‹ Histoire du commerce de la France (volume 2)Chapitre 66 sur 175 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LA RENAISSANCE

Sommaire.— Avant et pendant (183).— Administration royale (184).— Les routes (185), La poste (186). — Les voies navigables (187).

Avant el pendant. — La Renaissance est une grande période de l'histoire économique, comme de l'histoire politique, de la France. Elle est caractérisée principalement par un art nouveau •, importé d'Italie, qui a transformé l'architecture et la sculpture et inspiré les industries plastiques, par la multiplication des écrits et par l'éclat des lettres grâce à l'imprimerie, par le développement général de l'industrie, par la diffusion du luxe, par l'extension du commerce auquel les découvertes des Portugais et celle de Christophe Colomb ont ouvert deux mondes, par l'afflux des métaux précieux d'Amérique qui a stimulé les échanges et augmenté le prix des choses, par les mutations plus fréquentes de la propriété foncière et l'accroissement de la propriété mobilière au bénéfice surtout de la bourgeoisie.

La prépondérance maritime a passé alors de la Méditerranée à l'Océan.

En France le servage est devenu l'exception dans les campagnes ; dans les villes la bourgeoisie a grandi en nombre et en richesse.

Le commencement d'une période de ce genre n'a pas de date précise; on peut dire cependant qu'en France elle s'ouvre avec les guerres d'Italie et on peut la diviser au point de vue économique en trois parties : avant l'influence exercée par l'argent d'Amérique, pendant la période où cette influence s'est exercée, laquelle comprend elle-même deux périodes, avant et pendant les guerres de religion.

En réalité, le relèvement économique de la France avait commencé, comme nous l'avons vu, après la guerre de Cent Ans, sous Charles VII et sous Louis XI ; mais ce n'était pas encore la Renaissance. Aux Etats généraux de 1484 nous avons cité la plainte du Tiers État déplorant les maux causés par la guerre « qui afl'aiblit ce royaume si piteusement qu'il aida à périr, laquelle guerre fut cause de la destruction de popula-

1 . L'art français au xv* siècle était à plusieurs égards en progrès avant que ne se fît sentir l'influence italienne.

tion et quasi de toute la ruine et désolation de ce povre royaume «.Combien autre est le langage que tenait vingt ans après un serviteur de Louis XII, Claude de Seys^el » : « Plusieurs lieux ou grandes contrées, inutiles ou en friche ou en bois. sont à présent tous cultivés et habités de villages et maisons, tellement que la tierce partie du royaume est réduite à la culture depuis trente ans. La rente des terres, bénéfices et seigneuries a cru généralement et plusieurs sont de plus grand revenu par chaque année qu'ilsne se vendoient du temps même de Louis XI pour une seule fois. Toutes gens (excepté les nobles, lesquels encore je n'excepte pas tous) se meslent de marchandises et pour un marchand que l'on trouvait du temps du roy Louis XI, riche et grossier, à Paris, à Rouen, à Lyon et autres bonnes villes du royaume et généralement par toute la France, Ton en trouve de ce règne plus de cinquante ; et si en a par les petites villes plus grand nombre qu'il n'en souloit avoir par les grosses et principales cités, tellement qu'on ne fait guère maison sur rue qui n'ait boutique pour marchandise ou art mécanique, et font à présent moins de difficulté d'aller à Rome, à Naples, à , Londres et ailleurs de là les mers qu'ils n'en faisoient autrefois d'aller à Lyon. »

On peut objecter que Claude de Seyssel est un panégyriste, tandis que l'organe du Tiers État avait intérêt à exagérer le mal afin de ne pas payer trop d'impôts; cependant la différence est trop tranchée pour (ju'une transformation ne soit pas évidente. On n'était cependant encore qu'aux débuts de la Renaissance.

Beaucoup plus tard Machiavel, qui n'était pas un panégyriste, disait en 1567, quoiqu'alors les guerres de religion eussent commencé : « Le royaume et les rois de France sont aujourd'hui plus riches,plus grands et plus puissants qu'ils n'ont été jamais. »

A la même époque un autre écrivain éclairé et consciencieux, Jean Bodin, dans son Discours sur les causes de r extrême cherté (1574), rappelle les désastres de la guerre de Cent Ans et ajoute : « Depuis ce temps-là que la paix longue qui a duré en ce royaume jusqu'aux troubles qui s'y sont émus pour la diversité des religions, le peuple s'est multiplié, les terres désertes ont été mises en culture, le païs s'est peuplé d'hommes , de maisons et d'arbres ; on a défriché plusieurs forêts, landes et terres vagues ; plusieurs villages ont été bâtis et l'invention s'est mise dedans les testes des hommes pour trouver les moyens de profiter, de trafiquer et d'avoir de l'or et de l'argent. »

