Un premier projet de création avait élé formé en
vingt négociants de Paris, de Lyon et de Marseille, où était le siège social, au capital de 3 millions de livres. Elle ne fut pas dotée du monopole du commerce contre lequel les Marseillais réclamaient. Mais elle reçut aussi des faveurs : un prêt de 200.000 livres sans intérêt et une prime de 10 livres par pièce de drap exportée pendant les quatre premières années. Colbert avait pensé que ses opérations pourraient se lier par Alexandrie à celles de la Compagnie des Indes orientales et absorber avec elle le grand commerce de l'Asie. Mais, malgré les traités qui lui assuraient le transport des draps de Saptes et de Carcassonne, la Compagnie du Levant ne tarda pas à languir. L'exportation des draps diminua devant la concurrence hollandaise et, en 1690, on ne jugea pas à propos de lui renouveler un privilège qui ne profitait pas à la nation*. Un négociant de Marseille se ctiargea d'une manufacture de soie dont elle avait le monopole et le commerce du Levant redevint libre.
Du démembrement des deux grandes Compagnies des Indes se formèrent, pendant l'administration et surtout après la mort de Colbert, des compagnies de moindre envergure.
Il y avait eu en 1660 une Compagnie de la Chine investie du droit exclusif d'envoyer des vaisseaux en Chine, au Tonkin,en Cochinchine ; elle fut absorbée en 1664 par la Compagnie des Indes. Plus tard en 1698 la Compagnie des Indes orientales céda cette partie de son privilège pour un temps à une autre Compagnie de la Chine qui, ayant fait deux voyages lucratifs ' avec l'Amphitrite, se constitua (1705) en Compagnie royale de la Chine. La guerre entrava ses opérations, et, après la paix, ce fut une nouvelle Compagnie qui obtint directement du roi le privilège (1712).
En 1698 fut créée une Compagnie des mers du Sud. Elle n'eut pas de succès et elle cessa d'exister à la suite du traité d'Utrecht, Louis XIV s'étant engagé vis-à-vis de l'Espagne à interdire à ses sujets la navigation dans ces mers.
En Afrique, la Compagnie du Sénégal se forma en 1673, après avoir acheté à la Compagnie des Indes occidentales cette partie de sa concession et ses privilèges en Afrique ; puis elle se réorganisa en 1679 sous le nom de Compagnie du Sénégal et de la Guinée. Une seconde Compagnie du Sénégal, fondée en 1681, se décomposa en 1685 en Compagnie de Guinée et du Cap Nègre et Compagnie du Sénégal ; puis elle fit place (1696) à la Compagnie du Sénégal, Cap Vert et côte d'Afrique ; en 1701, la Compagnie de l'Assiente, fondée en conséquence de l'alliance delà France avec l'Espagne, absorba la première. L'Assiente
1. Ce privilège avail été renouvelé une premiôre fois en 1678.
2. Les retours consistèrent en cuivre, thé, camphre, rhubarbe, soie, sucre candi, chevaux, porcelaine, ouvrages en laque.
LES GRANDES COMPAGNIES DE COMMERCE
avait le privilège de la fourniture des nègres dans les colonies espagnoles ; elle lit des bénéfices jusqu'au jour où la France dut céder par le traité d'Utrecht ce privilège à l'Angleterre.
Dans la Méditerranée, la Compagnie d'Afrique ou du Bastion de France fut plusieurs fois reconstituée et de nouvelles compagnies se fondèrent (1666, 1678, 1690, 1694, 1706, 1710). En 1694 elle signa avec le dey d'Alger un traité qui lui assurait le monopole à perpétuité du commerce du corail, de la laine, des cuirs, suifs et cire, non seulement au Bastion de France, mais à La Galle, au cap Rosa, à Bône, au cap Nègre.
En Amérique il y eut une Compagnie de Saint-Domingue (1698) dotée d'un privilège de cinquante années, qui paraît avoir prospéré, pendant un temps au moins, une Compagnie du Canada (1690), fondée pour faire le commerce des peaux decastor ;puis une Compagnie du castor (1706), une Compagnie d'Acadie (1683) qui se borna à faire le commerce du castor en Acadie et dont le privilège ne fut pas renouvelé en 1703, une Compagnie de la Louisiane (1712) qui hérita des privilèges accordés à Cavelier de la Salle, puis à d'Iberville, c'est-à-dire l'exploitation de presque toute la vallée du Mississipi (nommé alors fleuve Saint-Louis).
Organisation administrative de la Compagnie des Indes orientales. — Comme la Compagnie des Indes orientales a été de beaucoup le plus considérable des établissements de ce genre créés sous le règne de Louis XIV, il est utile d'entrer plus avant que nous ne venons de le faire dans le détail de ses opérations*.
