‹ Histoire du commerce de la France (volume 2)Chapitre 130 sur 175 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

LA COMPAGNIE DES INDES

Sommaire. — Les Compagnies de commerce à l'avènement de Louis XV (460). — Création de la Compagnie d'Occident (461). — Création de la Compagnie des Indes (462).

— Remboursement des rentes (463). — Chute du Système (464).— La liquidation (465).

— Reconstitution de la Compagnie des Indes (466). — Premières opérations de la Compagnie des Indes (467). — Les établissements dans l'Inde, Dumas, Dupleix et Labourdonnais (468). — Traité de Sadras (470). — La guerre de Sept Ans et Lally- Tollendal (471), — Les colonies et comptoirs de la Compagnie des Indes (472). — Administration de la Compagnie (472). — La flotte et le commerce (474). — Finances de la Compagnie (476). — Suppression de la Compagnie (477). — La nouvelle Compagnie des Indes (479). — Suppression des Compagnies parla Révolution (479).

Les Compagnies de commerce à Vavènemenl de Louis XV. — Au commencement du règne de Louis XV il subsistait plusieurs des compagnies de commerce créées avant ou après la mort de Colbert. La Compagnie des Indes orientales avait cessé toute opération directe et se bornait à louer en détail son privilège à des sociétés privées.

La Compagnie du Bastion de France, créée en 1694, jouissait, en vertu d'un traité conclu avec le dey d'Alger et le dey de Constantine, du monopole du commerce du corail, des laines, cuirs, suifs, cire au Bastion de PVance, à la Calle, à Bône, au cap Rosa et au cap Nègre ; une autre compagnie, celle de Barbarie, créée en 1712, possédait aussi sur quelques points de la côte un privilège qu'elle n'exploitait guère. La Compagnie du Sénégal bornait, depuis 1685, ses opérations à un très médiocre trafic sur la côte entre le Sénégal et Sierre Leone.

La Compagnie de Guinée, fondée en 1685, avait obtenu de l'Espagne en 1701 la fourniture des nègres pour les colonies espagnoles : « l'Assiente dos négros ». Louis XIV avait dû céder par le traité d'Utrecht cette odieuse, mais lucrative fourniture à l'Angleterre et, en 1716,1e Régent déclara libre le commerce des nègres et de la poudre d'or, sous condition de faire les armements dans les ports de Rouen, de Nantes, de La Rochelle ou de Bordeaux. Une Compagnie de la Chine, fondée en 1713, fit à cette époque quelques voyages fructueux; on dit qu'elle fut la première à rapporter en PVance (1713) une cargaison de thé. Une Compagnie de Saint-Domingue, créée en 1698 pour cinquante ans, avait le monopole du commerce de cette colonie, au grand déplaisir

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des colons qui obtinrent (26 avril 1720) le rétablissement de la liberté du commerce.

La Compagnie du Castor ou du Canada jouissait depuis 1706 d'un monopole qui était aussi très mal vu des colons canadiens. La Compagnie de la Louisiane, fondée par Crozat (1712), avait en partage l'immense bassin du Mississipi ; mais le rendement était encore nul.

Presque toutes ces compagnies étaient d'ailleurs de petites entreprises formées entre quelques particuliers. Elles furent toutes, les unes après les autres, absorbées dans la grande compagnie que créa Law.

Création de la Compagnie d'Occident. — Nous avons dit qu'il entrait dans le Système de Law de créer une grande Compagnie de commerce qui utiliserait les capitaux circulants en même temps que la banque en créerait par l'émission de ses billets. Or la banque avait été créée en mai 1716. Law créa sa Compagnie l'année suivante; au mois d'août 1717 parurent les lettres patentes qui établissaient la Compagnie d'Occident et qui lui donnaient, avec un privilège de vingtcinq ans, la pleine propriété des terres découvertes ou à découvrir dans la Louisiane, celle des forts que l'Etat y avait fait construire, le droit de choisir les gouverneurs, officiers et soldats. Comme les grandes compagnies créées par Colbert, elle avait ses armoiries. Crozat lui céda le privilège qu'il avait lui-même sur la Louisiane depuis 1712.

