CHAPITRE VI
LES THÉORIES NOUVELLES SUR LE COMMERCE AU XVIll* SIÈCLE
Sommaire. — Les idées de réforme (490). — Vincent de Gournay (491). — Quesnay (491). — I..a théorie du commerce par les économistes (493). — Les contradicteurs (495;. — La pénétration des idées libérales (496). — L'importation des toiles peintes (497). — Le commerce des céréales à l'intérieur du royaume (498). — L'exportation des grains (501). — Ministère de Turgot (504). — Necker et de Galonné (506).
Les idées de réforme. — Law n'était pas seulement un financier audacieux qui commit la monstrueuse erreur de croire que le papier peut remplacer les espèces métalliques et qu'il n'y a jamais trop de monnaie quand cette monnaie est demandée ; c'était aussi un penseur profes.sant des théories libérales sur le crédit et sur le commerce. Il se place au nombre des premiers réformateurs du système économique qu'avait créé Colbert et auquel l'administration de Louis XIV était restée lidèle après sa mort. Déjà cependant au temps du grand roi, la lourdeur et l'inégale répartition des impôts, la misère du peuple vers la fin du xvii* siècle avaient inspiré les critiques de de Boiguillebertet de Vauban.
Boisguillebert, par exemple, traitant de la réglementation commerciale, réclamait, dans l'intérêt de l'agriculture, la suppression des douanes intérieures, celle des droits à l'exportation et la libre exportation des grains dans les temps ordinaires comme étant le moyen de prévenir les disettes.
Vauban citait le Pérou et l'Inde en exemple pour démontrer que ce n'était ni l'or et l'argent ni les pierreries qui faisaient les peuples heureux.
Sous le jeune roi Louis XV la pensée se sentit plus libre. Le club de l'Entresol se forma où l'on disserta sur les questions sociales ; l'abbé de Saint-Pierre et d'Argenson en étaient membres. Il est vrai de dire que le timide Fleury le fil fermer. Mais des salons s'ouvrirent, ceux particulièrement d'Helvétius, du baron d'Holbach, de Mme Geoffrin, qui attirèrent les philosophes et les réformateurs. L'abbé Haynal y développait avec abondance ses idées sur Colbert et sur l'avenir des colonies ; l'abbé Galiani égayait par ses paradoxes et ses contes; Morellet
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exposait avec discrétion ses vues sur l'industrie ; Diderot, esprit universel, versait sa chaleur et sa lumière sur tous les problèmes. A travers la diversité des opinions qui s'entrecroisaient perçait une tendance générale à fronder les abus, et, quand on traitait de matière commerciale, il était rare qu'on ne fût pas à peu près d'accord pour saper l'échafaudage du régime réglementaire et resfictif.
Melon, ancien commis de Law, déclarait (1734) que « la liberté est ce qu'il y a de plus essentiel dans le commerce >«, mais avec cette réserve qu'elle « ne doit pas consister dans une imprudente licence », et il défendait les Compagnies privilégiées.
C'est des salons que partirent d'abord les attaques systématiques contre le Colbertisme. En 1733, un Anglais, qui avait été un spéculateur audacieux pendant le Système de Law, Cantillon publia un Essai sur la nature du commerce qui contient déjà la substance des doctrines que les économistes allaient propager quelques années plus tard.
« Vers 1750, écrit Dupont de Nemours, deux hommes de génie, observateurs judicieux et profonds, animés d'un même amour pour la patrie et pour l'humanité, s'occupèrent avec suite de savoir si la nature des choses n'indiquerait pas une science de l'économie politique. Ils l'abordèrent par des côtés différents et arrivèrent au même résultat. »
Vincent de Gournay. — Vincent, marquis de Gournay, fils de négociant, négociant lui-même, ayant l'expérience des affaires dans les pays étrangers, acheta en 1751 une charge d'intendant du commerce et l'exerça durant sept années, plaidant dans toutes les occasions la cause de la liberté du travail. Il traduisit pour Daniel Trudaine, intendant des finances, les Traités sur le commerce et les avantages de l'argent de Josias Child. On lui attribua la formnle : « Laissez faire, laissez passer », qui parait dater de plus loin, mais qui résume bien sa doctrine. Il n'était pas partisan de la réglementation des manufactures. « Le commerce et les fabriques, disait-il, ne peuvent supporter des lois fixes, invincibles ; les gênes resserrent nécessairement le travail du peuple. )^ En 1757 il parvint à faire supprimer, comme déjà fait Law en 1720, la douane exclusive des soieries à Lyon qui constituait un privilège exorbitant en faveur des marchands et fabricants de cette ville. Après Law, cette douane avait été rétablie en 1721 ; au temps de Gournay, elle le fut encore en 1758.