Le premier appel à l'opinion publique avait été fait, avons-nous dit, sur l'invitation de Colbert, par l'académicien Charpentier qui avait publié au mois d'avril 1664 (1 vol. in 4), son Discours d'un fidèle sujet du roi touchant rétablissement d'une Compagnie française pour le commerce des Indes orientales adressé à tous les Français. La Compagnie hollandaise, disait-il, faisait des habitants de ce pays « le peuple le plus pécunieux de l'Europe... Manquons-nous de courage et d'adresse pour imiter les Hollandais ? Si la première tentative à Madagascar n'a pas réussi, c'est que « les grandes choses demandent à être tentées aumoins deux fois». Charpentier vantait les richesses naturelles de l'île, la beauté du climat tempéré, la fertilité du sol, sa richesse en minéraux. « L'on peut dire sans exagération qu'il est aisé d'en faire un vrai paradis terrestre. On y trouve tant d'or que quand il pleut, les veines s'en découvrent d'elles-mêmes le long des montagnes ! Le pa-
1. Le Dictionnaire de Savary dit (Inde orientale) : « C'est cette grande partie de l'Asie qui comprend non seulement l'Hindoustan, ou l'Inde proprement dite, mais encore là deux péninsules deçà et delà le Gange, toutes les îles de rOcéan indique, celle de Geylan, les Maldives, les ties de la Sonde, les Moluques, même la Chine et le Japon ; enfin tout ce qui est au Levant de la Perse et au midi de la Grande Barbarie, jusqu'à la Mer du Sud. »
négyriste ne ménageait pas l'hyperbole. Pour exploiter ce paradis, il fallait créer une compagnie privilégiée au capital de 6 millions qui équiperait une douzaine de grands vaisseaux de 800 à 1.400 tonneaux.
Quelques financiers travaillèrent, avec Louis Berryer, Souchu de Rennefort, Charpentier, à dresser un projet qu'en avril 1664 ils présentèrent au roi sous le nom d'« Articles ». Le même mois, des lettres patentes créèrent la Compagnie des Indes orientales.
Dans une assemblée du 5 juin 1664 l'administration de celte Compagnie fut confiée provisoirement à douze syndics domiciliés à Paris. Puis, le 20 mars 1665, Colbert convoqua une assemblée des actionnaires qui se tint au Louvre en présence du roi. On y élut les directeurs généraux de Paris au nombre de neuf, lesquels, conjointement avec quinze syndics délégués des principales villes, réglèrent la répartition des neuf autres directeurs, trois pour Lyon ,deux pour Rouen, un pour Bordeaux, Nantes, Le Havre et un pour la ville qui, après celle-ci, réunirait le plus de souscriptions. Les trois quarts des directeurs devaient être des commerçants en activité. Ils devaient être souscripteurs de 10.000 livres au moins en actions, chiffre qui fut abaissé ensuite à 6.000 livres.
Les directeurs de province paraissent avoir pris très peu de part à la direction.
Le mandat était de sept ans et le renouvellement devait avoir lieu partiellement par l'assemblée du mois de mai, assemblée qui n'a pas toujours été convoquée régulièrement. Paris, siège de la Compagnie, n'était pas une ville maritime, et les directeurs n'étaient pas des marins : c'était là une cause d'infériorité dans la concurrence avec les deux grandes Compagnies étrangères.
Les directeurs étaient répartis en trois départements, celui du dedans du bureau, celui des armements et celui de la vente des marchandises.
La Compagnie était, d'après les articles, une véritable société anonyme, L'article 2 delà déclaration porte en effet qu'aucun directeur ni actionnaire ne pouvait être tenu, pour quelque cause que ce fût, de fournir aucune somme en plus de ce à quoi il s'était primitivement engagé ; qu'aucun n'était responsable (art. 5) sur sa personne et sur ses biens des dettes de la Compagnie, ni la Compagnie des dettes personnelles des directeurs.
La Compagnie avait, avons-nous dit, son blason. Dans l'intérieur de son domaine colonial elle était investie du droit de haute, moyenne et basse justice qu'elle exerçait au nom du roi ; le sceau royal lui fut remis à cet effet. Les tribunaux devaient suivre la coutume de Paris « sans qu'on puisse y introduire une autre coutume pour éviter la diversité ». La Compagnie devait établir dans ses possessions la religion catholique ; c'était une clause insérée dans toutes les concessions de com-
LES GRANDES COMPAGNIES DE COMMERCE
pagnie. Tout enfant né d'un Français et d'un indigène converti au christianisme était français de droit. La Compagnie s'engageait à transporter gratuitement tout émigrant quise présenterait, à lui assurer la nourriture pendant les trois mois qui suivraient son arrivée, à lui donner des terres. Pour les artisans huit années de séjour dans les colonies leur valaient à leur retour d'être réputés « maîtres de chefd'œuvre » et de pouvoir s'établir sous ce titre dans toutes les villes sans avoir aucun droit à payer. La vente des indigènes comme esclaves était punie de mort, et il était enjoint aux colons de traiter humainement ceux qu'ils emploiraient à gage comme serviteurs libres.