Administration royale. — Entre le triomphe du pouvoir royal sur la féodalité apanagée sous Louis XI et les guerres de religion, il s'est écoulé près d'un siècle, durant lequel la royauté désormais incontestée, a étendu et affermi son administration. L'œuvre de l'unité politique était accomplie ; la royauté travailla à donner au pays l'unité

1. Louanges du bon roi de France Louis, douzième de ce nom (1308).

LA RENAISSANCE

administrative et une justice meilleure. C'est le temps de la rédaction des coutumes, de la création des présidiaux (sous Henri II), des grandes ordonnances qui, rédigées sous l'influence des légistes de droit romain, furent alors les premiers Codes de la nation i.

Les pilleries des gens de guerre furent vigoureusement réprimées, jusqu'au temps du moins où les guerres civiles énervèrent l'autorité royale. « Le roi, dit Claude de Seyssel au sujet de Louis XII, fit une ordonnance défendant la pillerie aux gens d'armes. Laquelle il fist si vigoureusement garder que par punition d'aucuns petit nombre des plus coupables, la pillerie fut tellement abattue que les gens d'armes n'oseraient avoir prins un œuf d'un païsan sans le payer. »

C'est le temps aussi où la royauté imposa plus directement son autorité sur les corps de métier en sanctionnant leurs statuts, en leur traçant des règles (ordonnances de 1581 et de 1597) par lesquelles elle les soumettait à celte autorité, en délivrant des lettres de maîtrise dont elle se fit un revenu et qui dispensaient les acquéreurs delà réception par le corps de métier, en conférant des brevets d'artisan suivant la cour, en interdisant les confréries dont elle voulait réprimer les abus.

La diversité des poids et mesures, résultat du morcellement féodal et des coutumes locales, était une gêne pour le commerce. François P"" et Henri II essayèrent, après Louis XI, d'y remédier ; par ordonnance de 1540 François I*"" prescrivit « que toutes les aulnes seroient égales par le royaume de France et qu'il n'y aura qu'une seule forme d'aulne #; une autre ordonnance fut rendue en 1557 « pour la réduction des poids et mesures à une forme qui seront appelez poids et mesures du roy ' ». Mais la routine fut plus forte que la raison et la diversité subsista.

A ces créations utiles s'en trouvent mêlées de contestables, comme celle des courtiers de commerce (édit de 1572) qui avait un but fiscal plus que commercial et qui souleva des protestations, celle des commissaires pour la vente en gros au compte des étrangers (1586), celle de 1595 sur le courtage de banque et de marchandise.

Les routes. — Comme au siècle précédent, les rois s'efforcèrent de supprimer les péages indûment établis. Ils n'y réussirent encore que très imparfaitement.

Le Guide des chemins de France, publié par Charles Estienne en 1553, donne la nomenclature des grandes routes. Leur longueur totale était d'environ 25.000 kilomètres. Il y avait peut-être deux milliers de ponts : mais la plupart étaient mal construits et les effondrements n'étaient pas rares.

1. Ordonnance de Blois(1499), édit de Créraieu (1536), ordonnance de Villers-Cotterets (1539), ordonnance d'Orléans (1561), édit de Roussillon (1564), ordonnance de Moulins (1566), ordonnance de Blois (1579).

2. L'ordonnance de 1557 s'appliquait à Paris et à sa banlieue ; une ordonnance de 1558 l'appliqua à tout le royaume.

La création des généralités (1551) permit un commencement de surveillance des routes qui n'existait pas sous le régime purement féodal ; mais les trésoriers de France ne s'occupèrent guère de cette fonction, non plus que les baillis et vicomtes qui étaient sous leurs ordres et qui devaient consacrer le produit des péages à l'entretien des routes.

Un édit du 20 octobre 1508 prescrivit à ces trésoriers de visiter les chemins, chaussées, ponts, de faire réparer ceux qui étaient aux frais du roi et d'exiger des seigneurs l'entretien et la réparation de ceux qui étaient à leur charge. En septembre 1536 un édit renouvela Tordre d'employerexactement le produit des péages à la réparation des ponts, routes et chemins. En 1553, Henri II prescrivit de planter des ormes en bordure des routes ; l'ordre resta lettre-morte. Une ordonnance de 1579, rendue sur les doléances des Etats de Blois, abolit les péages qui n'étaient pas autorisés légitimement ; elle prescrivit d'employer l'argent de ces péages d'abord à l'entretien de ces routes et de rendre leur ancienne largeur aux chemins de toute espèce sur le terrain desquels les cultivateurs faisaient de fréquents empiétements.

