‹ Histoire du commerce de la France (volume 2)Chapitre 65 sur 175 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

LA MISERE ET LE RELEVEMENT

Sommaire. — La peste et les soudards (175). — Les témoignages contemporains (t76), — Les foires et les étrangers (176). — L'amoindrissement de l'industrie et la dépopulation (177). — Les ruines à Paris (177). — Diminution du commerce (178). — Immunité de la Bourgo^ae et de la Flandre (178). — Le relèvement (179).

La peste et les soudards. — Nous avons vu dans les chapitres précédents comment le développement économique qui s'était produit sous les Capétiens directs s'était trouvé arrêté sous les Valois par la guerre de Cent Ans et parles fléaux qui l'ont accompagnée. Au commencement de cette guerre, la peste noire, venue d'Italie, atteignit la Provence à la Toussaint de Tan 1^^7 et sévit pendant un an et demi sur j\\ presque toutes les provinces de France. « La tierce partie du monde mourut », écrivait vingt ans après Froissartsans ajouter d'ailleurs un mot de pitié. Le manque d'ouvriers fut tel que les salaires, sous l'influence de la rareté et des changements dans la monnaie, renchérirent et que le roi crut devoir y opposer un tarif maximum du prix des marchandises et du travail.

Pendant la guerre, les grandes défaites firent au pays des blessures profondes, moins étendues cependant que les ravages continus des bandes d'aventuriers armés. Quelque fût le prince qu'elles servissent, ces bandes vivaient à discrétion sur le paysan, volant l'argent, quand il y en avait, et le mobilier, brûlant souvent les maisons et laissant après leur passage la ruine et la désolation. Lorsqu'une trêve suspendait les hostilités, elles devenaient encore plus redoutables parce que, ne recevant plus de solde, elles ne subsistaient que par le pillage.

Charles V parvint à purger quelque temps le pays des compagnies les plus redoutables ; mais il s'en forma d'autres et les excès recommencèrent après sa mort. Lorsque, pendant la foUe de Charles VI, la France, qui semblait ne pouvoir être affligée de maux plus grands, fut déchirée par la guerre civile, la lutte des Bourguignons et des Armagnacs fournit matière à des atrocités nouvelles et détruisit dans les provinces du centre et du nord ce qui avait échappé aux ravages pré-

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cédents. Une partie des terres restant sans culture, les famines furent fréquentes et causèrent de grandes mortalités.

Les témoignages contemporains. — Déjà, après le règne du roi Jean, Pétrarque, traversant Paris en 1368, s'apitoyait; il était d'ailleurs quelque peu pessimiste. « Je pouvais à peine reconnaître quelque chose de ce que je voyais. Le royaume le plus opulent n'est plus qu'un monceau de cendres ; il n'y avait plus une seule maison debout, excepté celles qui étaient protégées par les remparts des villes et des citadelles. Où donc est maintenant ce Paris qui était une si grande ville * ? »

Au siècle suivant, le témoignage du moine qui écrivait la Chroni' que de Charles VI est encore plus désolant. « Le meurtre, la rapine, l'incendie, le pillage des églises, le viol des jeunes filles et tout ce qu'une rage sarrasine peut imaginer s'en était suivi. La France n'avait pas seulement à gémir de se voir ainsi maltraitée par ceux qu'elle avait doucement élevés et qui, montés sur des chevaux caparaçonnés, portant casque et aigrettes, se disaient nobles ; mais ce qu'elle regardait comme affligeant au delà de toute mesure, c'est que des paysans et des vilains, laissant l'agriculture et les arts manuels, sortissent armés des forêts et des retraites et dépouillassent les voyageurs et ceux qui portaient les marchandises du pays ou de l'étranger dans les villes... » Mêmes plaintes dans le Midi. Dom Vaisselle dit que la captivité du roi Jean ne permettant pas de payer les soudards, ceux-ci se sont formés en compagnies qui désolent le pays ; ils le désolent encore après le traité de Brétigny ; ils ont pris plusieurs villes, Brioude, Frontignan ; ils ont incendié un faubourg de Montpellier ; ils battent le duc de Bourbon à Brignais (1362). Les Bordelais se plaignent d'un appauvrissenemt tel « qu'il y a seize ans ou environ le dist païs eût plutost porté et payé un ayde décent mille francs qu'il ne feroit à présent de dix mille «.L'aggravation des impôts s'ajoutait aux autres causes d'épuisement de la France.