Le siège de l'administration dans les colonies, qui n'était pas déterminé par les statuts, fut d'abord à Surate (1671) et, depuis 1701, à Pondichéry. C'est là qu'était le conseil souverain, composé de sept membres, qui jugeait en dernier ressort au civil et au criminel. Pendant les premiers temps il y eut des conseils particuliers dans d'autres comptoirs.
Le gouverneur général déléguait l'autorité militaire à un commandant d'armes. Mais, à part les quatre compagnies d'infanterie que Mondevergue amena à Madagascar, il y eut toujours très peu de troupes régulières dans les établissements français.
L'administration ne resta pas pendant tout le règne de Louis XIV telle que l'avaient fixée les statuts. En 1675, la mauvaise situation financière de la Compagnie motiva une intervention de la royauté qui fit examiner les livres par des commissaires et exigea le remplacement des directeurs par de nouveaux élus. L'année qui suivit la mort de Colbert,une commission fut de nouveau chargée d'examiner les livres ; elle constata que l'avoir disponible n'était plus que de 3 millions de livres. Une assemblée extraordinaire des actionnaires fut convoquée. Aux neuf directeurs élus en 1675 furent substitués douze directeurs nommés par le roi sur la proposition des commissaires. Un nouvel appel du quart des sommes versées fut fait aux actionnaires. Peu consentirent à ce versement ; ceux qui ne le firent pas furent déclarés déchus de leurs titres et furent remplacés par d'autres capitalistes auxquels le roi imposa de rembourser les actionnaires dépossédés. Ces derniers protestèrent : « Ce ne sont pas seulement les désastres de la guerre qui nous ruinent, dirent-ils, mais le peu de liberté dont nous jouissons depuis que le gouvernement a imprudemment confié l'administration de nos affaires à des étrangers. » La protestation resta sans effet et même un arrêt de 1687 porta à vingt le nombre des directeurs institués par nomination directe du roi, lesquels furent imposés chacun à un apport de fonds de 6.000 fivres.
En 1684 furent supprimées les huit directions particulières qui n'avaient, il est vrai, apporté presqu'aucun concours à l'œuvre.
Finances de la Compagnie. — Pour constituer le capital Charpentier avait indiqué le chiffre de 6 millionsde livres. En fait les « Articles » rédigés par les neuf commerçants ne fixèrent pas la somme et se bornèrent à solliciter du roi l'avance du cinquième de ce capital. Le roi s'engagea pour 3 millions, « le cinquième, écrivait-il, de la somme de quinze millions à laquelle est fixé le capital de la Compagnie ».
Ce capital fut fractionné en quinze mille parts de 1.000 livres chaque, capital qui ne pouvait pas être remboursé aux actionnaires. Les actions étaient nominatives, divisibles en deux coupons de 500 livres chaque, payables en trois échéances, la première en souscrivant, les deux autres d'année en année.
Nous avons dit sous quelle pression fut faite la souscription. Le roi ne prenait aucun intérêt des sommes promises qu'il devait verser au prorata des versements des actionnaires et dont il ne demandait à 6lre remboursé qu'au bout de dix ans. Les 300.000 livres qu'il donna d'abord furent le premier encaisse de la Compagnie. Au lieu de 8 millions dont elle aurait dû être en possession au commencement de l'année 1665, elle n'avait encore reçu que 3.600.000 livres ' . Tous les comptes ne sont pas d'accord à cet égard ; il paraît toutefois qu'en juillet 1667 les versements étaient à peine de 5 millions 1/2, dont 2 environ par le roi; sur ce total, 2 millions 1/2 seulement restaient alors disponibles : situation mauvaise que le roi améliora un peu en ajoutant un nouveau prêt de 2 millions aux millions qu'il avait déjà avancés2 (Assemblée du 15 décembre 1668). En 1671 la Compagnie n'avait reçu en tout, y compris l'avance du roi, qu.e 9 millions de livres (poids d'argent équivalent à 17 millions^). « Pour soutenir cette Compagnie, écrivait Colbert, il faut dépenser 8 millions ; elle ne peut subsister sans des secours d'argent et sans une escadre aux Indes. »
Voilà quelle fut l'organisation administrative et financière. Voyons maintenant la Compagnie à l'œuvre sur mer et dans l'Inde.
