LTVHE FH. — CHAPITRE IV
Le désordre monétaire sous le règne de Jean le Bon. — Jean le Bon fit pis que son père : de 1350 à 1360, il changea soixante-dix fois la valeur de la livre tournois ou plus exactement le taux d'achat du métal par les hôtels des monnaies, tantôt en hausse, tantôt en baisse, le reliaussement ayant le plus souvent pour raison d'être non de procurer une bonne monnaie à la circulation, mais de fournir une base à de nouveaux abaissements lucratifs pour le Trésor et de déterminer à cet effet le prix d'achat des matières d'or et d'argent par les monnayeurs. « La valeur de la livre tournois, déduite du cours des espèces d'argent, dit M. Vuitry dans son excellent , ouvrage sur le Bégime financier de la France, qui n'était que de 5 fr. 73 en 1350, fut réduite encore à 3 fr. 86 le 22 septembre 1351, pour remonter à 6 fr. 24 le 22 janvier 1352 et descendre à 3 fr. 25 le 20 avril 1353 ; remonter à 8 fr. 01 le 5 octobre 1353, et redescendre encore à 3 fr. 25 le 17 mai 1354 ; remonter enfin à 8 fr. 63 le 31 octobre 1354 pour s'abaisser jusqu'à 1 fr. 73 le 9 novembre 1355. » Les variations de la monnaie d'or furent moins nombreuses ; c'est probablement parce qu'elle n'était pas la monnaie usuelle. Mais le rapport entre les deux métaux changea sans cesse, variant entre 10,38 et 2,07 pour 1. On émit une quantité considérable de monnaie noire dont le titre tomba souvent au-dessous de 3 deniers de fin.
L'administration royale usait de violence pour contraindre les sujets à .se plier à ces variations. « Que tous marchands, dit l'ordonnance de novembre 1354 à la suite d'un rehaussement, laboureurs, ouvriers, serviteurs, ramènent et metlent leurs denrées, marchandises, salaires et ouvrages à des prix convenables et suffisants selon la valeur de la forte monnaie. Pour prévenir les fraudes des marchands, gens de métier et autres qui exigent des prix excessifs, il sera publié dans toutes les villes que toutes personnes saines de corps, qu'elles aient métier ou non, sont tenues de gagner leur vie... » sous peine de prison et de marque au fer chaud. Voilà à quelles tyrannies conduisait le désordre des monnaies.
Les bourgeois que le roi réunissait dans les Etats généraux pour demander des subsides de guerre réclamaient, lis se plaignirent aux Etals de 1351 ; aux Etats de 1355 ils n'accordèrent la solde de 30.000 hommes qu'à condition que le roi ferait « perpétuellement dans le royaume bonne monnaieet stable que ni lui ni ses successeurs ne pourront dorénavant atténuerni changer » : cequele roi promit dans l'ordonnance du 28 décembre 1355, en ajoutant toutefois que, si la guerre n'était pas terminée l'an prochain et si les trois Etats n'étaient pas d'accord pour « faire au roi aide convenable, en ce cas le roi retournerait à son domaine des monnaies ». Le roi en effet rehaussa la monnaie d'argent, de sorte que la valeur de la livre tournois en argent remonta tout à cônp de 1 fr. 73 à 8 fr. 68, et, comme d'ordinaire, le roi rappela c à toutes personnes vendant vivres et denrées, à tous gens
de labour et ouvriers de vendre leurs marchandises et leurs ouvrages à juste prix selon la valeur de la forte monnaie ».
Cette forte monnaie n'eut pas plus de durée que les précédentes. Le 26 juillet 1356 Jean le Bon ordonna, « pour résister plus sûrement à nos ennemis », une frappe de petites monnaies telle qu'il n'y eut plus que 3 fr, 47 d'argent dans la livre tournois et que le rapport de l'or à l'argent, qui était remonté à 1 pour 10,28, tomba à 1 pour 1,4 *.
Après le désastre de Poitiers, le jeune régent ordonna un rehaussement qui devint probablement, comme en 1306, l'occasion d'une émeute, celle qui coûta la vie aux deux maréchaux de Champagne et de Normandie. Dans la grande ordonnance de réformation du 3 mars
1357, dictée par les Etats généraux, le dauphin dut s'engager à « faire faire à l'avenir bonne monnaie d'or et d'argent et noire ». Il le fit en effet et la livre tournois en argent valut 7 fr. 44 2. Cette ordonnance fut exécutée dans le Languedoc comme dans les pays de langue d'oil. Cependant, jusqu'à la fin du règne de Jean le Bon, le Midi ne subit pas les mômes variations que le Nord.
Le 22 janvier 1358, nouvel affaiblissement de la monnaie, cette fois avec l'assentiment des Etals. Etienne-Marcel lui-même fit frapper à Paris de la monnaie faible. Le régent, quoiquaux Etals de Compiègne il eut promis de rétablir une monnaie plus forte, rendit, après sa rentrée à Paris, une ordonnance d'affaiblissement ; puis une série d'autres ordonnances, au nombre de vingt-deux, d'octobre 1358 à mars 1360, par lesquelles la valeur de la livre tournois en argent finit par tomber (15 mars 1360) à 0 fr. 41, si bien que le rapport avec l'or, dont les pièces avaient été peu remaniées, ne fut que de 1 à 1,04 », presque l'égalité de cours légal des deux métaux. La monnaie courante ne se composait presque plus que de monnaie noire. Au temps de la bonne monnaie, la différence entre le prix du marc d'argent acheté par les hôtels des monnaies et la valeur des monnaies fabriquées avec le marc, laquelle comprenait le brassage et le seigneuriage, avait été de 1 livre 15 sous ; en août 1358, avec la monnaie très affaiblie, il s'éleva, en vertu de l'ordonnance du 28 février 1360, jusqu'à plus de 46 livres ; mais ces livres avaient une valeur intrinsèque douze fois moindre que celles de
1358. C'était donc en somme, comme nous l'avons déjà fait remarquer, un petit bénéfice pour un grand désordre ^.
La rançon du roi Jean amena encore des changements. Toutefois les derniers furent des relèvements dus au dauphin Charles pendant
1 . Le Midi restait, en partie au moins, à l'abri de ces altérations. Les Etats du Languedoc votèrent (février 1356) un règlement pour le cours des monnaies portant que le roi n'3' pourrait rien changer sous peine du refus de l'impôt.