Le capital était de 100 millions divisés en 200.000 actions de 500 livres, capital en apparence beaucoup plus considérale que celui des compagnies antérieures. Mais, comme Law, en vue de dégager la circulation des papiers qui l'encombraient, déclarait que les actions seraient payées en billets d'Etat, lesquels perdaient environ 75 p. 100, la Compagnie allait encaisser seulement une valeur d'une trentaine de millions. Cette valeur même était purement nominale, puisque Law devait remettre ces billets à l'Etat qui les annulerait et assurerait en compensation à la Compagnie une rente de 4 millions sur les aides, les postes et les tabacs.

Le Parlement se montra très hostile à ce projet. Il n'enregistra la déclaration royale qu'en septembre et il engagea contre la Cour, à propos de cette création et d'autres édits fiscaux, une résistance qui aboutit à son exil et à l'érection de la banque de Law en Banque royale .

Les actions de la Compagnie furent d'ailleurs froidement accueillies par le public, malgré l'avantage qu'elles procuraient de débarrasser les souscripteurs de leurs billets d'Etat ; ce n'est que vers le milieu de l'année 1718 qu'elles atteignirent le pair. La colonie de la Louisiane ne donnait encore aucun revenu. Law s'en procura tout d'abord un en se portant adjudicataire pour 4.020.000 livres par an de la ferme des tabacs qui auparavant était affermée 2 millions. Ces 4 miUions représentaient

précisément la rente que l'Etat devait à la Compagnie. Celle-ci pensait récolter bientôt dans sa colonie le tabac dont elle aurait besoin.

Elle acheta (décembre 1718) le privilège de la Compagnie du Sénégal et son matériel, onze vaisseaux qui furent sa première flotte. Par des manœuvres d'agiotage et par de charlalanesques annonces relatives aux ressources de la Louisiane, Law détermina une poussée à la hausse. En mai 1719 la Compagnie avait en caisse 3 millions 1/2 et était en possession de vingt et un navires. Law jugea que le moment était venu de compléter son œuvre.

Création de la Compagnie des Indes.— Tout puissant alors, il obtint, malgré l'opposition du Parlement elles réclamations de la Compagnie des Indes orientales et des Malouins qui faisaient le commerce de l'Orient, l'ordonnance de mai 1719 qui transférait le privilège de la Compagnie des Indes orientales à la compagnie de Law, désignée dès lors sous le nom de Compagnie des Indes. Il compléta son monopole en rachetant le privilège de la Compagnie d'Afrique (I719j et des Compagnies de Saint-Domingue et des nègres de Guinée (1720) et il accapara ainsi tout le commerce colonial et une partie du grand commerce de la France.

Pour exercer ce gigantesque monopole, il fallait des fonds. Law créa 50.000 nouvelles actions de 500 livres et, comme les premières actions avaient alors dépassé le pair, il ne les livra que moyennant une prime de 10 p. 100 : d'où un prix d'émission de 550 livres, payables en vingt échéances mois par mois.

En sorte qu'avec 75 livres comptant (50 livres de prime, plus 25 livres du premier versement) on se procurait un titre qui était coté, un mois après l'émission, 1.000 livres et qui procurait par conséquent un profit immédiat de 525 livres au vendeur*. Aussi la foule des souscripteurs fut-elle si nombreuse et si pressante que Law, voulant profiter de la fortune, fit rendre un arrêt déclarant qu'il fallait justifler de la possession de quatre actions anciennes pour en obtenir une nouvelle. Aussitôt les spéculateurs se jetèrent sur les premières actions qu'on qualifia de « mères » pour avoir droit à l'acquisition d'une « fille ». A la fin de juillet 1719 les actions des deux émissions ayant atteint également le taux de 1.000 livres, leur valeur nominale en bourse représenta 150 milHons. Pour fournir à l'énorme et fiévreux mouvement d'échanges journaliers de ces titres,il fallait de la monnaie. Law, conformément à ses idées théoriques, n'hésita pas à la créer ; en juin et juillet la Banque émit pour 290 millions de billets. Pour soutenir la valeur de ces billets en faisant que leur emploi devint nécessaire, Law voulut rendre incommode l'emploi de la monnaie métallique, et, afin d'être maître de

1. L'action coiltait 75 livres. Au cours de 1.000 livres, on la vendait 575 francs (l'acheteur ayant à payer 10 mensualités de 25 livres).

