CHAPITRE IV
Sommaire. — Le droit de seigneuriage (109). —La monnaie royale des premiers Capétiens (100). — Saint Thomas d'Aquin (110). — La bonne monnaie de Saint Louis (lU).
— Les monnaies seigneuriales (112). — La fabrication de la monnaie royale (114).
— Philippe ie Bel (114). — les fils de Philippe le Bel (118). — Retour de Philippe de Valois à la forte monnaie (121). — Nouvelles alléralions de la monnaie (122). — Le désordre monétaire sous le règne de Jean le Bon (124). — Charles V et Nicole Oresme (126). — Les derniers Valois (128). — Le prêt à intérêt (130). — Les changeurs (132). — La lettre de change (132). — Les Lombards (134). — Les Juifs (135).
Le droit de seigneuriage. — Sous le régime féodal, les grands seigneurs, laïques ou ecclésiastiques, s'étaient (plus de 80, dit-on, au commencement du xiii* siècle) ^ arrogé le droit de battre monnaie, lequel était considéré comme une des prérogatives de la souveraineté, et ce droit impliquait à cette époque celui d'attribuer aux pièces de monnaie la valeur qui convenait au seigneur, valeur nominale supérieure à la valeur réelle parce que le maître s'attribuait sous le nom de seigneuriage un bénéfice sur les pièces ; il le faisait soit en diminuant le poids de la pièce, soit en affaiblissant le titre. Les rois faisaient comme les seigneurs.
La monnaie royale des premiers Capétiens. — L'histoire des monnaies est d'ailleurs très obscure pendant cette période. On comptait par livre, sou et denier. Le denier, la seule pièce frappée, était une pièce qui pesait environ 23 grains, et même moins, au lieu de 32 à 38 comme au temps de Charlemagne, et il contenait plus d'alliage.
Vers la fin du xi^ siècle, la monnaie ne fut plus taillée sur le pied de la livre de Charlemagne, mais sur le pied du marc, c'est-à-dire de la moitié de la livre de 9.612 grains. Dès lors la livre monnaie cessa d'avoir une relation avec l'ancienne livre poids.
C'est aussi à cette époque que l'on voit apparaître la monnaie parisis qui était d'un quart plus forte que la monnaie tournois*.
1. Ce n'étaient pas seulement de grands vassaux, comme le comte de Champagne, le duc de Bourgogne et le comte de Flandre, mais des monastères, comme Cluny, et de petits seigneurs, comme celui de Vierzon et comme la seigneurie de Melgueil près de Montpellier dont la monnaie était très répandue dans le Midi.
2. Louis VII ayant racheté, en 1143, la monnaie de Tours, celle-ci devint aussi monnaie royale.
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Philippe 1"^ et Louis le Gros altérèrent leur monnaie : « On y mêla le cuivre à l'arg-ent », dit la chronique de Maillezais en 1103 ; le denier, l'espèce la plus répandue, qui avait été primitivement une monnaie d'argent, ne fut plus qu'en billon ' pesant 20 grains, si bien que la livre, monnaie de compte équivalant à 240 deniers, paraît n'avoir plus contenu, au milieu du xii*^ siècle, qu'une quantité d'argent égale à celle de 27 francs de monnaie. Sous Philippe-Auguste, cette quantité ne fut plus que celle de 18 francs (ou de 21 francs d'après un autre calcul) ; le marc d'argent valut 40 sous parisis et 50 sous tournois^. Le rapport de valeur de l'argent à l'or varia durant cette période entre 12 et 10 pour 1.
Alors, comme dans tous les temps, ces altérations durent gêner le commerce. 11 y eut des réclamations. En 1137, les habitants d'Orléans et d'Etampes obtinrent, moyennant une redevance annuelle, la promesse que le roi ne diminuerait ni le poids, ni le titre des monnaies qu'il frapperait dans cette ville ; promesse renouvelée en 1133. On voit dans plusieurs chartes communales des seigneurs prendre le même engagement. Toutefois le grand commerce était fort restreint, et dans les échanges de la vie journalière on employait très peu de monnaie.