Quesnay. — Quesnay, bien que plus âgé que Gournay, commença plus tard à produire publiquement ses idées. Il le fit d'abord dans les articles « Fermiers » et « Grains » He Y Encyclopédie, puis d'une manière dogmatique, mais fort énigmatique par excès de concision, dans le Tableau économique, lequel, en 1755, fut imprimé et tiré à Versailles en présence du roi ; car Quesnay était médecin du roi et de Mme de
Pompadour, et il jouissait des bonnes grâces de la favorite. L'année suivante il publia un exposé plus explicite dans ses Maximes générales du gouvernement économique d'un royaume agricole. Nous n'avons pas à exposer la théorie du maître qui attribuait à la terre seule le pouvoir de créer la richesse et qui cherchait à prouver que l'industrie et le commerce, qu'il qualifiait de classe stérile, ne faisaient que la transformer et la transporter sans l'accroître. Mais, pour que ces changements occasionnassent le moins de gaspillage possible, il recommandait la liberté du travail et la concurrence des vendeurs. Sa vingt-cinquième maxime est ainsi conçue : « Qu'on maintienne l'entière liberté du commerce, car la police du commerce, intérieur et extérieur, la plus sûre, la plus exacte et la plus profitable à la nation et à l'Etat consiste dans la pleine liberté de la concurrence K » Donc, point de monopoles, point de privilèges, point de charges « qui retomberaient désastreusement sur les revenus des souverains et des autres propriétaires ». Il combat le préjugé de la balance du commerce et de l'avantage des retours en argent. Dans l'article Grains : « Les avantages du commerce extérieur ne consistent pas dans l'accroissement des richesses pécuniaires. On ne peut connaître par l'état de la balance du commerce entre les diverses nations l'avantage du commerce et l'état des richesses de chaque nation. »
Dans le Dialogue sur le commerce : « Les idées que l'on s'est formé sur l'enrichissement des nations par leur commerce, au préjudice les unes des autres ne sont donc que des illusions suggérées par l'erreur. Car le commerce propre des nations maintenu dans l'ordre naturel est également favorable aux uns et aux autres. » Quesnay termine ce Dialogue, dans lequel il défend sa théorie de la stérilité du commerce, en disant à son contradicteur : « Vous commencez à convenir que la nation doit étendre autant qu'elle le peut la concurrence de son commerce, vous songez à la prescrire du monopole des commerçants régnicoles ? Ce n'est pas sérieusement, mon ami, que vous faites cette proposition, vous comprenez trop bien à présent qu'il n'y a que la franchise et la liberté absolue du commerce qui puissent multiplier les commerçants régnicoles et étrangers, faire disparaître le monopole, restreindre les frais onéreux, assurer aux nations le plus haut prix possible dans leurs ventes et le plus bas prix possible dans leurs achats et leur procurer ainsi le commerce le plus étendu et le plus avantageux auquel elles puissent prétendre. »
C'était la doctrine de Quesnay qui triomphait lorsque le contrôleur
1. Il insistait sur le commerce des denrées agricoles, persuadé que « la terre est l'unique source des richesses, et que c'est l'agriculture qui les multiplie ». Aussi une de ses maximes est-elle : « Que l'on n'empêche pas le commerce extérieur des denrées du cru, car tel est le débit, telle est la reproduction. »
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général L'Averdy motivait ainsi l'édit de 1764 : « Après avoir pris les avis des personnes les plus éclairées en ce genre, nous avons déféré aux instances qui nous ont été faites pour la libre exportation et importation des grains et farines... Entretenir entre les différentes nations cette communication d'échanges du superflu avec le nécessaire, si conforme à l'ordre établi par la Providence et aux vues d'humanité qui doivent animerions les souverains... » Cependant l'exportation ne fut pas tout d'abord autorisée.
La théorie du commerce par les économistes. — Montesquieu, dans le chapitre XIII du livre XX de YEsprit des lois, s'exprimait ainsi en Tan 1748 : « Il faut que l'Etat soit neutre entre la douane et son commerce, et qu'il fasse en sorte que ces deux choses ne se croisent pas, et alors on y jouit de la liberté du commerce. La finance détruit le commerce par ses injustices, par ses vexations, par l'excès de ce qu'elle impose. » La même année Claude Dupin, dans un Mémoire sur les blés, réclamait la liberté d'importation des céréales, moyennant un droit, quand la hausse devenait excessive en France Le marquis d'Argenson avait, dès 1742, soutenu dans un Mémoire la thèse de l'entrée et de la sortie ab.solument libres pour toutes marchandises, thèse qu'il reprit ensuite dans les Considérations sur le gouvernement ancien et présent delà France. C'étaient des précurseurs. Le marquis de Mirabeau a été surtout en cette matière un disciple, mais un disciple qui réclamait la réciprocité entre les Etats contractants.