LA COMPAGNIE DES INDES

la maniera son gré, il fit donner à la Compagnie (29 juillet 1719), pour la somme de 50 millions payables en quinze mois, le privilège de la fabrication des monnaies pendant neuf ans. Celte fabrication allait d'ailleurs devenir une source de bénéfices. Law créa comme contrepartie 50.000 actions d'une valeur nominale de 500 livres, pour la délivrance desquelles il exigea une prime de 500 livres, l'action étant alors au laux de 1.000 livres sur le marché, et il décida qu'on ne pourrait souscrire à ces actions que sur la présentation de quatre mères et «l'une fille. Comme les versements étaient échelonnés en vingt mois, l'agiotage trouvait avec les « petites filles » le même aliment qu'avec les « filles ».

Au moment de cette émission une assemblée des principaux actionnaires votait la répartition d'un dividende de 12 p. 100 en deux échéances. Law comptait alors sur un revenu éventuel de 15 à 16 raillions.

Bemboursement des rentes. — Il allait embrasser de bien plus vastes opérations. Au mois d'août 1719 Law fit casser le bail des Cinq grosses fermes, signé l'année précédente avec une compagnie rivale, et il le fit donner à sa Compagnie pour une redevance annuelle de 52 millions. Il fit supprimer (10 octobre 1719) les receveurs généraux chargés de la perception des tailles et il fit attribuer ce service à la Compagnie qui devenait ainsi la grande perceptrice des impôts et la caissière de l'Etat.

L'Etat avait encore, après le visa opéré par le duc de Noailles, une dette constituée dont le capital était de 1.359 millions et dont la rente s'élevait à 36 millions*.

Il existait aussi des charges et offices et d'autres dettes. Pour rembourser le tout,Law s'engagea à prêter à TEtat une somme de 1 .500 millions au taux de 3 p. 100*.

Où trouver ces 1.500 millions? Law émit (13 septembre 1713)100.000 actions nouvelles dont, conformément à son Système, il exigea une prime de 4.500, puisque le cours des actions était monté à 5.000 livres: ce qui devait produire un encaissement de 500 millions payables en dix échéances.

Gomme la hausse des actions était incessante, le public ne douta pas qu'elles monteraient encore et la foule se précipita aux guichets de la Compagnie : les 100.000 actions furent souscrites en quelques jours et les « Cinq cents », comme on nommait cette émission, furent cotées 8.000 livres. Law, sur une réclamation des rentiers, admit en paiement les titres d'Etat et les billets de banque, mais non l'or. Le 28 septembre, seconde émission de 100.000 actions; le 2 octobre, troisième émission, suivie, le 4, d'une émission supplémentaire de 24.000 actions. L'a-

1. 32 millions 1/2 de livres en renies sur l'Hôtel de ville et 3 millions 1/2 d^autres constitutions

2. Prêt de 1.200 millions le 27 août, porté à 1.500 raillions le 12 octobre.

giotage qu'aiguillonnait sans cesse Law par de nouvelles combinaisons, fit monter les titres d'Etat avec lesquels on achetait des actionscomme les actions elles-mêmes et il y eut pendant plusieurs mois dans la circulation la somme prodigieuse des 10 milliards en papiers divers dont 6 1/3 pour les 624.000 actions*. En décembre 1719,1e possesseur d'une action sur laquelle il n'avait encore versé que 1.500 livres, trouvait à la vendre de 10.000 à 12.500 livres. Le taux dépassa même 15.000 livres en janvier 1720. Quoique la Compagnie eût audacieusement promis un dividende de 12 p. 100 sur des bénéfices qu'elle n'avait pas réalisés, c'était un bien minime intérêt pour des titres dont le cours était vingt fois la valeur nominale. Mais on spéculait sur la hausse du titre et celle spéculation fut effrénée. Il se fit des fortunes subites et énormes. Le cocher de Law devint millionnaire. «Je vous quitte, Monsieur, ditil à son maître en lui présentant deux laquais. Il vous faut un cocher pour me remplacer. Choisissez, je prendrai l'autre. » « Toutes les classes de l'Etat, écrit Duclos dans ses Mémoires, n'ont aujourd'hui qu'un objet, c'est d'être riches. » A Paris, le prix des marchandises renchérit considérablement.

Comme tout ce mouvement de papiers ne reposait que sur le vide, un moment devait venir oîi, les titres cessant de monter, leurs propriétaires chercheraient à les réaliser en valeurs solides et ce moment devait nécessairement être le commencement de la chute.

