CHAPITRE VI
LES PORTS ET LE GRAND COMMERCE PAR TERRE ET PAR EAU
Sommaire. — Aperçu du commerce de la Méditerranée et de l'Orient (147). — Du commerce des mers occidentales (149). — Une énumération des f^rands ports de France (150). — Calais (150). — Dieppe (151). — Rouen (151). — Nantes (152). — La Rochelle (152). — Bordeaux (153). — Bayonne (155). — Narbonne (156). — Montpellier (136). — Aigues-Mortes (159). — Marseille (160). — Grandes villes de commerce de l'intérieur (161). — Principaux objets du grand commerce (161). — Progrès de la navigation (162). — Les Godes maritimes (163). — La piraterie (164). — Les merciers et le roi des merciers (165). — Quelques grands marchands, les Manduel, les Bonis et Jacques Cœur (168). — Politique commerciale de la Royauté (174).
Aperçu du commerce de la Médilerrane'e et de l'Orient. — Pendant les premiers siècles du moyen âge le commerce de la Méditerranée avait été presqu'entièrement paralysé, d'abord par les invasions des barbares en Italie, en Gaule, en Espagne, ensuite par la conquête musulmane des pays côliers de l'Asie et de l'Afrique. Les Sarrasins, nom par lequel on désignait en général les musulmans, infestèrent la mer, surtout la Méditerranée occidentale ; ils s'installèrent en conquérants dans plusieurs îles et saccagèrent les côtes. Néanmoins Constantinople, situé aux confins de l'Europe et de l'Asie, resta pendant ce temps uti marché important des deux mondes. Venise et AmalH, rattachés à l'Empire byzantin par un lien nominal de vassalité, furent les premiers ports de la Méditerranée occidentale qui exploitèrent ce marché. Venise obtint à Constantinople la concession du quartier de Péra, où au xn" siècle les Vénitiens étaient, dit-on, au nombre de 10.000, et se rendit au xi® siècle à peu près maîtresse du grand commerce dans la mer Noire et la mer Egée. Marseille, au xi" siècle, envoyait aussi des navires jusqu'en Syrie. Gênes et Pise furent admises dans le cours du xn^ siècle au commerce de l'Empire d'Orient ; ces deux républiques, alliées d'abord, ennemies ensuite, combattirent victorieusement les Sarrasins dans le cours du xii® siècle et conquirent sur eux la Corse et la Sardaigne. Les Normands, d'autre part, chassèrent les Sarrasins de la Sicile et de l'Italie méridionales.
Au XI* siècle la conversion des Hongrois au christianisme rouvrit la route de terre entre l'Europe occidentale el Constantinople et porta
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pendant quelque temps un certain préjudice au monopole du commerce de l'Orient dont avaient joui les Républiques italiennes. Au xu" siècle, les croisades redonnèrent une grande impulsion à la navigation ; les vaisseaux de Gênes, de Pise, de Marseille, de Narbonne, de Venise transportèrent les croisés en Terre-Sainte, les ravitaillèrent pendant leurs expéditions et lièrent des relations commerciales avec les musulmans de Syrie et d'Egypte.
Lors de la première croisade, les Génois équipèrent 6 vaisseaux et 28 galères, puis quelques années après 70 ; les Pisans équipèrent 120 vaisseaux.
Dans la première moitié du xn* siècle Gênes n'a pas conclu moins de onze conventions commerciales avec l'Empereur byzantin et avec les princes chrétiens de Syrie ; Pise, Marseille en ont conclu aussi. Au commencement du xiii" siècle la quatrième croisade, en créant lEmpire latin, agrandit les débouchés au profit des Vénitiens d'abord dont la flotte avait conduit et détourné de leur route les croisés, puis, après la restauration des Empereurs grecs, au profit des Génois qui devinrent les maîtres du commerce de la mer Noire et de la mer d'Azov (à GafTa, l'ancienne Théodosie), têtes de ligne des caravanes de la haute-Asie.
Le xii^ et le xin^ siècle ont été une période prospère du commerce de l'Europe occidentale avec les pays deTOrient, Venise, Gênes, Marseille, Montpellier, Narbonne, Barcelone avaient à Alexandrie, en Syrie, à Conslantinople des comptoirs, des franchises, des quartiers spéciaux, des églises, des consuls, des droits de juridiction.
