DESORGANISATION ET TRANSFOKMATION UE LA SOCIETE ROMAINE
terre et surtout des cultivateurs étaient encore de race gallo-romaine. Les Gallo-Romains continuant à être régis par les lois romaines; ils payaient à peu près les mêmes iinpôts qu'au lempsde l'administration romaine. Il ne s'opéra pas moins une grande révolution, très douloureuse pour les vaincus, qui désarticula en quelques siècles toute la civilisation et Tétat social de l'Empire romain.
Les Burgondes n'étaient pas réputés avoir agi en barbares dévastateurs ; cependant ils avaient pris les deux tiers des terres et, étant Ariens, ils étaient réprouvés par la population gauloise à cause de leur hérésie. Les Francs Saliens ne paraissent pas non plus avoir été des maîtres cruels ; cependant ils avaient dû se tailler leur part dans la propriété immobilière, comme ils la prenaient dans les dépouilles mobilières. Les Visigoths n'étaient pour ainsi dire qu'une armée ; l'invasion du Midi a été beaucoup moins générale que celle du Nord et la civilisation romaine, qui était plus profondément enracinée dans la région méditerranéenne que dans la contrée au nord de la Loire, ne fut pas entièrement subermergée par l'invasion. Toutefois elle eut beaucoup à souffrir des expéditions des premiers Garlovingiens '.
Les Germains apportaient dans la société gauloise leurs qualités: ardeur guerrière, esprit d'indépendance et habitude de l'association ; mais ils étaient dans l'ignorance des arts industriels et du commerce et dédaigneux de la vie urbaine.
Le statut personnel. — Pendant plusieurs siècles après la grande invasion, les deux races qui se trouvaient mêlées sur le sol restèrent distinctes en droit. En matière de droit, le statut personnel prévalut, c'est-à-dire qu'il n'y eut pas une loi uniforme pour tout le royaume ou pour une même province, mais que chaque personne demeura justiciable de la loi de sa nation, suivant qu'elle était franque salicnne, franque ripuaire, burgonde, visigothe, romaine, avec des différences selon que la personne était libre, colone ou esclave. Inter Romanos negotia causarum romanis legibiis prœcipimus terminari, dit une constitution de Clolaire de la fin du vi* ou du commencement du vu' siècle. Ghacun tenait par tierté à maintenir son statut parce qu'il estimait être sorti d'une souche supérieure à l'autre : le Germain comme guerrier conquérant, le Romain comme homme civilisé.
Il y avait dans la loi salique quelques privilèges pour le Germain, par exemple au sujet du wehrgeld à payer pour un meurtre. Il n'y en avait pas à ce titre dans la loi des Burgondes. En général les Romains
1. La loi des Visigoths portait que les marchands étrangers seraient jugés dans les différends qui s'élèveraient entre eux par leurs préposés et suivant leurs propres lois. Elle punissait sévèrement ceux qui retenaient les voyageurs malgré eux. Elle dit : Quidquid ex incendia, ruina tel nau/raglo raptum fuerit, si aiiquis ex hoc quidffuam ab alv/uo susceperil el celaveril, in f/uadrupluni reformare cogalur.
LIVHE II. — CHAIMTKE l>KEMIER
ne semblent pas avoir élé légalement placés dans une condilion subalterne. Quand ils s'élevaient à la dignité de convive du roi, ils devenaient des personnages dont beaucoup de Francs devaient envier le sort ; quand ils étaient propriétaires fonciers, ils Tétaient avec les mêmes droits que les Francs.
Il est yrai que beaucoup de Romains, dils « tributarii », étaient des colons attachés à la terre et ne pouvant pas en être délachés par le propriélaire,pendant la période franque comme pendant la période romaine,et, que dans les rangs inférieurs de la hiérarchie sociale, il y avait des liles, des serfs et des esclaves d'origine gallo-romaine, comme par le passé.
La fusion. — Peu à peu les distinctions d'origine nationale tendirent à s'effacer et à faire place aux distinctions fondées sur la condition sociale des personnes. Les rois carlovingiens prescrivent le plus souvent pour toute la surface de leur empire ; leurs capitulaires, plusieurs fois colligés au ix* siècle en manière de code, étaient considérés comme des lois générales *. Vers la fin de ce siècle on ne connaissait plus ni Romains, ni barbares ; les coutumes locales avaient remplacé les lois romaines et germaines. On ne trouve dans les actes que des fonctionnaires, ducs, comtes, etc., qui sont pour la plupart des leudes, des propriétaires lesquels ne forment pas encore un véritable corps de noblesse, des hommes libres, des colons, des serfs, des esclaves. Tous sont sujets du prince.