Après la constitution de la direction dans l'assemblée du 20 mars 1665, le roi avait institué le marquis de Mondevergue gouverneur de l'île de Madagascar à laquelle fut donné le nom d'Ile Dauphine.
Colbert avait auparavant essayé d'ouvrir les voies au commerce français en envoyant des ambassadeurs au shah de Perse et au Grand Mogol (1664). Il avait, d'autre part, cherché, mais sans succès, à décider le Portugal à cédera la France une partie des établissements qu'il était impuissant à défendre, le roi d'Angleterre à s'unir à Louis XIV contre la Compagnie hollandaise ;il avait engagé des princes allemands à se faire actionnaires de la Compagnie française.
1. Le verseraeat du premier tiers, d'après M. Boissoanade, a produit 2.468.000 livres.
2. I^ souscriptioa ou avance totale du roi fut ainsi de 4.200.000 livres.
3. La livre tournois équivaloit alors en poids d'argent à 1 fr. 38.
LES GRANDES COMPAGNIES DE COMMERCE
Premières opérations de la Compagnie. — Les premières opérations de la Compagnie ne Tenrichirent pas. Comme elle n'avait pas le temps lie faire construire la première année des navires, elle en acheta trois de .'iOO à 400 tonneaux et un plus petit * . Elle fit connaître par affi ches les avantages promis aux gens de métier qui s'engageraient pour Madagascar. Elle organisa d'avance l'administration de Fort-Dauphin.
Le 7 mars 1665,1a flottille partit avec 500 hommes, dont 400 artisans. Les bâtiments se séparèrent en route ; le dernier n'arriva qu'en novembre.La mésintelligence se mit entre de Beausse, président du conseil, et les autres administrateurs. Des trois navires envoyés de Fort Dauphin dans rinde, l'un échoua, un autre n'arriva pas à destination et le troisième, qui rapportait une cargaison de cuir, d'ébène, d'aloès, de poivre, d'ambre, de tabac, même un peu d'or, fut attaqué par une frégate anglaise (la France était alors en guerre avec l'Angleterre) près de l'île de Guernesey et coulé (juillet 1666).
Après la constitution définitive de la société, une nouvelle expédition fut préparée pour réparer l'insuccès de la première^. A Brest, qui était trop loin et où dominait la marine militaire, on substitua comme port d'attache « la rivière de Charente », puis Port-Louis (1666) et Lorient.
Celte expédition était composée de dix bâtiments, construits en France ou achetés en Hollande. Le roi promit de la faire escorter par quatre vaisseaux de guerre. L'expédition mit à la voile en mars 1666. Elle eut le tort de perdre du temps en séjournant trois mois au Brésil (à Pernambuco), puis à Fort-Dauphin, que ses premiers vaisseaux n'atteignirent que le 5 mars 1667, et de gaspiller ses provisions. Le gouverneur Mondevergue s'y était fait des ennemis par son despotisme et par sa mauvaise administration. « Les fautes qu'on a commises sont considérables, écrivait en 1669 Colbert au roi, et vont à la
1. Deux frégates, la «Vierge de Bon Port» et le « Saint-Paul», et une flûte, le «Taureau ». A cette époque les principales espèces de bâtiments marchands étaient: le vaisseau, bâtiment à trois mâts, ayant au moins deux batteries couvertes et des canons sur le pont; la frégate, plus petite et plus fine, n'ayant qu'une batterie couverte ; la corvette, plus petite que la frégate ; la flûte, type hollandais, large et de forme arrondie; le brigantin, la galide, la hourque, bâtiments à deux mais.
La capacité des vaisseaux était de 500 à 800 tonneaux et atteignait très rarement le chin"re de 1.000.
La mesure de la capacité des navires par tonneaux provenait, dit-on, de Bordeaux et correspondait à l'espace occupé par 4 barriques mises debout ; en réalité 42 pieds cubes, soit 1 me. 44, ou un poids de 2.000 livres. Aujourd'hui le tonneau vaut 1.83 ou i.OOO kilogrammes. On distinguait, comme aujourd'hui, le tonnage brut et le tonnage net, ce dernier étant d'un dixième moindre que le premier. Un voilier qui comptait alors pour 300 tonneaux ne compterait aujourd'hui que pour 390 ; mais, construit en bois, il paraissait relativement plus gros que les navires actuels, surtout que les navires en fer.