Ces privilèges ne mettaient pas les chrétiens à l'abri de toutes vexations ; ils n'étaient que tolérés. Ainsi à Alexandrie, à Beyrouth, à Jaffa, quand un navire entrait, les douaniers lui enlevaient son gouvernail et sa grande voile pour s'assurer qu'il ne repartirait pas sans avoir payé les droits. A Alexandrie, à Damas, les chrétiens étaient enfermés la nuit dans leur maison. Les chrétiens devaient payer un ducat en débarquant, plus un ducat par année de séjour ; les marchandises payaient des droits d'importation, lesquels d'ailleurs étaient en général modérés, 10 p. 100 au plus.
L'invasion dévastatrice des Mongols, qui inonda de sang et couvrit de ruines une grande partie de l'Asie centrale et occidentale à la fin du xii" et au commencement du xin® siècle, eut toutefois pour résultat de réunir pour un temps sous une môme domination les pays conquis et même d'y faciliter les relations commerciales. Après le juif Benjamin de Tolède, des voyageurs, comme Ascelin (1247) et Plan de Garpin (1247) envoyés par le pape, comme Rubruquis (1253), envoyé par Saint Louis auprès du Khan de Mongolie, comme Nicolas et Matleo Polo (1250-1269) et le célèbre Marco Polo (1271-1295), qui fut chargé pendant trois ans de l'administration d'une province de la Chine par
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Koubilaï-Khan, sont des témoins de la fréquence des relations qui existaient alors entre l'Europe occidentale et la Haute-Asie. Par une autre voie Orderic de Portenace pénétrait dans l'Inde et dans la Chine.
Plusieurs routes conduisaient de l'Extrême-Orient en Europe ; celles du nord, routes de caravanes par lesquelles le voyage durait environ six mois, aboutissaient soit au Volga et à Novogorod, soit aux ports de la mer d'Azov ; celles du sud aboutissaient, les unes par l'Tran, d'autres par rindus ou le golfe Persique, à Alep, à Antioche ou à Damas, grands entrepôts, et aux ports de Syrie ; d'autres par la mer Rouge à Alexandrie. La route par mer en Egypte eut été la plus commode pour l'importation des produits de l'Asie méridionale si les droits élevés qu'exigeait le Soudan ne l'eussent rendue onéreuse. Cependant les Vénitiens, après avoir perdu leur influence à Constanlinople, firent d'Alexandrie, avec l'autorisation du pape, le siège d'un commerce actif.
La période de l'expansion du commerce de la Méditerranée correspond avec celle des croisades. Elle commence en 1095 et même auparavant, parce que les pèlerinages avaient frayé la voie, et elle se termine avec la perte de Saint-Jean-d'Acre, la dernière place occupée par les chrétiens (r291).
Après la quatrième croisade, les Vénitiens, avons-nous dit, devinrent les maîtres du commerce dans l'Archipel, à Constantinople et dans la mer Noire et les Génois se substituèrent à eux après le rétablissement de l'empire byzantin. Toutefois, Chypre et Rhodes restèrent des marchés ouverts aux chrétiens. Pendant cette période, les colonies les plus importantes dans le Levant, après celles des Italiens, étaient les colonies des marchands de Marseille et de Montpellier.
Au xni* siècle, les conquêtes des Mongols en Asie avaient ouvert plus facilementaux Européens les routes de l'Extrême-Orient et avaient fait espérer un moment aux chrétiens que les vainqueurs des Seldjoucides allaient s'allier à eux, peut-être même embrasser le christianisme. C'est le temps des voyages d'Ascelin, de Plan de'Carpin, de Rubruquis, de Marco Polo que nous venons de citer.
Mais, au xiv" siècle, l'invasion des Turcs ferma peu à peu les routes de l'Asie mineure, puis celles de la Macédoine après la bataille de Nicopolis (139(^) ; enfin la prise de Constantinople en 1453 acheva d'interrompre pour de longues années le commerce de la mer Noire.
Du commerce des mers occidentales. — A l'Occident les mers, infestées pendant deux siècles par les pirates normands, étaient devenues plus accessibles à la navigation, quoique la piraterie ne cessât pas d'y sévir.