2. En or elle valut 10 fr. 80. Le rapport des deux métaux fut alors 10 fr. 70.
3. De 1345 à 1360, les variations du cours commercial du florin d'or à lécu furent incessantes ; elles s'étendirent de 10 sous à 53 sous.
126 LIVRE m. — CHAPITRE IV
la captivité du roi. L'ordonnance du 5 décembre 1368 rendue à Compiègne opéra une réforme radicale en rétablissant la forte monnaie ; la livre tournois devint en poids l'équivalent de 8 fr. 68 de notre monnaie actuelle d'argent et de 13 fr. 38 de notre monnaie d'or, avec un rapport de 1 à 10,07 entre les deux métaux. Ce relèvement était loin cependant de ramener la livre au poids que lui avait assigné Saint Louis. Pour payer la rançon, ou du moins une partie de la rançon qui fut effectivement payée, le gouvernement eut recours surtout aux aides, principalement à l'impôt de 12 deniers par livre sur toute marchandise vendue dans les pays de Langue d'oil, et à l'aide sur le sel et les boissons.
Cette dernière réforme monétaire était bonne et ce qui fut meilleur encore, c'est que pendant plus de vingt ans la monnaie ne fut plus altérée. Cependant cette réforme fit des mécontents et causa, comme toute altération de l'unité monétaire, un trouble dans les intérêts privés. Il est même à remarquer que les relèvements en causent plus encore que les abaissements, parce que tous les débiteurs se trouvent alors lésés et que les marchands et loueurs de maisons cherchent à maintenir leurs prix au détriment des acheteurs et des locataires.
Dans son ordonnance, le roi reconnaît que, dans le passé, quand la monnaie « estoit muée de faible à fort, il a eu moult de complainte » ; il veut que ceux qui auront à acheter des marchandises ou à embaucher des serviteurs « n'ayent cause de eulx douloir de la grande cherté qui pourrait estre pour la mutation de nostre dite forte monnaie ».
Quel intérêt avait donc le roi à cette réforme? C'est que la rançon dont les paiements étaient échelonnés en six années devait être comptée non en livres et sous, mais en marcs d'argent et d'or et qu'avec la forte monnaie il recevrait de ses sujets plus de métaux précieux par les cens, aides et redevances qu'il avait à percevoir.
Comme compensation de l'aggravation des redevances, il promettait que le seigneuriage, « lequel nous peult estre très grand si comme chacun peult savoir », serait « nul ou moult petit ».
Quelques mois après, il renforça légèrement la monnaie d'argent pour « Téquipoler » à la monnaie d'or. Le franc d'or courut pour 16 sous parisis, le gros denier d'argent pour 12 deniers parisis.
Charles V et Nicole Oresme. — Instruit par l'expérience de sa jeunesse, Charles V maintint le système jusqu'à sa mort et la monnaie ne subit presque pas de variations sous son règne. Avant de monter sur le trône, il vantait, dans une ordonnance du 3 mars 1362, la qualité de la monnaie de France « que le roi a mise à si convenable et si juste prix qu'il n'y veut prendre aucun profit, lequel il y pourrait prendre s'il lui plaisait ; mais il veut que ce profit reste au menu peu-
pie * ». Charles V, en effet, renonça au bénéfice du seigneuriage. D'ailleurs la frappe paraît s'être beaucoup ralentie dans les hôtels des monnaies pendant celte période, précisément parce qu'il n'y eut pas de refontes. L'approvisionnement provenant des mines d'or et d'argent était fort peu considérable et ne fournissait pas une abondante matière pour la fabrication de pièces nouvelles.
A peu près à l'époque de la réforme de 1360, Nicole Oresme, qui fut ensuite un des conseillers de Charles V et qui termina sa carrière comme évêque de Lisieux, exposa dans un traité publié en latin et en français la théorie de la saine monnaie, fondée sur la doctrine d'Aristote. « Il semble à plusieurs que aucun roi ou prince puisse de sa pro pre autorité muer les monnaies courant dans son royaume et est ordonné à sa volonté et plaisir, et sur icelles prendre gaing et émolument autant qu'il lui plaisl, A aucuns autres semble le contraire et que telle autorité ne lui a oncquesété octroyée. » Quoiqu'il ne nie pas absolument le droit du prince, l'historique qu'il fait delà monnaie elles arguments qu'il invoque sont tous pour la fixité. < Le cours et le pris des monnoyes doit être comme une loy qui nullement ne se doit muer ni changer. A ce propos, dit Arislote, certainement la chose qui le plus fermement doit demeurer est la monnaie. » Comme Nicole Oresme n'ignorait pas que le rapport de valeur des deux métaux ne saurait être fixe, il ajoute : « En proportion de la monnaie d'or à la monnaie d'argent doit être certaine habitude en valeur et en pois ; celte proportion doit suivre le naturel habitude ou valeur de l'or à l'argent en préciosité. Si, comme par aventure, moins se trouvoit d'or que par avant l'instilulion de la monnoie, alors conviendroit qu'il fut plus chier en comparaison de l'argent et qu'il fut mué en pris et en valeur ; mais se peu il éloil mué celle chose n'appartient nullement au prince. » Aussi condamne-t-il également la « mutation de l'appellation de la monnaie », c'est-à-dire l'attribution de valeurs différentes à la même pièce, la « mutation du pois de la monnoie » et la « mutation de la matière de la monnaie », c'est-à-dire le changement de valeur légale, de poids ou de titre de la pièce. Les mutations, dit-il, ont, entre autres inconvénients, ceux d'amoindrir la quantité de métaux précieux circulant dans le pays, d'entraver le commerce extérieur ; « car la chose qui plus atlraist le marchand à porter ses richesses naturelles et bonnes monnoies en ung pays est où bonne monnoie est ou se fera », de troubler le commerce intérieur, de procurer à quelques-uns au détriment des autres des bénéfices illégitimes, d'exciter à la fabrication de la fausse monnaie.
