce que nous avons signalé (Boisguillebert, Disserlalion sur la cause... des richesses, Ed. Guillaumin, p. 398). « On n'y a jamais vu un sou marqué d'argent comptant; tout se fait par échanges et par billets, lesquels, après une inflnilé de mains, retournent enfin au premier tireur... »