Sous Charles V le pays fut moins foulé par les grandes compagnies, mais le poids des impôts devint plus lourd.

Les foires et les étrangers. — Nous avons vu que le commerce des foires avait dépéri. Une ordonnance de l'an 1395 nous fait savoir que les dix-sept villes qui formaient antérieurement le noyau des foires de Champagne les avaient désertées. L'occupation anglaise interrompit

l.Le roi atteste lui-même dans l'ordonnance monétaire du 5 décembre 1360 le changement qui s'est produit pendant ces quatre années de sa captivité : « Les gens de nostre royaume estoient divisés et destruisoient et dommageoient l'un l'aultre et se mettoient les uns après autres en rébellion et désobéissance et commettoient plusieurs énormes et horribles crimes et tels dont il estoit tout apparent, si les choses se feussenl continuées, nostre dit royaume et peuple fussent venuz à destruction et perle de tout. »

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la foire du Lendit qui n'a pas été tenue de 1426 à 1444. L'entrée du royaume fut à plusieurs reprises, depuis Philippe le Bel jusqu'au traité d'Arras (1435), interdite aux Flamands ; aux Anglais elle le fut jusqu'au temps de la trêve de Picquigny (1676), ainsi que nous l'avons dit. Les Juifs, plusieurs fois expulsés du royaume, allèrent, surtout à partir de 1410, s'établir en Allemagne, en Savoie, à Avignon, en Provence. Les Italiens allèrent trafiquera Genève, d'où les foires de Lyon ne parvinrent à les détourner qu'au xvi^ siècle ; ils avaient remplacé la fréquentation des foires de Champagne par celle des foires de Flandre, à Anvers, à Gand, à Bruges, où ils se rendaient par mer.

L'amoindrissemenl de Vinduslrie et la dépopulation. — Des plaintes s'élevaient de tous les côtés. Nous avons dit qu'à Provins, une des grandes villes de foire, il ne restait que 300 métiers battant au lieu des 3.200 qu'on comptait autrefois. Harfleur accusait la guerre d'avoir anéanti le commerce de draps qui faisait sa richesse. Mêmes plaintes à Bouen, à Arras, à Laon, à Beims, à Troyes, à Langres, à Carcassonne, à Montpellier ; à Bouen, pour ne citer qu'un exemple, un délégué exposait au roi, en 1451, « la misère de la ville ; la mortalité depuis dix ans a diminué la population de moitié ». Elle avait diminué à peu près partout. La campagne n'avait plus de laboureurs et les cens des seigneurs se trouvaient très amoindris. M. de Beaurepaire a pu comparer la population de 221 paroisses de la Haute-Normandie au xni* siècle et dans la seconde moitié du xv* et il a constaté que leur population avait été réduite de 14.992 paroissiens à 5.976. Jean Masselin parlait ainsi (non sans exagération) de la population de la Normandie aux Etats généraux de 1484 : « La population était réduite à si peu qu'on a pensé que le pays de Gaux n'avait conservé qu'à peine la centième partie de ses habitants ; car il avait été peuplé et heureux. Dans ce pays on rencontre une infinité de villages qui renfermaient autrefois 100 feux ou familles et qui aujourd'hui n'en ont que 40. »

Les ruines à Paris. — A Paris la dépopulation et la misère étaient telles que les halles abandonnées étaient transformées en voirie et que nombre de maisons tombaient en ruine. « La plupart des estaux d'icelles halles sont tombés en ruine, tellement que les demourans à l'entour y viennent faire leurs voiries et immondices » (Ord. des 2 mai 1454 et 3 mai 1497). « ... Grant partie des maisons et habitations ont été et sont demourées vuides, vagues, ruineuses et inhabitées et tournées en non valoir et en si grant ruine qu'il a convenu les aucunes desmolir et abbattre, autres sont cheues par deffault de réparation tant de couverture que autres édiffices. Très grands inconvénients en sont déjà ensuivis en plusieurs lieux et rues, et mesmement sur plusieurs bonnes personnes passant leur chemin pardevant icelles maisons dont les aucuns ont esté tuez, meurtris et occis piteusement, et les autres afîo-

lez et mutilez de leurs membres » (Ord. du 24 avril 1448). Un bourgeois de Paris évaluait à 24.000 le nombre des maisons abandonnées.