Les rentiers, en majorité, n'avaient pas pu ou n'avaient pas voulu échanger leurs titres contre des actions. Law chercha par diverses mesures à les y obliger. C'est à cette époque surtout qu'il bouleversa le système monétairepour soutenir les billets de banque et par les billets les actions dont ils étaient le principal débouché. Dans l'assemblée du 22 février 1720 il fut décidé que la régie de la Banque serait remise à la Compagnie afin de réunir les deux entreprises sous la même autorité ; que le roi serait supplié de céder à la Compagnie ses 100.000 actions et que le crédit de la banque à l'Etat serait au maximum de 300 millions garantis par le tiers de ces actions ; que ces billets seraient désormais la seule monnaie légale pour les paiements de plus de 100 livres, tandis que les billets de 10 livres seraient retirés de la circulation, qu'on fermerait les bureaux de vente et d'achat des actions.

Chute du Système. — Quelques jours après (5 mars), la valeur des actions fut officiellement fixée à 9.000 livres (elle n'était plus que de 8.000 livres sur la place), afin, disait Law, de facifiter le paiement des actionnaires qui les avaient souscrites au taux de 10.000 livres ; les bureaux de conversion furent rouverts et l'échange des actions contre des billets fut autorisée. En effet, le total des actions fut réduit de

1. Sur ces actions, il y en avait 200.000 qui n'étaient pas en circulation (100.000 au roi et 100.000 à la Compagnie).

La compagnie des indes

plus d'un tiers, mais l'émission des billets de banque augmenta d'une somme équivalente. L'arrêt du 5 mars 1720 devait supprimer l'agiotage ; le marché de la rue Quincampoix fut fermé. Il est vrai que les agioteurs se transportèrent place des Victoires, puis place Vendôme et h l'hôtel de Soissons ; mais c'étaient, dès lors, les baissiers qui faisaient la loi.

Le 21 mai un arrêt décida que les actions subiraient des diminutions successives qui les réduiraient au P"" décembre à5.5001ivreset que les billets de banque seraient réduits aussi de manière à n'avoir plus au l*' décembre que la moitié de leur valeur actuelle. C'était, nous l'avons dit *, une banqueroute. L'effet fut tel dans le public que, le 27 mai, le Régent fut obligé de révoquer cet arrêt et de retirer à Law le contrôle général.

Il ne restait alors entre les mains du public que 194.000 actions, le reste étant la propriété de la Compagnie ou du roi. Law, qui continuait à diriger les affaires de la Compagnie, proposa de réduire le nombre d'actions à 200.000, en demandant aux actionnaires un supplément de 3 000 livres et en promettant un intérêt plus fort à ceux qui les verseraient ; ce qui fut l'objet de deux arrêts le 3 et le 20 juin 1720.

A cette époque le mécontentement populaire était à son comble. Le remboursement des billets occasionnait des désordres journaliers et même des émeutes.

Très peu d'actionnaires versèrent les 3.000 livres. Presque personne ne prit part à la souscription de 70.000 actions nouvelles faite en vertu d'arrêts du 31 juillet et du 14 août, émises à 9.000 livres et payables en billels que Law essayait de retirer de la circulation.

Le billet de banque, dont personne ne voulait plus, était définitivement condamné. L'arrêt du 10 octobre le supprima comme monnaie légale et les arrêts du 26 décembre 1720 et du 21 janvier 1721 portèrent les derniers coups à la Banque.

Quant à la Compagnie, pour la soutenir, on ajouta à ses privilèges le commerce de Saint-Domingue et de la côte de Guinée (10 et 27 septembre). L'arrêt du 15 septembre, qui avait réduit la valeur des comptes courants, réduisit aussi la valeur des actions qu'il fixa à 2.000 livres : diminution énorme, mais qui n'égalait pas le véritable discrédit des actions ; car 2.000 livres en billets avec lesquels on achetait les nouvelles actions ne valaient guère alors que 200 livres en espèces sur le marché. Ordre fut donné de rapporter toutes les actions pour y apposer un nouveau timbre, mesure derrière laquelle les porteurs crurent voir la menace d'une confiscation.

La liquidation. — Le 16 janvier 1721 fut pubhé un arrêt ordonnant

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