A l'avènement de Saint Louis on ne frappait que de la monnaie d'argent plus ou moins saucé. La monnaie d'or n'était représenlée que par des pièces étrangères, des besants par exemple. La monnaie d'or royale fit sa réapparition sous Saint Louis qui frappa son beau denier d'or appelé « l'écu » d'or à cause de son type; il semble qu'il valait 12. sous 6 deniers. Le roi frappa en outre une pièce d'argent dite monnaie blanche, qui était le gros tournois et qui valait un sou tournois, des pièces de billon dites monnaie noire, à savoir le petit tournois valant un denier et le petit parisis valant un denier un quart tournois ^. Ces pièces ne portaient l'indication ni de leur poids, ni de leur litre, ni de leur valeur.
Le commerce augmentant un peu, la monnaie devenait plus nécessaire. Afin d'échapper aux inconvénients résultant des affaiblissements dont le peuple se plaignait, les marchands et les particuliers indiquaient souvent dans les contrats que les paiements se feraient en marcs d'argent fin.
Saint Thomas d'Aquin. — Des esprits éminents signalaient dès ce
1. .Sous Philippe-Auguste le denier, taillé " peut-être à 240 au marc, contenait 5 parties d'argent et 7 de cuivre. Des deniers royaux de Louis VI renfermèrent moitié d'alliage.
2. La monnaie tournois existait avant Philippe-Auguste ; elle était frappée par l'abbaye de Saint-.Martin dont le roi de France était l'abbé ; elle se répandit en France quand la Touraine eut été réunie au domaine.
3. Le petit tournois représentait, après la réforme de Saint Louis, un poids d'argent d'un peu plus de 7 centimes.
temps le mal des altérations. Saint Thomas d'Aquin, contemporain de Saint Louis, s'exprime ainsi dans le De regimine principum : « La monnaie est la mesure et la règle des échanges... Aussi bien que le souverain eût le droit de retirer un certain bénéfice de la fabrication, il doit procéder avec la plus grande modération quand il s'agit de changer le poids ou le litre de sa monnaie ; c'est un tort qu'il fait à son peuple, puisque la monnaie est la mesure des choses. Un changement dans les espèces a les mômes effets qu'un changement dans les poids et mesures, » Ailleurs saint Thomas dit que, pour éviter les pertes causées par le changement de monnaies souvent altérées, les marchands emportaient dans leurs voyages des lingots d'or et d'argent et en vendaient ce qui était nécessaire pour payer leurs achats.
La bonne monnaie de Saint Louis. — C'est la doctrine dont s'inspira Saint Louis. De retour de la croisade, il réforma le système monétaire (1258-1263 nouveau style) sans rien bouleverser d'ailleurs, mais en s'appliquant à frapper, à côté du billon, des pièces de métal précieux de bon aloi et à rendre fixe la monnaie royale, afin d'en rétablir le crédit que les altérations avaient ébranlé. Il créa les gros tournois ayant cours pour un sou, taillés à raison de 58 au marc (marc de Paris) d'argent-le-roi, c'est-à-dire à 23/24 de fin '. Il est probable que le métal ainsi affiné était plus pur que celui de Philippe-Auguste et contenait, à la taille de 58, autant d'argent fin que les pièces de Philippe- Auguste, taillées à raison de 50 au marc. Saint Louis n'a donc pas changé sensiblement la valeur intrinsèque de la pièce, mais il en a fixé le poids et le titre. Le sou et la livre de 20 sous (on ne frappait pas de pièce valant une livre) sont devenus depuis ce temps les unités de compte \ Gomme nous l'avons vu plus haut, il est très probable que Saint Louis frappa des monnaies d'or^ Il y avait d'ailleurs dans la cir-
1. Le gros lournois pesait 4 gr. 22, un peu moins que la pièce annuelle de 1 franc ; mais le métal était plus (In et la pièce était presque aussi grande que la pièce actuelle de 2 francs. Saint Louis parait avoir acheté les lingots au prix de 54 sous le marc.
2. Le gros tournois valait 12 deniers noirs. Le marc pesant 244 grammes et le titre (l'aloi, comme on disait alors) étant 23/24, le gros tournois contenait, comme nous venons de le dire, 4 gr. 22 d'argent fin. Le franc contient 4 gr. 30 d'argent fin (non plus aujourd'hui dans la pièce de 1 franc, mais dans la pièce de 5 francs). Le gros tournois contenait donc autant d'argent fin que 0 fr.89 et la livre tournois autant que 17 fr. 90.
