‹ Histoire du commerce de la France (volume 2)Chapitre 79 sur 175 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

LA RtVOLUTlON MONÉTAIRE DU XVI*' SIÈCLE

Sommaire. — Rareté relative des métaux précieux à la fin du xv*" siècle (219), — La production de l'or et de l'argent au xvi» siècle (220). — Rapport de l'or et de l'argent (221). — Altérations de la monnaie (221). — Inconvénients du bimétallisme et tentative d'adoption de l'étalon d'or (224). — Le prix des marchandises (227). — Les salaires (228). — Quelques conséquences de la révolution monétaire (229). — Commerçants (230). — Les causes du phénomène (230).

Barété relative des métaux précieux à la fin du xv* siècle. — La révolution monétaire du xvi^ siècle est un des grands événements de l'histoire économique du monde. Elle a causé des changements considérables non seulement dans la monnaie et dans le prix des choses, mais dans la condition sociale des populations ; les conséquences s'en sont fait sentir dans toute l'Europe civilisée. C'est pourquoi nous en avons fait l'objet d'un chapitre spécial.

Vers la fin du xv® siècle, pendant que la France réparait ses ruines et que le commerce prenait un ample développement dans l'Europe centrale et occidentale, la production annuelle des métaux précieux, alimentée pour l'argent par les mines de l'Europe (surtout de l'Autriche-Hongrie et de l'Allemagne actuelles), et par le commerce avec la Russie et les côtes d'Afrique pour l'or, augmentait beaucoup moins rapidement. On a évalué très hypothéliquement à 44.000 kilogrammes la production de l'argent et à 1.000 kilogrammes celle de l'or dans la seconde moitié du xv' siècle. Cette quantité augmenta à la suite de la découverte de l'Amérique. On a estimé, hypothétiquement aussi, la moyenne delà production annuelle pendant les vingt-cinq premières années qui ont suivi la découverte à 47.000 kilos d'argent et à 5.800 kilos d'or, quantité équivalente en monnaie française actuelle au poids, en^argent fin, de 30 millions 1/2 de francs.

Quoique l'évaluation donnée pour la fin du xv« siècle paraisse à certains historiens être inférieure à la réalité, il est certain que la production des métaux précieux, avant cette découverte et même jusqu'à la conquête du Mexique, était très peu considérable et ne correspondait pas au développement que prit alors le commerce.

L'argent devint rare, relativement à la somme des échanges auxquels il avait à servir d'intermédiaire et sa valeur s'accrut ; par conséquent le prix des marchandises et celui des services personnels baissèrent. Dans une ordonnance du 22 septembre 1506, Louis XII se

plaignait que « les prix d'or et d'argent sont haussés, à notre très grand préjudice et dommage et au détriment, pauvreté et destruction du bien de la chose publique » *. Gomme il n'en comprenait pas la cause principale,il attribuait cette rareté à l'exportation des métaux et au trop luxueux emploi qu'on en faisait en orfèvrerie. Le prix du blé descendit plus bas qu'aux époques antérieures, plus bas aussi qu'il n'a jamais été dans la suite en France ; d'après les données recueillies par le vicomte d'Avenel, l'hectolitre aurait été payé en moyenne, de l'an 1500 à l'an 1509, 3 fr. 23 (prix converti, comme poids, en monnaie actuelle).

Le taux du salaire nominal fut aussi très bas alors : on cite, pendant cette période, des salaires qui varient de 16 deniers à 2 sous 6 deniers pour des journaliers ruraux, de 3 sous à 5 sous pour des maçons et des tailleurs de pierre (le sou contenait alors un poids d'argent équivalent à Ofr. 23 de notre monnaie actuelle). Cependant, quelque faible que paraisse ce salaire nominal, l'ouvrier n'était pas misérable, puisqu'il pouvait acheter un hectolitre de blé avec le salaire de deux semaines.