C'est en vue de repeupler Paris que le duc de Bedford fit vendre à la criée les maisons abandonnées ; mais les acquéreurs trouvaient plus de profit à les abattre pour utiliser les matériaux qu'à les réparer pour les louer à des locataires qui ne se présentaient pas. C'est aussi « pour bien repeupler sa ville de Paris, fort dépeuplée tant par les guerres, mortalitez ou autrement », que Louis XI prescrivait que « toutes les gens de quelque nacion qu'ils feussent peussent de là en avant venir demourer dans la dicte ville ».

Quarante ans après la fin de la guerre de Cent ans les Etats généraux de 1484 assignaient comme cause principale du mal la guerre M qui affaiblit ce royaume si piteusement qu'il cuida périr, laquelle guerre fut cause de la destruction de la population et quasi de toute la ruine et désolation de cepovre royaume ».

« Les gens de guerre, disaient les députés de la Bourgogne, sont soudoyés pour le deffendement et ce sont eux qui le plus oppressent. » Et ceux du pays Chartrain : « Ce pays a été assommé de charges importables. »

Diminution du commerce. — Nous sommes dans l'impossibilité de savoir quel a été le chiffre total du commerce de la France avant, pendant et après cette guerre ; mais il ressort avec évidence des faits que nous venons de citer et que nous pourrions multiplier que la diminution de ce commerce a dû être énorme, en rapport avec la diminution de la puissance de production et de consommation de la population.

Immunité de la Bourgogne et de la Flandre. — Le nord-ouest de la France, Normandie, Picardie, Artois, Ile-de-France, Champagne, est la partie qui avait le plus souffert ; au sud de la Loire, la dévastation, quoique grande dans certaines parties, avait été cependant moindre, surtout dans les provinces du centre. La Bourgogne, pendant la plus grande partie du temps, fut privilégiée. Cependant elle ne fut pas elle-même entièrement indemne ; au commencement du xv« siècle, la population de ses villes avait diminué et dans les campagnes beaucoup de terres étaient abandonnées, à cause, disait-on, de la mainmorte. La Bourgogne se releva dans la seconde moitié de ce siècle. La Flandre, sous le gouvernement des ducs de Bourgogne, fut florissante par l'industrie, par les arts et par le commerce. « En Flandre, dit un contemporain, l'opulence régnait partout et tous les genres de commerce avaient pris un grand essor. La France, au contraire, était si désolée que non seulement on n'y ensemençait plus les terres, mais que les bruyères et les herbes naissantes croissant partout lui donnaient l'aspect d'une

LA MISERE ET LE RELEVEMENT

immense forêt, d'où sortaient les loups et les bêtes féroces pour attaquer et emporter les hommes. »

Le relèvement. — Nous avons dit, dans le chapitre I*' de ce livre, que le relèvement commença après le traité d'Arras et la rentrée de Charles VU à Paris. La formation d'une armée permanente et la dissolution des grandes compag-nies furent les premiers grands faits réparateurs. Charles VII et Louis XI s'appliquèrent à reformer les groupements de gens de métier en sanctionnant leurs statuts, à ranimer les foires anciennes, à en créer de nouvelles. Des traités de commerce furent conclus ; le droit d'aubaine fut supprimé dans le Languedoc ; plusieurs nations étrangères en furent exemptées.

Louis XI fut, par système, protecteur de la bourgeoisie. Le règne de Charles VIII, malgré certaines tendances aristocratiques qui le signalèrent, fut, relativement au commerce, la continuation de ceux de Charles VII et de Louis XI, Quoiqu'il s'en fallût de beaucoup que toutes les blessures du pays fussent cicatrisées en 1498, l'industrie et le commerce renaissant attestaient que la France commençait à recueillir les fruits de la paix.

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