3. C'est à tort que des auteurs font remonter la création de l'agnel jusqu'à Saint Louis dont l'unique monnaie d'or fut lécu. L'agnel ne fut créé que sous Philippe le Bel.
La livre tournois représentait un poids de 6 gr. 63 d'or. D'où il résulte qu'évaluée en or la livre tournois correspondait au poids d'environ 21 à 23 francs. Evaluée en poids d'argent, la livre tournois correspondait à 80 gr. 88 et équivalait à 17 fr.97. Ces évaluations ne sont pas d'une précision absolue parce qu'au moyen âge l'affinage n'était pas assez parfait pour correspondre exactement au titre que prescrivaient les ordonnances, que, d'ailleurs, la frappe au marteau ne donnait pas toujours des résultais identiques et que les fraudes commises par les monétaires n'étaient pas rares. Le seigneuriage et le brassage compliquent aussi la question. M. Natalis
culalion des monnaies d'or étrangères, basants d'Orient, ducats et florins d'Italie.
La forte monnaie du «bon roi Saint Louis », comme on disait alors, fut établie conformément à l'avis de douze bourgeois des principales villes en mars 1262.
Le roi commença à ruiner la frappe seigneuriale — ce que Philippe- Auguste avait tenté avant lui — en ordonnant que sa monnaies royale eût cours dans tout le royaume et en bornant le cours des monnaies des seigneurs aux limites des domaines de chacun d'eux ; là où n'existait pas de monnaie seigneuriale, la monnaie du roi avait seule cours ; défense était faite de trébucher la monnaie du roi, c'est-à-dire de ne l'accepter qu'à la balance pour son poids réel au lieu de la prendre au cours que le roi lui assignait ; attribution au roi seul de la juridiction en matière monétaire ; défense aux seigneurs de frapper des monnaies imitant le type des monnaies royales. Le frère de Saint Louis, Alphonse de Poitiers, propagea le nouveau système monétaire en adoptant la livre tournois dans ses domaines ; mais, comme Alphonse avait pris les mêmes types en donnant un peu plus de poids au gros tournois, Saint Louis interdit expressément l'imitation et proscrivit même pour cette raison les deniers poitevins, provençaux et toulousains, tandis qu'il autorisait (ord. de novembre 1265) la circulation dans ses domaines de certaines petites pièces, comme les nanlois, les mançois, les angevins, les esterlins,qui ne faisaient pas concurrence à sa monnaie.
Les monnaies seigneuriales. — Au xn® siècle, la royauté conservait un certain pouvoir sur les monnaies de ses vassaux. Ainsi, on voit qu'en 1188 le comte de Nevers ayant, altéré cette monnaie, malgré l'accord conclu entre lui, les habitants de la ville et le clergé pour qu'il ne fut rien changé à la monnaie qu'il venait de frapper, le clergé se plaignit au roi et le roi désigna comme arbitre l'archevêque de Sens qui se prononça contre le comte *.
Les monnaies seigneuriales ne disparurent pas immédiatement à la suite de l'ordonnance de Saint Louis ; il y eut même des seigneurs qui n'admirent pas la monnaie royale.
Au commencement du XIII' siècle il circulait en Normandie une douzaine d'espèces de monnaies de provenances diverses ; quand Philippe- Auguste se fut emparé de la province (1204), il leur substitua la monnaie tournois qui d'ailleurs était équivalente à la monnaie angevine, une des plus répandues dans le pays. La monnaie provinoise était, à cause des foires de Champagne, répandue même à l'étranger *. Dans
deWailly, pour traduire en monnaie actuelle la valeur de la livre tournois, a pris non l'argent ou l'or, mais la moyenne valeur intrinsèque des espèces d'or et d'argent; il a trouvé que sous Saint Louis la livre tournois équivalait à 20 fr. 38.
l.Plus tard, en 1304, le comte de Nevers fut traduit en parlement sous l'accusation d'avoir « amenuisé » sa monnaie, ce que le roi seul avait le droit de faire.
