CHAPITRE VU
LES COLONIES
SoMMAmK. — Le Canada (385). — La colonisation (386). — Cavelier de la Salle et la Louisiane (387). — La guerre avec la colonie anglaise (389). — La baie d'Hudson (389). — Les Antilles (389). — L'introduction des nègres (391). — La guerre maritime aux Antilles (392). — Madagascar et l'île Bourbon (393). — Aux Indes (394).
Le Canada. — Les colonies cependant ont pris pendant le ministère de Colbert un très notable développement.
Au commencement de ce ministère, la Nouvelle-France ne comptait encore que 3.113 habitants européens * (résultat du premier recensement en 1666), sans les troupes. Louis XIV, sur le conseil de Colbert, nomma (1663) un gouverneur général du Canada qui administra directement en son nom, avec l'assistance d'un conseil souverain. La coutume de Paris devint la loi du Canada.
Colbert s'occupa régulièrement du peuplement du Canada de 1662 à 1673. Il paraît y avoir envoyé environ 3.400 personnes, dont un millier de filles à marier ; la plupart étaient des orphelines élevées à l'Hôpital général. La guerre interrompit ces envois. Cependant, peu avant la mort de Colbert, un recensement (1681) accusa 9.677 habitants ; un recensement postérieur (1706) en accusa 16.417, non compris 1.300 habitants de l'Acadie et de Terre-Neuve *.
La Compagnie des Cent associés avait abandonné au roi ses droits en 1663. La Compagnie des Indes occidentales, créée par Colbert en 1664, en hérita pendant un temps. Le roi nomma un vice-roi de l'Amérique, M. de Tracy. Entre autres instructions que Colbert remit à celui-ci au départ, il lui recommanda de ne pas trop multiplier les prêtres, les religieux et les religieuses, de faire en sorte que les Jésuites usent moinsde l'excommunication pour tenir les habitants sous leur autorité, qu'ils ne tiennent pas systématiquement les sauvages à l'écart des Français. M. de Tracy se rendit d'abord aux Antilles, puis au Ca-
1. Ou 3.418 (Rapport de Talon). En 1668, Talon donne 5.870 habitants formant 1.139 familles cultivant, 15.642 arpents et possédant 3.400 bêtes à cornes.
2. Le Dictionnaire universel du commerce (t. I, p. 312) dit qu'il y avait plus de 200.000 Français au Canada, « tous riches ou au moins tous à leur aise » : ce qui semble être une forte exagération.
LIVHE VI. — CHAPITRE Vil
nada, recueillant les plaintes des colons et cliAtiant vigoureusement les Iroquois dont il brûla plusieurs villages (1669). Sur ces entrefaites arrivèrent à Québec le nouveau gouverneur du Canada, de Courcelles, et l'intendant Talon, en même temps que le régiment de Carignan Salières * qui débuta par une expédition contre les Iroquois et qui, licencié ensuite, fut doté d'un domaine dont la plus grande partie se trouvait dans le voisinage de la rivière Richelieu. Les soldats reçurent chacun un lot de terre et de bétail et occupèrent ce lot en tenure féodale sous la suzeraineté de leur officier pendant l'administration de Courcelles (1665-1671), du comte de Frontenac et de l'intendant Talon.
La colonie prospéra. Une abbesse écrivait: « Depuis que M. Talon est ici, le pays s'est plus fait et les affaires ont plus avancé qu'elles n'avaient fait depuis que les Français y habitent. » Les Iroquois, vaincus de nouveau (1665), signèrent un second traité. L'omnipotence des Jésuites fut tempérée. Pendant dix ans (1664-1674), les colons s'étaient plaints d'être entravés dans leur commerce par le monopole de la Compagnie des Indes ; à partir de 1675, la liberté du commerce leur fut rendue ; elle favorisa l'essor de la colonie.
La colonisation. — Les colons.les «habitants» comme on les nommait, étaient, indépendamment de la population urbaine de Québec, établis pour la plupart dans leurs fermes sur les bords du Saint-Laurent et de la rivière Richelieu. Les petites fermes avaient en général 4 arpents de front sur le fleuve et 30 à 40 arpents de profondeur. Les grandes concessions, érigées en fiefs, avaient 4 à 5 lieues de largeur sur une profondeur indéterminée. Les titulaires les amodiaient à des tenanciers à raison de 3 livres de cens seigneurial par arpent. La grande étendue des concessions eut pour résultat d'isoler trop les habitations, ce qui les exposait davantage à des attaques de sauvages. Colbert chercha à interdire cet isolement.