1. En même temps le roi voulait qu'on se servit de sa monnaie. II ordonne (15 mai 1365) que tous les marchés et contrats soient faits par sous et deniers et non par marcs d'or et d'argent ; il enjoint aux sénéchaux de faire exécuter plus exactement les ordonnances sur ses monnaies et de confisquer les monnaies défendues.
Pendant la période de calme monétaire, les monnaies principales qui furent en circulation étaient : P en or le franc ou royal d'or et le denier d'or aux fleurs de lys qui différaient peu Fun de l'autre et qui avaient cours pour une livre (valeur intrinsèque de 13 fr. 38) ; 2» en argent, le gros denier blanc au titre de 12 deniers argent-le-roi, valant 1 sou et 5 deniers (valeur intrinsèque 0 fr. 54) ; 3" en billon, le denier blanc aux fleurs de lys (5 deniers), le petit parisis (1 denier 1/4), le petit tournois (1 denier) au titre de 4 à 2 deniers, et la maille (1/2 denier) qui était une pièce presque entièrement de cuivre.
Les derniers Valois. — Les vingt-cinq premières années du règne de Charles VI ont été en quelque sorte la suite de la politique monétaire de Charles V, malgré la mauvaise administration des oncles du roi.
De 1380 à 1405 la monnaie ne subit que huit mutations qui ne firent varier le poids de métal fin contenu dans la livre tournois que de lOfr. 81 à 9 fr. 81.
Les écus à la couronne que l'on commença à frapper en 1384 sont restés en circulation jusqu'au règne de Louis XIII ; mais leur poids a un peu changé et le nombre de sous pour lesquels ils avaient cours a été augmenté à diverses reprises.
Les dissensions intestines et la reprise des hostilités avec l'Angleterre amenèrent de nouvelles perturbations. La valeur moyenne de la livre tournois fut abaissée jusqu'à ne correspondre plus qu'au poids de 3 francs. Les Anglais, maîtres de Paris, la firent remonter à 8 fr. 77 en 1321. Ce ne fut pas pour longtemps. Durant les seize années de leur domination, pendant lesquelles ils déclarèrent qu'ils ne reconnaissaient pas d'autre monnaie que celle de Henri V, cette valeur oscilla entre 9 fr. 21 et 3 fr. 95, avec un rapport de l'or à l'argent variant entre 14,59 et 3,60 contre.
La monnaie d'or,dont les variations se sont tenues entre 11 fr. 92 et 6 fr. 14 comme valeur de la livre tournois, fut moins tourmentée que la monnaie d'argent avec laquelle la valeur intrinsèque de la livre tournois descendit de 8 fr. 59 à 1 fr. 75.
Le roi avouait, comme ses prédécesseurs, que les dépenses de la guerre étaient la raison de ces changements, « attendu, dit-il dans l'ordonnance de mars 1418, que de présent nous n'avons aucun autre revenu de nostre domaine ».
Sans entrer dans le détail de ces variations, il est intéressant pour notre sujet de mentionner l'influence que quelques-unes ont exercée sur les relations commerciales. A propos de l'ordonnance de mars 1355, Juvénaldes Ursins dit : « On la faisait plus faible que celle qui avait auparavant couru, et à peine la vouloit-on prendre, et mesmement les créditeurs... a qui étoit deu argent de presl, de rentes et autres manières de dettes et y eut de grands murmures tant de gens d'église
lâd
que nobles, marchands et autres. Et disoit-on qu'il n'étoit ja niestier de la muer, veu que le royaume esloit opulent et riche. Toutefois la chose demeura en sa manière qu'elle avait été ordonnée et donna-t-on cours à la monnaie qui seule devait estre pour un certain prix. »
Le roi d'Angleterre, quand il fut devenu maître de la France septentrionale, fil fabriquer, d'accord avec les Etats convoqués à Paris, de la forte monnaie (à raison de 8 livres au marc d'argent). Dans son ordonnance, il reprochait à Tadministralion précédente d'avoir causé la cherté de toutes choses et l'exportation des métaux précieux. Les Anglais maintinrent pendant une douzaine d'années celte bonne monnaie ; mais ils finirent par être entraînés eux mêmes à l'altérer, parce que Charles VII, régnant à Bourges, émettait des pièces de même type, de plus en plus amoindries en fin.
Quand Charles Vil fut rentré à Paris, il remit l'ordre dans les monnaies, comme dans les autres parties de l'administration. De 1433 à 1461 on ne compte que huit mutations de la livre tournois dont la valeur (calculée sur la moyenne de l'or et de l'argent) resta entre 7 fr. 97 et 7 fr. 01 avec un rapport de l'argent à l'or variant entre 10,42 et 10,13 contre. Les principales ordonnances, celle du 16 juin 1455 et celle du 7 juin 1456, fixèrent la valeur de l'écu à la couronne à 27 sous 6 deniers et celle du grand blanc à 10 deniers tournois *.
Sous Louis XI, plusieurs mutations, dans le cours d'un règne de vingt-deux ans, abaissèrent à 6 fr. 02 la valeur moyenne de la livre tournois ; le rapport, tantôt surélevé, tantôt abaissé suivant les fluctuations du marché, oscilla entre 10,56 et 11,20.
