Reproduit par Savary
LES PROVINCES, LES VILLES ET LES PORTS
La Guyenne faisait un commerce considérable de vins et d'eau-de-vie. Dans les bonnes années elle vendait 100.000 tonneaux. Les prunes, le vinaigre, la résine, les châtaignes, les fruits, les huiles qui étaient achetés par les Anglais, les Hollandais, les marchands du Nord étaient aussi des articles de son trafic. Elle expédiait beaucoup de marchandises aux Antilles. Ses marins s'adonnaient à la pêche de la morue et de la baleine.
Bordeaux était une grande et belle ville. Le port était excellent; il était fréquenté par les navires anglais, hollandais et par ceux des peuples du Nord. Toutefois on commençait déjà, au xvii* siècle, à se plaindre de l'ensablement du fleuve qui rendait la navigation plus difficile que dans les temps passés ^ Bordeaux exportait le vinaigre, les prunes, la résine, le papier, le liège, les châtaignes, le miel et surtout les vins et eaux-de-vie que les étrangers venaient quérir. Des armateurs portaient aux colonies et en Espagne (consommé dans le pays ou destiné à l'Amérique) les produits de la pêche, morue et autres poissons. Le commerce de Libourne avait été absorbé par Bordeaux ; mais Blaye exportait des vins et du blé.
Les Anglais, qui ne voulaient exporter que par leurs propres navires, enlevaient avant les dernières guerres 6.000 tonneaux de vin, 300 à 400 pièces d'eau-de-vie. Ils apportaient des lainages, du plomb, du charbon de terre, des harengs, des cuirs, du bœuf salé, du beurre, des fromages. Ils payaient le solde de leurs articles en lettres de change sur Londres et Paris.
Les Hollandais, qui primaient de beaucoup les Anglais quand la guerre n'interceptait pas leur commerce, enlevaient 50.000 tonneaux de vin, 10 à 12.000 pièces d'eau-de-vie, du vinaigre, des sirops, etc. ; ils apportaient des planches, des mâts, de la chaux, du goudron, des cuirs, des fromages.
Le commerce de Bordeaux avec les colonies françaises d'Amérique, qui se développa dans la seconde moitié du xvii* siècle, occupait 24 à 28 navires de 50 à 250 tonneaux ; celui de Québec en occupait 2 ou 3, celui de Cayenne 3 ou 4 ; c'étaient de petits bâtiments qui avaient peine à trouver du fret de retour ; 4 ou 5 navires étaient armés pour St-I)omingue, 12 à 15 pour la Martinique, etc. De la Martinique on apportait du sucre, de l'indigo, du coton, de la cire, du cacao, du gingembre, du tabac, des cuirs, en échange de vin, farine, eau-de-vie, lard, bœuf salé, grosse toile, fer, ustensiles, vêtements, fusils, bottes. Les navires qui allaient au Canada ne pouvaient pas faire leur retour en pelleteries, ce commerce n'étant pas libre.
1. « Le commerce de Bordeaux, écrivait l'intendant Besons à la fln du xvii* siècle, pourrait s'étendre, s'il pouvait entrer dans son port des navires de plus grand tonnage. Les plus grands qui y entrent à présent sont de 300 tonneaux ; encore doivent ils attendre les grandes marées. Il s'est formé trois bancs de sable. »
En outre, des navires de Nantes et de La Rochelle venaient à Bordeaux compléter leur chargement avec du vin.
Bordeaux armait pour la grande poche.
En temps de foire, surtout à la foire d'octobre, on voyait vers la fin du xvii" siècle jusqu'à cinq cents navires dans le port. Il y en avait une centaine en temps ordinaire. Le vin était le principal article du commerce de Bordeaux. Ce commerce était réglementé par la ville de manière à assurer de grands privilèges aux bourgeois ; ainsi les vins du haut pays n'étaient admis et ne pouvaient être introduits en ville que lorsque les propriétaires des vins de la sénéchaussée avaient eu le temps d'écouler leur récolte. Mais, d'autre part, il était interdit par arrêts du Parlement et décisions des jurats de mélanger et d'altérer les vins, de quelque manière que ce fût, sous peine d'amende et même de déchéance du droit de bourgeoisie. Colbert s'intéressait beaucoup à cette vente ; lorsque les Hollandais prohibèrent les vins français, il voulut être régulièrement informé de l'effet que cette prohibition produisait.
Bayonne, port intérieur,faisait commerce avec l'Espagne, et lui envoyait les draperies de Monlauhan (bayettes, serges, cadis, ratines), les toiles de Bretagne, de Cambrai, de St-Quentin, les toiles teintes d'Allemagne, de Reims, de Rouen, les dentelles et soieries de Lyon, la quincaillerie du Forez, la mercerie de Lyon, les tissus d'Amiens et de Flandre, la cire des Landes, le poisson, le cacao. Le port recevait les laines de Ségovie, le réglisse, l'huile, le vin, le fer, souvent des métaux précieux. Les marins faisaient la pêche de la morue et de la baleine. A Bayonne on construisait des navires avec le bois des Pyrénées.