La production de Vor et de V argent au xvi» siècle. — La situation sous ce rapport changea considérablement durant la période de la Renaissance. La révolution monétaire, la plus grande que l'histoire connaisse avec précision, s'est produite non pas dès le lendemain du voyage de Christophe Colomb, parce que les Antilles n'ont, malgré les travaux infligés aux Indiens, fourni que peu de métaux précieux, mais à la suite de la conquête du Mexique par Fernand Cortez (1519-1527) et du Pérou par Pizarre (1532-1541). L'apport du nouveau monde, qui avait été d'abord en or plus qu'en argent, consista surtout en argent après la découverte de la mine du Polosi dans le Haut-Pérou (1587), laquelle rendit jusqu'à 300.000 kilogrammes en une année. D'après Soetbeer, la production moyenne annuelle de la période 1521-1544 a été de 67 0/0 plus forte que celle de la période 1493-1520 ; celle de l'année 1544 en particulier a été triple de celle de l'année 1493 ; celle de la période 1601-1620 a été plus que double de celle de la période 1521-1544.

D'après M. Lexis le stock métallique de l'Europe aurait presque triplé au cours du xvi* siècle : 1250 millions de francs en l'an 1500 et 3300 millions en 1600.

Voici, d'après Soetbeer, comment peut être évaluée (en monnaie française actuelle) la production moyenne annuelle des deux sous-périodes

extrêmes de cette révolution :

Millions de francs

Périodes. Or. Argent. Tolal.

1. Cependant, en 1499, Louis XII avait rendu une ordonnance pour fixer un prix maximum « à toutes les choses nécessaires pour la vie et la conservation humaine, de quelque marchandise, art mécanique ou métier qu'elles fussent ».

LA REVOLUTION MONETAIRE DU XVl SIECLE

Plus des quatre cinquièmes de celte production métallique étaient apportés d'Amérique en Espagne d'où une partie passait en France par le commerce de banque et de marchandises, par le salaire des nombreux Français immigrés dans la péninsule, et aussi, croit Bodin, par les placements en rentes que faisaient les étrangers de plusieurs nations, alTriandés de la grandeur du profit, François P"" empruntant à huit et son successeur à dix et jusqu'à vingt pour cent.

En premier lieu, on constate donc que la production annuelle des métaux précieux a quadruplé en un siècle : ce qui a eu des conséquences diverses et considérables'.

Rapport de l'or et de l'argent. — Il est à remarquer, en second lieu, que la production de l'argent a beaucoup plus augmenté que celle de l'or ; c'est qu'en efï'et les mines du Mexique et du Pérou étaient principalement des mines d'argent. Aussi le rapport de valeur des deux métaux se trouva-t-il peu à peu modifié. Ce rapport dans la monnaie de Louis XII était de 1 poids d'or contre 9, 71 poids d'argent ; sous François I" il a été en moyenne de 1 contre 11,32. En 1630 il fut de 1 contre 13. Il est descendu au xvni^ siècle jusqu'à 15,5.

Altérations de la monnaie. — Les rois du xvi** siècle n'ont pas abusé autant que leurs prédécesseurs du xiv® du droit de seigneuriage pour se faire des revenus par des altérations de la monnaie. Cependant ils l'ont altérée aussi. Une des principales causes qui les y ont déterminés a été le changement du rapport de valeur commerciale des deux métaux, lequel avait pour effet d'inciter les négociants, les changeurs et les banquiers à exporter celui des deux métaux qui prenait sur le marché international une valeur supérieure à la valeur que lui assignaient les ordonnances royales.

t. Dans la seconde moitié du xix" siècle et au commencement du xx" il y a eu un accroissement de production des métaux précieux bien plus considérable qu'au xvi«, la production moyenne annuelle de l'or et de l'argent ayant été de 362 millions dans la période 1841-1850 et de 3.267 millions en 1907 (l'arj^ent étant compté à sa valeur monétaire de 15, .^0 pour 1). Cependant les effets de cette production, quoique très sensibles à certains égards, n'ont pas produit une révolution monétaire égale à celle du xvr siècle. Il y a eu toutefois un changement dans le rapport de valeur commerciale de l'or et de l'argent beaucoup plus grand que celui du xvi" siècle, et les variations de ce rapport ont amené presque tous les États au monométallisme (C'est ce que s'était proposé pour la France l'édit de 1577),

Mais la valeur intrinsèque de l'unité de la monnaie de compte ne s'est pas trouvée à beaucoup près amoindrie, au xix^ siècle comme elle l'avait été au xvi® siècle ; c'est une des causes de la différence des effets produits.

Une autre cause est l'accroissement de la demande de monnaie dans le monde. Quelque grand qu'ait été le développement du commerce et le développement, par conséquent, des moyens d'échange au xvi" siècle, il n'est pas comparable au gigantesque accroissement que les chemins de fer, la navigation à vapeur, les inventions industrielles, le peuplement et la mise en exploitation de pays nouveaux ont amené dans la seconde moitié du xix« siècle.