Au xiiie et au xiv' siècle, avant la guerre de Cent Ans, la France, la Normandie surtout, ont eu des navigateurs qui fréquentaient non seu-
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lemenL les porls de France, mais ceux d'Angleterre, de Porluf»^al, d'Espagne et qui poussaient leurs expéditions jusqu'en Afrique. Jean de Bethencourl, chambellan de Charles VI, instruit des exploits des Dieppois, s'embarqua avec 250 hommes à la Rochelle et alla (1402) conquérir les îles Canaries, dont il convertit les habitants et dont il devint le souverain.
Dans la mer du Nord et la Baltique s'étaient constitué des associa lions de marins qui, au xin* siècle, s'unirent et formèrent la Ligue hanséatique dont Lubeck fut le centre et qui, au xiv" siècle, monopolisait à peu près le commerce de ces deux mers. D'autre part, do hardis navigateurs normands poussèrent par delà le Portugal jusque sur les côtes de l'Afrique ; la guerre de Cent Ans les arrêta. Mais les Portugais, situés plus avantageusement et mieux soutenus par leurs princes, reconnurent et occupèrent presque toutes les côtes occidentales de l'Afrique jusqu'au jour (1486) où ils parvinrent à en doubler l'extrémité méridionale.
Un fait qui est à signaler, parce qu'il a eu une intluence sur la comptabilité et par suite sur le commerce, c'est l'adoption en Europe, à la fin du xii* siècle ou au xni*, des chiffres arabes.
Une énumération des ports de France. — Une revue sommaire des principaux ports de France fera comprendre dans quelle mesure les Français ont pris part au mouvement général du commerce de cette longue période de la royauté féodale. L'auteur inconnu du Débat des héraults d'armes de France et d'Angleterre, qui écrivait vers la fin du règne de Charles 'VII, mentionne entre autres avantages du pays de France, ses ports ; il le fait avec une certaine emphase : « Le roi a premièrement le havre de l'Esclusc qui est un des plus beaux havres de crestianlé et si est fort pour bien garder navire, et en Normandie Dieppe et Haretleur qui sont havres fermés, Grantville où navire se peut tenir seurement. en Bretaigne Saint-Malo, Brest où navire peut estre en grant seurté ; en Xaintonge, La Rochelle qui est le plus beau havre qu'on sache et le plus fort; Bordeaulx qui, par le moien de la ville, les navires s'i pevent bien garder, Rayonne et plusieurs autres ; et si y a plusieurs grosses rivières ou dit royaume ou navire se peut seurement entretenir. » L'auteur ne dit rien de la Méditerranée.
Nous avons à compléter sesTenseignements.
Calais. — L'auteur ne mentionne pas Calais parce que cette ville appartenait alors à l'Angleterre. Le nom de Calais commence à apparaître dans l'histoire en 915 ; au xin* siècle c'était déjà le principal passage de France en Angleterre. De 1364 à 1366, Edouard III y créa un grand entrepôt pour le transit des laines d'Angleterre en Flandre et défendit à ses sujets d'en importer par d'autres ports. Plus tard, le trafic se déTeloppant, un second bassin fut ajouté au premier ; mais la ville
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elle-même, étroitement serrée clans ses fortifications, se développa peu.
Dieppe. — Les premiers accroissements de Dieppe datent de la conquête de l'Angleterre par les Normands. Un siècle environ après cette conquête, la ville fut prise et entièrement détruite par Philippe-Auguste (1195). Dieppe se releva auxiv« siècle et, grAce à l'argent que le sac de Southampton procura à ses marins (1339), la ville refit ses fortiticalions. Au xiv^ et au xv® siècle, elle eut de hardis navigateurs qui devancèrent les Portugais dans la découverte et dans le commerce de la côte occidentale de l'Afrique. Dès 1364, d'après les recherches de M. Estancelin, deux vaisseaux marchands atteignirent les Canaries, reconnurent le Gap Vert, prolongèrent leur course jusqu'à Rio Testos et revinrent à Dieppe avec un chargement de poivre, d'ivoire et d'ambre gris. La route une fois ouverte, d'autres la suivirent; des comptoirs furent fondés ; l'un d'eux fut même désigné sous le nom de Petit- Dieppe. Le commerce prospérait. A la fin du xiv^ siècle, Charles VI accorda à la ville plusieurs foires franches, entre autres celle de Saint- Denis, qui attirèrent un grand concours de marchands venus par terre et par mer. Mais peu à peu les Portugais, disposant des forces navales de l'Etat, expulsèrent les marchands dieppois de leurs établissements et la prospérité s'évanouit au milieu des misères de la guerre de Cent Ans.