Les espèces ont peu changé pendant la seconde moitié du xv* siècle* ; mais le cours légal a été augmenté : d'oîi la diminution du métal fin contenu dans la livre. Une refonte générale fut ordonnée en 1436 ; les monnaies étrangères furent décriées et durent être portées aux hôtels des monnaies ; puis la défense d'exporter les métaux précieux fut encore une fois édictée (1441-1443) ainsi que celle de compter autrement qu'en livres, sous et deniers (1443). Par suite des augmentations du cours légal, l'écu d'or de Charles VI, à la taille de 70 au marc et à 24 carats de loi (1435-1446), courait pour 25 sous; sous Louis XII l'écu au soleil, à la taille de 70 au marc et à 23 1/8 carats, courait pour 36 sous 3 deniers : légère différence dans la valeur intrinsèque des pièces, mais augmentation de 45 0/0 dans la valeur légale.
Le gros de roi, pièce d'argent, était resté à la taille de 69 et à la loi de 11 deniers et 2 grains, mais il courait pour 3 sous au lieu de 2 sous 6 deniers : augmentation de 17 0/0 dans la valeur légale.
1. En Normandie le cours légal fut de 30 sous et de 11 deniers.
2. En 1431 le roi ordonna de fermer tous les ateliers qui n'avaient pas été autorisées par lui.
A maintes reprises les rois se plaignirent de l'invasion des monnaies étrangèresacceptéesàun trophaut prix etde l'exportation des monnaies françaises . C'est une des principales raisons des remaniements opérés ; les rois cherchaient, comme nous l'avons dit, à « équipoiler l'or à l'argent » afin d'empêcher le transport hors du royaume des monnaies dont le cours légal était trop bas. Ils fixaient le cours des monnaies étrangères quand ils autorisaient la circulation de ces monnaies dans le royaume, et cela par ordonnance afin que le public n'y mît pas un trop haut prix et n'encourageât pas ainsi l'exportation des monnaies françaises dont le mêlai rentrait ensuite refondu, avec agio, en pièces étrangères. Pour le même motif ils interdirent à plusieurs reprises le change des monnaies. Malgré cela, les monnaies étrangères paraissent être devenues relativement assez abondantes en France après la guerre de Cent Ans, lorsque le grand commerce reprit de l'activité.
11 circulait encore quelques monnaies provinciales, mais elles n'avaient cours légal que dans les domaines du seigneur qui avait le droit d'en frapper. La Bretagne a eu sa monnaie jusqu'à la réunion du duché à la couronne ; le Dauphiné jusqu'à Louis XL
Depuis que le rétablissement de la paix, suivi du repeuplement, de la reprise de la culture etde la tenue des foires, avait redonné l'essor au commerce de détail et de gros, la circulation avait eu besoin d'une plus grande quantité de monnaie. Or, comme la production des mines d'Europe était loin d'augmenter alors dans la même proportion, l'a?*genl se faisait rare et, en augmentant de valeur,il amenait la diminution du prix des choses. C'était sans doute une des raisons pour lesquelles les rois multipliaient les pièces de billon. Une chronique du temps nous fait savoir que, vers 1450, « il ne couroit autre monnoye (jue des doubles et, quand on en avoit pour 100 florins, c'était la charge d'un homme »>.
Les Etats généraux de 1484 se plaignirent vivement de cette pénurie. « Le royaume est tellement desnué d'or et d'argent qu'il n'y en a point, excepté icellui qui est es chettesd'or et es bourses de ceux qui prenoient les grans pensions, confiscations et prouffits pour donner congé et licence de tirer l'or et argent du royaume, et par autres exquis moyens : et en appert assez ; car en ce dist royaume ne voit t'on avoir que raonnoies estranges et le marc d'or et argent est tellement haucié aue c'est pitié et là où l'on souloit bailler argent pour avoir delà monnaie d'un escu, maintenant se fait le contraire; et parce moyen les gens d'église et nobles ont perdu, par chacun an, le quint et plus de tous leurs revenus et n'ont pu à grant peine eslre payés du demeurant à cause de la povreté du peuple. »
Le prêt à intérêi. — L'argent et l'intérêt de l'argent sont choses distinctes, quoique liés l'un à l'autre jusqu'à un certain point. L'intérêt
est élevé quand l'argent est rare ; il l'est surtout quand le capital disponible fail défaut. Or, le moyen âge avait peu de capitaux mobiliers à mettre au service des emprunteurs. Si le crédit personnel fait par le marchand à son client se pratiquait comme dans tous les temps, le crédit commercial, sauf quelques exceptions, n'avait d'importance que dans les grandes foires ; les artisans et les petits marchands n'en usaient guère. D'ailleurs le prêt à intérêt se heurtait aux défenses de la loi religieuse et de la loi civile. Les pères de l'Eglise, interprétant le verset de saint Luc où Jésus-Christ dit : « Mutuum date, nihil inde sperantes », l'avaient condamné et la prescription avait passé dans les capitulaires, dans les canons des conciles, dans les ordonnances des rois.
Cependant le prêt était pratiqué. Il l'était principalement ^ar des étrangers venus d'Italie et désignés sous le nom de Lombards, qui avaient de bonne heure contracté des habitudes commerciales dans leurs relations avec l'Orient et par les Juifs que leur religion rendait cosmopolites et auxquels la société du moyen âge interdisait la plupart des professions autres que le trafic à demi-clandestin de l'argent Les expéditions en Terre-Sainte ayant obligé les croisés à des déplacements d'argent, l'Ordre des Templiers se prêta au rôle du banquier et servit d'intermédiaire pour les transmissions de valeurs, par suite pour les dépôts qu'il gardait grâce à l'habitude qu'il avait prise du maniement de l'argent et à la réputation qu'il avait ac(|uise. Des rois, des seigneurs, des bourgeois apportaient au Temple des bijoux, de l'argenterie, des espèces, quelquefois à titre de simple dépôt, quelquefois comme gage des prêts ou de l'ouverture des comptes courants que l'Ordre consentait à leur faire. Quand Phihppe le Bel eut supprimé l'Ordre des Templiers, l'industrie du prêt d'argent resta presque toute aux mains des Juifs et des Lombards.