En effet un des objets de l'ordonnance de 1541 était, suivant l'expression royale, « d'équipoler » les monnaies, en portant le marc d'or à 165 livres 7 sous 6 deniers et le marc d'arj^ent-le-Roi ' à 14 livres. Et de même dans de nombreuses ordonnancesdefixation qui ont eu pour objet « qu'aucune monnaie n'empire l'autre » et que chaque monnaie ait « son juste cours ». Les rois autorisaient volontiers l'importation des monnaies étrangères, quand elles n'étaient pas défectueuses, mais en fixant par ordonnance la valeur pour laquelle elles devaient circuler, et ils interdisaient, d'autre part et pour le même motif, la sortie des espèces nationales. C'est ce que prescrit, entre autres ordonnances de ce genre ^ le Cri des monnaies du 4 août 1551 : « Faire cesser le transport qui se faisait en pais estranger de grande quantité de nos escus et autres monnayes d'or, à nos coings et armes, souz ombre et traffîc et commerce que peuvent avoir les estrangiers avec nos subjectz, lesquels ils faisoyent obliger à les payer en escus au soleil qu'ils font après convertir en espèces d'or estrangères et icelles alouent en nostre royaume à plus grand pris qu'elles ne sont évaluées par les ordonnances par nous faicles pour le cours des monnayes en nostre dict royaume. »

Si, par exemple, la valeur du lingot d'or augmentait relativement au rapport légal des deux monnaies, le roi, sans procéder à une nouvelle frappe, augmentait le nombre de sous pour lesquels devait être reçue la pièce d'or, dont la principale était l'écu au soleil. C'est ainsi que cet écu, dont le poids et le titre ont très peu varié pendant trois quarts de siècle * et qui avait cours au commencement du règne de Louis XII pour .36 sous et 3 deniers, a été porté par des augmentations successives jusqu'à 60 sous sous Henri III.

Dans ces remaniements il pouvait arriver qu'on dépassât le cours commercial et que la pièce d'or se trouvât cotée à son tour trop haut ; dans ce cas c'était la monnaie d'argent qui était exportée. Pour rétablir l'équilibre, il eût été rationnel de refondre les pièces d'argent en y mettant plus de métal fin. Le roi procédait d'ordinaire autrement. C'est ainsi que le teslon, qui en 1514, quand on a commencé à l'émettre, passait pour 10 sous, était déjà porté à 1 1 sous (1543) avant la mort de François I"" et avait cours légal pour 12 sous 6 deniers en 1577, avant la réforme monétaire.

Toutefois il y a eu des refontes ; il y a eu aussi, sans refonte, de nou-

1. Pour le sens de l'expression d'argent-le-Roi Toir le mémoire : Ae5 monnaies du règne de François /", qui se trouve eu tôle du premier volume de la nouvelle série d es Ordonnances des rois de France .

2. Il y a une vingtaine d'ordonnances de ce genre dans le Catalogue des actes de François I" .

3. La taille au marc n'a varié, de 14.50 à 1036, que de 70 à 72 1 2 et le titre de 23 7/8 à 23 1/8 carats.

LA REVOLUTION MONETAIRE DU XVl SIECLE

veaux types émis qui ont eu cours en concurrence avec les anciens. Il se trouvait, en outre, dans la circulation des monnaies anciennes, souvent usées ou même rognées, et des monnaies neuves dont quelques-unes avaient une valeur intrinsèque dilTérenle, tout en ayant une valeur légale équivalente. C'était naturellement les meilleures qui sortaient du royaume. Il y avait enfin les monnaies étrangères dont nous venons de parler.

Les changeurs, il est vrai, et les gros commerçants n'acceptaient les unes et les autres pièces que balance en main suivant leur valeur intrinsèque. Il se produisait en conséquence un agio, plus ou moins justifié, sur certaines monnaies. L'administration s'en plaignait. Dans le Cri des monnaies de 1554, par exemple, on lit : « Plusieurs personnes indiflererament prennent et allouent les monnayes d'or et d'argent, tant du coing de France qu'estrangères, à plus haut et excessif prix qu'il n'est pas permis par l'ordonnance du Roi. »