Rouen. — La conquête de Philippe-Auguste fut préjudiciable au commerce de Rouen qu'elle priva des faveurs du roi d'Angleterre. Philippe-Auguste s'efforça d'améliorer la situation en donnant aux Rouennais (1207), ainsi qu'à Cherbourg, le privilège du commerce de rirlande.
Louis VIII fit de même en dotant les Rouennais de privilèges et en les autorisant à agrandir leurs quais ; un arsenal fut construit. Au xni" siècle le port était fréquenté par les navires marchands de la Flandre ', de la Frise, du Danemark, de la Hollande, de l'Angleterre, du Portugal, de l'Espagne, de rilalie.
Les Portugais et les Castillans tenaient le premier rang parmi les étrangers. Ils importaient de diverses contrées de la laine, des cuirs, du poisson salé, de la farine d'Angleterre, du plomb, de l'étain et du cuivre du Cornouailles, des bois et du goudron de la Baltique, des faucons de chasse de Norvège, des cuirs de Séville etde Cordoue, des drogues tinctoriales, des fourrures du Nord. Ils remportaient du sel, des grains, des fers, du bois, du foin, du cidre et surtout des vins,
i. En 1366, un arrêt du l'arlement de Paris enjoignit au comte de Flandre de laisser les Rouennais jouir du privilège de transporter, sans payer nuciin droit, leurs marchandises dans les villes flamandes.
ceux de Bougogne venus par la Seine, ceux de Poitou et de Gascogne venus par mer.
Au XIV* siècle le commerce de Rouen prospéra, particulièrement sous le règne de Charles V qui avait été duc de Normandie et qui séjourna longtemps dans la ville. Les Rouennais fondèrent, de concert avec les Dieppois, des établissements sur la côte d'Afrique (1365). On cite un de leurs navires, la « Notre-Dame du bon voyage » qui, après une navigation de sept mois, rapporta une riche cargaison de poivre, de cuir, d'ivoire et de poudre d'or. Ce commerce fut paralysé pendant la seconde moitié de la guerre de Cent Ans. Il se ranima sous le règne de Charles Vil qui confirma les privilèges de la ville.
D'après les tarifs de la vicomte de l'eau, les principaux articles du commerce de Rouen(et des ports de la Manche en général) au xiv^ siècle étaient : 1° à l'importation, les métaux (plomb, étain, cuivre, fer et acier d'Angleterre, des Etats du Nord et d'Espagne), laines d'Angleterre et d'Espagne, cuirs du Portugal, d'Espagne et d'Allemagne, pelleteries et fourrures d'Allemagne et des pays du Nord, bois du Nord, poissons salés d'Angleterre, de Hollande et de Danemark, vins et huiles de Portugal et d'Espagne, amandes d'Italie, malaguette ou poivre de Guinée, épices ; de France, le sel et les salaisons de Poitou et de Bretagne, les vins, la cire et le miel d'Aquitaine ; 2» à l'exportation, les draps, les toiles, les fers travaillés, les bois, le charbon, la garance, les grains, le sel, le vin, le cidre.
Nantes. — Le port de la Loire, Nantes, ne faisait pas partie du domaine royal; la Bretagne avait son existence à part. Nantes, plusieurs fois pillée parles Normands au ix* et au x* siècle, était alors le chef-lieu d'un comté qui fut réuni au duché de Bretagne vers le milieu du XII* siècle, et devint, à côté de Rennes, comme la seconde capitale du duché de Bretagne. Sa situation en faisait nécessairement une place de commerce fluvial et maritime. Pendant la guerre de Cent Ans, elle approvisionna l'Angleterre de sel ; ce trafic commença à partir du xv' siècle. A la fin du Moyen-Age le mariage de la duchesse de Bretagne avec le roi de PVance (1491) allait ouvrir au commerce de Nantes une ère nouvelle,
La Rochelle. — La Rochelle, qui devait son origine à des serfs fugitifs réfugiés sur un rocher (Rupella), avait reçu de Guillaume X, duc d'Aquitaine, le droit d'avoir <.< une commune avec toutes les libertés qui en dépendent». Elle était devenue un port qui entretenait au XIII* siècle un commerce avec les Flandres *, l'Angleterre et
1. Le commerce avec la Flandre fut troublé en 1262 par des péages qu'imposèrent les Flamands ; les Rochellois ripostèrent en interdisant l'exportation en Flandre : ce qui amena la comtesse Marguerite .^ supprimer les péages.