2. Parmi les monnaies seigneuriales les plus répandues dans le nord do la France
LA MONNAlIi: ET L'INTERET DE L'ARGENT
le Languedoc, pînsieurs villes posséclaienl des ateliers monétaires. La monnaie de Toulouse, dite monnaie raymondine ^ et la monnaie melgorienne ^ (monnaie de l'évêque de Maguelonne et du comte de Melgueil) étaient au xu** siècle et au commencement du xin^ les plus répandues. Au milieu du xui" siècle, Alphonse de Poitiers introduisit, avons-nous dit, dans ses nombreux domaines le système tournois ; quand il eut été investi du comté de Toulouse, il fit de même et frappa des toulousains égaux en poids et en titre aux tournois ; ce qui n'empêcha pas nombre de monnaies seigneuriales d'être frappées et d'avoir cours en Languedoc, particulièrement celle de l'évêque d'Agen ^
Au XIV' siècle, en 1305 notamment, des lettres royales firent défense aux prélats et barons de faire frapper des monnaies à moindre prix et loi que d'ancienneté et rappelèrent que ces monnaies n'auraient cours que dans leurs terres.
Des lettres royales de 1315 contiennent une liste de trente et un seigneurs ayant droit de battre monnaie, liste peut-être incomplète ; le roi affirme son droit de réglementer les monnaies seigneuriales. Des ordonnances, particulièrement celle de 1271 et celle de juin 1313, rappellent que les prélats et barons ne pouvaient battre monnaie avant d'avoir reçu l'autorisation du roi, que la monnaie du roi avait seule cours partout ; elles prescrivent des marques particulières pour chaque baronnie, règlent la surveillance des ateliers seigneuriaux par les monétaires royaux et rappellent la défense faite aux seigneurs de frapper des pièces semblables à celles du roi. A plusieurs reprises Philippe le Bel avait imposé des règles aux seigneurs relativement à la fabrication de leur monnaie. Lui et ses fils rachetèrent à nombre de seigneurs leur droit de battre monnaie.
Une ordonnance de 1338, rendue sous une influence difîérente, maintint expressément aux seigneurs leur droit à condition qu'ils observassent les règlements relatifs à la fabrication. Au xiv'' et au xv" siècle, la Bretagne, le Dauphiné, l'archevêché de Lyon, etc., avaient encore leurs monnaies. La Flandre avait des monnaies qui étaient très répandues ; Charles V leur donna même le cours légal en France en 1368, à un moment où il y avait pénurie de numéraire dans le royaume.
La diversité des monnaies ayant cours dans les provinces qui étaient réunies à la Couronne et plus encore dans celles qui ne l'étaient pas, comme le Boussillon, le Comtat Venaissin où l'on comptait par florins, le Dauphiné, la Flandre, persista pendant tout le moyen âge et par delà .
était la monnaie des comtes de Champagne. On peut en suivre l'histoire dans l'^jstoire des ducs et comtes de Cliantpagne de D'Arbois de Jurainville.
1. Le sou raymondin avait un poids d'argent fln d'environ 4 gr. 40.
2. Le sou melgorien avait un poids d'argent fln d'environ 4 gr. 10.
3. Sous Saint Louis, les ateliers monétaires de Carcassonne et de Nîmes devinrent des ateliers royaux.
il4 LIVRE lil. — CHAPITRE IV
En fait, les commerçants et les changeurs acceptaient des pièces de toute provenance et ils ne les acceptaient que pour le poids réel de métal fin qu'elles contenaient et suivant le cours du jour. Cette diversité et cette habitude du pesage atténuaient beaucoup, dans le grand commerce au moins, les mauvais effets des changements que la royauté apportait à la valeur nominale de la livre tournois.
La fabrication de la monnaie royale. — La fabrication de la monnaie avait toujours été considérée par les rois et par les seigneurs comme une source de revenu. Ce revenu provenait du brassage qui représentait les frais de fabrication et du seigneuriage qui consistait dans la différence que mettait le souverain entre la valeur extrinsèque du métal et le cours légal attribué h la pièce. Le seigneuriage était plus ou moins fort à sa volonté. Le roi donnait cette fabrication soit à un fermier général pour tous ses ateliers, soit par bail particulier à chaque atelier, quelquefois même il fabriquait en régie. Les ouvriers des monnaies formaient des corporations investies de privilèges.
Le roi achetait le métal à un tarif qu'il fixait suivant la valeur commerciale de ce métal. Il réglait la taille, c'est-à-dire le nombre de pièces que les monétaires devaient tailler dans chaque marc ' de métal ; l'aloi c'est-à-dire le degré du fin du métal*, et le cours, c'est-à-dire le nombre de sous et deniers pour lesquels la pièce devait circuler.