Rappelons que les principales pièces qui ont eu cours pendant celle période ont été : en or, l'écu (et les multiples et les fractions d'écu) dont le poids n'a presque pas changé \ mais dont la valeur est montée de 36 sous à 3 deniers à 60 sous (et même 65 sous par ordonnance du 15 juin 1577) ; en argent, le teston (et le demi-teston) qui de 10 sous * (création en 1514) est monté à 15 sous 6 deniers en 1602, le franc (valant 20 sous), demi-franc et quart de franc qui ne furent frappés que depuis le règne de Henri II ' ; en billon, le tournois, le grand blanc et le douzain valant tous trois 1 sou, le liard, le double denier et le denier. La monnaie royale était alors la seule qui fût fabriquée en France ; on ne frappait plus de monnaies seigneuriales,

En somme, la livre tournois, monnaie de compte, a correspondu à un poids continuellement amoindri de métal fin, or ou argent. Comme le rapport des deux métaux n'était pas alors celui de 1 à 15 1/2, la diminution exprimée en monnaie française actuelle n'est pas la même si on la calcule sur la moyenne de l'or et de l'argent, comme l'ont fait MM. Nalalis de Wailly et de Foville, ou sur l'argent seul, comme l'a fait M. le vicomte d'Avenel. Mais, quel que soit le mode de calcul, on

1. L'écu d'or nu soleil en 1498 était à la taille de 72 au marc (poids d'or égal à celui de II fr. 22) et à 23 karats 1/8 de loi ; il avait cours pour 35 sous. En 1602 il était à la taille de 72 1/2 au marc et à 23 karats de loi (poids d'or égal à 11 fr. 02). Henri III frappa des Henris (poids d'or de 11 fr. 93). C'est sous Henri II que commença la frappe au balancier ; mais elle ne devint générale que postérieurement.

2. Le teston, au début (1514), était à la taille de 25 1/2 au marc et à 11 deniers 18 grains de titre ; il avait cours pour 10 sous. En 1602 il était à la taille de 25 1/2 au marc et à 11 deniers 6 grains de titre; il avait cours pour 15 sous 6 deniers.

Le franc, ayant cours d'abord (1575) pour 1 livre, fut porté à 21 sous 4 deniers en

3. Le sou parisis, qui valait 16 deniers tournois, a cessé sous François I" d'être une des deux monnaies de compte.

constate que la quantité de métal fin contenu dans la livre tournois a diminué environ de moitié au cours du xvi" siècle.

En effet voici le poids de métal fin contenu dans la livre tournois et exprimé en monnaie actuelle (1 franc = 4 gr.50 d'arg-ent fin).

D'après D'après

M. de Foville. M. d'Avenel.

1493-1513 5 fr. 47 4 fr. 64

1602-1615 2 fr. 92 2 fr. 39

Cette diminution du poids de métal fin de l'unité de compte, qui était la livre tournois S aggrava considérablement la dépréciation commerciale de la monnaie résultant déjà de l'abondance des métaux.

Inconvénient du bimétallisme et tentative d'adoption de l'étalon d'or. — L'expérience du xvi'' siècle fait apparaître les inconvénients d'un système monétaire fondé sur les deux métaux investis également d'un pouvoir libératoire illimité. Or, ce ne sont pas seulement les deux métaux précieux, c'étaient toutes les pièces d'or, d'argent et de billon dont le pouvoir n'était pas alors limité. Dans de telles conditions la monnaie circulant dans le pays se détériore nécessairement par suite de l'exportation des pièces qui, suivant le cours commercial, prennent le dessus comme valeur et probablement elle se raréfie s'il ne vient pas de l'étranger une quantité égale d'autre monnaie '. En 1577, dit Louvet dans son journal, « il fut si grande disette d'argent et ung si grand trouble à cause du rehaussement d'icelui que les pâtissiers, cabaretiers et aultres artisans d'Angers s'entrebailloient des billets qui esloientde parchemin qu'ils marquoient de marcq dont ils marcquoient leur vaisselle, qu'ils prenoient et faisoient valoir les ungs aux aultres pour six deniers et douzains, tellement que ledict haussement aporta beaucoup de perle et de domage aux ungs et beaucoup de profit aux aultres... »

Il y eut alors des monétaires assez avisés pour discerner la cause du mal et indiquer le remède.