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les pays du Levant, par Gênes principalement. Le port actuel fut creusé probablement vers la fin du xii^ siècle. Un poète du xui^ siècle, Nicolas de Braïa, en faisait un éloge pompeux :
Nobilis et fama loto celeberrima mundo Diviliisque potens priscis et génie superba
Est Rupella.
Le sel et le vin étaient les deux plus importants articles de son exportation. Beaucoup de Juifs y exerçaient le commerce ; ils furent plusieurs fois l'objet de proscriptions, notamment en 1291. Pendant la guerre de Cent Ans, il fallut fortifier le port et la ville, laquelle eut plus d'une fois à soutenir l'attaque des Anglais. On trouve un témoignage de l'importance de la marine de La Rochelle au moyen âge par le nombre de vaisseaux qu'elle fournit à plusieurs reprises au roi en temps de guerre : à Philippe 111, en 1282, 32 vaisseaux dont 12 armés par la commune et 20 par les particuliers ; à Charles VII, en 1453, 16 gros navires « bien garnis et fournis de gens d'armes et de trait » pour l'attaque de Bordeaux ; en 1460, 30 navires ; à Louis XI, en 1468, 12 grands vaisseaux. Louis XI accorda (24 novembre 1473) à La Rochelle, moyennant finance, le privilège de trafiquer librement, en temps de guerre comme en temps de paix, avec toutes les nations, même ennemies ; tous étrangers,dontle souverain était en guerre avec la France purent venir à La Rochelle vendre ou charger des marchandises, à la condition de se munir d'un sauf-conduit royal.
Bordeaux. — Bordeaux est une des villes de France dont les vicissitudes commerciales au moyen âge sont le mieux connues.
Son commerce maritime paraît avoir été considérablement réduit pendant la période des invasions, quoique la puissance de Charlemagne l'eût quelque temps ranimé. Vers le milieu du ix® siècle les Normands s'en emparèrent. Plus tard, le mariage d'Eléonore de Guyenne avec Henri Plantagenet ayant placé l'Aquitaine sous la main du même maître que l'Angleterre, les relations de Bordeaux avec ce royaume et avec la Normandie se développèrent beaucoup. Ainsi, par exemple, en 1299, il arriva à Londres 173 navires bordelais chargés de vin * ; en 1372, 200 bâtiments anglais, chargés de fer et de laine, vinrent prendre des vins à Bordeaux '. Une chronique mentionne un négociant de la fin du xiii* siècle qui était en possession de 1.200 livres sterling en créances sur des Anglais. Jean sans Terre accorda à tous
1. Le prix avait été fixé par les Anglais en 1154 au maximum de 20 à 25 sous tournois le tonneau.
2. « Cette année, dit Froissart, le temps fut si courtois et si bon que 200 nefs d'une voile, marchant d'Angleterre, d'Irlande, de Galles et d'Ecosse, arrivèrent au havre de Bordeaux où ils allaient aux vins ».
les marchands de Poitou, de Saintonge, de Gascogne et de Périgord le privilège de faire le commerce en Angleterre et alfranchit particulièrement les bourgeois de Bordeaux de tout péage pour le transport de leurs vins : privilège qui ne fut pas toujours respecté.
Les péages étaient nombreux sur la Garonne et sur la Gironde. Il y avait alors 70 seigneurs, laïques ou ecclésiastiques, qui en possédaient sur la route de la Méditerranée à l'Océan. A Bordeaux, les vins avaient à payer la grande coutume, dont, il est vrai, les bourgeois de la ville furent exemptés en 1214. Après le roi d'Angleterre qui vendait son vin avant tous les autres propriétaires, les bourgeois avaient le privilège de vendre le leur avant les vins qui arrivaient du haut pays et dont le marché ne commençait qu'à la Saint-Martin d'hiver.
