En monnaie du temps
2. En 1658 la France envoyait en Hollande pour 52 millions de produits manufacturés ; elle n'en a envoyé que pour 2.338.000 livres en 1710, et le total de son exportation en Hollande n'était plus que de .30.700.000 livres (ces trois nombres sont exprimés en monnaie de 1785).
4î2 LlVHK VI- — CHAPITUE VllI
envoyaient, directement ou indirectement, du sel, des soieries et étofîes d'or et d'argent, des batistes, des dentelles et autres marchandises ; Berlin s'approvisionnait par Hambourg. Par terre (ou par le Rhin), Francfort-sur-le-Mayn où se tenaient chaque année deux foires célèbres, Augsbourg où la France envoyait de riches étoffes et des articles de parure et où elle achetait principalement des bijoux et de la vaisselle d'argent, Nuremberg, qui était célèbre par ses fabriques de jouets, de quincaillerie et de mercerie et dont une franchise d'une durée de trois semaines à partir de Pâques facilitait le commerce, Leipzig, dont les foires très renommées attiraient les soieries, dentelles et étoffes d'or et d'argent de Lyon, les draps fins de France, la bijouterie de Paris et d'où l'on remportait des fourrures, du fil. du fer-blanc, etc., étaient au nombre des principales places avec lesquelles les marchands français entretenaient des relations.
A la Suisse la France envoyait du blé d'Alsace, du sel de Franche- Comté, du vin de Bourgogne, des soieries de Lyon, des lainages. Les Hollandais faisaient en Suisse plus de commerce que les Français.
Commerce avec l'Espagne et le Portugal. — Dans le sud-ouest de l'Europe les échanges avec l'Fspagne et le Portugal n'avaient plus tout à fait la même importance relative que pendant la Renaissance. Depuis que les Hollandais avaient, par le traité de Westphalie, fait la paix avec l'Espagne, ils avaient pris une grande part dans l'importation et leur concurrence avait fait baisser les prix. Les guerres avec l'Espagne furent à trois reprises des causes d'interruption de ce commerce. Au contraire la dernière guerre de Louis XIV lui fut favorable.
Le gouvernement de Louis XIV n'avait pas pu obtenir de l'Espagne un traité de commerce. Il essaya d'en négocier un quand l'avènement du petit-fils de Louis XIV eut rapproché la politique des deux pays, plusieurs mémoires furent rédigés; un projet fut môme imprimé en 1703 sous le titre de « Articles convenus pour la facilité du commerce entre les sujets de Sa Majesté et les sujets du roi d'Espagne dans les Pays-Bas français et espagnols >». Il n'aboutit pas.
Néanmoins l'Espagne resta pendant tout le règne un des meilleurs clients de la France ; Arnould évaluait ce commerce en 17ir>à 17,7 millions de livres à l'importation en France (dont 12 en piastres) et 20 à l'exportation.
Colbert attachait la plus haute importance à ce commerce parce que les retours se faisaient en grande partie en métaux précieux. « Plus chacun Etat, écrivait-il, a de commerce avec les Espagnols, plus il a d'argent. » Aussi s'informait-il avec sollicitude des arrivages à Cadix et de la protection des navires français dans ces parages.
A l'Espagne la France vendait quantité de toiles de toutes sortes, des chapeaux de castor, des velours et autres étoffes de soie ou de
Le GOMMËtiCE EXTÉKlEUU El' LES I'RAItÈS *^'*
laine, des tissus et dentelles d'or et d'argent fin ou faux, des cuirs, des bas, toutes espèces de mercerie et de quincaillerie, des cartes à jouer, du papier, des lunettes, des miroirs, des grelots, de la cire, des harengs et des morues, des fromages, du blé. Elle recevait en échange des draps, des perles, des laines de Ségovie et d'Andalousie, des vins, de l'huile, des olives et autres fruits, du savon, du fer, du bois de carapêche, de l'indigo, de la cochenille, du cacao, beaucoup de métaux précieux et d'espèces monnayées. Le transport se faisait par mer et en partie par terre (roules du Béarn). La plupart des marchandises envoyées de France à Cadix étaient destinées à l'Amérique*. Les Hollandais étaient les principaux facteurs de ce commerce ; ils venaient, comme les Anglais, s'approvisionner en France. Toutefois les armateurs de Rouen et du Havre, de Saint-Malo, de Nantes et de Bordeaux y conservaient une place importante.
La Compagnie française de Guinée eut durant les premières années du xvui*^ siècle le monopole du commerce des nègres à fournir aux colonies espagnoles. Mais le traité d'Utrechl transféra ce privilège à l'Angleterre.