Les prêteurs avaient imaginé divers moyens de dissimuler le prix pour éluder la défense, par exemple par l'achat à très bas prix d'un objet, avec faculté pour l'emprunteur de le racheter à époque fixée, ce que l'emprunteur le plus souvent ne pouvait faire ; par une vente d'argent à un prix très supérieur à la somme vendue, M. Delisle a calculé qu'au xni" siècle les rentes foncières se capitalisaient entre 6 et 21 0/0, en moyenne à 10 0/0. L'intérêt de l'argent était beaucoup plus fort : le taux légal maximum fixé par Philippe-Auguste à 2 deniers par livre et par semaine équivaut à 43 0/0 par an. On voit, par exemple, la comtesse Mahaut autoriser à Auxerre les Juifs à prêter à 3 deniers pour livre par semaine '. Philippe le Bel, quelques années après l'expulsion des Juifs, voulant réprimer l'usure, rendit en juillet 1311 et en décembre 1312 des ordonnances défen-
1 . Le statut de Montpellier mettait une limite à l'accroissement de la dette par les intérêts cumulés : Postquam usura œquiparata sorti fuerit, deinde usura nuUatenus accrescat.
i32 Livre ih. -^ chapitre iv
dant, « sous peine de perdre corps et biens »^ die prêter à plus de 1 denier par semaine et de 4 sous par an, ce qui faisait un intérêt d'environ 20 0/0.
Aux foires de Champagne, l'intérêt légal était de 15 0/0 par an ; mais cet intérêt pouvait s'élever à 50 .sous par 100 livres d'une foire à l'autre.
Sous Philippe de Valois, avant la guerre de Cent Ans, on retrouve dans une ordonnance de 1332 le taux d'un denier par livre et par semaine K
En outre, le change des monnaies était très fréquent à cause de la diversité des espèces en circulation et des risques du transport des métaux puécieux. Dans le De Begimine principum, saint Thomas d'Aquin explique la nécessité du change. « Lorsqu'on emploie dans les échanges des monnaies étrangères, il faut recourir à l'art des changeurs, car les monnaies n'ont pas la même valeur dans les pays étrangers que dans leur pays d'origine : c'est toujours une perte. C'est surtout ce qui arrive en Allemagne et dans les régions voisines où les voyageurs sont forcés, quand ils passent d'un lieu à un autre, d'emporter avec eux des lingots d'or et d'argent et d'en vendre ce qui est nécessaire pour payer leurs achats. »
Les changeurs. — Aussi la corporation des changeurs était-elle une des plus importantes et des plus ricties des grandes villes. A Beauvais, au xn^ siècle, les changeurs avaient le privilège d'élire à eux seuls le maire et la moitié des échevins. A Paris, les changeurs figuraient au nombre des corporations les plus opulentes ; ils faisaient partie des six corps de marchands ; ils étaient établis depuis le milieu du xii* siècle sur le Grand pont qui prit d'eux le nom de Pont au change. Cependant j leur importance diminua à mesure que la prépondérance de la monnaie royale simplifia la circulation.
La lettre de change. — La lettre de change, que l'antiquité connaissait déjà, apparaît en France dans des textes de la première moitié du i xiii* siècle*. Ce sont des ordres de payer, soit au tireur même, soit à X ou à son représentant en un certain lieu une certaine somme. L'ordre est donné par A à B et implique souvent un change de monnaie. Peu à peu l'usage se forma de désigner comme lieu de paiement telle foire très fréquentée, et les foires, comme surtout celles de Champagne au xni' siècle, devinrent des places de change dans lesquelles s'apuraient par simple compensation et sans transport d'argent les dettes et les créances d'un très grand nombre de négociants et de banquiers. C'est le rôle qu'a joué Amsterdam dans les temps modernes, que joue Lon
1. L'ordonnance contenait des précautions contre la fraude, entre autres relative ment aux fausses déclarations de contrats conclus en foire de Champagne.
2. Le statut d'Avignon de 1243 contient un paragraphe De litteris cambii.
dres aujourd'hui ; c'est aussi le virement des clearing-houses. Louis Xï rappela et régla l'usage de la lettre de change dans les lettres patentes du 8 mars 1462 (vieux style) relatives aux foires de Lyon \
M. Blancard a trouvé dans les papiers de la famille Manduel un certain nombre de lettres ou mandats obligatoires de ce genre. Le plus ancien est un acte passé à Messine le 15 février 1200 par lequel l'emprunteur promet de rembourser à Marseille, un mois après l'arrivée du navire, la somme qui lui a été prêtée '\
Dans le même recueil, le second acte par ordre d'ancienneté est du 28 février 1232. « Lettre de change, dit le sommaire, par laquelle B.de Manduel promet à Jean Ros de Barcelone de lui rembourser en terre musulmane 15 besants de millarès pour le prix de 60 s. de royaux coronats qu'il lui doit. »
Le plus ancien acte inséré dans le tome III des Mélanges historiques est non une lettre de change, mais un billet à ordre ; il est de l'année 1214 '. Au XIV* siècle, on trouve un protêt pour cause de mandat non
1. Lettres du 8 mars 1462 (1463 nouveau style) portant établissement de quatre foires annuelles en la ville de Lyon.
Art. 7. — Pour ce qu'en foires les marchands ont accoutumé user de changes, arrière-changes et inléresls, voulons et octroyons que durant les dictes foires, toutes gens, de quelque estât, nation ou condition qu'ils soyent, puissent bailler, prendre et remectre leur argent par leclres de change, en quelque pays que ce soit ; depuis ne pourra estre remis ne en comptant esire porté directement ou indirectement à Rome, pour quelque cause ou occasion que ce soit, car ainsi l'avons nouvellement ordonné par nos statuts et édiclz.
