‹ Histoire du commerce de la France (volume 2)Chapitre 138 sur 175 · LES THÉORIES NOUVELLES SUR LE COMMERCE AU XVIH SIECLE · texte numérisé non relu

LES THÉORIES NOUVELLES SUR LE COMMERCE AU XVIH SIECLE

fraude. Mais que deviendra la i'oi publique, si celui qui est préposé pour la maintenir la viole lui-même dans un point aussi essentiel, et altère le ga^e des échanges ?... Les jurisconsultes n'ont pas peu contribué à brouiller et à dénaturer toutes les idées par le pouvoir qu'ils ont attribué au souverain sur la monnaie... »

Condillac, dans Le commerce et le gouvernement, s'exprime ainsi :

« Lorsqu'on France nous défendons l'importation des marchandises anglaises, nous diminuons le nombre des marchands qui nous auraient vendu, par conséquent nos marchands nationaux deviennent des monopoleurs qui vendent à plus haut prix qu'ils n'auraient fait s'ils avaient vendu concurremment avec les marchands anglais... Lorsque nous défendons l'exportation en Angleterre, nous diminuons pour les Anglais le nombre des marchands qui leur auraient vendu ; et par conséquent, ceux qui leur vendent deviennent des monopoleurs... »

Dans la seconde partie de l'ouvrage l'auteur énumère la série des atteintes portées au commerce : guerres, douanes, compagnies privilégiées, impôts sur la consommation, variations des monnaies, etc. Il conclut : « Nous avons vu comment les richesses, quand le commerce jouit d'une liberté entière et permanente, se répandent partout... Tout change à mesure que différentes causes portent atteinte à la liberté du commerce. » « ... Je n'ai cependant relevé que les principaux abus, ajoute-t-il, il était d'autant plus inutile de m'appesantir sur d'autres qu'il y a un moyen de les détruire tous, c'est d'accorder au commerce une liberté pleine, entière et permanente. Je l'ai prouvé. »

Les Physiocrates réclamaient donc la liberté du commerce, comme celle de l'industrie, Ils montraient l'inanité de la balance du commerce, l'erreur de l'opinion que les droits de douane étaient nécessairement payés par l'étranger ; plusieurs ne tenaient même pas à la réciprocité. Mais, ainsi que nous l'avons dit, ils commettaient l'erreur d'affirmer que l'échange peut être productif d'utilité, mais n'est pas productif de richesse, puisqu'on échange l'équivalent contre l'équivalent, et que, si l'un gagne, c'est que l'autre perd. Ils insistaient sur la liberté de circulation et d'exportation des grains, parce qu'elle faisait hausser les prix et contribuait ainsi à augmenter le produit net.

Les contradicteurs. — La doctrine physiocratique avait ses adversaires. Voltaire raillait dans L'homme aux quarante écus la théorie du produit net et estimait que, dans le commerce international, un peuple ne pouvait gagner qu'autant que l'autre perdait. L'abbé Galiani critiquait la libre exportation des grains. Forbonnais réfutait les théorèmes de Quesnay dans ses Observations économiques, mais convenait de l'absurdité de la réglementation du travail. Arnould, le dernier chef du bureau du commerce, était convaincu de l'importance de la

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balance du commerce, et appréciait d'après ce critérium le degré d'utilité des relations de la France avec les pays étrangers.

Malgré les critiques, la doctrine faisait son chemin dans l'opinion. Le Conseil du commerce s'en inspirait parfois. Daniel Trudaine, intendant des finances, ouvrait l'oreille aux propositions de réforme. Dupré de Saint-Maur, étant intendant de Bordeaux, disait: « La liberté est l'âme du commerce. » Turgot, dans son intendance de Limoges, ainsi que nous l'avons dit, comme pendant son ministère, professait la même idée : « Je ne connais d'autre moyen d'assurer un commerce quelconque que la plus grande liberté. »