Les routes à cette époque étaient d'ailleurs pour la plupart à l'état de nature K Une des plus fréquentées, la route d'Orléans à Paris, n'était pavée que sur une très courte longueur, deux lieues d'Orléans à Cercottes. Une ordonnance du 15 février 1556 prescrivit la continuation du pavage entre Artenay, situé à 5 lieues d'Orléans, et Toury, situé à 4 lieues d'Artenay ; un péage de 4 deniers parisis par chevalcharge fut établi à Toury pour l'entretien de ce pavage.

La poste. — Les Romains avaient eu un système de relais de poste. Toute trace de ce système avait disparu après les invasions et dans les temps féodaux.

Louis XI avait, par ordonnance du 19 juin 1464,institué, dans toutes les localités où il en avait besoin, des maîtres au nombre de 234 chevaucheurs,chargés d'entretenir quatre ou cinq chevaux de légère taille, bien enharnachés et propres à courir le galop durant le chemin de traite, et un maître des coureurs de France. Le tarif était de 10 sols par étape de quatre lieues. Défense expresse était faite, sous peine de mort, de donner des chevaux sans ordre du roi : c'était une poste exclusivement créée pour le service de sa politique.

Charles VIII réduisit à 120 le nombre des chevaucheurs et érigea leur charge en office ; ce que confirma un édit de février 1509. Le

1. D'après le Guide des chemins de France, sur les 25.000 kilomètres de routes, les trois quarts étaient à l'état de nature, souvent même à peine tracés il travers les champs. Aujourd'hui (année 1904) il y avait 38.170 kilomètres en routes nationales, 14.564 kilomètres de routes départementales, 167. 152 kilomètres de chemins de grande communication, 78.877 kilomètres de chemins d'intérêt commun et 277.193 kilomètres de chemins ordinaires; en tout environ 686.000 kilomètres.

LA RENAISSANCE

18 janvier 1506, Louis XII établit « es principales villes des chevaucheurs de son écurie pour bailler chevaux de poste ». Sous Charles IX fut institué (1565) un contrôleur général des chevaucheurs de Técurie du roi dont l'autorité fut à plusieurs reprises contestée par les chevaucheurs.

L'Université de Paris continuait cependant à revendiquer le monopole du transport des lettres dont elle était investie depuis le moyen âge. En octobre 1576 Henri III institua dans chaque ville « deux messagers royaux pour porter les pièces de procédure et autres actes », afin, dit l'édit, d'être utile aux pauvres plaideurs et d'alléger le service des messagers de l'Université qui, « malgré leur zèle et leur bonne volonté, ne peuvent suffire au transport des sacs dans toutes les parties du royaume. Les messagers universitaires et les messagers royaux jouiront des mêmes droits et prérogatives. » En réalité, le roi n'était peut-être pas fâché d'entamer le privilège de l'Université qui, dévouée aux Guises, lui était hostile. En effet, l'année suivante il astreignit par un autre édit « tous courriers et messagers à prendre, pour l'exercice de leur emploi, des lettres de messagers royaux ». C'est le commencement d'une institution régulière de la poste aux lettres.

Les voies navigables . — Les cours d'eau restaient, comme au moyen âge, les voies de communication les plus fréquentées par le commerce en gros, parce que les routes de terre étaient encore ou non entretenues ou très mal entretenues. Mais la navigation des cours d'eau était toujours, malgré les prescriptions des rois dans la seconde moitié du XV* siècle, obstruée par des moulins ou grevée d'innombrables péages. La royauté, avons-nous dit, supprima ou révisa un grand nombre de péages ' dans le cours du xvi* siècle.

La Loire, la grande voie de la France centrale, était peut-être plus que toute autre encombrée de péages sur les marchandises et sur les personnes, de moulins établis sur pilotis ou sur bateaux, de filets, de pêcheries, de barrages ^, chaque seigneur riverain disposant des eaux comme de sa propriété. M. Manteilier,dansson^/s/o/re<ie/a communauté des marchands fréquentant la rivière de Loire, évalue à cent ou cent vingt le nombre des péages existant encore en 1567, malgré les ordonnances de 1484 (16 juillet) ^de 1505 (27 mai), de 1514 (29 mars),de 1541 (28 août), de 1559 (31 décembre) qui avaient prononcé l'abolition de tout droit dont on ne pourrait montrer les titres. D'autres ordonnances

Page 1