Les altérations que les rois ont fait subir à la monnaie au nom de leur pouvoir de fixer la valeur des pièces qu'ils émettaient se sont produites de plusieurs manières: 1° principalement en assignant un cours différent, presque toujours un cours plus fort, aux mêmes pièces, 2° en diminuant la quantité de métal fin contenue dans les pièces de même dénomination, 3" en diminuant le poids des pièces (celte dernière altération a été la moins usitée parce que le public s'apercevait immédiatement du changement), 4" décriant les monnaies en cours, c'est-à-dire en déclarant qu'elles n'auraient plus cours à partir d'une époque fixée et par conséquent en procédant à une refonte générale ; ce qui procurait au roi un large bénéfice de seigneuriage.
Philippe le Bel. — Le système de Saint Louis resta à peu près intact^ jusqu'en 1295 (ord. du 15 avril), date à laquelle Philippe le Bel,
1. C'est probablement au temps de Philippe I" que l'on a commencé à compter par marcs, le marc étant la moitié de la livre.
2. On comptait l'aloi de l'or par 24 carats. La monnaie d'or était en règle générale à 23/24 et l'argent-le-roi (argent à 23/24 de fin) se divisait, suivant le degré de fin, en 12 deniers,
3. Philippe le Hardi introduisit quelques pièces nouvelles, la masse d'or taillée à .50 au marc et l'obole d'argent à la taille de 174, mais sans altérer le système, quoique le cours du denier d'or ait été légèrement surélevé. Il confirma cette création par plusieurs ordonnances (1271-1273).
La monnaie et L'INTÉKÊT DE L'ARGENT *ï^
dans un pressant besoin d'argent, fit fabriquer des royaux d'or à raison de 35 au marc, auxquels il donna cours pour 25 sous tournois, des demi gros tournois d'argent à la taille de 116 au marc, ayant cours pour 7 deniers et demi, et de la monnaie noire. Il usait de son droit de seigneuriage. Dans le système de Saint Louis, le royal, d'après son poids, aurait dû courir pour 21 sous et non pour 25 et le demi gros tournois pour 6 deniçrs et non pour 7 et demi.
Afin de s'assurer les moyens d'opérer la refonte, Philippe le Bel avait préalablement interdit l'exportation de l'argent et du billon et avait d'avance ordonné aux particuliers possédant moins de 6.000 livres de rente de porter aux hôtels des monnaies leur vaisselle d'or et d'argent, et à ceux qui avaient plus de 6.000 livres de rente d'en porter le tiers, et il avait payé ces matières sur l'ancien pied. Il ne dissimulait pas d'ailleurs l'incorrection de cette mesure. « Pour ses besoins et ceux du royaume, il a dû fabriquer une monnaie à laquelle il manque quelque chose du poids et de l'alliage ou loy que ses prédécesseurs étaient dans l'usage d'y mettre et il s'engage à restituer plus tard ce qui peut lui manquer en valeur ou du moins à recevoir dans ses caisses cette monnaie pour sa valeur d'émission. » Mais les contemporains jugèrent sévèrement le procédé. « Tune, dit Jean de Saint- Victor, facta est monela duplex Parisiensis et Turonensis unde postea mulla mata sunt or ta. »
Ce fut en effet le commencement d'une série d'altérations qui durent désorienter quelque peu le commerce. L'altération de 1295 fut suivie de plusieurs autres jusqu'en 1303 *, année où Philippe le Bel, ayant à lever une armée après le désastre de Courtrai, assigna au royal d'or le cours de 50 sousparisis (soit 62 sous 6 deniers tournois), ayant ainsi plus que doublé en huit ans le cours nominal de la pièce, autrement dit ayant diminué de plus de moitié la valeur de l'unité de compte en or. Le cours des autres pièces en circulation fut modifié à peu près dans la même proportion, au mépris des engagements antérieurs et au détriment des créanciers. Calculée sur l'argent ^, la valeur intrinsèque de la livre tournois, qui s'était déjà trouvée abaissée au poids de 14 fr. 37 de notre monnaie actuelle par l'ordonnance de 1295, tomba à 6 fr. 22 en 1303.