Bilbao, Saint-Sébastien, Ségovie, Séville et surtout Cadix, d'où tous les ans les galions partaient pour l'Amérique, étaient en Espagne les principaux marchés. Les prix, à l'exception de celui de la toile, étaient très variables ; ils dépendaient beaucoup de l'affluence des Indiens aux foires de Puerto-Bello et de Carthagène et de la quantité de métaux précieux qu'ils y apportaient. Buenos-Ayres et la Vera-Cruz n'avaient alors qu'une importance secondaire.
Avec le Portugal le commerce avait pour objet: à l'exportation de France des céréales, des légumes, du sel du Brouage, des serges, des toiles, des rubans, des soieries*, du fil, des articles de mercerie et de quincaillerie, des cartes à jouer, du papier, des cuirs, des habits confectionnés ; à l'importation en France des laines, des vins, du coton, du sucre, du poivre, de la cannelle, des figues, des citrons, des oranges, des fruits confits, des huiles, du tabac, du bois de Brésil. Les traites étaient en général tirées sur Amsterdam ; le change était très élevé.
Commerce avec les Villes hanséaliques el les pays du Nord. — Les Villes hanséatiques, dont les principales à la fin du xvn^ siècle étaient Lubeck, Hambourg, Brème, Dantzig, Bergen, Elseneur, Christiania,
1. Le commerce direct des étrangers avec les colonies espagnoles était interdit. Mais les négociants étrangers s'associaient avec un négociant espagnol et faisaient ainsi un trafic direct avec l'Amérique.
2. Jusqu'en 1667 les Français avaient à peu près le monopole des soieries ; ils l'ont perdu 11 cause de « linfldélité des commissionnaires français », dit Savary {Parfait Négociant, 2° partie, livre II, chap. II), de l'établissement de fabriques en Portugal et du monopole de la Compagnie française des Indes occidentales (1064).
sans avoir la même importance politique qu'au moyen âge, étaient toujours de grands ports de commerce. La France était liée avec elles par un traité de marine et de commerce signé en 1665 qui confirmait à leurs marchands la liberté de commerce dont ils jouissaient depuis longtemps, les affranchissait du droit d'aubaine, du droit de fret de 50 sous par tonneau, etc. Le vin, Teau-de-vie, le sel, l'épicerie, ladraperie, la soierie, les fruits secs, le papier étaient les principaux articles de l'exportation française pour Hambourg et pour Brème ; à l'importation en France les bois de charpente, le fer-blanc, la chaudronnerie. Dantzig était l'entrepôt de la Pologne qui importait surtout des draperies et des soieries.
D'ailleurs le commerce direct de la France avec les pays du Nord n'était pas actif. Il était difficile d'y lutter contre la concurrence des Hollandais et des Anglais ; c'était sur leurs navires qu'arrivaient presque toutes les marchandises françaises qui étaient vendues dans ces pays. 11 paraît môme que les bAliments français y allaient très rarement avant le création delà Compagnie du Nord qui inquiéta d'abord les Hollandais. Mais la Compagnie eut peu de succès. Les Français n'avaient pas l'habitude de ce commerce pour lequel il fallait faire de longs crédits aux acheteurs et payer comptant les retours en monnaie de Hollande.
Les vins et eaux-de-vie, le sel, le papier, les prunes, les soieries, la mercerie, la quincaillerie se plaçaient d'une manière avantageuse ; les Français recevaient en échange des matériaux de construction, des peaux et des cuirs, de la laine de Dantzig, de l'acier de Hongrie, du plomb de Pologne, du cuivre, du goudron '.
Le commerce avec la Moscovie se faisait principalement par Arkhangel. On y portait vins, eau-de-vie, vinaigre, sirops, confitures, fruits, tabac, papier blanc et papier gris, toiles, draperies grossières, étoffes de soie et d'or, chapeaux, rubans, castor, mercerie et quincaillerie. On en tirait des pelleteries, des cuirs, du lin, du chanvre, de l'huile de poisson, du goudron. Mais, si la plupart des marchandises qui se débitaient à la foire d'Arkhangel étaient françaises, la plupart des navires qui les apportaient étaient hollandais ou anglais *.
1. Eo Suède tout ce commerce maritime était concentré, par ordre du roi, à Stockholm ; on importait surtout des vins blancs d'un degré très fort en alcool, du vinaigre, un peu d'eau-de-vie. Les habitants consommaient surtout de l'eau-dc-vie de grain. Les droits d'entrée étaient très forts. Une grande partie de l'exportation se faisait par des navires suédois qui avaient un privilège, à condition de pouvoir servir comme vaisseaux de guerre.