La Cour des monnaies proposa au roi de convoquer une assemblée de délégués des bonnes villes. Précisément à cette époque les Etats généraux étaient convoqués à Blois. La cour leur remit, ainsi qu'au roi, des remontrances dans lesquelles elle attribuait à l'airaiblissement

1. La substitution comme monnaie de compte de la livre tournois à la livre parisis qui valait un quart en plus, a pu contribuer aussi à déprécier l'unité monétaire. A la halle de Paris cette substitution a eu lieu en 1568.

2. Un conseiller des monnaies écrivait : « Ceux qui ont à paier en lointain pais cherchent les espèces les plus utiles et sur lesquelles il va le moins de perle, soit en exposition et fraiz et port de deniers, lesquelles, pour cette raison, ils surachètent... » Voir pour toute cette partie le Mdinoire sur les monnaies du règne de hrançois /•', par E. Levassent qui se trouve en lôte du 1"='' volume des Ordonnances des rois de France, nouvelle série, et l'ouvrage de M. Landry.

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des monnaies depuis Louis XII « la cherté excessive de toutes choses nécessaires à la vie, l'augmentation des tailles qui en avait été la conséquence, la diminution de la quantité d'or que la F'rance recevait en retour de ses exportations ', la perte des marchands qui ont vendu à crédit en livres et sous, la perle plus grande des seigneurs ayant un revenu en cens, le dommage causé aux débiteurs qui avaient à faire des paiements en écus ». Ils conseillaient d'abaisser le cours des monnaies en mettant l'écu à 50 sous, de décrier les monnaies étrangères parce qu'elles avaient un cours exagéré, et de remplacer le compte par livres et sous en compte par écus.

Les Etats généraux tinrent compte de ces remontrances et demandèrent la fixation de l'écu d'abord à 60 sous, puis, comme le change atteignait 68 sous, à 65 sous ; une ordonnance fut rendue en conséquence le 15 juin 1577. La Cour des monnaies protesta contre le taux de 65.

A Paris, sous la présidence du cardinal de Bourbon, fut tenue une nouvelle assemblée composée de « ce qu'il y avait de gens savant sur le fait des monnaies » qui adopta les propositions de la Cour des monnaies. « La cause, disaient-ils, de ce grand dereiglement est le compte par livres qui n'est que une monnoye imaginaire, laquelle pour ceste cause il convient esteindre et abolir et compter par escus (qui est une espèce solide) et valleur d'iceux par portions correspondantes... »

Une autre assemblée fut réunie à Paris ; la question fut discutée en Conseil du roi et, après mûre délibération, le roi publia l'édit de septembre 1577. Dans le préambule il expose clairement l'inconvénient de l'état présent. « La principale cause des abus procède du compte à livres, d'autant que la dicte livre estant formée du nombre de vingt sols, et lesdicts sols diminuant de leur bonté selon que l'escu hausse, par conséquent la dicte livre est rendue de valeur incertaine et variable selon le prix dudict escu que l'on fait valoir, contre nos dites ordonnances, quelquefois quatre, cinq, six et jusques à sept livres en aucuns lieux, non que ledict escu se paie à cette raison en espèces de sols, mais le font malicieusement à leur proffit pour, avec moins d'or et d'argent, faire plus grand nombre de livres. »

L'édit, en 25 articles, déclare premièrement qu'à partir du l*' janvier 1578 tout compte, contrat, vente, etc. au-dessus de 60 sous doit être fait en « écus d'or sol de poids et de loy portez par nostre présente ordonnance * ». Le rapport de valeur de toutes les autres pièces avec

1 . « Nous aurions en lemps de paix deux fois plus d'argent de l'estranger qu'il n'en a de nous, et, si l'on pouvait réformer et faire cesser ces abus, nous en aurions quatre fois davantage. . . »

2. Le roi s'engageant « en foy et parole de Roy, pour nous et pour nos successeurs, d'entretenir et conserver pour toujours ledist escu en son poids et bonté exlé-

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l'écu était fixé. Les fabrications nouvelles devaient être faites « sur le pris et pied de soixante et quatorze escus le marc d'or fin et six escus et un tiers le marc d'argent le roy, de haulte loy ». Il élait très fâcheux que dans les articles de Tédit il ne fût pas spécifié que, si ce rapport commercial de l'or et de l'argent venait à changer comme le fait s'était incessamment produit depuis une soixantaine d'années, on taillerait moins de pièces d'argent dans un marc de métal. Le préambule seul rappelait qu'il fallait « faire la correspondante de toutes les aultres espèces, tant d'or que d'argent et billon, à ce que l'un achepte l'autre ». Les monnaies étrangères, à l'exception d'un petit nombre, furent proscrites. Pour faciliter la circulation de l'or, des quarts et demiquarts d'écu furent ajoutés aux écus et derai-écus.