U. Il y avait eu une seconde expédition de deux hourques en Juillet 1665.
perte de la Compagnie. On a gaspillé 500.000 livres d'argent comptant et de marchandises en quelques mois. »
La Compagnie ne se découragea pourtant pas. En 1007 elle avait douze navires équipés ou prêts d'être achevés, tous construits en France *. En 16ô8,lroisde ces bâtiments partirent de Lorientet purent^ rentrer en janvier 1009 avec un chargement d'indigo, de cuir, d'aloès, de poivre et de gomme que Caron avait su leur procurer. C'était le premier voyage fructueux.
Caron et les premiers comptoirs. — Caron était parti de France en 1000 ; en octobre 1007 il était à Surate. Protestant d'origine française, natif de Bruxelles, il avait été vingt-deux ans au service de la Compagnie hollandaise et il s'était élevé des rangs inférieurs au titre de directeur.Comme il était irrité d'un passe-droit dont il pensait avoir été victime, l'ambassadeur de France à La Haye l'avait signalé à Colbertet celui-ci avait su l'attirer en France en lui donnant des lettres de naturalisation et en le nommant directeur delà Compagnie.il le chargea d'allerformerdansl'Indeles établissements dont ce Caronavait présenté préalablement le projet. Deux ans après, un persan, Marcara, fut placé par Colbert sous les ordres de Caron, qui le chargea de fonder un comptoir à Masuhpatam. Marcara réussit dans cette entreprise. Mais sur ces entrefaites de violents dissentiments s'élevèrent entre Caron et Mondevergue qui nuisirentàlabonneconduite des affaires. Colbert avait confiance dans l'activité et l'intelligence de Caron, quoique ses ennemis l'accusassent, surtout depuis la déclaration de guerre à la Hollande (1072), de trahir la France au profit de ses anciens compatriotes ; il le soutint et prêcha la concorde . * Le plus sage, écrivait-il à un directeur en septembre 1073, est celui qui préfère la satisfaction du Roy et le succès de l'affaire à tout ce qui peut estre de ses intérests ou ressentiments particuliers... Il vous conjure d'augmenter encore votre douceur,votre honnesleté et votre patience pour faire cesser une fois pour toutes ces divisions. »
Caron passe pour avoir déployé beaucoup d'activité. Il fonda d'abord un comptoir (1007) dans le golfe de Cambaye, à Surale ^ qui était alors le port de commerce le plus important du nord-ouest de l'Inde pour le commerce du coton et des cotonnades et, dès le mois de juin 1()08, il put expédier en France par le navire qui l'avait amené, le « Saint-.Iean », une cargaison de toile, de coton, de poivre, de sucre et de salpêtre ; d'autres envois suivirent, irrégulièrement il est vrai, jusfju'en 1090, où Surale fut à peu près abandonné. Caron envoya des commis fonder des factoreries à Balapatam, à Tellicheri, à Rajapoursur la côte occi-
1. Le plus fort, le « Dauphin couronné », jaugeait 800 tonneaux.
2. Il y avait à Surate des capucins qui y avaient été envoyés par le père Joseph et qui aidèrent à l'établissement du comptoir.
LES GRANDES COMl'AGNIES DE COMMERCE
dentale ; à Balasor (et plus tard à Chandernagor) sur le Gange, à Masulipatam sur la côte de Coromandel, à Coteary dans l'île de Ceylan ou il fut devancé par les Hollandais. Caron envoya, dès 1670, des navires acheter des étoffes et du sucre dans les ports du golfe Persique. Il alla lui-même, avec l'approbation de Colbert, fonder un comptoir à Bantam (1671) ; mais, une douzaine d'années après, les Hollandais s'emparèrent de cette ville et en expulsèrent tous les étrangers. Il paraît donc incontestable que Caron déploya une intelligente activité.
L'Ile Bourbon. — La Compagnie des Indes orientales renonça promptement à coloniser Madagascar où elle n'entrevoyait que des dépenses sans profit. En 1672, les derniers colons de Fort-Dauphin furent massacrés par les indigènes ; quelques-uns s'échappèrent et firent voile pour Tîle Bourbon où ils trouvèrent asile.
Celte île, dont un capitaine français, Salomon Gaubert, avait pris possession au nom du roi de France en 1638, avait eu pour premiers habitants européens quelques mutins que le gouverneur de Madagascar y avait déportés en 1642 et qui n'avaient pas laissé de trace. En 1664, l'île, baptisée du nom de Bourbon, reçut quelques colons envoyés directement de Lorient par la Compagnie et, en 1665, son premier gouverneur. La cérémonie de la prise officielle de possession n'eut lieu, au village de la Possession, qu'en 1671. L'île n'avait alors qu'une cinquantaine d'habitants ; leur nombre se grossit des fugitifs de Fort-Dauphin. Les débuts de cette colonie furent difficiles ; les cultures ne commencèrent à prendre quelque extension que sous le gouvernement de Bernardin (1680-] 686). A partir de 1689, le gouverneur fut nommé directement par le roi. A la fin du règne de Louis XIV, la culture du café avait commencé et le nombre des habitants s'élevait à 2.000, dont 900 blancs.