Art. 8. — Si par occasion d'aucunes lectres touchant lesdictz eschanges faictes esdictes foires pour payer et rendre argent autre part, ou des lettres qui seront faictes ailleurs pour rendre argent esdites foires de Lyon, lequel argent ne serait payé selon lesdites lectres (en faisant aucune protestation, ainsi qu'ont accoutumé faire marchands fréquentans foires, tant à nostre royaume qu'ailleurs), audit cas ceux qui seront tenus de payer ledit argent, tant du principal que des dommages et intérests, pourront estre et seront contraints à les payer, tant à cause de changes, arrière-changes qu'autrement, ainsi qu'ont accouslumé de faire es foires de Pesenas, Bourges, Genève et autres foires de ce royaume.
2. Cette pièce est en latin. En voici le sommaire donné par M. Blancard : « Lettre de change par laquelle Barthélémy Mazellier et Pierre Vital proniellent de payer à Marseille, à Etienne de Manduel et à Guillaume Bellivenga, un mois après l'arrivée du navire des emprunteurs à Marseille ou dans un autre port provençal, la somme de 146 1. 13 s. 4 d. de royaux coronats, valeur de change de 1.600 tarins reçus en prêt.»
« Messine, 15 février 1200, 3 témoins ont signé et le notaire. » Au revers, « Barthélémy Mazellier et P. Vilalis doivent à B. de Manduel et à G.Bellvenga M D (] tarins d'or ».
3. Mélanges historiques. Choix de (locumenls,t. III, Commerce et expéditions militaires de la France et de Venise [Documents inédits sur l'histoire de France). En voici le texte, année 1214 : « Ego Symon Rabeus, bancherius, accepi a te Raimundo de Podiozandino, libras denariorum Janue 34 et denarios 32. Unde promito tibi, vel tuo miso, danti michi hanc cartam, marcos octo boni argenti (legalium et venalium) Montepelusani usque ad Pentecostam proximam. Aliquin penam dupli tibi promito. Actum Janue. . .'
payé. En 1442, on trouve le mot « première de change ». Mais il n'est pas encore fait mention de l'endossement qui est une des conditions, mais non une condition nécessaire, de la lettre de change. 11 ne figure pas non plus dans l'ordonnance de Louis XI de 1463 où il est question de la lettre de change relativement aux foires de Lyon.
La lettre de change n'avait pas encore tous ses organes à l'époque de la Renaissance. Ce n'est que vers le milieu du xvii* siècle qu'a commencé la pratique de l'endossement ; elle est réglée dans l'ordonnance de commerce de 1673.
Les Lombards. — Le commerce d'argent était surtout aux mains des Italiens, dits ordinairement Lombards, des Caorsins et des Juifs. Les uns et les autres étaient soumis à une législation spéciale.
Le commerce de banque s'était organisé en Italie plus tôt que dans les autres pays d'Europe, parce que l'Italie était le premier pays où s'était développé le grand commerce ; la banque de Venise avait été fondée au xii^ siècle.
Dès ce temps on trouve les Lombards établis dans les places de la Méditerranée et même à Toulouse : bientôt après, à Montauban et à Cahors. Cette dernière ville était, ainsi que Lyon, un grand centre d'opérations de change et de banque avant le xni« siècle. Un Caorsin. Raymond de Salvagnac, fournit à Simon de Montfort beaucoup d'argent pour la guerre des Albigeois et fut payé par les dépouilles de Lavaur qu'on lui abandonna. Les Caorsins, que leur nom vienne en réalité de Cahors — ce qui est peu probable — ou qu'il désigne simplement des usuriers ultramontains, étendirent leurs affaires jusqu'en Allemagne et en Angleterre et le mot Caorsin devint synonyme de banquier.
Au xiip siècle les Ultramontains, dits ensuite Lombards, avaient en partie supplanté pour le prêt d'argent les Juifs qui avaient été persécutés et expulsés. Ils étaient nombreux à Paris, plus nombreux encore dans le Midi. Ils faisaient la banque, prêtaient sur gages ; en même temps ils vendaient des bijoux, des étoffes, des épices.
Ils jouissaient de privilèges dans certaines villes. Ils ne furent pas eux-mêmes à l'abri de la persécution. Le peupleik les détestait comme usuriers et le roi les rançonnait comme étrangers riches. Saint Louis le fit ; en janvier 1269, il expulsa les Lombards, Caorsins et autres usuriers et dispensa les débiteurs de leur payer l'intérêt de l'argent prêté. Un mandement de l'an 1274 ordonna l'expulsion des Lombards,
fuadico sesto die aprilis ante terliam. Testes... de Nervi, Oglerius Pato... Johanoes Sabinus. »
Voici le texte d'un billet à ordre du milieu du xV siècle (1442,25 avril) «MGCCCXXXXII dieXXV Augusti, Janue : Perhanc primam cambii, termine et more soiito, solvere placeat domino Filipo Liomellino sculos miliequingentos boni auri et justi ponderis ad solides XXXIII prosingulo. Et sunt pro tnnlis cambiatis cum domino Francisco Centuriano, die primo Aprilis CDXXXXI. Et soluptos in noslra novaiur valqta. »
Caorsins et autres usuriers tant des terres du roi que de celles des barons ; en 1267, Saint Louis les fit arrêter et leur fit payer cher leur rançon. En 1291, Philippe le Bel les fit tous arrêter et exigea d'eux des sommes considérables pour les relâcher. Quelques années après (ord. du 7 mars 1295), ayant eu besoin de leurs services, il leur accorda, par contrat signé avec le capitaine général des Lombards, le droit d'aller et venir librement, l'exemption des tailles et impositions, le sauf-conduit royal pour se rendre aux foires et en revenir, le tout moyennant certains droits sur leurs opérations commerciales.