Cette ordonnance fit donc de l'écu d'or l'unité monétaire de la France et en même temps la monnaie de compte, monnaie ayant cours pour 3 livres (60 sous) ; l'argent se trouva réduit, en théorie, au rôle de monnaie subordonnée *. Il n'en fut pas de même dans la pratique, parce que le pouvoir des autres monnaies ne fut pas en réalité limité *. Si cette limite avait été fixée, cette réforme aurait établi en France le monométallisme-or. Gomme le disaient les ordonnances et de Thou, elle remplace une unité de compte, pour ainsi dire, fictive et changeant avec tous les changements de poids, de titre, de valeur qu'il convenait au roi d'imposer à chacune des espèces en cours ; elle lui substituait une unité réelle, tangible et bien connue du public. « L'ancien usage du royaume, dit l'historien de Thou en parlant de cet édit qu'il qualifie de mémorable, était que dans les contrats les prix fussent estimés en livres de France. Mais, comme ces livres n'étaient qu'une monnaie de compte, sans prix fixe et arrêté, il arrivait qu'en augmentant la valeur des pièces d'or et d'argent, on anéantissait en quelque sorte la fortune des particuliers. Le peuple soulïrait infiniment de ces désordres parce que, dans le payement des impôts, on ne recevait les monnaies que pour un prix fort inférieur à celui pour lequel on élait obligé de les prendre dans le commerce... »

Ce système devait donner une base stable aux échanges. Les troubles de la Ligue empêchèrent le commerce d'en sentir les bons effets. D'ailleurs, toutes les anciennes monnaies continuant à circuler,

rieure qui est de 2 deniers 15 grains de poids et 23 karats de loy sans qu'il puisse a jamais estre altéré ni diminué en ses poids et loys ; et sur ce pied et fondement faire la correspondance de toutes les autres espèces, lant d'or que d'argent et billon, à ce que l'une accepte l'autre ». Préambule de l'édit.

1. Pour les sommes inférieures a GO sous» on devait désormais compter en sous et deniers, jamais en livres.

2. L'édit (art. 20) avait pourtant prévu une limite : celle de cent sous pour les deniers et les doubles. Une ordonnance antérieure (1575) avait même limité à 20 sous leur cours obligatoire.

LA REVOLUTION MONETAIRE DU XVr SIECLE

l'argent continua à perdre relativement à l'or. Ouand Henri IV eut rétabli la paix dans le royaume, l'écu d'or s'échangeait en réalité contre 65 sous de monnaie d'argent. Le gouvernement aurait dû, d'abord, limiter légalement le pouvoir libératoire de l'argent, ensuite, conformément au principe, refondre les testons et les fabriquer plus pesants afin que 3 livres correspondissent exactement à la valeur de l'écu, qui serait resté l'étalon invariable.

Henri IV se contenta d'abord de défendre l'exportation et de prendre l'écu à un autre prix que celui qu'avait tixé l'édit de 1577. Le commerce ne tint naturellement aucun compte de cette défense.

Alors, par édit du 16 septembre 1602, considérant qu'il y avait un agio très fort sur l'écu, que d'ailleurs en Espagne et en Angleterre le rapport légal de l'or et de l'argent était plus élevé qu'en France, il porta le cours de l'écu à 65 sous et celui du quart d'écu à 16 sous. En même temps il éleva le cours du teston à 15 sous 6 deniers et celui du franc à 21 sous : ce qui était contradictoire et détruisait la correspondance du franc à la livre tournois ^ Les espèces étrangères furent admises à un cours déterminé. Le compte par écus fut interdit et le compte par livres fut rétabli. Le roi, dans le préambule de l'édit, accusait injustement la réforme de 1577 d'avoir été « une des causes de la dépense et superfluité qui se remanjue à présent en tous états et de renchérissement de toutes choses ».

« La plupart des gens sages et expérimentés, dit Leblanc, trouvèrent qu'on avait un peu trop légèrement aboli un édit qui avait été fait avec toute la circonspection imaginable. » Le nouvel édit n'empêcha pas les mouvements du change et par suite les surhaussements du cours légal de l'écu qui se trouva porté à 72 sous en 1609. L'administration royale, inquiète de l'insuccès de sa réforme, réunit plusieurs fois des commissions qui délibérèrent en présence du roi sans aboutir à une solution.