La guerre dans VInde. — Revenons à l'Inde. Dans les premières années, la France n'avait été représentée dans les mers orientales que par des navires marchands. Colbert, pour donner aux Orientaux une idée de la puissance du roi, jugea utile d'y envoyer une escadre, « l'escadre de Perse », comme il la nommait. Cette escadre, composée de cinq vaisseaux, d'une frégate et de trois flûtes, sous le commandement de La Haye, partit de Rochefortle 29 mars 1670.Le commandant avait pour mission d'abord de reprendre, au nom du roi, possession de Madagascar, et, si l'établissement était reconnu mauvais, « d'inviter, même de forcer les habitants ou de changer de poste dans la même île ou de passer dans l'île Bourbon ».
L'apparition de vaisseaux de guerre produisit d'abord un grand effet dans l'Inde, surtout quand de La Haye eut pris d'assaut la colonie hollandaise de San-Thomé. Mais les Hollandais, renforcés par une nouvelle escadre, vinrent bloquer la flotte française qui dut capituler
et livrer San-Thoraé (6 septembre 1674) ; ils chassèrent môme les Français de Masulipalam et de leurs autres comptoirs. Le Iraité de Nimègue restitua à la France ses possessions.
Le commerce avait été interrompu par les hostilités; la Compagnie avait vendu plusieurs de ses navires et laissé les autres sans entretien '. Néanmoins en 1679, après la signature de la paix, elle en arma un qui ramena l'ambassadeur de Siam, mais qui se perdit en route corps et biens. Les armements des années suivantes furent moins malheureux. La situation financière resta néanmoins très mauvaise.
Pendant la guerre, en 1675, une assemblée générale avait été, avonsnous dit, convoquée. Des commissaires royaux, après avoir examiné les comptes, avaient constaté que la Compagnie avait perdu 2 millions 1/2 sur son capital et qu'il restait à peine 6 millions 1/3. Malgré cela, Colbert, en vue de ranimer la confiance, avait ordonné de distribuer un dividende de 10 p. 100, dividende fictif pris sur le capital déjà réduit. Le roi avait abandonné sa créance.
Colbert s'affligeait de cette situation. Dès 1671, avant la guerre de Hollande, il écrivait au Havre à l'intendant Berruyer qu'il était fâché <' d'apprendre que la vente des marchandises ne se fasse pas bien; qu'il faut avoir beaucoup de force pour résister au malheur de cette Compagnie ; mais il faut s'armer de fermeté et de constance pour la soutenir jusqu'à ce que son commerce devienne plus avantageux ».
Malgré les elTorts de Baron, successeur de Caron (1674-1683), qui fut, comme lui et comme Martin, un gouverneur intelligent, Colbert luimême dut, devant l'évidence, reconnaître l'insuccès de la Compagnie. Par les arrêts du 26 décembre 1681 et du 20 janvier 1682 il déclara le commerce des Indes libre pour tous, à condition de se servir des vaisseaux de la Compagnie et de vendre dans ses magasins. Celte demiliberté ne releva pas la Compagnie défaillante.
Insuccès de la Compagnie. — Il fallut, dans l'assemblée de 1684, après la mort de Colbert, que la Compagnie exposât sa triste situation, avouât que l'actir était réduit à 3.354.000 livres. C'est alors que les actionnaires furent invités, sous peine de déchéance, à augmenter leur mise d'un quart : ce qui était une somme égale à la valeur actuelle des actions. Ceux qui refuseraient seraient remboursés au taux de 2.50 livres. Leurs actions passeraient à d'autres intéressés sur lesquels le roi exerça la môme pression que lors de la première émission et qui eurent à payer, outre 250 livres aux anciens actionnaires, 250 autres livres comme quart supplémentaire. Au lieu de faire élire les directeurs, le roi en nomma directement lui-môme d'autres auxquels il imposa le quart supplémentaire. La Compagnie gagna 2 millions par celte opé-
1. Il parait cependant qu'elle avait fait quelques béaéûces par la capture de vaisseaux hollandais et portugais.
LES GRANDES COMPÂGNIBS DE COMMERCE
ration forcée ; mais le roi l'obligea à payer chaque année (jusqu'en 1692) le dividende de 10 p. 100.