Les réclamations furent si vives de la part des prélats et des bourgeois que le roi dut promettre de rétablir prompteraent la bonne et loyale monnaie en petits tournois et petits parisis, comme au temps de Saint Louis. 11 le fit en 1305 et 1306, mais en laissant subsister la
1. On en a connaissance par les variations de prix du marc d'argent acheté parles hôtels des monnaies. Ces changements étaient presque toujours accompagnés d'une défense d'exporter l'or et l'argent.
2. M. de Wailly, calculant sur la moyenne de l'or et de l'argent, a tronvé 12 fr. 76 en 1295 et 6 fr. 97 en 1303.
H6 LIVRE m- — CHAPITRE IV
monnaie affaiblie à côté de la nouvelle monnaie forte qu'il émettait. Peu après il revint à l'affaiblissement lorsqu'il émit le « bourgeois » qui, ayant la valeur intrinsèque des tournois, circulait comme parisis.
On désignait parfois cet affaiblissement par l'expression « augmentation de la monnaie », parce qu'en effet on augmentait ou le nombre de pièces taillées dans un marc ou le nombre de deniers pour lequel cette pièce devait être reçue.
La fréquence des changements et la circulation simultanée d'une monnaie forte et d'une monnaie faible ne devaient pas être moins gênantes alors pour le commerce qu'elles sont aujourd'hui obscures pour l'histoire monétaire. Parmi les inconvénients de la faible monnaie, l'excitation à la fabrication de la fausse monnaie, sur laquelle on gagnait d'autant plus que le cours de la pièce était plus élevé, n'était pas le moindre. Cette fabrication était facile avec les procédés du temps ; aussi était-elle, malgré la pénalité draconienne, très fréquente. Des Italiens et même des seigneurs pratiquaient cette industrie.
Un des conseillers du roi, Dubois, lui écrivait vers l'an 1300, par conséquent avant les plus fortes altérations : « Vos sujets ont supporté et supporteront encore par le changement des monnaies des pertes auxquelles on ne saurait comparer celles qu'ils ont faites par suite de la guerre. En effet, les revenus en argent pour les nobles comme pour les autres ne sont pas augmentés, car ils reçoivent un seul denier au lieu de deux ; d'un autre côté, les objets nécessaires pour se nourrir, pour se vêtir sont deux fois plus chers. » En 1306, après les grandes altérations, le même Dubois écrivait : « Je crois, tout bien considéré, que le roi a perdu et perd encore par cette altération plus qu'il ne gagnera jamais. Il faut que le roi connaisse dans toute sa vérité cette calamité publique. Je ne crois pas qu'un homme sain d'esprit puisse ou doive penser que le roi aurait ainsi changé et altéré les monnaies, s'il avait su que d'aussi grands dommages en résulteraient. Elevé dans les délices et accoutumé aux richesses, le roi ne peul^^ connaître pleinement la ruine et les innombrables misères de se|H| sujets. »
Le peuple de Paris le lui fit sentir un jour. C'était en 1306. Depuis 1295, le royaume était sous le régime d'une monnaie affaiblie. Le roi, étant sur le point de lever une aide féodale pour le mariage de sa fille et trouvant avantageux de la faire payer en forte monnaie, se rappela à ce propos une promesse qu'il avait faite aux papes Benoit XI et Clément V et aux prélats du royaume de restaurer la monnaie, et il fit publier, le 8 juin, que « la bonne monnaie du poids et de la loy du temps de Saint Louis, qu'il fait faire, aura et prendra son cours ancien, denier pour denier, mais que cette monnaie ne s'appliquera qu'aux rentes et contrats à faire à partir du 8 septembre » '. La confiscation des biens
des Juifs (1306) fut un des moyens employés pour procurer la matière aux hôtels des monnaies.