2. C'est en 1553 que les Anglais sont parvenus pour la première fois à Arkhangel. Des trois navires que commandait Willoughby, celui de Chancelor atteignit seul le port. Il obtint du czar de grands privilèges pour le commerce anglais. Ce commerce se faisait surtout à l'épuque de la foire.
LE COMMERCE EXTEUlEUH ET LES TRAITES
Commerce du Sénégal ; les esclaves. — Au Sénégal et sur les cotes de Guinée, on portait des verroteries, de menues merceries, des toiles de coton de toute couleur, des taffetas rayés, des miroirs, de la coutellerie, des barres de fer, quelques bijoux, du papier, quelques chapeaux, de la poudre, des armes, des cauris. On achetait de l'or en poudre, de Tambre gris, de l'ivoire, des plumes d'autruche, de la cire, des cuirs et de la gomme. Les esclaves étaient de beaucoup le plus important article de l'exportation *.
Commerce des Antilles. — La marine française faisait un commerce actif avec les Antilles et Saint-Domingue *. Elle employait, dit Savary des Brusions, plus de 200 navires de 100 à 250 tonneaux et il n'était pas rare d'en voir 80 à la fois en charge sur la rade de la Martinique. Le tabac avait été d'abord le principal article de ce commerce ; le sucre l'avait remplacé à la fin du règne de Louis XIV. L'indigo, le cacao, le rocou, le colon, le gingembre, la casse, le piment, les ananas confits, l'écailIe, les cuirs, les bois d'ébénislerie et de teinture figuraient au nombre des articles d'exportation. La culture du café ne faisait que commencer à Saint-Domingue. L'importation aux Iles consistait, en premier lieu, en noirs amenés de la côte d'Afrique, en second lieu en viandes salées, morue, farines, vins, eau-de-vie, étoffes de laine, toiles, rubans, mercerie, vaisselle, meubles, vêtements confectionnés et tous autres articles de consommation domestique. Jusqu'à la créalion de la Compagnie des Indes occidentales ce commerce avait été surtout aux mains des Hollandais. La Compagnie en eut pendant quelques années le monopole ; mais elle vendit ensuite des licences à des armateurs hollandais et à des armateurs français de La Rochelle, de Bordeaux, de Rouen, de Nantes, même de Marseille, qui, en définitive, étaient devenus les maîtres du marché. A la tin du règne de Louis XIV l'importation aux Iles représentait une valeur d'environ 4 millions de livres, l'exportation une valeur de 7 millions.
1. Un mémoire de 1718 porte à 1.800 le nombre des captifs qu'exportait du Sénégal par an la marine française. « Ce commerce, dit Savary {Le Parfait Négociant, ch. X), paraît inhumain à ceux qui ne savent pas que ces pauvres gens sont idolâtres ou mahométans et que les marchands chrétiens, en les achetant de leurs ennemis, les tirent d'un cruel esclavage et leur font trouver dans les isles où ils sont portés non seulement une servitude plus douce, mais même la connaissance du vrai Dieu et la voie du salut par les bonnes instructions que leur donnent les prêtres et religieux qui prennent soin de les faire chrétiens ; et il y a lieu de croire que, sans ces considérations on ne permeltrait pas ce commerce. » Etait-ce une ironie ? car un peu plus loin Savary ajoute : « Ces esclaves ont un si grand amour pour leur patrie qu'ils se désespèrent de voir qu'ils la quittent pour jamais, ce qui fait qu'il en meurt beaucoup de douleur, x
2. Les ports dans lesquels pouvaient se faire les importations des lies d'Amérique étaient Rouen, Nantes, La Rochelle, Bordeaux, et, depuis 1704, Dunkerque.
416 LlVUE Vi. — CttAI'ltRE viii
Saint-Domingue faisait, en outre, un commerce actif de contrebande avec les colonies espagnoles.
Le Canada fournissait des fourrures et pelleteries, surtout des peaux de castor * que les sauvages troquaient contre des marchandises d'Europe, couteaux, poudre, fusils, haches, chaudières, fil, tabac, hameçons, etc., soit qu'ils vinssent eux-mêmes chez les Français, soit que les coureurs de bois allassent les trouver sur leurs terres. Quoique la vente de l'eau-de-vie fut interdite, c'était un des produits que débitaient le plus avantageusement les coureurs de bois. Les colons achetaient des tissus de laine, des dentelles, des objets de parure, des tabatières, des montres. Les Normands ont été les premiers à faire le commerce du Canada ; ils ont été suivis par les Malouins, les Nantais, les Bordelais. Du Canada on expédiait pour les Antilles de la morue et le charbon de terre du Cap Breton.