Les économistes, disciples de Quesnay, les Physiocrates, comme on les nomma plus tard, ont tous soutenu les mêmes idées que le maître relativement à la liberté du commerce, lis ne croient pas que le commerce, non plus que l'industrie, soit par lui-même productif de richesse, mais ils croient que plus l'un et l'autre sont dégagés d'entraves, et moins il y a de déperdition du revenu net créé par l'agriculture.
Dupont de Nemours, dans Origine et progrès d'une science nouvelle, place parmi les articles fondamentaux de l'ordre naturel celui-ci: « Liberté d'échange, de commerce, d'emploi de ses richesses, inséparable de la propriété personnelle et de la propriété mobilière. »
Dans une de ses lettres à l'abbé Terray Turgot écrit (déc. 1773) : « Je ne connais de moyen d'animer un commerce quelconque que la plus grande liberté et l'affranchissement de tous les droits que l'intérêt mal entendu du fisc a multipliés sur toute espèce de marchandise... La vérité est, malgré les sophismes de l'intérêt privé, que toutes les industries doivent être libres, également libres, entièrement libres... que le système de quelques politiques modernes qui s'imaginent favoriser le commerce nationalen prohibant les marchandises étrangères est une illusion... »
Mercier de la Rivière, dont VOrdre naturel et essentiel des sociétés,
admiré des uns, critiqué des autres, a eu une large publicité, soutient, comme Quesnay, que le commerce n'est (abstraction faite des frais de transport) qu'un échange de marchandise contre marchandise, qui n'ajoute rien à la richesse d'une nation. « Avec de l'argent on achète des marchandises, et avec des marchandises on achète de l'argent; ainsi, vendre ou acheter, c'est toujours échanger une valeur quelconque ; que l'une de ces valeurs soit de l'argent, rien de plus indifTérent... Cet échange n'est accroissement de richesse ni pour l'un ni pour l'autre. 11 ne faut donc pas regarder comme le fruit d'une politique profonde l'avantage d'augmenter chez une nation la masse de l'argent : cet accroissement s'opère de lui-même quand on ne fait rien pour l'empêcher. » La liberté du commerce d'un pays à un autre n'exige même pas, selon lui, la réciprocité. «Pour rendre le commerce entièrement libre dans les pays de sa domination, il n'est pas nécessaire qu'il le soit également sous les dominations étrangères. » Il résume par ces mots les conditions de l'ordre naturel : « Propriété, sûreté, liberté, voilà tout l'ordre social ; le droit de propriété est un arbre dont toutes les institutions sont les branches. »
L'abbé Baudeau qui, après avoir été l'adversaire du système, s'était converti, n'est pas moins affirmatif. « Liberté générale, immunité parfaite, facilité universelle, voilà ce qu'il faut procurer aux trafiquants et même aux consommateurs qui commercent ou font des échanges immédiatement par eux-mêmes, sans se servir du ministère des hommes qui achètent pour revendre *. »
Le Trosne, dans son livre De f intérêt social par rapport à la valeur... définit ainsi l'échange : « Contrat d'égalité qui se fait de valeur pour valeur égale; il n'est donc pas un moyen de s'enrichir, c'est un moyen de remplir ses besoins*. » Condillac pénétrait plus avant dans l'analyse psychologique de la valeur d'usage quand il affirmait au contraire que « c'est l'inégalité de valeur qui donne lieu aux échanges ».
Mais Le Trosne était pleinement dans la vérité quand il condamnait toute altération de la monnaie. « C'est la concurrence qui règle la valeur des choses commerciales. . Le prince, n'ayant pas plus de pouvoir sur la valeur de l'argent métal que sur celle de toutes les autres marchandises, n'en a aucune sur celle de l'argent monnaie. Il ne fait autre chose, en y mettant son empreinte, qu'attester le poids et le titre, afin qu'il ne puisse, à cet égard, se glisser dans le commerce ni erreur, ni
1. Les Physiocrates distinguaient le commerce (échange direct entre le producteur et consommateur) et le trafic (échange par intermédiaire de marchand), approuvant le premier et désirant la réduction du second comme employant trop de richesses en consommation stérile.
2. Le Trosne dit ailleurs qu'un grand commerce extérieur n'est pas toujours une preuve de prospérité (proposition discutable) et qu'il est môme difflcile qu'il ne soit pas une preuve de désordre et de misère ^proposition erronée).