A son instigation, la Société royale d'agriculture de Limoges proposa pour sujet de concours en 1766 : Démontrer et apprécier Cefftl de l'impôt indirect sur le revenu des propriétaires fonciers. Le prix fut décerné à M. de S. Peravy, qui avait traité la question dans le sens du système physiocratique, lequel était celui du programme. Un autre mémoire ayant, dit le rapport, «< pour objet de résoudre la question par des principes entièrement opposés », avait pour auteur Graslin qui publia son travail (1767) sous le titre de Essai analytique sur la richesse et sur l'impôt oii l'on réfute la nouvelle doctrine économique. L'auteur, dont les arguments sont loin d'être tous probants et dont l'argumentation est lourde et embarrassée, soutient cependant avec raison que le commerce n'est pas stérile, qu'il est au contraire, productif, puisqu'il crée de l'utilité et, partant, delà valeur. « Le commerce a, comme tous les autres objets de richesse, sa valeur composée du degré de chacun de ses besoins et de sa rareté ; et il fait seul une portion considérable de la masse des richesses.... L'office de colporter toutes les richesses est richesse lui-même, dans ses rapports de besoin et de richesse. »

La pénétration des idées libérales. — Les idées nouvelles des Physiocrates étaient fondées sur un principe diamétralement opposé à celui du système mercantile, plus large et plus scientifique : le D' Quesnay est, en quelque sorte, l'antithèse d'Antoine de Montchrétien. Ces idées faisaient une révolution dans la science économique ou, pour parler plus exactement, elles créaient une science économique, parce que, pour la première fois, elles présentaient dans un ensemble synthétique relié par des lois naturelles tout le mouvement des phénomènes économiques. A côté des perspectives libérales qu'elles ouvraient et des judicieux préceptes qu'elles exprimaient, il se trouvait sans doute des erreurs doctrinales. Mais quelle science nouvelle, formulant ses hypothèses de généralisation, a été à l'abri de l'erreur?

La politique des rois au xvii'= siècle s'était inspirée de la théorie mercantile, mais elle ne l'avait pas appliquée dans toute sa rigueur. La politique de la seconde moitié du xviii' siècle s'inspira de la théorie

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physiocratique, mais elle ne l'appliqua que fragmentairemenl. Les deux systèmes, l'ancien et le nouveau, eurent l'un et l'autre, jusqu'au temps de la Révolution, des partisans dans l'administration et se partagèrent l'influence suivant les cas et les circonstances. Toutefois, la force du courant nouveau alla en s'accroissant ; elle fut dominante dans l'Assemblée Constituante.

Dans VHistoire des classes ouvrières et de ^industrie en France avant 17 89 j'ai fait connaître lesmesures qui ont eu pour objet à cette époque de faciliter certaines fabrications et de détendre la rigueur des règlements de fabrication; une des plus importantes a été la liberté du tissage dans les campagnes, contirmée par les arrêts du Conseil du 7 novembre 1762, du 15 octobre 1765 et du 28 février 1766, qui créa ou développa l'industrie et anima le commerce dans un grand nombre de villages.

L'importation des toiles peintes. — L'importation des toiles peintes, un des principaux articles du commerce de l'Inde, avait été maintes fois prohibée sous le règne de Louis XIV, parce qu'on redoutait la concurrence que les indiennes faisaient aux tissus de fabrication française. La mode cependant les recherchait de plus en plus. Sous Louis XV, un arrêt du 27 septembre 1719 confirma l'arrêt de prohibition du 27 août 1709, en y ajoutant un surcroit de précautions contre la fraude. Cette importation, y dit-on, nuit aux manufactures du royaume qui sont la subsistance d'une infinité de familles et fait sortir du royaume de l'or et de l'argent ; il faut empêcher cette sortie. « Le désordre est venu à un tel point qu'il n'est plus possible de le dissimuler... Le roi a envisagé aussi que nulles autres marchandises ne sont plus susceptibles de l'air contagieux, que c'est par l'introduction frauduleuse qui en a été faite que la peste * s'est répandue. » Singulier argument pour masquer la crainte de la concurrence ! Ce ne fut pas le dernier arrêt de ce genre sous le règne de Louis XV ; de 1716 à 1748 on en compte quinze. Les deux derniers (15 mars 1746 et 30 juillet 1747), rendus à la requête de la Compagnie des Indes, prohibaient les mousselines et toiles de coton, à l'exception de celles que la Compagnie introduirait à Lorient, mais qu'elle devait en partie réexporter. La presse s'intéressait à la question; l'abbé Morellet publiait ses Réflexions sur les avantages de la libre fabrication et de l'usage des toiles peintes en France ; tel autre écrivain plaidait pour l'interdiction ; le conseil de commerce autorisait quelques fabricants à faire des essais. Par arrêt du Conseil du 5 septembre 1759 le contrôleur général Silhouette, qui inclinait, disait-on, vers les idées libérales, autorisa la fabrication des toiles de coton à l'instar de l'Inde, puis l'impression

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