A l'occasion de ce cours de la monnaie, nous apprend le continuateur de Nangis, et surtout à cause du loyer des maisons, il s'éleva à Paris une furieuse sédition. Le prix des marchandises se trouva triplé. Les propriétaires voulurent exiger en forte monnaie la location de leurs maisons ; les locataires résistèrent, indignés d'avoir à débourser tout à coup une somme triple. Des maisons furent pillées et brûlées ; le roi dut chercher un refuge au Temple ; il y fut bloqué par la foule qui empêcha même d'y introduire des vivres. L'émeute réprimée, un édit parut (8 septembre 1306) qui confirma la réforme. «. La bonne monnaie, dit cet édit, aura cours à partir du l*"" octobre prochain, en sorte que le bon denier tournois qui courait pour trois deniers n'aura cours que pour un ; la faible monnaie ne sera pas décriée, mais on lui donnera cours suivant sa valeur intrinsèque et ainsi trois deniers n'en vaudront qu'un de la plus forte monnaie ; les autres monnaies de France seront réduites en proportion. »
Quatre années ne s'étaient pas écoulées que de nouveaux affaiblissements avaient lieu ^ ; puis, en 1313, Philippe le Bel revint à la forte monnaie, peut-être parce qu'il avait à lever une nouvelle aide féodale pour l'armement de son fils aîné comme chevalier^. L'aide levée, Philippe le Bel rendit encore un édit qui devait l'affaiblir (1314). Il venait, au mois d'octobre de cette année, de convoquer une assemblée des notables de quarante-trois villes, laquelle lui conseillait de renoncer au seigneuriage et de revenir à la monnaie de Saint Louis, lorsqu'il mourut.
Il avait trouvé à son avènement la livre tournois correspondant au poids d'argent fin contenu dans 17 fr. 97 de notre monnaie actuelle ; il avait abaissé ce poids à 14 fr. 37 en 1295, à 6 fr. 22 en 1303, à 5 fr. 47 en 1305; il l'avait reporté ensuite à 17 fr. 97 en 1307, à 14 fr. 47 en
1. Le remaniement des monnaies donna lieu à plusieurs ordonnances pour régler la circulation et les paiements. En 130.5, mandement portant défense de vendre le pain et autres denrées à un prix exorbitant et d'en élever le prix à l'occasion des nouvelles monnaies, sous peine de confiscation et attribution du cinquième aux dénonciateurs. Etablissement de quatorze changeurs royaux, avec droit exclusif de changer les monnaies et les matières d'or et d'argent non monnayées. En 1306, défense de faire circuler des monnaies étrangères ; ordonnance sur le cours des monnaies et les paiements ; en 1306, mandement pour eïnpècher la fonte du billon et autres monnaies dans les lieux privés et secrels ; ordonnance portant que les anérages de rentes seront payés en la monnaie courante au temps du contrat ; en 1309, ordonnance portant que, dans toutes les foires et marchés, il y aura des vérificateurs des monnaies qui les perceront si elles sont fausses.
2. C'est dans cet intervalle que furent émises des pièces de billon nouvelles, le bourgeois fort et le bourgeois simple à 6 deniers de loi.
3. M. Landry (Essai économique sur les vtutalions des monnaies...) pense que cet enforcissement des monnaies n'a pas eu pour cause le désir de récolter une plus grande quantité d'organe.
1310, à 17 fr. 97 en 1313. Des écarts considérables furent établis dans le rapport légal de l'or à l'argent, suivant les caprices des ordonnances et peut-être aussi suivant des besoins réels ; ce rapport a varié, de Saint Louis à la fin des Capétiens directs, de 11, 5 à 16 et à 17 *.
C'est à juste litre, malgré les dénégations d'un savant numismate, que l'histoire a appliqué à Philippe le Bel le surnom de « roi faux monnaye ur ».
Les casuistes de l'époque (et il ne manquait pas de gens pour conseiller l'affaiblissement des monnaies) auraient sans doute réprouvé cette qualification et allégué deux raisons pour motiver les changements introduits dans la monnaie, l'une commerciale, l'autre fiscale.
La raison commerciale était le désir « d'équipoUer » les monnaies, c'est-à-dire d'établir entre les monnaies d'or et les monnaies d'argent le même rapport de valeur que celui que les deux métaux avaient dans le commerce, par suite de prévenir l'exportation ou la refonte des pièces dont le cours commercial était plus élevé que le cours légal. Dans ce cas, le plus souvent le roi se bornait à augmenter le cours légal de la monnaie qui s'exportait afin de la retenir dans le royaume.
L'exportation des métaux précieux était rigoureusement interdite par les ordonnances : ce qui n'empêchait pas le commerce de les exporter.
La raison fiscale consistait dans le besoin de procurer une recelte au Trésor royal.