Donc la France fit pleinement retour à la variabilité de l'unité monétaire de compte et au bimétallisme. Elle y est restée jusqu'à la fin de l'ancien régime. Toutefois les variations ont été, excepté pendant le Système de Law, bien moins fréquentes qu'elles n'avaient été auparavant.

Le prix des marchandises. — La double diminution, celle de la puissance d'achat des métaux précieux et celle du poids de l'unité monétaire de compte, a exercé une action considérable sur le prix des marchandises, particulièrement sur celui des denrées alimentaires, sur le salaire, sur les transactions commerciales et sur tous les contrats à longue échéance.

Une des premières mentions faites du renchérissement dans un do-

I. Le quart d'un écu n'élait même plus exactement le quart d'un écu.

curaent officiel se trouve dans l'ordonnance sur les monnaies de janvier 1549 ; le roi Henri II y dit, entre autres motifs de l'élévation du salaire des monnayeurs, qu'il la leur accorde « ayant égard à la cherté de l'eau-forte, ciment et charges ci-dessus spécifiées ».

D'après la table de Dupré de Saint-Maur l'hectolitre de blé aurait valu en moyenne, en 1500-1517, 3 fr. 15 à 4 francs (valeur exprimée en monnaie française actuelle d'après le poids d'argent fin contenu dans la monnaie du temps), et, en 1540-1549, 7 fr. 91 à la Halle de Paris. Pour la période 1576-1600, M. d'Avenel a trouvé comme moyenne générale de la France un prix de 20 francs l'hectolitre. L'augmentation est considérable.

Elle l'a été aussi pour beaucoup de matières premières ', pour le prix et le revenu de la terre *, pour certains produits manufacturés. M. d'Avenel a calculé que la viande, qui valait 0 fr. 18 le kilogramme (monnaie actuelel) en 1540-1549, en valait Ofr. 42 en 1576-1600 ; la douzaine d'œufs avait passé de 0 fr. 08 à 0 fr. 42.

Les contemporains exagéraient même le renchérissement. « Ce qui se vendoit par avant un lésion, dit Brantôme, se vend un écu pour le moins. »

« Les vivres, dit en 1574 Du Haillan, historiographe de France, sont aujourd'hui douze ou quinze fois plus chers qu'il y a soixante ans. Aujourd'hui toutes les choses (les terres) se vendent trois et quatre fois autant, mesme en escus pesant un dixiesme moins qu'ils ne pesoient il y a trois cents ans. Une maison dans une ville qui se vendoit il y a soixante ans pour la somme de mille escus, se vend aujourd'huy quinze et seize mille livres, encore qu'on n'y aye pas faict depuis un pied de mur ni aucunes réparations. Aujourd'huy on ne fait pas plus pour 6.000 escus qu'on ne faisoit lors pour 1.000, car ce qui coustoit lors un escu en couste aujourd'huy six, huicl, dix et douze ^. »

Ce renchérissement n'a pas été spécial à la France. On l'a constaté ailleurs : Thorold Rogers en Angleterre ; l'abbé Hanauer en Alsace ; d'autres aux Pays-Bas et en Espagne où il s'est même produit plus tôt qu'en France parce que ces deux derniers pays recevaient de première main les mélaux précieux.

Les salaires. — Le salaire nominal augmenta. On voit en elTet, d'après les relevés du vicomte d'Avenel, que le salaire moyen des mac'ons était entre 3 et 5 sous (soit à 0 fr. 81 de monnaie actuelle) dans le premier quart du xvi* siècle, et qu'il est entre 8 et 12 sous (soit 1 fr. 20)

1. Le kilogramme de laine a valu (en monnaie actuelle) 0 fr. 70 en 1476-1500, et 1 fr. 30 en 1570-1600. Le kilogramme de fer G fr. 41 et 0 fr. 61.

2. Évaluation du prix moyen de l'hectare de terre labourable (en monnaie actuelle) : ^M\ 76 francs en 1476-1500, 317 francs en 1576-1600. "■

3. Discours sur les causes de l'extrême cherté qui est aujourd'huy au royaume de France^ publié en 1574 par Du Haillan, historiographe de France.

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