Commerce dans les pays d'Orient. — Le commerce des pays d'Orient le plus lucratif était celui des épices, tout d'abord le poivre qu'on récoltait à Java, à Sumatra, sur la côte de Malabar, etc., la cannelle des îles Moluques et de Ceylan, la muscade, la girofle des Moluques, le gingembre, le piment. Les drogues telles que la rhubarbe, Taloès, le séné, les gommes telles que la gomme-gutte et le cachou, étaient des articles importants ; le sucre, le café de Moka, le riz de l'Inde et de la Malaisie, le thé de la Chine, l'indigo, l'encens, le salpêtre, la cire, les bois de teinture et d'ameublement tels que le santal, le cèdre, le rotin, les métaux tels que le cuivre, le mercure, l'or même, les diamants et autres pierres précieuses, les perles de Ceylan étaient aussi des articles plus ou moins importants du commerce. Parmi les objets manufacturés figuraient le coton en laine, le coton effilé, les calicots et les mousselines, les toiles teintes peintes ou imprimées dont Surate fut pendant une trentaine d'années le principal marché pour la Compagnie française, la soie, les soieries et les étoffes brodées ou brochées du Bengale et de la Chine. Mais la Compagnie et les marchands français qui trafiquèrent sous son pavillon n'eurent presque pas de rapports directs avec les îles de la Malaisie qui produisaient la plus grande partie des épices et dont les Hollandais gardaient jalousement le marché ; c'était sur les marchés de l'Inde qu'ils les achetaient aux Hollandais, surtout à Pondichéry depuis 1690. Depuis 1698 le commerce de la Chine fut attribué à une compagnie spéciale, laquelle d'ailleurs paraissait peu dans les deux ports, Canton et Ning-Po, où les Européens étaient tolérés.
1. L'itnporlation des peaux de castor n'était autorisée que par les ports de Houen, Le Havre, Dieppe et La Hoclielle.
2. Arnould dit que pendant les quinze dernières années de Louis XIV, il venait i\ peine un ou deux vaisseaux par an aux Indes. Il estime que l'exportation aux Indes était d'environ 3 millions et l'importation en France de 6 millions (en monnaie de 1785).
Ul
Les premiers chiffres de la statistique commreciale. — L'année qui a suivi la mort de Louis XIV est la première pour laquelle il existe une statistique du commerce extérieur de la France dressée par Tadrainistration. Le commerce, qui était tombé très bas pendant la dernière guerre, ne s'était pas encore relevé. Il figurait dans cette statistique' pour 215 millions de livres, dont 92 1/2 à l'importation et 122 1/3 à l'exportation *.Les principauxarticles inscrits à l'importation étaientles matières premières (matières textiles, peaux, plumes, etc.), 13,8 millions provenantd'EuropeetO,8 d'Amérique : les comestibles (beurre, viande, poisson, grains,etc.),ll,8 millions provenant d'Europe ; les bestiaux et bêles de somme, 3,2 millions provenant d'Europe ; les drogues pour teinture et peinture, 2 millions d'Europe et 1,2 d'Amérique ; le tabac, 5,1 millions d'Europe et 0,2 d'Amérique; le bois, 5,9 millions; les objets manufacturés de l'industrie textile, 3, 8 millions d'Europe et 2,8 d'Asie; les autres articles de l'industrie, 3,8 millions d'Europe ; l'or et l'argent monnayés, 13 millions venant principalement d'Espagne. Les principaux articles d'exportation étaient les objets manufacturés de l'industrie textile, 31,5 à destination de l'Europe, 3 à destination de l'Amérique ; les autres articles de l'industrie, 6, 5 millions ; les boissons, 27,1 millions pour l'Europe et 1 ,5 pour l'Amérique ; les comestibles, 6, 5 millions ; l'argent monnayé, 2,2 millions pour l'Asie ; les marchandises de l'Inde et des îles françaises réexportées (café, cacao, sucre, etc.), 17,8 millions.
1. Complétée par l'addition du commerce de la Compagnie des Indes.
2. Les'chifTres donnés par Arnould sont exprimés en livres, yaleur de 1787, la livre tournois équivalant alors au poids d'un peu moins de 1 franc, monnaie actuelle. La livre de 1716 contenait 1 fr.25 d'argent. — Voir relativement aux chiffres donnés par Arnould les explications insérées dans le livre suivant et V Histoire des classes ouvrières et de V industrie en France avant 1789, par E. Levasseur, t. II, p. 545.