La coutume de Paris, introduite au Canada, ne convenait pas toujours à la vie sociale dans un pays neuf. Les colons n'avaient presqu'aucune part dans l'administration : ce qui était conforme aux principes de la royauté absolue, mais ce qui était dommageable à la colonie ^ L'interdiction de la vente de l'eau-de-vie était inspirée par une idée morale ; mais, quoique mal observée, elle créait un avantage au profit des trafiquants anglais et hollandais. La rivalité des Recollets et des Jésuites et la grande influence que prirent ces derniers n'étaient
1. Un millier d'hommes fut transporté sur cinq navires; la traversée fut très pénible.
2. Colbert écrivait (13 juin 1673) à l'intendant de ne pas réunir les habitants pour les consulter. « Il faudra mesme avec un peu de temps et lorsque la colonie sera plus forte, supprimer insensiblement If syndic qui présente des requestes au nom de tous les hiibitanls, estant bon que chacun parle pour .soy et personne pour tous. »
LES COLONMES ^°'
pas non plus favorables à la libre extension coloniale. Dans ses instructions, Golbert disait : « Les avis de ce pays-là portent que l'évesque et les Jésuites y établissent trop fortement leur autorité par des excommunications et par une trop grande sévérité de vie qu'ils veulent maintenir. Les Jésuites préfèrent tenir les sauvages éloignés des Français et ne point donner d'éducation à leurs enfants sous prétexte de maintenir plus purement parmy eux la religion. Les Jésuites prétendent que les boissons vendues aux sauvages les rendent paresseux à la chasse en les enivrant. Les commerçants, au contraire, disent que le désir d'en avoir les rend plus vigilans à se procurer par la chasse les moyens d'en acheter. »
La colonie s'étendait sur la rive septentrionale des grands lacs ; Michillimakinak, à l'extrémité du lac Iluron, devint un centre important (1671). Des villages chrétiens se construisirent. Le fort Chambli fut bftti. Le Saint-Laureut et les lacs facilitaient les grands voyages dans l'Ouest. Les coureurs de bois, que les intendants considéraient comme une plaie, frayaient la route. Des marchands poussèrent leurs reconnaissances très loin.
Cavelier de la Salle el la Louisiane. — Nicolas Perret, envoyé par Talon pour traiter avec les Miamis, s'avança jusqu'à la rivière Chicago; le père Allouez alla s'établira C.hagoniamigong, à l'extrémité occidentale du lac Supérieur. Les sauvages avaient parlé d'un grand fleuve, le Méchassébé. L'intendant Talon envoya à la découverte le père Marquette et Joliet, négociant de Québec, qui; partant du lac Michigan, atteignirent le tleuve par 42°30, le descendirent jusqu'aux Arkansas el revinrent en remontant la rivière des Illinois (1671-1073). La découverte de ce fleuve était un grand événement géographique.
Un autre explorateur, dont les Jésuites contestèrent la priorité, les avait précédés. Cavelier de la Salle, gentilhomme normand, qui était venu au Canada dans l'espérance d'ouvrir une route commerciale jusqu'à la Chine et qui avait fondé près de Montréal un comptoir baptisé, pour cette raison sans doute, du nom Lachine, avait, en descendantlGhio jusqu'à son confluent, découvert ce grand fleuve dès l'an 1669; puis, l'année suivante, il y était revenu par la rivière des Illinois. Sur le conseil du gouverneur, comte de Frontenac, La Salle fit le voyage de France, obtint l'appui de Colbert (1674), reçut des lettres de noblesse, un privilège et la concession du fort de Cataracoui qu'il nomma Frontenac (1675).
Après un second voyage en France, La Salleconstruisit et lança un navire sur le lac Ontario où n'avaient jamais navigué auparavant que des pirogues ; il bâtit une maison palissadée en guise de fort au-dessus de la chute du Niagara (1679) et il y construisit un second navire, le « Griffon », de 45 tonneaux, sur lequel il se rendità MichiUimakinak, puis