Quand les bateaux arrivaient à Londres, le roi prenait tout d'abord pour sa consommation personnelle deux barriques par trente barriques importées ; d'ailleurs il les payait. De bonne heure les Anglais mirent des entraves à la liberté du commerce. Ainsi, au commencement du XV» siècle, les Français ne pouvaient pas charger de vins sur des navires autres que de nationalité anglaise, à moins d'une autorisation spéciale du roi ; en arrivant en Angleterre, ils devaient faire la déclaration des marchandises qu'ils apporlaient et, si la déclaration était inexacte, les marchandises étaient confisquées. Ils ne pouvaient vendre qu'à des bourgeois de la ville oîi ils se trouvaient ; ils étaient, comme tous les marchands étrangers, obligés de remporter le prix de leurs ventes non en argent, mais en marchandises.
Ce n'était pas seulement à Londres que Bordeaux expédiait ses vins ; c'était aussi à HuU, à Exeler, à Darmouth, à Brislol, à Ghester. C'était aussi en Irlande et en Flandre; c'était en Bretagne et en Normandie, tous pays dans lesquels le vin était nécessaire pour la célébration de la messe.
Bordeaux exportait aussi des fruits secs, du pastel, des grains, de l'huile, des armes. Il importait principalement de la laine, du cuivre, de l'étain, des poissons et du bœuf salés, et même, à partir du règne d'Edouard lll, des draps. Sur un registre de l'an 1305 on voit que les navires appartenaient en première ligne à l'Angleterre, en seconde ligne à la Normandie, à la Bretagne, à la Sainlonge, peu à Bordeaux même. Ils commençaient par charger les vins des bourgeois ; ceux des propriétaires des environs ne passaient qu'après et payaient une taxe plus forte que ceux des Bordelais. Parmi les marchandises de retour figuraient les métaux, la laine, les cuirs, la quincaillerie, la mercerie, les poissons salés, les draps. Les navires complétaient d'ordinaire leur chargement en aval sur la Gironde ; ils avaient plusieurs péages à acquitter avant de gagner la mer.
Les Anglais dont les navires faisaient la plus grande partie des trans-
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ports parvinrent à faire interdire la vente des vins récoltés sur des terres qui n'étaient pas soumises à leur roi.
Les formalités et les restrictions avaient déjà amoindri le commerce quand Bordeaux rentra sous l'autorité du roi de France. Le port de la Lune, c'est-à-dire le port de Bordeaux, fut alors interdit aux bâtiments anglais; des maisons anglaises se fermèrent; Bordeaux se dépeupla', r,i bien que Louis XI crut nécessaire d'accorder par lettres patentes de 14G1 des privilèges aux étrangers qui viendraient s'y établir. Il confirma les lettres de 1295 qui exemptaient de tout droit les vins et marchandises transportés par la Garonne ; il rétablit les deux foires qui étaient tombées en désuétude et il exempta de tout droit les marchands qui les fréquenteraient ; en 1461, il chercha à attirer les marchands des Pays-Bas en leur promettant qu'ils jouiraient, comme parle passé, de leurs usages et coutumes et qu'ils pourraient vendre et acheter librement. En 1470, après la trêve de Picquigny, le commerce régulier avec l'Angleterre, que la guerre avait longtemps interrompu, fut rétabli.
En 1481 le roi obligea les marchands de Guyenne et Gascogne à faire passer par Bordeaux les marchandises destinées à TAngleterre, à l'Espagne, au Portugal, à la Bretagne, sous peine de confiscation.
Les Anglais, quand l'accès du port leur fut permis, restèrent soumis à une surveillance sévère. Leurs navires devaient déposer leur artillerie et leurs armes à Blaye ; il ne leur était permis de sortir de la ville pour aller dans la campagne qu'accompagnés d'un archer^. Cependant ils furent exemptés du droit d'aubaine. Bordeaux ne prospéra pas à cette époque.
Bayonne. — Bayonne, au temps de la domination anglaise, a été un port fréquenté, trafiquant avec l'Espagne d'où Ton tirait des chevaux, des soieries, des épiceries, etc.. Bayonne a pu fournir à Edouard III un contingent de vingt vaisseaux de guerre et de dix galères.
Les marins basques ont pris une part active aux découvertes mari-