Les banquiers lombards étaient alors nombreux en France, non seulement à Paris où ils tenaient la tête du haut commerce et oîi ils étaient fermiers de l'impôt et banquiers du roi, très en faveur auprès de Philippe le Bel, mais dans beaucoup de villes de province, à Saint- Omer, à La Rochelle, surtout à Nîmes, trois villes où ils avaient des consuls comme à Paris (ordonnance de 1315). On les trouve aussi à Nantes et dans d'autres localités de la Bretagne, en Champagne où ils avaient une maison dans les villes de foire, à Bordeaux, à Gahors, etc. Ils prêtaient clandestinement et ils n'étaient pas moins durs créanciers que les Juifs qu'ils remplaçaient. Un chroniqueur normand exprime un sentiment populaire en disant : « En l'an 1306. les Juifs furent mis hors du royaume de France, laquelle chose eust été bonne .si l'on eust mist conseil à un grand inconvénient qui en avint... mais lors on ne trouvait plus à emprunter si n'estoitde celle d'aucuns crestiens, clercs et lays qui parmi aucuns courretiers presloient à si grand usure que ellepassoit à double celle que ly juif prenoient et ne sa voient li emprunteurs qui avoit leurs gaiges ; d'où il y avait grant péril, car se li corretier mouroit ou s'en finoit, ils ne savoient à qui recourir. »
En 1303, le roi exigea d'eux un double subside ; en 1311, il les bannit de ses domaines. Les Lombards rentrèrent sous son successeur ; mais cefut pour être encore rançonnés et persécutés sous Philippe le Long (1317, 1320, 1324). Une ordonnance du 12 juin 1330 rendue contre les usuriers prescrivit la saisie de tous leurs biens, retrancha un tiers du capital de leurs créances, accorda un sursis aux débiteurs pour leur payer le reste, non aux usuriers, mais au Trésor royal. Dans celte ordonnance le roi dénonce « les excessives et insupportables usures que faisaient plusieurs Italiens, Lombards, usuriers demeurans en nostre royaume dont la clameur nous estoil venue ».
Presque tous quittèrent la France pendant la guerre de Cent Ans. Ils revinrent après cette guerre, principalement à Marseille, à Lyon et à Paris. A la fin du xv« siècle les Médicis, les Capponi et autres avaient une banque à Lyon. Mais ils rencontraient alors la concurrence de banquiers français.
Les Juifs.— Etant chrétiens, les Lombards étaient exposés à des
vexations dans leurs biens plus que dans leurs personnes. Il n'en était pas de môme pour les Juifs. Ceux-ci qui, quoique nombreux aux x« et XI® siècles dans les villes du Midi et à Paris, jouissant même de certains droits ', étaient en quelque sorte hors la loi au moyen âge ; ils étaient considérés comme une sorte de propriété du seigneur sur la terre duquel ils vivaient 2. Le seigneur avait même droit de suite sur ses Juifs, « comme sur des serfs », quand ils passaient sur la terre d'un autre seigneur. « Le Juif, dit le droit du moyen âge (Ducange), ne peut rien posséder en propre, parce que tout ce qu'il acquiert, il l'acquiert non pour lui, mais pour le roi ; car ils vivent non pour euxmêmes, mais pour les autres, et par conséquent c'est pour les autres et non pour eux-mêmes qu'ils acquièrent ^ » Au milieu du xn* siècle, Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, écrivait à Louis VÏI : « Il faut les exécrer ; mais j'exhorte à ne point les tuer et à les punir d'une manière plus conforme à leur perversité ; or quel châtiment plus approprié à ces impies et plus juste que de les dépouiller de ce qu'ils ont gagné par la fraude. » Comme l'opinion populaire les suspectait de posséder près de la moitié des maisons de Paris, Philippe-Auguste, après son sacre, crut faire un acte de dévotion et de politique légitime (1181-1182) en leur enjoignant de sortir du royaume dans les trois mois *, en confisquant leurs immeubles et en ordonnant que leurs créances, réduites au cinquième de leur valeur, fussent payées au roi ; eux-mêmes n'obtinrent de quitter la prison pour l'exil qu'en payant 15.000 marcs d'argent (3.600 kilogrammes).
Mais, comme ils faisaient les fonctions de banquiers dont les chrétiens hésitaient à se charger à cause de la proscription du prêt à intérêt par l'Eglise, on avait besoin d'eux ; en 1198, ils obtinrent à prix d'argent d'être rappelés, à Paris d'abord, puis dans tout le royaume. Le roi et la comtesse de Champagne (1206-1218) permirent même que leurs contrats fussent scellés d'un sceau spécial ; ils leur firent en même temps défense de prêter à plus de 2 deniers par livre et par semaine ; défense aussi (1218) de prêter à un chrétien n'ayant ni fonds ni meubles et vivant du travail de ses mains. Les Juifs restèrent soumis à une taille annuelle et autres impôts, « le produit des Juifs »>, et aux caprices d'un pouvoir qui les considérait comme des ennemis de la foi, tolérés seulement dans le royaume. Ce produit, qui
i. A.Narbonne, à Béziers, à Montpellier, à Nîmes, les Juifs occupaient un quartier spécial et avaient un chef.
2. On voit fréquemment des seigneurs acheter des Juifs d'autres seigneurs.
^. « Tout l'immeuble au Juif, disent les Etablissements de Saint Louis, sunl au baron. »
4. Les iiiifs avaient déjà été persécutés et expulsés en masse entre 1010 et 10IG, parce quon les accusait d'avoir fait brûler l'église du Saint-Sépulcre par les musulmans.
était de 1.200 livres parisis en 1202, s'éleva ù 7.550 en 1217 : indice de la rentrée d'un grand nombre de Juifs et .sans doute aussi de l'accroissement du commerce d'argent.
Louis VIII se montra plus dur et moins politique que son père à l'égard des Juifs. En 1223, d'accord avec les vassaux du royaume, il annula leurs créances. Tout intérêt cessa. Les débiteurs eurent trois ans pour payer le capital, non aux Juifs, mais aux seigneurs ; le sceau fut supprimé. Ces mesures furent confirmées en 1230 sous le gouvernement de Blanche de Castille, dans une assemblée de seigneurs.