La Compagnie rendit définitivement Madagascar au roi en 1680. Elle gagna pendant quelque temps de l'argent par l'importation des toiles peintes que la mode recherchait ; mais cette importation fut, par plusieurs arrêts (1686), gênée ou prohibée.
La guerre ayant éclaté de nouveau, la Compagnie ne put défendre Pondichéry, qu'à la suite d'une bataille indécise livrée par Duquesno la flotte hollandaise vint attaquer et où François Martin, malgré sa courageuse résistance, fut obligé de capituler (1693). Plusieurs de ses navires furent pris ou détruits par l'ennemi.
La paix de Ryswick rendit à la France Pondichéry que Martin fortifia le mieux qu'il put ; ce qui n'empêcha pas la Compagnie, malgré quelques voyages fructueux jusqu'en 1701, de se traîner languissamment jusqu'à la fin du règne de Louis XIV, empruntant à gros intérêt au roi et à des particuliers. On sait que, pendant la guerre de la succession d'Espagne, la flotte des Indes essuya un grand échec à la bataille deVigo(1703).
La Compagnie avait été autorisée en 1682 à passer des traités particuliers avec des sociétés de commerçants raalouins qui embarquaient leurs marchandises sur ses navires. Elle usa peu d'abord de cette faculté ; mais, en 1698, elle concéda à une nouvelle Compagnie, la Compagnie de la Chine, le privilège du commerce français dans ce pays. A partir de 1704, elle conclut presque tous les ans des traités avec des sociétés de marchands, particulièrement avec Crozat.
Elle avait eu pourtant la bonne fortune d'avoir aux Indes, après le départ de Caron, plusieurs administrateurs dévoués et habiles : Baron, François Martin, le créateur et gouverneur de Pondichéry. Mais entre les nouveaux directeurs nommés par le roi en 1684 et les actionnaires qui n'avaient 'plus d'autorité il y avait fréquemment des altercations, surtout à cause des emprunts onéreux que la Compagnie contractait. Les actionnaires réclamèrent la liquidation. En 1705, le roi consentit à la Compagnie un prêt en mettant pour condition que les actionnaires feraient un versement égal à la moitié de leur mise ; presque tous refusèrent.
En 1708, ils proposèrent au roi de remettre leur privilège à « Messieurs de la ville de Saint-Malo, les plus capables de soutenir une si importante entreprise que celle du commerce de l'Inde ». Ils ne furent pas écoutés.
Le privilège concédé à la Compagnie expirait en 1714 ; la question de la liquidation fut alors soulevée de nouveau ; le ministère n'accepta pas cette solution parce que, la Compagnie étant très obérée, cette liquidation eût été désastreuse, et le privilège fut renouvelé pour dix ans. La même année la Compagnie cédait à une société, dont
Crozat ^ail le chef, l'exercice de ses droits, et ce fut en réalité cette société qui fit le commerce de l'Inde de 1715 à 1719.
Lorsque la Compagnie des Indes orientales fut rachetée par Law, elle laissait une dette de 16 millions de livres.
Jugement sur les compagnies fondées par Colberl. — Pourquoi les Corapag-nies ont-elles eu un si médiocre succès? Le système des compagnies investies d'un monopole en est-il la cause et la responsabilité dç l'échec doit-elle peser tout entière sur la mémoire de (^olbert ? Non sans doute. Comme Henri IV et Sully, Colberl comprenait les avantages de la liberté du commerce et de la concurrence. « Soyez bien persuadé, écrivait-il en 1677, qu'il n'y a que celte liberté qui puisse augmenter les colonies et les faire fleurir. » Et trois ans plus tard : « Vous devez être bien persuadé que le seul et unique expédient de ré gler toutes choses et de mellre le tout en élat de produire de l'avantage aux habitants des îles consiste uniquement à augmenter le nombre desdits habitants et à laisser une entière liberté aux marchands de vendre et acheter leurs denrées. » Il est vrai qu'il s'exprimait ainsi dans un temps où l'expérience l'avait désabusé des espérances que lui avait d'abord fait concevoir la prospérité de la Compagnis hollandaise.
D'ailleurs l'insécurité des mers ne semblait-elle pas, comme nous l'avons dit, nécessiter une forte organisation pour défendre le pavillon français dans les parages lointains ?
Mais les grandes compagnies avaient réussi en Hollande parce que l'esprit du peuple était tout tourné du côté de la mer, et en Angleterre, parce que sa situation insulaire y avait créé nécessairement une nation maritime. 11 n'en était pas de même pour la France, puissance continentale dont les armateurs ne faisaient dans les ports mêmes de leur pays que la moindre partie des transports.