Cette dernière était la plus impérieuse au temps de Philippe le Bel et plus tard sous les Valois. L'administration royale était toujours convaincue que la royauté avait le droit de fixer la valeur de la monnaie qu'elle émettait et de prélever un bénéfice, le seigneuriage, sur l'émission. Elle recourait bien aux aides et à diverses impositions; mais les États généraux accordaient de mauvaise grâce les aides et le peuple criait contre les impôts nouveaux. Les rois estimaient qu'il était plus commode de prélever un impôt sur la nation entière par l'allération des monnaies et ils croyaient pouvoir le faire légitimement, n'ayant pas conscience, ainsi que nous l'avons déjà dit, que le profit qu'ils en tiraient était beaucoup moindre qu'ils ne l'imaginaient * et que le mal réel pour le commerce était beaucoup plus grand que ce profit.
Les fils de Philippe le Bel. — Sous le règne du fils aîné de Philippe le Bel, il y eut une réaction en cette matière comme en d'autres. En 1310 (janvier 1315, vieux style), Louis X, « après avoir fait quérir et serchier par escripls et registres anciens les ordonnances, estatuls et
1. Le haut cours de l'or a-t il eu, comme le pense M, de Wailly, pour cause la rareté de ce mêlai qu'on cachait plus facilement que Targent quand le roi exigeait de livrer fi la monnaie les métaux précieux ?
2. Le profit était parfois relativement considérable. Ainsi en 1296, sur une recette totale du Trésor de 556.000 livres, le monnayage figure pour 101.000.
commandemens sur le fait des monnoyes de M. Saint-Louis », décida le rétablissement de la forte monnaie. L'ordonnance, paraît-il, ne fut pas exécutée i. Dans une ordonnance postérieure (5 mai 1322) sur la fabrication de nouvelles monnaies, le roi interdit aux prélats et aux barons toute émission pendant cette fabrication ; il se plaint que la monnaie, ayant été exportée ou « anéantie »,« si peu en est maintenant entre les peuples pour paiements, marchandises et autres choses faire que grand défaut en est partout ». En 1326, 1328, 1329, 1330, nouvelles ordonnances. En 1330 (29 décembre) — c'était sous le règne de Philippe de Valois — édit de maximum à propos d'un changement dans le prix des monnaies. i< Grande clameur nous est venue du commun peuple au temps de la mutation de nos monnayes pour ce que hommes riches et marchands qui avaient blé, vin, etc., vendaient à la forte monnaie actuelle aussi cher et plus cher même qu'à la faible... et les ouvriers prennent plus grand pris pour leur journée ^. »
De tous ces changements, il résulte en somme qu'à la fin des Capétiens directs la livre, monnaie de compte, ne correspondait plus qu'à un poids égal à celui de 8 fr. 68 en argent et de 11 fr. 62 en or 3.
Leur fréquence causait incontestablement, comme nous l'avons dit, une très grave perturbation dans le commerce et dans les relations journalières de la vie. Les plaintes du clergé, des villes, d'officiers royaux même et leurs vœux sans cesse renouvelés pour le retour à la bonne monnaie sous le règne et après le règne de Philippe le Bel l'attestent.
Celte perturbation n'était pas, il est vrai, aussi complète que le nombre des changements consignés dans les ordonnances le ferait supposer. La valeur des monnaies, en effet, n'étant pas inscrite sur la pièce et la diversité des monnaies royales, seigneuriales, étrangères qui, malgré les défenses du roi, se trouvaient concurremment dans la circulation étant grande, les changeurs ne recevaient les pièces que la balance et la pierre de louche en main ; ils faisaient les cours et une partie du public s'habituait à peu près à les suivre. On stipulait souvent dans les contrats le paiement en marcs ou en « forte monnaie » ou en telle pièce d'or dont le poids n'avait pas changé ou avait peu
1. C'est peut-être afin de procurer aux hôtels des monnaies la matière nécessaire à celte fabrication qu'il fut dit dans une ordonnance du 1" novembre 1314 que les particuliers devaient apporter le quart de leur vaisselle, qu'on la leur achèterait à un prix raisonnable et qu'il fallait obtenir des barons que pendant onze années ils ne frapperaient pas de monnaie.
2. Aussi une ordonnance du mois de mars suivant flxe-t-elle le prix de la journée des ouvriers.
3. M. de Wailly donne, en 1316, après le rétablissement de la bonne monnaie, 20 fr. 26 comme valeur intrinsèque de la livre tournois calculée sur la moyenne de la monnaie d'or et de la monnaie d'argent ; pour 1326, il donne 8 fr. 43.