En 1234, Saint Louis libéra les chrétiens du tiers des sommes qu'ils devaient aux Juifs ; il défendit aux baillis de faire emprisonner aucun débiteur pour dette contractée au profit d'un Juif et de laisser vendre les immeubles d'un chrétien pour payer un Juif.
Avant de partir pour la Terre-Sainte il donna l'ordre de les expulser; il paraît cependant qu'ils restèrent. Après son retour, il s'occupa d'eux dans l'ordonnance de 1254 « pour la réformation des mœurs dans le Languedoc et la Langue d'oil », les menaçant d'expulsion s'ils pratiquaient l'usure et ne vivaient pas du travail de leurs mains. En 1258, voulant « pourvoir au salut de son âme et au soulagement de sa conscience », il ordonna de restituer aux débiteurs en son nom, sur les biens confisqués, le montant des intérêts usuraires qu'ils avaient payés et de continuer la vente des maisons confisquées aux Juifs : Saint Louis se faisait un scrupule, non de spolier les Juifs, mais de garder l'argent que ces chrétiens leur avaient payé. Il autorisait les Juifs à rester dans ses domaines à condition de ne plus prêter à intérêt. Puis, jugeant »|qu'ils ne s'étaient pas conformés à cette prescription, il fit de nouveau, en 1268, saisir leurs personnes et leurs biens; en 1269, il toléra leur présence ; mais, pour les distinguer du reste du peuple, il les obligea à porter deux rouelles d'étoffe jaune, l'une sur la poitrine et l'autre dans le dos, et il continua à défendre le prêt à intérêt : a Entendons usure quant qui est outre le plus fort. »
Dans le Midi, Alphonse de Poitiers fit comme son frère : les Juifs furent tous arrêtés et leurs biens mis sous séquestre. Mais plusieurs de ses seigneurs ayant réclamé et produit des traités par lesquels ils avaient autorisé les Juifs à résider dans leurs domaines moyennant redevance, Alphonse dut reconnaître qu'ils étaient dans leur droit et que leurs Juifs leur appartenaient. Les Juifs recouvrèrent leur liberté en payant une forte rançon. En général d'ailleurs ils étaient moins mal traités dans le Midi que dans le Nord et ils formaient des groupes importants dans les villes commerçantes, comme Toulouse, Carcassonne, Narbonne, Montpellier, Bordeaux, Beaucaire. Le bannissement de 1306, qui fit partir beaucoup de Juifs, fut nuisible au commerce de ces villes.
Sous Philippe le Bel les Juifs furent encore à maintes reprises expulsés ou rançonnéSi En 1292, le roi leva sur eux une taille indépen-
damment de celle qu'ils payaient régulièrement ; en 1295, il les fit arrè ter et financer ; en 1299, <« pour faire régner la vertu et exterminer les vices », il dispensa les débiteurs de payer les intérêts. En 1303, voulant lever une taille sur les Juifs qui lui objectaient que, ne recevant pas les intérêts de leurs créances, ils ne pouvaient pas s'acquitter, le roi commanda à ses officiers «de faire payer les dettes de ses Juifs nonobstant toutes lettres contraires » ; en 1306, ayant grand besoin d'argent, il bannit les Juifs, confisqua et fit vendre leurs biens, meubles et immeubles; les débiteurs] furent alîranchis des intérêts, mais durent payer au roi le capital. En 1311, les Juifs étant sans doute rentrés, il y eut une nouvelle expulsion.
Il se produisit d'abord une détente sous les règnes des fils de Philippe le Bel. Une ordonnance du 28 juillet 1315 permit aux Juifs de rentrer en France pour douze ans, « pour plusieurs raisons et de commune clameur du peuple aussi pour quoi ils dévoient eslre souffers » ; leurs cimetières et leurs synagogues leur furent rendus moyennant finance ; ils devront vivre de leurs mains ou vendre de bonnes marchandises ; ils ne pourront pas louer leurs maisons à des chrétiens; ils ne pourront pas prêter à usure, mais ils pourront prêter sur gage ; aucun seigneur ne pourra retenir dans sa terre d'autres Juifs que les siens ; le roi prend les Juifs sous sa protection spéciale. Des ordonnances de 1317 et de 1319 confirmèrent celle de 1315 et déclarèrent que les Juifs resteraient taillables, mais ne seraient plus mainmorlables et les garantirent contre la saisie et l'emprisonnement.
Malheureusement pour les Juifs, il survint une épidémie qu'on les accusa d'avoir produite en empoisonnant les puits et ils furent encore une fois persécutés, brûlés vifs ou chassés.
Des Juifs achetaient le titre de <« Juifs du roi » pour se garantir des atteintes plus redoutables encore de l'Eglise '. Quoique chaque seigneur fût le véritable propriétaire de ses Juifs, le roi déclarait (ord. de 1288) que tous les Juifs lui appartenaient « ratione regiaî celsiludinis ». Aussi n'hésitait-il pas tantôt à régler lui-même la durée et le taux de leurs prêts, tantôt à leur interdire de prêter à intérêt ou d'emprunter eux-mêmes, tantôt à abolir une partie de leurs créances ou à se les approprier.
Sous les Valois, ils furent encore exposés aux mêmes vexations. Successivement rappelés ou proscrits (1347, 1357, 1359, 1360), ils furent autorisés en 1361 à rentrer moyennant finance et à s'établir pour vingt ans moyennant une taxe spéciale ', à faire le commerce, à être justiciables de juges royaux, à posséder des maisons, à prêter de l'argent
1. Le clergé excommuniait les chrétiens qui vendaient ou achetaient des marchandises aux Juifs. Par un acte de 1204, les seigneurs interdirent au clergé ce genre d'excommunication.