L'Ouest et le Centre de la France. — Le Limousin, peu fertile, faisait commerce de bœufs et de chevaux qui étaient achetés par des éleveurs normands. Limoges avait des fabriques d'étoffes de laine, de cuirs, de gants, de papier, de clous à ferrer, d'épingles '. C'est par Angoulême et Limoges qu'arrivait le sel aux provinces orientales.
L'Auvergne produisait du blé, du vin, du chanvre, des noix, des pommes, du bétail dans la fertile Limagne, du charbon, du bois, des fromages dans la Haute-Auvergne. Ses moulins fournissaient un papier renommé. Les femmes du Velay fabriquaient de la dentelle. L'émigration temporaire de ses travailleurs en Espagne et le métier de chaudronnier ambulant faisaient, comme au xvi® siècle, entrer de l'argent dans le pays.
La généralité de Moulins produisait du bois, surtout dans le Morvan, des bœufs, des moutons et des porcs, du poisson qui était vendu sur le marché de Paris, du fromage dit d'Auvergne ; ses usines et manufactures fournissaient du fer. du fer-blanc, de la quincaillerie, de la faïence, de la verrerie.
1. Les émaux sur cuivre avaient perdu leur ancienne réputation.
LES PROVINCES, LES VILLES ET LES PORTS 349
L'Angoumois était fertile en blé, en vins, en fruits, en safran. Les vins blancs étaient convertis en eau-de-vie qui s'exportait par La Rochelle ou gagnait Paris par la Vienne (à Ghâtellerault) et par Orléans. Les papeteries étaient importantes et renommées ; elles vendaient beaucoup en Hollande. Angoulême était le centre de ce commerce.
La Rochelle. — La Rochelle jouissait alors, comme débouché maritime, d'un privilège particulier. En effet, la Bretagne était isolée par la ligne des douanes des provinces des Cinq grosses fermes : Nantes en était le port ; le Midi était isolé aussi par la ligne des douanes des provinces des Cinq grosses fermes : Bordeaux en était le port. La Rochelle, située entre ces deux ports, se trouvait dans le rayon des Cinq grosses fermes, lequel s'étendait sur presque tout le Centre et le Nord de la France, et elle communiquait librement, sans avoir de droits à payer, avec toute cette grande région : elle en était le port.
La Rochelle armait pour les Antilles (excepté pour St-Domingue réservé à la Compagnie créée en 1698), pour Cayenne, le Canada, la côte de Guinée, le Portugal ; avant 1713 elle armait aussi pour l'Acadie et la baie d'Hudson. Elle y expédiait surtout des aliments et des vêtements, et, en outre, delà quincaillerie, de la mercerie, des armes. Elle recevait du sucre, du cacao, du bois de teinture, de l'écaillé, de l'indigo, du cacao, de la cochenille, du coton. Les piastres espagnoles provenaient des prises faites par les tlibustiers. Les pelleteries du Canada n'étaient importées que par la Compagnie. La Rochelle entretenait pour le commerce des lies une cinquantaine de navires de 80 à 150 tonneaux de jauge. Elle faisait aussi le commerce de la côte d'Afrique. Les Anglais et les Hollandais venaient et chargeaient des vins, des eaux-de-vie, du papier d'Angoulême, des toiles de Barbézieux, des serges du Poitou, des sirops, etc. Ils importaient du beurre, du plomb, de l'étain, des poissons, du lin et du chanvre, des toiles, des fromages, du fil, des épices, de la mercerie, de la quincaillerie. En Normandie, en Picardie, au Portugal, en Angleterre, en Hollande La Rochelle expédiait des soieries de Lyon et surtout des vins et des eaux-de-vie. Il se chargeait à La Rochelle, année commune, 14 à 15.000 barriques d'eau- de- vie ; celles qui étaient destinées à l'étranger et aux provinces réputées étrangères payaient 6 l. 16 s. 6 d. par barrique ; celles qui étaient destinées à l'intérieur du royaume ne payaient que 2 1. 6 s.
Le Poitou produisait des vins, des châtaignes, du chanvre et du lin, de la laine, des fruits et des légumes et faisait un grand commerce de bestiaux, de mulets, de chevaux élevés dans ses pâturages.
Le Berry faisait surtout le négoce de moutons, de laine et de chanvre. Bourges, Issoudun, Chàteauroux, Romorantin fabriquaient des
tissus de laine grossiers (serges, droguets, liretaines, draps) qui se vendaient dans les foires et étaient ensuite expédiés en grande quantité à Paris. L'huile de noix et le fer étaient deux articles importants du commerce.
Le Bourbonnais possédait des forges et fonderies, des verreries, des fabriques de faïence, de quincaillerie. Le bois, le chanvre, le bétail, les fromages, les châtaignes étaient les principaux produits de l'agriculture.
Dans nombre de provinces l'industrie et le commerce diminuèrent beaucoup depuis la mort de Colbert jusqu'à celle de Louis XIV, par suite en partie de la révocation de l'édit de Nantes, en partie des deux dernières guerres du règne et de la lourdeur des impôts *.
1. Voir Histoire des classes ouvrières et de l'industrie avant 1780, par E. Levasseur, t. Il, liv. VI, ch. VI, Décadence de l'industrie après Colbert.