Il y avait eu en France très peu d'enthousiasme pour les grandes compagnies de commerce. Nous venons de le voir par les difficultés que Colbert éprouva pour former le capital des deux compagnies des Indes. Richelieu avait déjà signalé cet état de l'esprit français. A un de ses agents à Marseille, Colbert écrivait : « Vous m'alléguez les Anglais et les Hollandais qui font pour 10 ou 12 millions de commerce ; ils le font avec de grands vaisseaux ; Messieurs de Marseille ne veulent que des barques afin que chacun eût la sienne, et ainsi l'un réussit et l'autre non. »
D'autre part, on reprochait aux Français de manquer non seulement d'esprit de discipline, mais de patience. Chacun voulait s'enrichir en un jour sans s'assujettir à de longs labeurs. On mettait souvent à la tête des compagnies des administrateurs que la faveur plus que leur expérience portait à ces postes élevés. On faisait dès le principe de
LES GRANDES COMPAGNIES DE COMMERCE
grands frais sans atteindre les bénéfices. On s'installait magnifiquement ; ensuite on n'avait plus assez de capitaux pour agir et on empruntait à la grosse aventure en s'endettant.
En France et aux colonies les oppositions ne manquèrent pas de se produire. Nous en avons déjà cité des preuves. En 1661, avant la fondation des deux grandes compagnies, les six corps de marchands de Paris avaient averti Golbert que « nos voisins connaissent par expérience que la liberté, soit aux marchandises, soit aux personnes, fait fleurir le commerce ». Plus tard, en 1701, à la suite des échecs, le député de Nantes au Conseil du commerce portait ce jugement : « Le monopole accordé aux Compagnies est devenu nuisible. Les Compagnies, composées principalement de Parisiens, étaient ignorantes sur le commerce lointain ; leur suppression enrichirait beaucoup d'autres villes et par suite l'industrie et la navigation s'accroîtraient sensiblement. » Celait en effet à Paris qu'était le siège des administrations et la plupart des administrateurs n'avaient jamais navigué ni visité les colonies. 11 en était autrement en Angleterre et en Hollande.
En 1699, Vauban, dans un Mémoire sur les colonies, signalait aussi les inconvénients des compagnies investies de privilèges qui « survendent les marchandises... On ne saurait mieux faire que de les supprimer tout à fait et de laisser le commerce libre. »
Les colons souffraient de se trouver à la merci d'un monopole. Dès le lendemain de la création de la Compagnie des Indes occidentales (1665), l'intendant du Canada, Omer Talon, écrivait : « Si Sa Majesté veut faire quelque chose au Canada, il me paraît qu'elle ne réussira qu'en retirant le commerce des mains de la Compagnie des Indes occidentales et qu'en y donnant une grande liberté de commerce aux habitants à l'exclusion des étrangers. » A la même époque le comte d'Estrade écrivait à Colbert : « Un habile homme qui trafique aux îles d'Amérique m'a dit que la nouvelle Compagnie fera partir les habitants, si elle n'a tout d'un coup ses vingts vaisseaux pour trafiquer dans toutes les îles; les Hollandais etZélandais en avaient autant et ils n'y fournissaient qu'au juste. » Malgré ces avertissements, le principe de l'interdiction du commerce des colonies aux étrangers fut toujours maintenu '.
Enfin une cause grave d'insuccès des Compagnies coloniales fut la guerre.
Colbert créait des œuvres pendant la paix. Puis survenait une guerre maritime avec la Hollande ou avec l'Angleterre. Pendant que la France,
1. Le 25 mai 1715,1e contrôleur général écrivait encore à Pontchartrain, secrétaire général de la marine : « II est de nécessité de renouveler les défenses faites ù tous estiangers d'approcher de nos colonies, d'y faire aucun commerce et aux habitans d'avoir aucune relation ni correspondance avec les estrangers. »
puissance à la fois continentale et maritime, portait le principal effort de ses armes sur ses frontières de terre, elle avait grand'peine à faire en même temps respecter son pavillon sur les mers lointaines. François I" avait déjà éprouvé cette difficulté et il avait dû rappeler les colons du Canada.Pendant les guerres de religionet pendant la période française de la Guerre de Trente Ans, la môme difficulté reparut. Louis XIV l'éprouva aussi et, si la guerre de 1672-1678 fut signalée par de brillantes victoires sur mer, la marine française essuya de douloureux revers durant les deux dernières guerres du règne de Louis XIV; la France dut même céder à TAngleterre une partie de ses colonies par le traité d'Utrecht.
Elle devait éprouver encore bien plus tristement pendant la Guerre de Sept Ans cette difficulté de faire face à la fois sur terre et sur mer à des ennemis multiples.