La vie rurale. — La vie était beaucoup plus rurale encore qu'elle n'avait été durant la période romaine.
Dans la villa le Franc avait pu s'installer sans en changer beaucoup l'extérieur et sans modifier beaucoup ses propres habitudes. Il habitait, comme le Gaulois, la « curtis dominica », ceinte ordinairement de fossés et de palissades et flanquée des chaumières de ses serfs, chargés les uns de son service domestique, les autres de la culture des terres qu'il s'était réservées. A quelque distance était le hameau composé des chaumières de ses tenanciers, colons, hôtes ou serfs, qui cultivaient une terre moyennant redevance. Il y avait aussi des hommes libres possédant ou ne possédant pas de terres, qui s'étaient placés par la recommandation sous la sauvegarde du seigneur.
Le môme propriétaire pouvait posséder plusieurs villas ; dans ce cas il confiait l'exploitation à un intendant qui exerçait Tautorité sur les gens du domaine.
Les villes et les châteaux- forts. — La population des villes avait beaucoup diminué ; leur industrie aussi. Plusieurs villes de la période
1. Cependant, dans l'édtt de Pistes (864), Charles le Chauve a prescrit de punir les falsittcattons de monnaies suivant la loi romaine, dans le» lieux où cette loi était en vigueur.
DÉSOUGANISATION ET TUANSFOHMATION DE LA SOCIÉTÉ UOMAINE 31
romaine avaient même complèlement disparu. Les institutions municipales de la période romaine disparurent-elles complètement ? C'est une question à laquelle l'absence ou l'obscurité des textes ne permet pas de donner une réponse catégorique. Le Midi a été à cet égard plus favorisé que le Nord ; cependant il a pu arriver dans certains cas que le nom d'une institution municipale y ait survécu à l'institution môme. Les rois mérovingiens ont placé dans les villes des comtes pour les représenter, pour juger, percevoir Timpôt ; ils se trouvaient en face du défenseur de la cité, l'évêque d'ordinaire, et souvent en conflit avec lui. A la fin de la dynastie carlovingienne, le comte était devenu le seigneur du comté, exerçant son autorité sur les campagnes comme sur les villes où il était représenté par un châtelain. Le châtelain partageait d'ordinaire la juridiction avec l'évêque, lequel, à cette époque, était nommé non plus par le peuple, mais par le roi ou le seigneur. Dans un certain nombre de villes l'évêque était devenu le seigneur. Ainsi à Marseille, la cité dépendait de l'évêque et la ville dépendait du vicomte. La masse des citadins était alors, effectivement ou à peu près, dans l'état du servage ; cependant il est fait mention, même au xi^ siècle, de milices municipales.
La ville, qui s'était déjà fortifiée au iii^ siècle, à l'époque des premières invasions germaniques, s'enferma derrière les plus solides murailles qu'elle pût, afin de se garantir du pillage des Normands. Dans la campagne, sur les hauteurs principalement, s'élevèrent des châteaux-forts, protecteurs contre l'ennemi du dehors, mais qui devenaient souvent des moyens d'oppression des habitants par le châtelain. Parfois aussi le château-fort devenait le noyau d'une ville nouvelle : artisans et marchands, laboureurs même venaient chercher un peu de sécurité au pied de ses murs. Beaucoup de monastères ont eu alors le même privilège.
Sous les Garlovingiens, la Gaule n'eut plus à redouter d'invasion venue de la Germanie. Elle avait réagi contre elle et avait fait entrer dans la famille chrétienne, par la conquête, toute la contrée située entre le Rhin et l'Elbe et sur le moyen Danube. Mais les guerres de Pépin et les cinquante-trois expéditions de Charlemagne épuisèrent la race des hommes libres.
Invasions normandes, hongroises et sarrasines. — Après Gharlemagne de nouveaux envahisseurs apparurent venant du Nord par mer : c'étaient les Normands. Montés sur de grandes barques non pontées qu'ils manœuvraient à la rame ou à la voile, ils débarquaient à l'improvisle sur une côte ; ils remontaient les fleuves, mettant tout le pays à sac et à feu et pendant un demi-siècle ils furent la terreur des provinces riveraines. A Saint-Vaast, par exemple, ils apparaissent en janvier 880 ; monastère, ville, villas environnantes, ils brûlent tout à